Sans nul doute, la politique européenne sera au centre de la campagne pour les élections au Conseil national du 18 octobre prochain. Comme d’habitude, les arguments fuseront de part et d’autre, les premiers reprochant d’entraver la politique européenne du Conseil fédéral, les seconds critiquant « la classe politique » d’empêcher la mise en œuvre de l’initiative sur l’immigration de masse. Les arguments sont d’ores et déjà connus, de sorte qu’ils ne méritent même plus d’être énumérés et récapitulés en ce jour.
Rabâchées à la manière d’un moulin à prières, les paroles pro- ou antieuropéennes des partis et candidats n’auront rien d’original. Les partisans des bilatérales défendront leur maintien, les défenseurs des contingents étrangers leur introduction dans les délais les plus brefs. Une fois de plus, on assistera à une foire d’empoigne verbale dont les électeurs commencent à être las. Tout laisse alors à croire que le débat européen sera d’abord un débat helvético-suisse. Les controverses seront d’abord nationales, car elles ne tiendront volontairement pas compte de la position de l’Union européenne.
Qu’elle l’avoue ou non, la Suisse ne fait pas exception à la règle. A l’exemple des vingt-huit pays de l’UE, ses polémiques européennes relèvent, pour nombre d’entre elles, de la seule politique intérieure. Le soutien ou l’opposition à l’Europe ne sont souvent que les meilleurs moyens de prendre position dans un contexte où l’Union européenne n’intervient qu’à la marge. Le phénomène est connu et fait de l’Europe le parfait bouc-émissaire pour cacher ses propres déficits. Le procédé est d’autant plus facile qu’il se sert de l’incurie européenne d’une majorité de citoyens qui ne voit dans l’Europe qu’une abominable bureaucratie dont elle ne connaît que très peu le fonctionnement. La ritournelle vaut aussi pour la Suisse : c’est toujours la faute à l’Europe, peuplée de fonctionnaires trop bien payés. Que ces mêmes citoyens ne s’interrogent pas sur le coût public de leur administration locale ou cantonale ne leur viendrait même pas à l’idée. Qu’ils admettent donc que cette horrifiante et tentaculaire administration bruxelloise emploie moins de personnel salarié que ce n’est le cas de certaines capitales européennes. Mais là, on préfère se taire !
Pourtant, plus que ce n’est le cas pour les États européens, la Suisse fait aussi bande à part. Dans le différend qui l’oppose à l’Union européenne, elle oublie ostensiblement de respecter cette dernière. Bien que non membre de l’UE, elle croit être en droit de lui dicter sa loi. De manière unilatérale, elle est de l’avis qu’elle a la légitimité de remettre en cause un principe qu’elle n’a jamais dicté. Elle se veut donneuse de leçons, alors qu’elle n’a aucune raison de prodiguer le moindre ordre à une communauté dont elle refuse de faire partie. Elle se couvre alors d’un ridicule que même ses diplomates les plus avertis et les plus zélés ont toute la peine du monde à dissimuler.
C’est au nom de sa propre souveraineté que la Suisse se distingue de ses partenaires. Elle refuse de faire partie de l’Union européenne et nul ne saurait lui contester ce droit. Son calcul politique n’a rien de scandaleux et chacun de ses partenaires se doit de le respecter. Toutefois, cette pensée suisse s’arrête bel et bien aux confins de son territoire. Car si la Suisse est garante de sa propre souveraineté, elle oublie que l’Union européenne est aussi garante de la sienne. Et c’est là que la Suisse perd sa propre crédibilité. Car à vouloir affirmer son droit, elle n’accepte pas de reconnaître celui des autres.
Comment le dire plus clairement ? En remettant ostensiblement en cause la liberté de circulation des personnes au sein de l'espace communautaire, la Suisse ne respecte pas la souveraineté de l’Union européenne. Ou pour le formuler autrement, les plus grands défenseurs de la souveraineté suisse sont les plus grands fossoyeurs de la souveraineté européenne. Car si la Suisse peut dire « non » à l’Europe, l’Europe peut aussi dire « non » à la Suisse. Et quitte à prendre des vessies pour des lanternes, aucun responsable politique, digne de ce nom, ne pourra faire revenir la Commission européenne sur son refus de négocier avec la Confédération helvétique son principe de libre circulation des personnes.En effet, cela n’entre ni dans les attributions internationales du Conseil fédéral, ni dans celles des instances communautaires. Que le temps soit donc venu de ne plus se vautrer derrière un faux-semblant qui n’a que trop duré. Quel que soit le négociateur Suisse, l’Union européenne restera fidèle aux principes qu’elle a adoptés il y a plus de cinquante-huit ans. Et si la Suisse veut lui faire changer d’avis, il ne lui restera qu’une seule solution : l’adhésion illico presto à l’UE. Là au moins, elle pourra faire preuve d’une souveraineté partagée avec et au sein de l’Union européenne !