Question de principe

Que des lecteurs soient en désaccord avec des rédacteurs, quoi de plus normal ! Qu’ils le fassent savoir, rien de plus démocratique ! Aucune raison de s’en offusquer ; aucune raison de les contredire à tout prix ! Toutefois certaines de leurs paroles, certaines de leurs tournures trahissent le fond de leur pensée, sans qu’ils y prêtent garde. Voilà qu’en réponse à l’article « Aux Urnes citoyens ! » l’un d’entre eux écrit, comme si de rien n’était, que « le ‘principe’ de la libre circulation n’est qu’un principe » (sic !). Bref, le « principe » est devenu anodin, une chose aléatoire, quelque part à ranger au fond d’un placard de l’histoire.

Qu’en démocratie l’on soit désormais contraint de lire de tels propos, en dit long sur l’état de nos sociétés. Car qui respecte nos valeurs, respecte aussi nos principes. C’est peut-être un peu vieux jeu, un peu réac sur les bords, mais beaucoup plus honnête et plus respectueux que cette mode qui, au nom d’une idéologie souvent nauséabonde, voudrait tout jeter par-dessus bord. Quitte à se faire traiter de nostalgique des temps anciens ou de vieux conservateur attardé, rien de mieux que de respecter les règles du jeu nées d’un contrat social et politique. À choisir entre Jean-Jacques Rousseau et Éric Zémour, qu’il soit encore permis de préférer le premier au second.

A ne plus vouloir respecter les règles du droit, c’est l’esprit de la loi que l’on dénature. Pour preuve : que plus personne ne s’interroge sur cette légèreté de l’être à condamner avant de juger, a de quoi inquiéter. Homme ou femme politique, combien de fois, l’un ou l’autre, sous le coup d’une émotion plus ou moins calculée, après un drame, un crime ou un attentat déclare péremptoirement que « je veillerai personnellement à ce que les coupables soient jugés et condamnés à de lourdes peines ». Cela plaît à l’opinion publique et assure quelques voix supplémentaires lors du prochain scrutin. Sauf que c’est là de la pure démagogie, une atteinte sans pareille à la séparation des pouvoirs, un mépris de ce « principe » dicté par Montesquieu en 1748. Mais à quoi bon, diront certains, se référer encore à ce philosophe, mort il y a plus de deux cent ans !

Aucune modernité n’est toutefois en droit de dicter sa propre loi à l’humanité. Et rien ne saurait remplacer les Lumières, encore moins l’obscurantisme. Et pourtant, n’est-ce pas là la pire des menaces qui guette aujourd’hui nos sociétés européennes ? Face à l’extrémisme religieux, elles se laissent gagner par l’extrémisme politique. Mais les deux sont parfaitement condamnables et beaucoup plus proches l’un de l’autre qu’ils ne pourraient eux-mêmes le croire. Avec pour dénominateur commun leur refus des valeurs démocratiques, ils répudient volontairement le principe même de la dignité humaine. En effet, tant l’intégrisme religieux que la radicalité politique se situent hors de la raison et remettent fondamentalement en cause ce qui fait la force de notre modèle de société européen.

Née des affres du fascisme et du nazisme, l’intégration européenne s’est construite sur des principes, certes perfectibles, mais non renégociables. Pourtant, certains partis ou groupes souhaitent en déroger et les annihiler. Au nom d’un euroscepticisme, même compréhensible et légitime, ils déclarent vouloir ne s’en prendre qu’à l’Union européenne. Mais ce n’est là que la face visible de leur stratégie. Car même si leur adversaire est l’UE, leur véritable ennemi est l’Europe. A deviner leur stratégie, à dénoncer leurs arrière-pensées, l’heure est venue de ne pas se laisser dominer par leur idéologie de plus en plus pesante. Dans une période de crise et d’incertitudes, quoi de plus facile que d’être antieuropéen ? Mais quoi aussi de plus stimulant et de plus passionnant que de rester fidèle à son engagement. Défendre désormais la libre circulation des personnes, ce n’est pas seulement défendre l’immigration et la mobilité. C’est défendre une société ouverte face à une société fermée. C’est défendre le progrès face au repli sur soi. C’est défendre ce qui peut-être nous tient le plus à cœur : la liberté.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur émérite en Études européennes de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.