«L’après-Daech est clairement en train de se préparer.» Regard d’une humanitaire aux prises avec le terrain

Ces derniers temps, le recul de Daech (dit Etat islamique) et la reprise progressive des territoires occupés en Irak font les gros titres des médias occidentaux. En effet, le groupe terroriste est en mauvaise posture : l’armée irakienne et les Peshmergas kurdes, avec l’aide de la coalition internationale, enchaînent les offensives, ce qui peut laisser penser que la fin de Daech est proche et que l’Irak pourrait bientôt être pacifié. Malheureusement, vue de plus près, la situation n’est pas aussi simple.

J’ai contacté Alice*, une humanitaire basée à Kirkouk, au nord de l’Irak. La ville se situe sur un territoire dit « disputé » à une vingtaine de kilomètres de la ligne de front entre les Peshmergas kurdes et Daech. Kirkouk a d’ailleurs presque été prise par l’organisation terroriste en janvier 2015.

De derrière son écran d’ordinateur, Alice m’a livré son regard sur la situation du pays et son ressenti de l’intérieur.

La situation

Alice connaît bien l’Irak : elle y avait déjà passé du temps en 1992 et elle y est à nouveau depuis 6 mois. Elle m’a expliqué que le territoire de Kirkouk a de tout temps été disputé entre les Kurdes qui revendiquent le territoire et les Irakiens qui souhaitent notamment profiter de la manne pétrolière de la région ; mais pas seulement. En effet, on y retrouve également la présence d’une population turkmène qui revendique plus de poids politique, et bien sûr aujourd’hui Daech, situé derrière la ligne de front.

La région de Kirkouk se retrouve ainsi sous au moins trois conflits superposés qui n’ont que peu de liens les uns avec les autres ; tout cela étant encore compliqué par des tensions religieuses croissantes.

Une superposition dont on parle peu dans les médias

Cette superposition de conflits est quelque chose dont on parle peu dans les médias occidentaux, constate Alice : « Depuis l’Europe, Daech est perçu comme le problème principal de l’Irak car c’est le conflit le plus médiatisé ; mais ce n’est que la pointe de l’iceberg. Bien entendu, la présence du groupe terroriste ne facilite rien, mais l’importance que prend Daech ne fait que diminuer les autres conflits, les met en suspend, sans pour autant les faire disparaître. Actuellement, Daech est derrière des lignes de front bien définies que les Peshmergas kurdes tiennent du côté de Mossoul, au Nord, mais également sur Kirkouk plus à l’Est. Tout cela fait que le conflit entre Kurdes et Irakiens – tenus au-delà de ces lignes de front – est atténué par cette sorte de zone tampon que tient Daech. »

Difficile d’être optimiste

Difficile donc d’être optimiste concernant le futur de la situation en Irak. De plus, le gouvernement de Bagdad est rongé par la corruption et le clientélisme, et le pays est secoué par une crise économique forte, le tout engendrant de grandes manifestations de la population.

« L’impression que l’on a une fois sur le terrain est que, malheureusement, s’il n’y avait que Daech, il serait encore possible de s’en sortir ; mais on remarque que tous les problèmes antérieurs ne se sont pas résolus. Pour l’instant, certains n’attendent que le départ de Daech pour recommencer avec plus de vigueur les anciennes guerres. Après la libération du pays par les États-Unis en 2003, des élections ont eu lieu, les chiites ont pris le pouvoir et à partir de là, on n’en a plus entendu parler en Europe. On a pensé que la démocratie avait été rétablie, mais cela n’a jamais fonctionné. L’impression qu’on a depuis ici [depuis l’Irak, N.D.R] est que les choses ne font que se compliquer au lieu de se simplifier au fil des ans. Je ne vois pas comment la situation pourrait s’arranger vu qu’actuellement la haine religieuse et la violence sont encore plus virulentes qu’avant. »

Daech, une fin proche ?

Selon Alice, une majorité en Irak s’accorde à dire que l’on ne verra pas la fin de Daech en 2016, ou même en 2017 ; et là encore, les intérêts de chacun compliquent la situation.

« Il est vrai que, du côté kurde, rien ne presse car la situation au niveau territorial est plutôt en leur faveur actuellement. Ensuite, on distingue des signaux assez évidents concernant le retour du régime de Bagdad, sur la région de Kirkouk notamment. L’après-Daech est clairement en train de se préparer. Le jour où Daech ne sera plus là, tous reviendront exactement aux mêmes disputes qu’en 2013. C’est pour cette raison qu’il est difficile d’être optimiste pour l’Irak. De plus, il ne faut pas se faire d’illusions : même si le Califat autoproclamé de Daech venait à disparaître, le problème terroriste ne serait pas résolu. A partir du moment où les lignes de front auront disparu, les éléments de Daech se disperseront mais leur capacité de nuisance ne sera pas abolie. Pour le moment, dans la région où je me trouve en Irak, on se sentirait presque plus en sécurité qu’à Paris ou à Bruxelles car nous savons où les éléments de Daech se trouve. D’après moi, il sera très difficile, dans les années à venir, de retrouver une certaine sérénité par rapport à ces groupes djihadistes qui vont continuer de recruter facilement. »

Restons donc vigilants. Vue d’Irak, la situation géopolitique de la région apparaît bien moins simple que l’on aimerait le croire parfois depuis ici.


*Nom d’emprunt

Photographie : Sur la route de Kirkouk ©Alice

Elio Panese

Elio Panese

Elio Panese, étudiant en science politique à l'Université de Lausanne. Il est passionné d’écriture et souhaite partager et analyser différents sujets avec son expérience et sa vision de «Millennial».

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