« Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple »; voilà la phrase qui semble avoir inspiré Angela Merkel ces derniers jours. Née de la plume de son compatriote Bertolt Brecht, elle est souvent utilisée à tort et à travers. Aucun peuple n’a raison par définition, pas plus que ce n’est le cas pour n’importe quel élu. Comme le peuple, toute personnalité politique a le droit de se tromper. A condition de ne pas tromper le peuple qu’elle dirige ou les peuples qu’elle voudrait influencer. L’ingérence extérieure n’est pas coupable en soi. Elle le devient lorsqu’elle heurte la sensibilité d’une nation démocratique. Et nul pays libre n’est autorisé à s’attaquer à la liberté d’une autre nation démocratique. Chacune d’entre elles demeure en effet souveraine dans ses choix politiques, quitte à épouser les pires d’entre eux, à ses propres risques et périls.
Si les Grecs se prononcent pour Syriza, soit pour le parti de la gauche radicale, ils devront assumer leur vote. Comme ils ont assumé celui qu’ils avaient émis lorsqu’ils avaient accordé leurs suffrages en juin 2012 à la « Nouvelle Démocratie » du leader conservateur Antonis Samaras. Malgré certains succès économiques, celui-ci vient d’échouer. Il n’a pas su résoudre le principal problème auquel la population grecque est confrontée depuis plusieurs années. Qui, comme l’actuel Premier ministre, présente un bilan avec un taux de chômage de 26% ne mérite pas d’être réélu. C’est vrai en Grèce, comme cela l’est autre part en Europe.
La crise grecque n’est pas seulement financière et économique. Elle est politique et l’a toujours été. Sauf que trop de dirigeants européens ne voulaient pas le reconnaître. Ils ont peut-être pris les bonnes mesures économiques pour maintenir le pays dans la zone euro, mais ont refusé d’en évaluer les conséquences politiques. Néanmoins, quelques indices laissaient présager ce qui devait arriver. Clef de voûte du système grec depuis la fin de la dictature militaire, le PASOK, soit le parti socialiste grec, naguère fort et puissant, s’est écroulé comme un jeu de cartes. Autrefois organisation dominante d’une gauche morcelée, il comptait parmi les principales forces de la social-démocratie européenne. Pesant d’un poids certain au-delà de ses frontières nationales, il avait même permis à son dirigeant Georges Papandreou d’accéder en 2006 à la présidence de « l’Internationale socialiste ». Aujourd’hui, certainement pas plus responsable de la dette grecque que ne le fut le conservateur Costas Caramanlis, ce même Papandreou a décidé de créer un nouveau parti. A la tête du « Mouvement pour le Changement », son objectif ne fait pas l’objet du moindre doute : il veut sonner le glas d’une collusion funeste entre une droite monétariste et libérale et une gauche résiduelle auxquelles le peuple grec ne semble plus accorder sa confiance.
Personne ne connaît encore l’issue du scrutin du 25 janvier prochain. A quoi bon alors épiloguer sur un score que seuls quelques instituts de sondage sont capables d’évaluer avec une marge d’erreur plus que fluctuante ! Toutefois, l’exemple grec pourrait faire école à plus d’un titre. D’abord, apporter le plus sérieux des démentis à ceux qui sous-estiment les conséquences des politiques d’austérité, puis s’interroger sur la pérennité des alliances contre-nature entre une droite libérale et une gauche vidée de son sens éthique, enfin prévenir quelques déclarations maladroites dont le résultat serait inversement proportionnel à l’effet escompté. Mais plus encore, que l’Union européenne, et notamment les gouvernements nationaux, se gardent de trop intervenir dans la campagne électorale hellénique ! A l’image de tous les autres peuples européens, les Grecs détermineront leur choix en leur âme et conscience. Il faut savoir les respecter, à condition qu’ils respectent eux-mêmes la démocratie et les engagements qu’ils ont pris envers leurs partenaires.
Ce n’est là pas trop leur demander. Ce n’est pas là, non plus, trop nous demander que d’agir ainsi. Comment ne pas donner ici raison au Ministre-Président de la très catholique et conservatrice Bavière, Horst Seehofer, qui, en bon homme averti qu’il est, a conseillé à la chancelière de ne pas jouer les donneurs de leçon ? Car telle pourrait être bien prise qui croyait prendre, sachant que « la crise grecque » pourrait alors s’avérer pour Angela Merkel comme l’échec le plus sérieux de sa politique étrangère qu’elle aurait elle-même suscité et dont elle porterait une grande part de responsabilité.