«KOD» : émergence d’un mouvement. Rencontre avec Mateusz Kijowski

« Il faut mettre en place un comité pour la défense de la démocratie (KOD). » Ce sont ces mots que Mateusz Kijowski, informaticien et bloggeur de 47 ans, lut dans un article de Krzysztof Łoziński publié en novembre 2015 sur le site polonais Studioopinii. Il le publia suite à l’arrivée au pouvoir exécutif et à la majorité législative du parti populiste « Droit et Justice » (PIS) en Pologne ; un parti qui enchaîne depuis des décisions considérées par l’Union européenne comme contraires aux fondements de l’état de droit. Cet article esquissait les bases d’un « comité citoyen de défense de la démocratie » (Komitet Obrony Demokracji) que son auteur, ancien activiste anti-communiste à la retraite, appelait à créer.

Le cri d’alarme de Łoziński conduira Mateusz Kijowski à la tête du Comité pour la défense de la démocratie (KOD) dont on parle de plus en plus depuis décembre dernier, alors qu’il n’avait jusque-là jamais été réellement actif politiquement. « Ce n’est pas moi qui ai choisi de créer le KOD, c’était juste une bonne idée qui a rallié beaucoup de monde » me confie-t-il.  Tout commença par la création d’un groupe Facebook le jeudi 19 novembre 2015. « J’ai invité 4 à 5 proches dans le groupe et, le soir même, plus de 100 personnes l’avait rejoint, le lendemain matin 200, le soir d’après 900 et le lundi nous étions près de 30’000. A partir de là, toutes les 2 secondes une nouvelle personne rejoignait le groupe. » Ce soutien inattendu et d’une ampleur inédite a permis au KOD d’organiser moins d’un mois plus tard, le 12 décembre 2015, une grande « manifestation pour la démocratie » qui rassembla près de 50’000 personnes à Varsovie.

 Mateusz Kijowski, un politicien ?

Lorsque je lui demande s’il se considère comme un politicien, la réponse de Mateusz Kijowski est nuancée : « Si pour vous un politicien est quelqu’un qui se bat pour le pouvoir contre un autre parti, alors non, je n’en suis pas un. Mais si pour vous un politicien est quelqu’un qui se bat pour le bien commun, alors je travaille dans le domaine de la politique. Je dirais que je suis un politicien-citoyen. J’essaie d’aider les citoyens à s’organiser, à devenir plus actifs, à mieux comprendre la politique et à mieux voter. Je suis persuadé qu’il y a un grand besoin et de la place pour de l’activité citoyenne dans un pays comme la Pologne qui, pour le moment, est encore démocratique. »

Et le KOD, un parti politique ?

 Vu l’engouement pour ce mouvement, on peut se demander si Mateusz Kijowski a de plus grandes ambitions au niveau de la politique institutionnelle. Il m’explique que ses objectifs sont bien différents. « Nous ne voulons bien entendu pas avoir notre liste aux élections, devenir un parti politique ; nous ne voulons pas nous battre pour le pouvoir, devenir président, ministres, parlementaires, etc. Nous voulons travailler avec les citoyens pour les instruire et pour nous instruire aussi bien entendu. Nous ne prétendons pas tout savoir. Nous voulons plutôt créer des débats, développer des discussions, pour créer des idées, définir nos valeurs communes. C’est là le travail de toute la communauté et de la société. »

Des objectifs ambitieux pour un Comité encore si jeune, mais dont le ton tranche singulièrement avec le milieu politique. C’est peut-être à cela que le KOD doit la forte résonnance qu’il a aujourd’hui.

 Une résonnance jusqu’à Strasbourg

 La veille de cet entretien avec Mateusz Kijowski, une délégation de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen (S&D) est venue à leur rencontre à Varsovie. Le leader du KOD relate l’épisode. « Le but de leur visite était d’acquérir quelques connaissances de bases sur le développement de la situation politique en Pologne. Nous les avions rencontrés au Parlement européen à Strasbourg deux semaines auparavant, et nous avons décidé de les aider à organiser certaines rencontres. Disons que nous sommes pour eux une sorte de partenaire. Je remarque que beaucoup de membres du Parlement européen sont attentifs à la situation en Pologne. C’est la première fois qu’une telle procédure de surveillance du respect de l’état de droit est lancée par l’Union européenne. Ils nous ont également confié qu’ils ne souhaitaient pas refaire les mêmes erreurs qu’avec la situation hongroise, pour laquelle ils n’ont pas agi à temps. La Hongrie était plus difficile à surveiller car les choses avançaient plus lentement et Viktor Orbán essayait sans cesse de se justifier, alors qu’en Pologne, les choses changent très vite sans que le gouvernement prenne la peine de réellement se justifier. »

Le KOD, une lutte contre le PIS mais également contre les eurosceptiques

 Sur le terrain, on remarque une nette montée en puissance des discours eurosceptiques au sein de la population polonaise, encouragée vraisemblablement par les menaces de répression de l’Union européenne, une situation qui inquiète Mateusz Kijowski : « Si l’Union européenne se contente de punir la Pologne économiquement, cela va effectivement encourager les discours eurosceptiques ; et le message clair devrait être que l’Europe n’est pas contre la Pologne ni contre les polonais, mais contre les actions et les procédures anti-démocratiques prisent par le gouvernement, par le PIS. »

Mais il reste optimiste : « Nous devons rester vigilants mais, pour le moment, la majorité des polonais sont encore europhiles. Une étude polonaise parue il y a quelques semaines a montré que 80% d’entre eux reconnaissent les valeurs européennes, veulent faire partie intégrante de la Communauté européenne, et ce malgré l’avis contraire du gouvernement. Il faut que nous apprenions à défendre nos idées et à coopérer avec l’Union européenne. L’Europe devrait soutenir les polonais pro-européens et ceux-ci soutiendront les valeurs européennes en Pologne sans que l’intermédiaire du gouvernement soit nécessaire. »

Un mouvement pour tous

Le KOD apparaît dès lors comme une alternative au gouvernement, non seulement sur le plan des convictions politiques mais aussi, et peut-être surtout, sur le sens même de l’action publique fondée sur un idéal de citoyenneté. « Nous voulons discuter avec chaque citoyen, explique Mateusz Kijowski, peu importe ses opinions politiques, car nous souhaitons ouvrir une discussion démocratique réelle. Bien entendu nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir et nous n’avons pas encore décidé la manière exacte avec laquelle nous allons nous y prendre, mais c’est en discussion. Notre mouvement a été très spontané, nous nous sommes réunis autour de thèmes tels que la démocratie, l’indépendance de la cour constitutionnelle, la liberté ; ce sont ces mots qui ont fait de nous un groupe, et maintenant nous discutons sur ce que cela signifie et pourquoi il est important de se battre pour ces valeurs. Nous invitons bien entendu n’importe quel membre du PIS ou du gouvernement à venir discuter avec nous, même si je remarque qu’ils font beaucoup d’efforts pour montrer qu’ils ne nous voient pas. »

Le gouvernement dans les mains Jaroslav Kaczyński ?

 Jaroslav Kaczyński est le chef du parti « Droit et Justice » au pouvoir depuis l’an dernier. Frère jumeau de l’ancien président polonais Lech Kaczyński, décédé dans un accident d’avion en 2010, c’est une personnalité controversée de la scène politique polonaise et beaucoup de polonais, dont Mateusz Kijowski, soutiennent que c’est lui qui tire les ficelles au gouvernement : « Officiellement, je dirais que Jaroslav Kaczyński est juste membre du parlement. Il peut dire ce qu’il veut, il ne prend aucune responsabilité pour le pays, car il n’a aucune fonction exécutive, mais c’est bien ça le problème. Il agit dans l’ombre, et détruit le système sans en assumer les conséquences. Normalement, le président et le premier ministre ont le devoir de se surveiller mutuellement, de discuter des décisions, mais s’ils ne font qu’exécuter ce que quelqu’un d’autre leur dit de faire, il n’y a pas de discussion. Il faut se rendre compte qu’ils ne font que recevoir les ordres de Jaroslav Kaczyński et les exécuter. Mais évidemment, je n’ai pas à parler de Monsieur Kaczyński car il n’est qu’un membre du parlement (il sourit). »

 Les risques de l’organisation d’un tel comité en Pologne

 Dès la création du KOD, Mateusz Kijowski et son épouse ont commencé à recevoir des appels très agressifs ainsi que des menaces de mort. Quelqu’un essaya même de pirater son compte bancaire, son compte Facebook et sa messagerie. Mais le plus gros problème, nous explique-t-il, c’est que des faux comptes Facebook ont été crées à son nom. « Un jour, quelqu’un sur un faux compte a publié, en se faisant passer pour moi, un message qui disait : “Si c’est nécessaire, je tuerai Monsieur Kaczyński”. Un membre du parlement en a parlé lors d’une session en prétendant que j’allais tirer sur Jaroslav Kaczyński. Le lendemain matin, je suis allé à la police pour leur dire que ce n’était pas moi qui avait tenu ces propos, pour ne pas être incriminé bien sûr. Après cela, j’ai obtenu une protection policière. (Il se tourne vers la fenêtre et m’indique une voiture de police stationnée devant le café où nous nous trouvons). Il y a deux officiers de police qui me suivent à chaque fois que j’ai un rendez-vous en ville; ils font également des rondes devant ma maison. »

Depuis, ces menaces anonymes ont laissé place à des attaques plus « officielles », notamment par des journalistes pro-régime. Mais Mateusz Kijowski tente, m’explique-t-il, de ne pas y prêter attention. « Je ne réagis pas à ce genre de choses. Je ne vais pas laisser quelqu’un changer mon comportement avec des menaces. Je fais mon travail, et si je me sens réellement menacé, je peux en informer la police. Il y a toujours des personnes stupides qui essaient de vous influencer d’une manière ou d’une autre. »

Un futur riche en projets pour le KOD

 « Et quelles sont vos perspectives futures ?», lui ai-je demandé. « Nous sommes en train de finaliser nos structures dans toute la Pologne en lien aussi avec des initiatives ailleurs dans le monde concernant notre avenir. Nous allons aussi organiser des débats publics sur des sujets importants liés à nos valeurs. Mais nous ne savons pas encore quand et où cela se passera car nous ne pouvons à l’évidence pas demander d’autorisations au gouvernement. En résumé, nous essayons de travailler sur l’observation de ce qu’il se passe en Pologne au niveau politique, de le commenter et d’essayer de connecter des idées, des gens, pour montrer au monde, à travers des manifestations notamment, que nous n’acceptons pas que des lois soient enfreintes par le gouvernement. Par exemple, notre première grande manifestation du 12 décembre 2015 a été organisée avant celle du parti de l’opposition. Nous avons essayé de montrer à tout le monde qu’il existe des valeurs importantes à défendre et que la population, et même des politiciens, peuvent se rassembler et montrer qu’ils soutiennent ces idéaux fondamentaux de la démocratie. Il est de notre devoir de réunir des gens de différents côtés, de construire ensemble des idées, des coopérations et de défendre ces valeurs si importantes pour un état de droit. »

Qui aurait parié le jeudi 19 novembre 2015 qu’une page Facebook engendrerait un tel mouvement ? Le KOD est une démonstration de plus de la cyberdémocratie qui se développe depuis quelques années et s’affirme comme un nouveau mode de mobilisation politique. Les temps changent assurément.

Elio Panese


Photographie: Mateusz Kijowski, Varsovie, 30 janvier 2016 (©Elio Panese)

 

Elio Panese

Elio Panese

Elio Panese, étudiant en science politique à l'Université de Lausanne. Il est passionné d’écriture et souhaite partager et analyser différents sujets avec son expérience et sa vision de «Millennial».

3 réponses à “«KOD» : émergence d’un mouvement. Rencontre avec Mateusz Kijowski

  1. bonjour,

    excellente lecture, s’agit-il de votre plume ou es-ce une traduction/compilation (sans vouloir vous vexer!) S’il s’agit de votre texte, puis-je l’utiliser (en précisant votre nom et le lien original,bien entendu), sur notre site http://www.democratie.pl et sur notre groupe https://www.facebook.com/groups/kod.polonia.francja (nous appartenons à KOD_Polonia qui regroupe, pays par pays, les polonais ou nos Amis de ces pays respectifs, afin de nous mobiliser et de mobiliser l’opinion publique, en travaillant avec le KOD. Bien à vous, Matt (KOD France)

    1. Bonjour,

      Il s’agit bien entendu de ma plume. J’ai rencontré Mateusz Kijowski il y a 3 semaines à Varsovie.
      Vous pouvez utiliser mon article sans problème, en précisant mon nom et le lien!
      Bien à vous,

      Elio Panese

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