Le SPD: l’exemple à ne pas suivre

PS-SPD-PSS. Non ce n’est pas une onomatopée, mais les sigles respectifs des partis socialistes et sociaux-démocrates français, allemand et suisse. Pour aucun, l’année 2015 restera en excellente mémoire. Le premier d’entre eux, bien que limitant les pertes aux régionales de décembre, a perdu les élections départementales de mars 2015. Son homologue suisse n’a pas su faire face à la vague UDC, augmentant certes son score de 0,1 % par rapport à 2011, mais perdant deux sièges au Conseil national. Quant au SPD, son congrès de décembre a non seulement souligné ses dissensions internes, mais aussi mis son Président Sigmar Gabriel en très sérieuse difficulté. De surcroît, vice-chancelier du gouvernement de coalition dirigé par Angela Merkel, ce dernier et très médiocre leader du parti n’a recueilli que le soutien de 74, 30% des délégués qui lui ont clairement exprimé un vote de défiance.

Au-delà des chiffres, ces résultats électoraux expriment le désarroi d’une social-démocratie européenne qui n’est plus en mesure de réunir sous une même bannière les classes défavorisées de la société avec celles qui incarnent le progrès culturel et intellectuel. Nombre de recherches ont en souligné les raisons, de la perte d’influence du monde ouvrier due à la désindustrialisation, de la crise d’un socialisme archaïque qui n’a pas su se rénover, jusqu’à la disparition du sentiment d’appartenance à une famille politique, souvent transmis de père en fils. Ainsi l’identité socialiste ou social-démocrate a-t-elle désormais perdu de sa splendeur et plus encore de sa grandeur progressiste. Elle s’est laissé ringardiser par un conservatisme rénové ou par un libéralisme audacieux qui se sont, tous les deux, fait les apôtres d’une modernité confondant volontairement, et en toute connaissance de cause, les réformes et la régression.

Plus que ce n’est le cas pour les partis socialistes français et suisse, le SPD est la principale victime de ce changement de paradigme politique. D’ailleurs, il n’a qu’à s’en prendre à lui-même et au programme que son ancien chancelier Gerhard Schröder fit adopter en 2003 sous le nom « d’Agenda 2010 ». Quoique historiquement et économiquement justifiables à certains égards, les mesures de cet agenda, dont celles concernant le marché du travail, et plus connues sous le nom de Harz IV, ont privé la social-démocratie allemande de ce qui a longtemps fait sa force. De fait, elle n’arrive aujourd’hui plus à faire prévaloir son ancrage réformateur au sein d’une société allemande traditionnellement conservatrice. Dorénavant à la recherche éperdue, mais sans succès, d’une gauche en quête de justice sociale et de progrès politique, le SPD se morfond dans un marasme stratégique, duquel, à l’image de son Président Sigmar Gabriel, il éprouve beaucoup de mal à se relever. Ainsi le SPD a enregistré une perte flagrante de son influence politique au niveau national. Alors qu’il obtenait lors de son retour au pouvoir 40, 90% des suffrages exprimés en 1998, il n’a recueilli que 25, 70 % des voix lors des élections au Bundestag en septembre 2013. Et pour celles de 2017, tous les sondages et pronostics prévoient, à l’heure actuelle, une stagnation des sociaux-démocrates allemands.

A titre de comparaison, les socialistes français ont su réunir, avec leurs alliés radicaux de gauche, 25,65% des bulletins lors des législatives perdues de 2002, voire 28, 63% des suffrages pour François Hollande, à l’occasion du premier tour des présidentielles de 2012. De même les socialistes suisses ont enregistré un excellent résultat avec 23, 30% des voix en 2003 pour retomber à 18, 80% en 2015. Bien qu’exposés à de fortes variations électorales, les PS français et suisse n’ont toutefois pas connu un sort aussi dramatique que le SPD allemand. Par conséquent, une conclusion s’impose d’elle-même : les sociaux-démocrates allemands ont perdu plus que d’autres, car ils ont eux-mêmes œuvré pour une politique qui les a partiellement menés à la défaite.

Constat cruel, mais néanmoins incontournable et irréfutable, le modèle social-démocrate allemand est aujourd’hui, et de loin, le plus contreproductif que la social-démocratie européenne puisse imaginer. Il ne lui permettra ni de sortir de l’ornière dans laquelle il se trouve, ni de renouer les succès qui ont marqué son histoire durant les trente dernières années du 20e siècle. Ayant volontairement confondu l’économie et la politique, le SPD a non seulement privilégié la première aux dépens de la seconde, mais aussi commis une erreur impardonnable que la gauche européenne dans son ensemble devra éviter à tout prix. Car toujours férue de justice sociale et humaniste, la social-démocratie n’a aujourd’hui d’autre choix que de pallier ce qui lui manque le plus : un projet de société tournée vers l’avenir et dont les thèmes porteurs ne seraient pas les copies édulcorées de ceux de ses adversaires. En effet, c’est en dominant soi-même le débat des idées que l’on gagne le combat politique et non en faisant dicter celles-ci par les autres.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur émérite en Études européennes de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.