L’Europe en rade

Le jeu de mots est facile. Le constat l’est malheureusement tout aussi. L’Europe est en rade, n’ayant pas su ou plutôt voulu prendre ses responsabilités à temps. On l’aura compris : l’Union européenne a mal à la Méditerranée. Nul besoin de revenir sur les drames quotidiens qui jalonnent l’actualité de ces derniers mois. Nul besoin non plus d’être devin pour savoir ce qui allait s’y dérouler ou sur ce qui s’y déroule tous les jours. La Méditerranée est l’histoire, la Méditerranée fait l’histoire. Mais elle est également celle, plus personnelle, de ces milliers de fugitifs qui, le temps d’un naufrage, s’arrête à tout jamais, aussi brutalement que dramatiquement.

On peut se lamenter, verser des larmes, qu’elles soient de crocodile ou pas, voire crier haut et fort au scandale. C’est inhumain, voilà tout. C’est inadmissible et pourtant si courant. On a honte, mais cela ne suffit pas. Car une fois de plus, l’Europe paye, à ses dépens, le prix de ses propres divisions. Personne ne veut des réfugiés, ni les pays côtiers qui les récupèrent, ni les États, situés plus au Nord, qui les rejettent à la leur frontière. S’apitoyer sur leur sort, cela fait bien. Les aider, comme il se devrait, ça pourrait coûter des voix aux prochaines élections. Alors, on choisit la première solution. C’est plus commode et moins risqué à la fois.

Soyons logiques et un peu francs avec nous-mêmes. Si l’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde, elle n’est pas en droit d’ignorer sa géographie. Et quitte à construire un illusoire barrage de plusieurs milliers de kilomètres à travers la Méditerranée, elle ne pourra jamais éviter la venue de milliers d’Africains, d’Asiatiques ou d’autres habitants du Proche et Moyen-Orient. Bref, rien ne sert de nous voiler les yeux et de jouer les faux-semblants. La Méditerranée demeure ce lieu de passage qu’elle a toujours été et qui, même au prix d’un nombre incalculable de morts, ne cessera pas de l’être.

Bien sûr, il y a l’aide au développement. Bien sûr, il y a les appels incantatoires de ne pas traverser la Méditerranée. Bien sûr, il y a l’idée de persuader les réfugiés de rester chez eux. Mais, cela ne sert à rien, voire au mieux à pas grand-chose. Aujourd’hui, l’Europe scrute l’horizon, car elle a trop longtemps refusé de voir les choses en face. Et n’en déplaise à quelques moralistes, faussement naïfs, qui croyaient que les choses allaient s’arranger d’elles-mêmes. L’Europe ne doit pas avoir peur de l’intervention, même si elle dépasse le cadre humanitaire. A avoir laissé agir en toute impunité Bachar Al-Assad, on a favorisé Daech. A n’avoir pas su offrir une alternative après la chute de Kadhafi, on a permis aux factions islamistes ou autres de s’éparpiller sur le territoire libyen. Et même si cela peut surprendre, le règlement en Méditerranée se fera inéluctablement en envoyant des soldats en Afrique du Nord ou au Proche et Moyen-Orient. Là, Matteo Renzi a mille fois raison. Les troupes européennes doivent désarmer les brigades terroristes. Non pour tuer des personnes, mais pour éviter que les passeurs, véritables assassins en puissance, n’envoient des milliers de gens mourir dans les profondeurs de « la grande bleue ».

Et que l’on nous épargne ici le couplet sur le néocolonialisme. On l’a entendu au Mali en janvier 2013. Sauf que les femmes victimes des pires sévices sexuels préfèrent encore, et de loin, la présence des soldats français à l’attaque incessante des combattants islamistes. Là aussi, il ne s’agit pas de se tromper d’adversaire, comme l’Union européenne l’a trop souvent fait. Et pourtant, n’avait-elle pas déjà eu l’occasion de saisir les chances qui s’offraient à elle ? Qu’est donc devenu « le processus de Barcelone », mis en œuvre en 1995 ? Pourquoi avoir jeté aux oubliettes « l’Union pour la Méditerranée » en 2008 ? Parce qu’elle était signée Sarkozy et non Merkel ? Pourquoi n’avoir pas écouté à temps les Grecs qui recueillaient, plus qu’ils ne le pouvaient, des milliers de personnes arrivées tant bien que mal sur leurs côtes ? Voyons, c’est tellement plus simple de les attaquer sur l’euro ! Et pourquoi éprouver du mépris à l’égard des Italiens, et plus particulièrement à l’encontre des habitants de Lampedusa, dont la grandeur d’âme est bien supérieure à celle de ces donneurs de leçons ?

Répétons-le : il ne faut pas se voiler les yeux. L’Europe est face à un problème de grande envergure dont elle a sciemment refusé de prendre conscience jusqu’alors. Dominée par l’idéologie du Nord, elle a dédaigné le Sud. Désormais, elle ne peut plus le faire. Mais rien ne laisse présager qu’elle fasse preuve de lucidité politique. Certes, ne trouvera-t-elle pas de solution miracle, car il n’y en a pas. En revanche, elle doit renforcer Schengen et son système de protection Frontex. Elle devra multiplier au moins par cinq les dépenses de l’opération « Triton » et dépasser celles supportées par la seule Italie dans le cadre de son programme « mare nostrum ». C’est cher, mais il faut en payer le prix. Et là l’Europe du Nord n’a pas le choix : elle devra mettre la main à la poche, aussi pour prouver qu’elle prend enfin le Sud au sérieux.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur émérite en Études européennes de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.