Attention, cet article n’est pas un article anti-européen. Au contraire, c’est un article pro-européen. A condition de ne plus faire des pro-Européens de simples porte-parole d’une l’Union européenne, à laquelle presque plus personne ne rêve désormais. Depuis plus de dix ans, celle-ci n’a pas toujours été à la hauteur des événements. A tour de rôle capitaliste, néo-libérale, monétariste ou atlantiste, elle n’a que trop perdu de partisans qui voyaient jadis en elle un idéal, aujourd’hui disparu.
Après l’échec en 2005 du projet établissant une Constitution pour l’Europe, l’Union européenne a fait comme si de rien n’était. Avec pour seule conclusion de refaire un traité qui, grosso modo, ressemblait à celui que l’on venait de refuser par référendum, elle a continué là, où elle venait en partie d’être mise en minorité. C’était son droit le plus légitime, sauf que ce n’était pas légitime aux yeux de la sanction démocratique. La raison aurait voulu que l’on se remette à l’ouvrage, que l’on tire les enseignements des refus populaires et que l’on soumette aux citoyens européens une nouvelle version du texte constitutionnel. Par exemple sous la forme d’un référendum organisé dans tous les pays membres de l’UE et couplé aux élections au Parlement européen de 2009. Mais l’imagination n’étant guère au pouvoir dans les cénacles de Bruxelles, les dirigeants de l’UE n’ont pas imaginé grand-chose. Se croyant pressés par le temps, ils ont volontairement confondu vitesse et précipitation. Ils ont passé outre toute autre proposition et se sont satisfaits du traité de Lisbonne qui, à vrai dire, ne satisfait personne.
Intervint alors la crise grecque dans un contexte déjà très morose. La spéculation financière obligeait les États à renflouer les banques. Celles-ci, bien que responsables, s’en prenaient pourtant directement à la politique qui venait néanmoins de les sauver. Mais, parce que l’Europe n’était plus à un paradoxe près, il fallait bel et bien trouver un coupable. Il était tout désigné : celles et ceux qui n’avaient guère les moyens de jouer à la bourse ; tant il est facile de s’en prendre à plus petit que soi.
Très vite, la crise s’est transformée en une foire d’empoigne. Du bout des lèvres, quelques économistes osaient évoquer l’introduction d’eurobonds ou, ô sacrilège, l’échelonnement, sinon l’effacement de la dette grecque. Aujourd’hui reconnus pour la pertinence de leur analyse, ils étaient alors traînés dans la boue, méprisés comme de vieux et vulgaires keynésiens délurés qui ne comprenaient pas que sans austérité, il n’y aurait pas de salut. Sauf que six ans après, patatras, voilà que ça ne marche pas, comme on l’aurait voulu. Les politiques de rigueur ont profondément divisé une Union européenne dont les membres les plus vertueux ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Comment ici ne pas éprouver une certaine aversion à l’égard d’une Hongrie de plus en plus autoritaire et liberticide ? Même chose pour la Slovaquie qui, après avoir élu un gouverneur nazillon à la tête de l’une de ses régions, voudrait maintenant nous donner des leçons, alors qu’elle n’était même pas capable de mobiliser plus de 13% de ses électeurs lors des élections européennes de 2104 ! Idem pour les pays baltes qui, eux aussi, feraient bien de balayer devant leur porte. À l’exemple de la Lettonie qui, en contradiction parfaite avec un principe fondateur de la démocratie européenne, n’accorde toujours pas le droit de vote à tous ses citoyens, voire qui nie, comme l’Estonie et la Lituanie, toute implication de sa population dans la Shoah, jusqu’à saluer les troupes nazies pour l’avoir libérée de l’occupation soviétique ?
Mais, rapport de force oblige, ces pays ne sont pas dans la ligne de mire de Bruxelles. Pire encore, ils sont toujours pris comme modèle pour avoir accepté des sacrifices. Quitte à oublier d’ailleurs que les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) ont, plus qu’il n’en faut, bénéficié des largeurs des États contributeurs de l’Union européenne. Mais, dès que l’occasion leur en fut donnée, les PECO les lâchèrent aussitôt pour se placer sous la tutelle du parapluie atlantique. Admirateurs inconditionnels de George w. Bush, ils l’avaient fortement soutenu lors de la guerre d’Irak, avec le succès que l’on connaît !
Confrontée peut-être à la plus grave crise de son histoire, l’intégration européenne doit impérativement retrouver sa part de légitimité démocratique. Car, plus que jamais, l’Europe ne pourra pas se construire sans assise populaire. En Suisse, même au prix de nombreux échecs électoraux, mais aussi en Grèce, où l’UE ne peut pas nier le verdict des urnes. Aujourd’hui, l’Union européenne doit savoir admettre ses propres échecs et refuser toute forme de surplace. Qu’elle se remémore alors ce qu’elle a été, mais n’est plus : un espace de progrès et d’espoir. D’abord de paix après la Seconde Guerre mondiale ; puis de croissance dans les années soixante et septante ; enfin de liberté, respectivement dans les années quatre-vingt et nonante, au Sud et à l’Est du continent. Depuis lors, plus rien, ou presque. Au contraire, l’Union européenne semble avoir rangé ses idéaux au placard. Elle ne fait que régresser, car elle est devenue une société de régression. Et plus elle régressera, moins elle sera en mesure de regagner ses partisans qui, naguère, avaient fait de l’Europe l’une des plus nobles causes pour laquelle il valait la peine de s’engager. Cela avait un nom : l’Europe citoyenne. Pourvu qu’elle nous revienne au plus vite !