Et si les pendulaires ne revenaient pas ?

Combien sommes-nous à avoir découvert – malgré quelques couacs – qu’entre le VPN, Webex et Zoom, le travail à domicile se passe plutôt mieux qu’on ne le craignait, que certaines séances sont même plus efficaces et surtout que les temps de trajet économisés sont considérables… ?

Il y a dix ans la plupart des programmes informatiques qui ont permis à des millions de personnes de travailler à distance n’existaient pas. La disruption que nous venons de vivre pourrait-elle marquer le début d’un bouleversement complet des systèmes de mobilité quotidienne ? Réduire en fumée les prédictions – souvent naïvement linéaires – utilisées pour planifier les infrastructures ?

Jusqu’ici la plus grande prudence était de mise face à l’impact des nouvelles technologies sur le besoin de mobilité et le nombre de pendulaires poursuivait son inexorable croissance. Il reste donc réalistement peu probable que les trains ne se vident d’un coup, mais un géographe visionnaire mérite cependant dans ce contexte d’être relu: Wilbur Zelinsky. Il fait partie de ces chercheurs un peu oubliés dont on considère la contribution scientifique comme importante mais datée.

Wilbur Zelinsky publie en 1971 un article titré « L’hypothèse de la transition des mobilités ». Il y propose une lecture en phases successives de l’évolution historique des circulations et des migrations passant de sociétés largement sédentaires et peu mobiles à l’exode rural et à l’émigration puis à une croissance de l’immigration, de la pendularité1 liée au travail et de la circulation de loisirs dans les sociétés avancées.

Cette vision d’étapes historiques inéluctables a été critiquée et de nombreux historiens ont montré depuis lors que les migrations étaient beaucoup plus fortes que ne le pensait Zelinsky dans les sociétés “pré-modernes”. Au Moyen-âge par exemple. Ces critiques ont peut-être contribué à faire oublier que Zelinsky avait ajouté à son analyse historique une vision prospective.

Dans sa « future société super-avancée », la migration diminue, tandis que la circulation pendulaire plafonne, voire décroît elle aussi. Toutes deux sont en quelque sorte absorbées, d’abord l’une par l’autre (pourquoi déménager si l’on peut penduler), puis par les technologies de communication qui les rendent inutiles (Graphiques F et G dans le schéma).

La « grande turbulence » du Coronavirus va-t-elle donner raison à Zelinsky et faire diminuer durablement la mobilité ? Il est en tous les cas piquant de constater qu’il avait aussi entrevu – sans s’y arrêter – la possibilité qu’une « nouvelle épidémie causée par un micro-organisme mutant ou un virus » vienne complexifier l’évolution future des mobilités. Sur ce point, quoi qu’il arrive, il avait vu juste.

PODCAST de l’auteur avec plus de détails sur ce thème :

Notes

1 Précisions pour les lecteurs non suisse-romands pour qui la pendularité n’évoque que des horloges… : nous parlons ici des navetteurs !

Sources pour aller plus loin

Champion, T., T. Cooke, and I. Shuttleworth eds. 2019. Internal Migration in the Developed World – Are we becoming less mobile ? London: Routledge.

Cooke, T. J., R. Wright, and M. Ellis. 2018. A Prospective on Zelinsky’s Hypothesis of the Mobility Transition. Geographical Review 108 (4):503-522.

Lucassen, J., and L. Lucassen. 2009. The mobility transition revisited, 1500–1900: what the case of Europe can offer to global history. Journal of Global History 4 (3):347-377.

Ravalet, E., and P. Rérat. 2017. Les technologies de l’information et de la communication peuvent-elles limiter nos déplacements ? In La mobilité en questions, eds. M. Bierlaire, V. Kaufmann and P. Rérat, 107-121. Lausanne: Presses polytechniques et universitaires romandes.

Skeldon, R. 2019. A classic re-examined: Zelinsky’s hypothesis of the mobility transition. Migration Studies 7 (3):394-403.

Zelinsky, W. 1971. The hypothesis of the mobility transition. Geographical Review 61:219-249.

Etienne Piguet

Etienne Piguet

Professeur de géographie à l’Université de Neuchâtel et Vice-président de la Commission fédérale des migrations, Etienne Piguet s'exprime à titre personnel sur ce blog.

Une réponse à “Et si les pendulaires ne revenaient pas ?

  1. Vous avez raison, s’il faut reconnaitre un point positif à cette pandémie, c’est qu’elle a forcé un phénomène dont on parlait depuis l’arrivée en masse des connexions à Internet autour de 1994/1995 à devenir réalité. Avec sa kyrielle d’outils (qui se souvient de la première solution de vidéo-conférence abordable CU-SeeMe en 1992?), cette option de travail à distance restait un voeu pieux et depuis quelques semaines, elle s’est concrétisée même si parfois un peu dans la douleur.

    Ceci dit, j’ai tout de même remarqué un élément clé qui pourrait mettre à mal cette adoption et donc la disparition ou diminution des pendulaires. Beaucoup de gens ont besoin des autres pour réaliser leur travail et je ne parle pas de collaboration. Je fais un constat beaucoup plus général: les gens ne savent pas travailler en “autarcie”. Au bureau, ils se lèvent et parlent à la cafétéria avec des gens qui ne sont pas directement dans leur groupe, entendent les voisins, échangent à la pause cigarette avec encore d’autres personnes et quand il y a un malentendu suite à un email mal rédigé, se déplacent pour aller discuter avec le ou les collègues.

    La réalité c’est que les gens n’ont pas tous une propension à la “communication” et à distance, cette faculté ou lacune est démultipliée par 100. Ces dernières semaines, j’ai vu des exemples édifiants et pour certains, le télétravail est même devenu un poids, une contrainte difficile à gérer car elle génère un stress palpable alors que personnellement, je n’y vois que des avantages.

    Bien sûr, on peut former, aider, etc. mais je crains que dans un premier temps, la majorité souhaite un retour à la normale plutôt que d’améliorer sa manière de travailler et de communiquer. Idem pour les employeurs qui ont certainement vu les limites du système plutôt que ses avantages… sauf peut être pour ceux qui étaient sur le point de renouveler le bail à loyer des bureaux 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *