10 ans déjà !

Dix ans déjà ! Dix ans déjà que le traité établissant une Constitution pour l’Europe s’est fracassé dans les urnes françaises et hollandaises. Bien qu’identiques dans leur résultat, les deux « non » n’avaient pourtant pas grand-chose à voir l’un avec l’autre. Alors que le « non » français était plutôt un « non de gauche », celui des Bataves était plutôt un « non de droite », preuve que la politique européenne dépasse de loin les frontières traditionnelles de la politique partisane.

A quoi bon s’interroger aujourd’hui sur la justesse et sur l’irrationalité de ces deux votes ! Ils eurent lieu et leur issue n’a sans doute pas profité à la construction européenne. Mais rien ne sert a posteriori de verser des larmes de crocodile sur l’une des rares étapes que l’Europe a ratée avec sa propre histoire. Aujourd’hui, personne ne peut se déclarer satisfait. Ni les « pro-traité », ni ceux que l’on appelait alors les « nonistes ». Les premiers se désolent encore de l’échec d’un texte qui aurait enfin offert une constitution à l’Union européenne, les seconds se morfondent dans leur critique sans lendemain du néolibéralisme, n’ayant évité ni l’accession au pouvoir de Merkel en 2005, ni celle de Sarkozy en 2008 ou celle de Cameron en 2010.

On aurait pu, mieux encore on aurait dû attendre les élections européennes de 2009 pour soumettre une nouvelle constitution plus politique et moins économique aux citoyens communautaires. On ne l’a pas fait, préférant ratifier en toute hâte un « traité de Lisbonne » dont, contrairement à sa légalité, la légitimité politique demeure encore discutable de nos jours. On aurait aussi pu instituer « un  référendum européen » avec une double majorité, bref un système à la suisse, avec un vote à la majorité des États et un autre à la majorité des citoyens. Mais, on ne l’a pas fait, car on ne voulait pas le faire. Le courage politique a manqué, parce que l’Union européenne n’a pas voulu trouver en son sein le personnel politique courageux dont elle aurait dû se doter.

L’Europe de ces dix dernières années n’a pas été à la hauteur de sa mission historique. Elle s’est volontairement privée de sa propre identité pour ne copier que des modèles qui ne sont pas en droit d’être les siens. Alors, est-elle allée chercher des suppôts de la pensée dominante pour être elle-même dominée. Il faut là rendre justice aux « nonistes ». Ils ont vu juste. En revanche, par leur vote hostile, ils n’ont que renforcé celles et ceux qui ont emprunté une voie que l’Europe n’aurait jamais dû suivre. Entre « les pro- et les anti-constitution », les torts demeurent partagés. Les uns se sont trop rapidement fondus dans le moule d’une âme en peine européenne, les autres font  toujours vibrer leur corde nationaliste, permettant par là même aux extrémistes de poindre leur nez aux quatre coins de l’Europe.

Les nuages s’amoncellent dans le ciel européen et les lueurs d’espoir restent minces. Pourtant, elles existent. A condition que l’Union européenne ait enfin le courage de faire son autocritique. Et qu’elle commence par appliquer à elle-même un droit d’inventaire, notamment à l’encontre de ce médiocre Président de la Commission qui, pendant dix ans, n’a jamais honoré la tâche pour laquelle il fut nommé. Ce n’est pas là un règlement de compte personnel, mais une mise en accusation politique dont le principal prévenu n’aurait jamais dû sortir indemne. Par conséquent, est-ce vers un Jean-Claude Juncker et son plan d’investissement d’une hauteur de 315 milliards d’euros que se tournent désormais tous les regards. Plus encore, c’est le Président de la BCE, Mario Draghi, qui réconforte les partisans d’une relance économique de l’Europe. Et quant à Federica Mogherini, elle n’a d’ores et déjà eu aucun mal à faire oublier sa prédécesseure à la tête de l’action extérieure de l’Union européenne. Mieux encore, et qui l’eût cru il y a encore quelques semaines, même le vieux « couple franco-allemand » retrouve ses allants d’autrefois pour proposer « un gouvernement économique de croissance et de convergence » !  Ce qui d’ailleurs, si tel était le cas, constituerait une ébauche de révolution copernicienne, du moins une amorce de renouveau et d’un nouvel élan dont l’Europe a tant besoin.

Certes, la bataille est encore loin d’être gagnée. Mais à l’heure de l’euro-bashing, de la dette grecque, de cette mode incessante selon laquelle l’histoire aurait choisi le camp des eurosceptiques, sinon de cet insistant et indécent ballet diplomatique du locataire du ten downing street voulant tout renégocier, lui qui n’a rien à offrir, que grand bien nous fasse de résister aux travers anti-européens. Et que dire aussi de ce 9 février 2014, signé made in Switzerland ! C’est dur d’être pro-européen aujourd’hui. Plus dur, certainement, qu’il y a dix ans. A l’époque, par excès de confiance ou par péché d’européanisme béat, trop nombreux furent ceux qui ne prenaient pas au sérieux les oiseaux de mauvais augure, n’ayant depuis lors cessé de faire leur nid dans les vingt-huit États qui composent désormais l’Union européenne. Pourquoi alors ne pas commencer à retourner, aujourd’hui en 2015, cette funeste tendance ?         

 

    

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur émérite en Études européennes de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.