Elle arborait un large sourire, persuadée d’avoir gagné le gros lot. Fière comme Artaban, cinq ans après son accession au pouvoir, elle, l’insulaire, apporta, devant les sujets de sa gracieuse Majesté, la preuve du succès de sa politique européenne. Elle venait en effet d’obtenir, ce qu’elle avait toujours voulu avoir, à savoir la restitution partielle du « chèque britannique ». Couronnée par la réussite de son entreprise, elle montra, à qui mieux mieux, qu’enfin elle avait « her money back ». Pourtant, n’avait-elle aucunement tenu compte du « shut up » que lui avaient adressé en retour ses partenaires communautaires. Bref, elle remporta une victoire à la Pyrrhus, sans qu’elle l’eût avoué, ne serait-ce qu’une seule fois, jusqu’ à sa mort survenue en 2013.
Tout le monde l’aura compris, c’est de Margaret Thatcher dont il est ici question. Néanmoins, moins nombreux sont les lecteurs qui se souviennent du « sommet de Fontainebleau » des 25 et 26 juin 1984. Près de 31 ans après sa tenue, il reste toutefois l’une des dates phare de l’intégration européenne. Conçu au départ pour trouver un règlement au contentieux financier avec la Grande-Bretagne, il est resté en mémoire pour avoir su relancer une Europe en crise. Sous l’impulsion de la présidence française, il marqua un tournant et permit à François Mitterrand et à Helmut Kohl d’écrire, par la suite, les plus belles pages de la construction européenne. Paradoxe ou ironie de l’histoire, Fontainebleau devait revigorer l’Union Jack. De fait, il redora le blason des douze étoiles du drapeau européen.
Après la victoire de David Cameron aux élections britanniques du 7 mai dernier, comment ne pas oser quelques parallèles avec 1984 ? Ou pour le dire plus crûment, ne fallait-il pas le succès d’un eurosceptique pour redonner à l’Union européenne cet indispensable sursaut politique dont elle s’est elle-même privée durant tant d’années ? Que les tories ne se fassent pas la moindre illusion. Malgré quelques concessions accordées à l’ancien et au nouveau locataire du ten Downing street, l’UE ne cèdera pas sur l’essentiel et sur ses principes. Certes, accordera-t-elle quelques garanties au Premier ministre pour ne pas précipiter le Royaume-Uni dans le « Brexit ». Toutefois, est-ce à Cameron, et à nul autre, d’assumer la responsabilité politique du référendum qu’il compte organiser en 2016 ou en 2017. Parce qu’aujourd’hui aux manettes à Londres, c’est de lui et non de Bruxelles que dépend in fine le maintien de la Grande-Bretagne au sein de l’UE et l’issue d’un scrutin que lui-même aura exigé.
En est-il véritablement conscient ? Peut-être. Ou pas. Là n’est pas la question. En revanche, certains Européens ne sont pas dupes. Moins naïfs que les Britanniques ne l’avaient estimé, ils devinent les intentions cachées du leader conservateur. A l’exemple de François Hollande qui, dès la promulgation du résultat des élections aux Communes, ne manqua pas de rappeler à son homologue anglais « qu’il y a des règles en Europe, et que parmi ces règles il y a la libre circulation et le marché qui appartient à tous… ». Prononcé sur le vif, ce message a le mérite de la clarté. En d’autres termes, à la Grande-Bretagne de décider : soit elle reste fidèle à ses engagements communautaires, alors elle fait toujours partie de l’UE ; soit elle les renie, alors elle démissionne de l’Europe. Ou, pour paraphraser Sarkozy, « soit tu l’aimes, soit tu la quittes ! ».
Partagées dans leur essence par d’autres États membres de l’Union européenne, ces paroles ne sont pas à prendre à la légère. Souvent décrié pour n’avoir pas pu s’imposer, comme naguère, face à ses autres partenaires, le noyau dur de l’Europe est désormais prêt à engager une épreuve de force avec le Royaume-Uni. Il ne se laissera pas conter et, conscient de l’enjeu politique, ne jouera pas son propre avenir sur un coup de boutoir du Premier ministre anglais. A cette Union européenne, si souvent vilipendée pour son inaction, ne restera pas d’autre solution que celle qu’elle avait elle-même déployée en 1984 à Fontainebleau. Qu’elle donne donc l’illusion à Cameron d’avoir gagné, mais qu’elle le fasse avec la même intelligence, voire avec le même cynisme, que ceux dont elle fit preuve à l’égard de la Dame de fer il y a déjà plus de trente ans. Bref, qu’elle fasse subir au gouvernement anglais une sorte de « Fontainebleau bis repetita » !
Désormais, et peut-être plus que jamais, l’Union européenne n’a plus à craindre les caprices britanniques. Elle les a vécus autrefois avec Thatcher, elle peut les revivre sans trop de soucis avec Cameron. Car l’histoire de la construction européenne ne se brisera pas sur les falaises de « la perfide Albion ». Somme toute, la Grande-Bretagne devrait beaucoup plus y perdre qu’y gagner. Inéluctablement confrontée au renforcement de ce partenariat franco-allemand qu’elle exècre tant, alliée malgré elle à des forces eurosceptiques dont elle ne partage guère les orientations extrémistes, privée de ses précieux soutiens en Europe centrale et orientale, elle pourrait même mettre en jeu sa propre unité nationale et sa souveraineté territoriale. En effet, l’Écosse manifesterait immédiatement son désir d’indépendance à l’égard de Londres et, plus encore, son souhait d’appartenance à l’Europe de Bruxelles. Nul doute qu’en fin politique qu’il est, Cameron saura de quoi il en ressort. Ses qualités de stratège ne sont plus à démontrer. A lui d’en faire bon usage lors du vote de 2016 ou de 2017 et de réitérer ce que l’un de ses prédécesseurs, à savoir le travailliste pro-européen Harold Wilson, avait réussi à faire, en son temps, en 1975 : garder par référendum le Royaume-Uni dans l’espace communautaire ; un épisode aujourd’hui totalement tombé dans l’oubli, encore plus que ne l’est d’ailleurs le sommet de Fontainebleau de 1984 !