C’est le citoyen qu’on assassine!

L’histoire se situe aux alentours de dimanche midi devant les portes de l’Ambassade de France à Berne. Accompagnée par son fils de six ou sept ans, une femme déroule de son sac de plastique une guirlande bleu-blanc-rouge qu’elle avait confectionnée elle-même. Tant bien que mal, elle essaie alors de nouer le blanc et le rouge avec le bleu, pour que les couleurs suisses se fondent avec celles de la France. Le geste est symbolique, mais fort. Conçue de bric et de broc, cette guirlande, aux couleurs entremêlées, fait plaisir à voir, alors qu’elle n’est là que pour exprimer la peine et la douleur.

Depuis ce sinistre vendredi 13, les déclarations pleuvent. Elles pleuvent comme des larmes, mais plus encore sonnent comme des alarmes. Beaucoup de politiques sont à la hauteur de l’événement ; certains le sont moins, que l’on soit Président ou qu’on l’ait été. Les autorités ont raison. Elles encouragent à ne pas défiler, à ne pas sortir, à ne pas se rassembler, à ne pas risquer sa vie. Et pourtant, les gens défilent, sortent, se rassemblent et se risquent à prendre des risques.

Les autorités veulent prémunir le crime. Les gens veulent préserver leur liberté. Les autorités jouent leur jeu. Les gens refusent de jouer le jeu. Celui de la peur et de l’intimidation. Ils sont plus forts que la politique. Ils se comportent comme des citoyens, car ce sont des citoyens. Des citoyens qui auraient pu se faire tuer comme ceux qui ont été tués devant un restaurant, au détour d’un bar, aux abords d’un stade, voire dans une salle de concert. La cible des terroristes en devient alors plus odieuse, plus abjecte et plus abominable. Ce qu’ils assassinent, ce sont valeurs qui en 1789 ont donné naissance à « la déclaration des droits de l’homme et du citoyen ». Et que l’on n’essaie surtout pas de justifier, voire de comprendre leurs actes. Trop de discours pseudo-intellectuels et pseudo-scientifiques sont entre-temps tombés dans une dénonciation caricaturale de l’islamophobie. L’islamophobie n’est pas l’antisémitisme du 21e siècle. Que l’on se garde de faire cette faute, tant les esprits ouverts de l’islam seraient les premiers à faire les frais de cette cruelle erreur d’analyse. Car à devoir se faire traiter « d’islamophobe primaire », force est de constater que les attentats les plus meurtriers sont revendiqués par des islamistes et non par des catholiques, des protestants, des juifs, des bouddhistes ou des athées !

Il est temps que certaines communautés musulmanes, notamment en Europe, mais aussi à travers le monde, prennent enfin leurs responsabilités. Ainsi le temps des simples dénonciations des attentats islamiques semble bel et bien révolu. Pour être pleinement intégré dans une société, il ne suffit pas de réclamer ses droits, mais il faut aussi assumer ses devoirs. Et trop nombreux furent les autorités ou conseils musulmans à n’avoir, ces dernières années ou décennies, que revendiqué les premiers, sans en accepter les seconds. C’est pourquoi, le droit demeure la seule réponse à celles et à ceux qui ne voudraient que faire prévaloir leur propre droit. Quitte à choquer l’un ou l’autre des lecteurs, aucune société démocratique ne peut admettre, ne serait-ce qu’au détour d’un alinéa juridique, de se faire imposer la moindre loi religieuse. Chacune et chacun est libre de croire en la loi divine, mais chacun et chacune doit respecter la loi qu’il a lui-même contribué à voter et à rédiger. C’est là la différence entre le croyant et le citoyen. On peut vénérer Dieu, Allah ou Vishnu. Mais seule la loi peut garantir ce que la société peut vous apporter de plus précieux : la liberté !

Haro alors sur tous les politiques qui en appellent aux renforcements des lois sécuritaires. Elles peuvent paraître légitimes à l’heure du crime, mais elles demeurent dangereuses. Pire encore, elles raviraient les assassins, les terroristes, les barbares qui auraient signé là la victoire à laquelle ils aspirent. En ces jours de deuil, de tristesse, mais aussi de colère, une règle s’impose : ne jamais de faire de la sécurité la première des libertés, car si dans la dialectique qui oppose la première aux secondes, la sécurité devait définitivement l’emporter, il n’y aurait plus jamais d’égalité et de fraternité.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur émérite en Études européennes de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.