Le petit discours de Luzi Stamm

L’histoire politique est riche en grands discours. Les exemples ne manquent pas. Que l’on se souvienne de celui de Fichte à la nation allemande, de celui de Victor Hugo pour la création des États-Unis d’Europe, des « Larmes et de la Sueur » de Churchill, du « I have a dream » du pasteur Martin Luther King, du discours de Phnom Pen, du Général de Gaulle, de celui de Willy Brandt en 1969 qui demanda à ses concitoyens « d’oser plus de démocratie », voire de François Mitterrand, pour qui « le nationalisme, c’est la guerre » ou, plus récemment, de celui de Dominique de Villepin s’opposant, devant les Nations Unies, à l’intervention militaire en Irak.

Puis, il y a les discours que l’on préfère oublier. A l’exemple de celui du Président du Bundestag, Philipp Jenninger, qui, à l’occasion du 50e anniversaire de la nuit de Cristal en 1988, essaya malencontreusement de justifier l’antisémitisme des années trente en Allemagne. Plus proche de nous, en pleine actualité sur les migrants, comment ne pas aussi faire référence aux propos scandaleux du Premier ministre Victor Orban qui s’insurgea, il y a peu, contre ce qu’il considère n’être « qu’un problème allemand » ? Là aussi, la liste est exhaustive et d’autres personnalités politiques, plus ou moins respectées et respectables, pourraient se ranger du côté de ces quelques indésirables que, tôt ou tard, l’histoire ne manquera pas de mettre aux rayons des objets usagés.

Enfin, il y a les petits discours. Ceux qui se voulaient grands et qui, de fait, ne sont que quantité négligeable. A l’occasion de la session constitutive de la 50e législature du Conseil national, la politique suisse vient de nous en offrir l’un de ses meilleurs échantillons. Et que son auteur, l’UDC Luzi Stamm, soit presque vivement remercié d’avoir livré une prestation qui, entre les Guignols de l’Info, recyclés made in Switzerland, et la rubrique « comment se fâcher avec ses plus proches voisins ? » n’aurait pas trouvé son pareil. Enumérant à tour de rôle quelques dates qui avaient jalonné son parcours de député, le doyen du Conseil national n’hésita même pas à évoquer le fou-rire de Hans-Rudolf Merz, lorsque l’ancien Conseiller fédéral parlait de la viande des Grisons. C’était non seulement déplacé, mais incongru. Visiblement, Luzi Stamm a perdu tout sens du respect parlementaire, à l’heure où au début d’une nouvelle législature chaque Conseiller national doit faire preuve d’une certaine solennité, mot qui, apparemment ne fait pas partie du vocabulaire du député argovien.

Considérant toutefois qu’il était en droit de dire n’importe quoi, il ne s’est pas privé d’en rajouter une couche. De la viande des Grisons, il s’en prenait cette fois-ci aux citoyens grecs, italiens, français et allemands, dénonçant à tour de rôle leurs difficultés économiques et leur pouvoir d’achat. Attaquant nommément les habitants de Paris et de Marseille ainsi que ceux de la Ruhr, ils désignaient du doigt des femmes et des hommes qui, quelle que soit leur condition, méritent respect et dignité. Prononcées quelques heures après l’ouverture de la conférence de Paris sur le climat, ces paroles étaient, ni plus ni moins, à l’opposé de celles que les grands de ce monde avaient eu le courage de tenir dans l’enceinte de la COP 21. Mais n’est pas « grand de ce monde » qui veut !

Au moins, aurait-on pu attendre un mot de recueillement, sinon de compassion, pour les victimes du 13 novembre, lorsque Luzi Stamm parlait de Paris. Mais que nenni. Pas un geste, pas un regard, pas le moindre réconfort verbal, tant il était obnubilé par ses propres billevesées. Certes, Luzi Stamm avait l’honnêteté de reconnaître la grandeur des littératures et cultures européennes. Certes, eut-il la prétention d’utiliser quelques phrases en anglais pour démontrer ses qualités de polyglotte. Mais, rien qui puisse néanmoins vraiment sauver la faiblesse de sa prestation. Il fallait se contenter de ce que l’on avait, et personne ne semblait s’en offusquer outre mesure.

D’autant que l’intervention du doyen du parlement se termina par un auto-satisfecit que nombre de ses collègues aiment à partager. Dans une conclusion dithyrambique, Luzi Stamm vanta le système politique suisse, considérant sans ambages qu’il s’agit là, ni plus ni moins, du meilleur au monde. Que bien lui fasse de le croire. Mais que bien nous fasse aussi de penser que ce système n’est pas exempt de tout reproche, surtout s’il se contente d’une telle médiocrité rhétorique et intellectuelle qui a accompagné l’ouverture de sa cinquantième législature.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur émérite en Études européennes de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.