« Chems » de Johann Zarca : quand le slam s’avère dénué de poésie

Le Chemical Sex : des drogues, du sexe et du déni

Le chemsex est une contraction de Chemical Sex. Ce terme désigne l’utilisation de drogues de synthèse pendant l’acte sexuel afin de pousser l’extase à son paroxysme. Pratique longtemps réservée aux soirées gay, elle s’est répandue dans les milieux du sexe hétérosexuel, puis dans les sphères de la nuit et finalement dans toutes les couches de la population. Un phénomène qui touche les femmes, les hommes, les transgenres… peu importe l’orientation sexuelle. Le slam, comme on le nomme, à ne pas confondre avec une poésie déclamée sur un fond musical, est devenu un souci de santé publique. Chaque utilisateur cuisine son propre mélange, selon les effets recherchés, ce qui incite à une consommation extrême. Les produits de synthèse procurent des effets comparables aux drogues habituelles comme l’ecstasy, les amphétamines ou la cocaïne. La différence : ils parviennent souvent à contourner la législation sur les stupéfiants ce qui les rend accessibles sur internet. De plus, malgré l’inévitable addiction qu’ils imposent, que ce soit aux dopes ou au sexe – bien que certaines personnes ne puissent plus avoir de rapports sexuels sans ces béquilles, l’effet de l’orgasme naturel étant moindre, elles s’en désintéressent – ces stupéfiants ne donnent pas l’impression d’être accro. Les slameurs, généralement bien intégrés dans la société, n’ont pas d’eux-mêmes l’image négative qu’ils se font des toxicomanes. Ce déni augmente les risques qu’ils prennent et complique la prévention. Le problème sanitaire en devient ainsi amplifié.

Chems : les dessous du plaisir

C’est dans ce monde d’excès que nous emmène Johann Zarca, l’enfant terrible des lettres hexagonales. Chems est à la fois l’histoire d’un condamné à mourir pour jouir et une enquête sur un mal encore peu connu, parfois appelé sida n°2. Dans cet ouvrage, l’écrivain s’est épargné l’argot qui l’a rendu populaire. Craignant noyer, dans des effets langagiers, le sérieux du thème qu’il aborde, il se contente des terminologies, purement techniques, qui concernent les drogues et du jargon des initiés de ces milieux. Point de gaudrioles verbales. Que des phrases piquées à la seringue – un outil que les slameurs se jurent de ne jamais employer, du moins au début – dans une ambiance qui, si elle n’était pas sale et perverse, ressemblerait à une description médicale, presque chirurgicale. Reste une constante : comme souvent dans ses romans, Zarca se met en scène à travers un personnage qui lui ressemble. Impossible de discerner s’il s’agit de vécu ou d’une enquête dûment documentée. D’autant qu’il nie et l’une et l’autre, comme il le précise dans la vidéo ci-dessous.

Chems : un journaliste trop impliqué

L’auteur nous entraîne d’une écriture rapide et en compagnie de Zède, un journaliste père de famille, dans les ténèbres d’une sexualité influencée par une chimie qui provoque des envolées nirvaniques. Hélas, ces drogues de synthèse ne sont guère des philtres d’amour dans un univers de contes de fées. A pleine vitesse, Chems nous plonge dans des abîmes glacés avec une intensité crue et hallucinatoire. Dans sa recherche de sensations toujours plus fortes, maintenu sous l’emprise de la drogue et du sexe, Zède risque de tout perdre : compagne, enfant, parents, amis, travail, santé … et jusqu’à sa propre essence.

Chems : quatrième de couverture

« Quand Zède, journaliste connu pour ses articles dans les milieux underground parisiens, se met à enquêter sur le chems et accepte de participer à une partie fine, il ne se doute pas que sa vie va voler en éclats. Dès sa première soirée, le compte à rebours est lancé, il bascule dans la spirale de l’addiction au sexe sous drogues. Plans à trois, quatre et plus. Dégoût, sevrage, rechute. Isolement, paranoïa, démence… »

Chems : extrait du livre

Une page qui peut être lue par tous les publics. Elle n’est pas représentative de ce roman susceptible d’heurter quelque âme sensible.

Johann Zarca : biographie

Chems, est le septième roman de Johann Zarca.

Né en 1984, ce fils de médecin a grandi dans le Val-de-Marne.

Repéré par les éditions Don Quichotte grâce à son blog « Le Mec de l’Underground », à présent fermé, Johann Zarca publie son premier roman Le Boss de Boulogne en 2013. Glauque et trash, il est construit dans un langage parlé qui ne manque pas de travail littéraire. Son écriture crue, brutale et rythmée, qu’il maîtrise avec brio, s’inspire de l’univers hip-hop et urbain.

En 2015, suit Phi Prob.

En février 2017 paraît P’tit Monstre aux éditions La Tengo.

Son quatrième roman Paname Underground paraît en octobre 2017 aux éditions Goutte d’Or. La même année il reçoit le prix de Flore, ex aequo avec L’Invention des corps de Pierre Ducrozet.

En 2019 paraissent Success Story, co-écrit avec Romain Ternaux, et Braquo sauce samouraï. Il  vient de publier Opération latex, son huitième roman, sous le pseudo « Le Mec de l’Underground ». Un ouvrage où il retrouve les excès argotiques et « scéniques » qui l’ont rendu célèbre.

Au sein des éditions Goutte d’Or, Johann Zarca dirige la collection fiction.

Johann Zarca au sujet de “Chems” et de sa manière d’aborder sa littérature.

 

Sources :

Chems, roman, Johann Zarca, éditions Grasset 2021.

Têtu, le magazine de l’actualité LGBTQI+

– Article sur le livre Success Story, blog “Des avenues et des fleurs”.

– Wikipédia

 

Jean-Pierre Rochat : « Roman de gares » arrêts sur instants douloureux ou amoureux

Roman de gares : le goût de l’amour

A présent, il m’est rare de retrouver les émois amoureux éprouvés durant mon enfance ou adolescence envers les héros ou héroïnes d’un livre. Avec une agréable surprise, j’ai goûté à cette délicieuse sensation en lisant le dernier ouvrage de Jean-Pierre Rochat. Roman de gares vient de paraître aux Editions d’Autre Part. A travers sa prose, l’écrivain a su m’instiller l’amour et le désir qu’il ressent pour les deux femmes qui le sauvent du désespoir. A l’inverse, j’ai également pu plonger dans le sensuel penchant amoureux qui attire ces femmes vers Dèdè, un homme d’une si grande sensibilité qu’il sait nous tenir sous son charme. Au cours de ses pérégrinations, Jean-Pierre Rochat, qui se confond avec le personnage de Dèdè, – avec des accents graves pour que cela signifie grand-père en turc – nous fera également découvrir la manière dont il écrit ses romans ainsi que les poètes et les écrivains qu’il aime : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Marcel Aymé

 

Roman de gares de Jean-Pierre Rochat : l’histoire

Dèdè est obligé d’abandonner sa ferme dans le Jura bernois après cinquante ans de labeur. En plein hiver, il part sur les routes accompagné d’un jeune âne. Avec son équipage, il espère descendre, à pied, dans le sud de la France en s’arrêtant de ferme en ferme pour y trouver assiette et logis selon la coutume des journaliers d’autrefois. Empreint de tradition et de souvenirs bienveillants, Dèdè s’imagine que les paysans lui ouvriront leur porte comme lui-même ouvrait la sienne quand il possédait sa propre demeure. Il doit déchanter. De nos jours les campagnes se sont repliées sur elles-mêmes. A peine si on les laisse, son âne et lui, malgré une température peu clémente, s’installer sous le toit d’une remise. Ces mœurs, nouvelles et hostiles, n’améliorent guère la mélancolie et les idées suicidaires qui le rongent depuis qu’il a été contraint de se séparer de tout ce qu’il aimait : son coin de terre, ses vieux murs, ses animaux, ses livres… Il rêvait d’accueils chaleureux, d’échanges humains et de partage, il ne trouve que des visages fermés et des battants clos. Quitter cette existence, qui peu à peu anéantit ses idéaux et lui refuse tout ce qu’il aime de la vie, le hante. Tout lui est-il vraiment refusé ? Non pas tout. Deux femmes traverseront sa route. La première, une personne mariée à un homme puissant avec qui elle s’ennuie, vénère son talent d’écrivain. Elle lui offrira admiration, échanges intellectuels, luxe et volupté. La seconde, une ouvrière qui travaille dans une boulangerie industrielle, lui apportera joie et fraîcheur, une manière d’appréhender la vie au jour le jour, de croquer l’instant sans penser au lendemain. Avec Roman de Gares, Jean-Pierre Rochat nous emmène dans le passé de Dèdè, dans la nostalgie du partage traditionnel qui se pratiquait dans les milieux ruraux ainsi que dans les idéaux de mai 1968 qui ont marqué sa jeunesse. Bercé par ses illusions, la découverte des campagnes du XXIème siècle s’avérera amère. Par bonheur, l’amour et le sexe sauveront Dèdè d’une mort à laquelle il songe trop souvent.

 

Roman de gares de Jean-Pierre Rochat : extraits

« Ce serait facile de me déclarer dépressif en plus de SDF, les SDF sont tous un peu dépressifs. Et toi qui avouerais à ton mari suffisant : je fréquente et fricote avec un SDF, quelle plaisanterie ! Serait-ce par esprit de provocation, ou par mansuétude ? Je sais bien que non, nous partageons un rêve commun, trois bouts de ficelle. Le bus n° 8 traverse la banlieue, avec à son bord des femmes et des hommes qui montent ou descendent à chaque arrêt, une poussette, un déambulateur, une cuite carabinée, un sac à commissions, une cigarette en attente de l’air libre pour se faire allumer ; je me dis merde, c’est ça la vie ?  La banlieue passée, le cimetière dépassé, les premières fermes exploitées et quelques villas hors zone, construites à l’aide de dérogations obtenues en haut lieu, au-dessus des lois et de la population ordinaire.

Aujourd’hui est un jour de l’année où tous sont à la fête, sans exception autre que nous deux, tu me reçois chez toi en vitesse – faudrait pas qu’on se fasse prendre sur le vif, on serait pendus sur la place publique. Tu m’appelles du fond du pâturage, je te sens venir au galop, crinière au vent, nous nous poursuivons pour mieux nous rejoindre ; je gravis ton mont de Vénus et te caresse, là où le plaisir voile ton regard en te faisant soupirer d’aise ; j’embrasse ton nez, ta bouche, ton nez, ta bouche… à l’infini. Recommençons, c’est tellement bon une femme satisfaite et souriante étendue sur le dos, pendant qu’à ses côtés j’essaie de reprendre mon souffle, avant de repartir pour un tour d’honneur.

Nous sommes nus, après nous être ébattus inlassablement d’orgasme en orgasme, comme si j’étais un jeune étalon bien avoiné et toi une jument en pleine chaleur.

Il y a un quart d’heure de marche jusqu’à l’arrêt terminus du bus n° 8 menant à la gare. J’étais à nouveau rattrapé, récupéré, envahi par le spleen : pas celui de Paris, en Suisse nous avons aussi des spleens bien de chez nous, parfois même un dégoût de la vie, de nos forêts sombres et nos ciels gris, nos fleurs du mal ou notre saison en enfer. A la gare, une grande partie des passagers descend du bus pour prendre le train. J’aimerais être plus optimiste, les sanglots longs c’est trop con, je viens de prendre mon pied, un super pied de tous les tonnerres de Dieu, alors je ne vais pas recommencer à pleurnicher, même si ma turne est merdique et mes bouquins stockés dans des cartons au fond d’un garage bordélique. »

Jean-Pierre Rochat : biographie

L’écrivain paysan J.P Rochat. ©Gérard_Benoit_à_la_Guillaume

Jean-Pierre Rochat vit à Bienne dès l’âge de sept ans. Après un court passage en maison de correction, qu’il évoque dans Roman de gares, il devient berger : à l’alpage en été et comme journalier en plaine l’hiver. De 1974 à 2019 il exploite, avec sa famille, un domaine au sommet de la montagne de Vauffelin, et devient un éleveur réputé de chevaux Franches-Montagnes. Il commence à écrire vers la fin des années 1970. En 2012, L’Écrivain suisse allemand lui vaut le prix Michel-Dentan. En 2019, le prix du roman des Romands lui est décerné pour Petite Brume. Ce livre raconte l’histoire d’un paysan qui vit un drame en devant vendre sa ferme, son bétail et sa jument, baptisée Petite Brume.

Vous pouvez lire la chronique de Jean-Marie Félix / RTS – Culture et écouter son entretien avec Jean-Pierre Rochat en cliquant ici.

 

Sources :

  • Roman de gares de Jean-Pierre Rochat, éditions D’Autre Part
  • Wikipédia

 

Apollinaire: parce que tu m’as parlé de vice…

Apollinaire : un poète devenu héros

Guillaume Apollinaire serait né à Rome en août 1880, et mourut à Paris le 9 novembre 1918, d’une grippe aviaire dite “grippe espagnole“. La faiblesse induite par une blessure à la tête, occasionnée par un éclat d’obus, l’empêcha de surmonter la maladie. A cause de son engagement durant le conflit 1914-1918, on le déclara mort pour la France. On en parle beaucoup, ce mois-ci, où l’on commémore le centenaire de la fin de la Grande Guerre  et… le centenaire de la disparition du poète. Ainsi, je me contenterai de présenter le poème que je préfère de lui, et d’en invoquer les motifs.

Apollinaire et la guerre

L’on prétend qu’Apollinaire aimait la guerre. En homme curieux, ses mécanismes, ses enjeux, ses conséquences, la façon dont elle change les paysages et le comportement humain, le fascinaient probablement. Mais, quand je lis ce poème, je ressens surtout qu’il l’a trouvait aussi vulgaire qu’une certaine hypocrisie bienséante envers les affaires de sexe. Certes, il s’était engagé de son propre chef mais – selon Daniel Delbreil, professeur à l’université Sorbonne nouvelle-Paris III, spécialiste du chantre de la poésie moderne – afin d’obtenir la nationalité française, comme beaucoup d’étrangers qui vivaient en France à l’époque. Par ailleurs, personne ne pouvait prévoir l’hécatombe qu’allait devenir la Première Guerre mondiale.

Apollinaire et le sexe

J’ai découvert ce poème quand j’étais élève au Cours de l’acteur Florent, à Paris. Nous devions étudier une poésie et la présenter sur scène. Nous avions le choix du poème, pas du poète. Ma professeure de théâtre Michèle Harfaut m’a attribué Apollinaire. J’avais envie qu’il soit question d’amour. J’ai acheté Poèmes à Lou. J’ai toujours défendu la liberté sexuelle et ses diverses pratiques à condition qu’elles s’effectuent entre adultes consentants. Ce poème correspond exactement à ce que je pense : lorsque deux personnes – ou davantage – sont d’accord sur les règles du jeu, il ne saurait y avoir de débauche. Certaines choses de par le monde, à commencer par le peu de cas que l’on fait de sa destruction –par exemple – s’avèrent bien plus choquantes, à mes yeux, que ce qui se passe dans une alcôve entre adultes consentants. Mon choix s’était porté sur Parce que tu m’as parlé de vice dans ta lettre d’hier parce qu’Apollinaire y suggère clairement la sodomie et le SM.

Le Poèmes à Lou que j’emmenais au cours.

Extrait de la préface de Poèmes à Lou et d’ Il y a

“Amant persuadé que
Le vice n’entre pas dans les amours sublimes
il chante la joie et la douleur des corps sans oublier que “le corps ne va pas sans l’âme”, à la fois rêvant d’un inaccessible absolu et acceptant les partages les plus dérisoires.
Soldat vivant au jour le jour les misères des premières lignes, il a le courage de contempler l’insolite beauté que suscite la guerre, et de la dire.
Mais dans la magnificence de l’amour comme dans l’émerveillement qu’il ressent, artilleur, sur la ligne de feu, il reste, proche de nous, l’homme qui sait sa faiblesse et le prix de l’attente:
Je donne à mon espoir tout l’avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt.

Michel Décaudin

 

Article sur la grippe espagnole dans le journal Le Temps:

“Aucune autre pandémie dans l’Histoire n’a autant tué”.

 

Sources:

-Éditions Gallimard

-Télérama

-Wikipédia