Un livre 5 questions: “Fondre” de Marianne Brun

Fondre de Marianne Brun: histoire d’un rêve brisé

Mercredi 15 janvier, le Lausanne Palace et la Ville de Lausanne proposeront dans le cadre des Jeux Olympiques de la Jeunesse 2020 et de Lausanne en Jeux, de rencontrer quatre autrices qui ont écrit des textes autour du sport: Marie-Claire Gross, Claire Genoux, Marianne Brun et Émilie Boré.

Je me suis penchée sur Fondre, paru chez BSN Press. Le récit de l’écrivaine franco-suisse Marianne Brun, relate la vie d’athlète de Samia Yusuf Omar qui a représenté la Somalie aux JO de Pékin en 2008. Quatre en plus tard, elle disparaissait en Méditerranée en essayant de joindre l’Italie afin de poursuivre son rêve de médaille tout en échappant à un pays en guerre. Avec beaucoup de tact, Marianne Brun  nous fait découvrir le parcours d’une femme qui permet de donner corps et visage aux migrants.

 

Fondre: quatrième de couverture

“On a tellement mal, dans sa chair et dans sa tête, qu’on ne maîtrise plus rien. Le corps est en roue libre, détaché de l’esprit, et l’esprit s’emballe grimpe dans les tours. On hallucine. On se voit entrer dans le tunnel, avec la lumière blanche. On est dedans, on court, on va vers ça, vers la lumière au bout du tunnel, et sa promesse de paix.”

La phrase extraite du livre:

“C’est ainsi que, pour tuer l’idée qu’on allait la marier à Abdinasir, que sa honte embrasserait la sienne et que leur couple reproduirait la misère dans laquelle vivaient leurs parents respectifs, elle reprend la course comme d’autres se remettent à boire.”

Fondre: interview de Marianne Brun

Comment vous est venue l’idée de raconter l’histoire de Samia Yusuf Omar ?

J’ai fait la connaissance de cette jeune athlète somalienne par un article du Monde paru à sa mort en 2012. J’ai fondu en larmes, la boule au ventre. Je n’ai pas mis longtemps à comprendre pourquoi cette mort me heurtait à ce point. A l’époque, j’habitais depuis deux ans à Zurich et je suivais des cours d’allemand avec des Somaliens, des Érythréens, des Kurdes… Cette disparition tragique me laissait entrevoir les atrocités qui avaient dû jalonner leurs parcours, la force de caractère qu’il leur avait fallu pour arriver jusqu’ici et, dans le même temps, elle m’obligeait à reconsidérer avec humilité ma propre condition d’immigrée incroyablement favorisée par la donne géopolitique.

J’ai archivé l’article, comme beaucoup d’autres, sans savoir s’il me servirait un jour ni pour quoi. Et Samia est revenue me hanter, par périodes, lorsque je faisais la liste des histoires qu’il me restait à écrire.

Le temps passant, j’ai continué à éprouver une peine infinie pour elle. Elle qui s’était battue à la loyale. Elle pour qui l’Occident n’avait rien fait. Elle qui pourtant incarnait nos valeurs fondamentales d’émancipation et de performances individuelles. Si tous les autres migrants, comme on les appelle aujourd’hui, nous semblent étrangers au point que nous les reléguons à des cohortes de chiffres anonymes, elle nous ressemble, et elle est morte, un peu par notre faute.

Et puis un jour, j’ai appris que BSN Press développait une collection de courts romans sur le sport et j’ai ressorti l’article. Il a fallu que je trouve un angle pour raconter son parcours. J’ai repensé à ces jeunes hommes qui étaient en cours avec moi. Eux, comme moi, comme nous tous, avons un rêve, enfants. Mais tous, autant que nous sommes, nous n’arriverons pas à l’atteindre. Samia en avait un. Il l’a poussée à se surpasser. C’est ce thème de la vocation, de la force qui s’impose à nous dans nos jeunes années et qui éclaire notre destin, que j’ai tâché de fouiller en faisant de chaque chapitre une étape. Son parcours devient ainsi épique et universel. Je voulais que tout lecteur puisse s’identifier à elle et réfléchir ensuite à sa propre vocation et aux contraintes géopolitiques qui pèsent ‘injustement’ sur certains.

Est-il facile de se documenter sur une personne décédée, issue d’un pays corrompu, ravagé par les conflits et la famine ? Comment avez vous procédé ? Avez-vous contacté Teresa Krug?

Oui, c’est très simple, il suffit d’ouvrir internet ! J’ai fait des mois de recherches sans jamais bouger de ma chaise. Ce travail de documentation est à la base de tous mes travaux d’écriture, que ce soit pour un scénario ou un roman. Fouiller, chercher, vérifier, recouper les informations, passer de sites en sites, comparer les récits etc. J’ai mis deux ans à écrire ‘Fondre’ parce qu’à chaque avancée de l’histoire, je replongeais dans une documentation qui m’ouvrait de nouvelles perspectives.

En revanche, non, je n’ai pas contacté Teresa Krug. J’avais à ma disposition ses interviews concernant sa rencontre avec Samia, ses documentaires et ses articles de presse. C’était suffisant pour savoir comment me servir d’un tel personnage. J’avais besoin d’elle pour être un révélateur de Samia. Pour qu’elle la révèle à elle-même mais aussi pour qu’elle révèle ses pensées, pour qu’elle parle en son nom. En tant que journaliste, ce personnage me laissait une belle marge de manœuvre. Alors non, je ne sais pas si elle écoute Oasis, par exemple. Mais comme elle est Britannique, je le suppose. Je fais du ‘vrai’, avec du faux. C’est aussi à ça que sert la documentation que je peux amasser.

Et pour en venir à Samia, j’avais finalement très peu d’informations. J’avais réussi à traduire une interview de sa sœur aînée, exilée au Pays-Bas, qui racontait sa mort, en compagnie d’un voisin dont elle était restée proche et que je n’ai pas intégré à mon histoire. Elle racontait également que Samia avait un rêve. Ce rêve de podium. C’est la seule chose qui ait été documentée. Je ne sais rien d’autre sur elle, ni sur sa vie intérieure. Par les témoignages de Teresa Krug, j’ai su que Samia avait pu partir en Éthiopie dans les camps d’entraînement. Comment elle y a vécu ? Personne ne le sait. On sait juste pourquoi elle en est partie. Et puis, sa fin tragique est plus sordide encore que ce que j’ai inventé. Elle est morte enceinte de plusieurs mois, vraisemblablement violée. C’était ma limite. Je ne voulais pas rendre sa mort pathétique en rajoutant du drame au drame. Le sentiment d’écœurement ou d’apitoiement n’aiderait pas le lecteur à réfléchir à son parcours. Je tenais aussi à offrir sur la fin une ouverture sur d’autres parcours de migrants, parler des camps de réfugiés, des problèmes ethniques, des problèmes de langue…

En écrivant cette biographie quelle part avez vous laissé à votre imaginaire, ou votre intuition ?

Je n’ai pas l’impression d’imaginer quoi que ce soit, ni d’utiliser une quelconque intuition. J’ai des infos d’un côté, une réalité à trous de l’autre. Je les fais coïncider. Si je sais que la piste de course du stade de Mogadiscio est impraticable, alors il est évident que Samia ne s’y est jamais entraînée donc que le jour de sa course au JO, c’est la première fois qu’elle chausse des pointes. J’en tire ensuite les conclusions qui s’imposent.

En fait, chaque personnage se définit par son environnement culturel et je m’efforce de voir le monde à sa hauteur, avec ses yeux. Je pars de postulats, comme en sciences. Pour Samia le postulat était simple : au vu de sa gestuelle et de son maintient sur toutes les photos et les vidéos que j’ai vues d’elle, j’en déduis que c’est une jeune fille réservée. Donc j’en fais un personnage qui parle peu – mais qui agit. J’en fait une jeune fille effacée et farouche, qui veut rester libre sans pour autant se faire remarquer. Ce n’est pas une rebelle, ni une héroïne de Marvel. Ceci étant, j’avoue que c’est un postulat qui m’arrange. J’aime les protagonistes taiseuses, comme dans mon premier roman, L’Accident, ou qu’on n’écoute pas, comme dans le second, La Nature des choses. Samia court, c’est son seul moyen d’expression. Elle parle peu, elle pense peu. Elle rêve. Et elle n’a qu’un rêve, récurrent.

Ensuite, pour sa course, et surtout pour ce qu’elle éprouve en courant, j’ai beaucoup mis de moi. J’ai un rapport particulier à mon corps. J’ai toujours intellectualisé, noté, consigné les souffrances qu’il endure dans l’effort, par exemple. J’ai transposé sur elle, en elle, ce que je ressens. J’ai également beaucoup discuté avec des coureurs de fond et d’ultra-trails, regardé un grand nombre de vidéos sur les camps en Ethiopie et au Kenya pour comprendre la psychologie du coureur.

De même pour ce village de femmes dans lequel elle arrive au terme de sa course dans le désert. Je ne sais pas s’il existe, en tout cas, suivant tous les recoupements de mes infos, il est fort probable qu’on tombe dessus un jour.

Si Samia était arrivée jusqu’à nous et qu’elle avait vécu dans votre quartier, pensez-vous que vous auriez pu être amie avec elle ? Où préférez-vous les personnages d’encre et de papier tel que vous les imaginez plutôt qu’en chair et en os?

Pour être amie avec quelqu’un, il ne suffit pas d’habiter le même quartier, il faut fréquenter les mêmes sphères sociales, parler la même langue avec un background culturel assez voisin, avoir un passé traumatique ou un projet de vie communs… On ne va pas se mentir, on est trop différentes pour être amie. Je pense que notre relation aurait été à peu de choses près la même que celle qu’elle a eu avec Teresa Krug. Un rapport filial et protecteur plutôt qu’une relation d’égale à égale comme en amitié. Ça n’empêche pas l’amour. J’aurais voulu la protéger et l’aider. Et peut-être m’aurait-elle craint ou rejetée, se sentant assez forte pour se débrouiller seule…

Ceci étant, j’ai aimé l’effort que ça a été de me mettre à son niveau, dans son point de vue et dans sa peau. J’ai tout fait pour ne jamais être dans la condescendance.

La question que je pose à chaque auteur-e: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Question troublante. Je me rends compte que je ne me suis jamais identifiée sciemment à un personnage de fiction… Mais on va dire que dès que la catharsis opère, dès que je suis émue ou que je me mets à voir le monde sous un autre angle, je suis en train de m’identifier aux personnages… Donc potentiellement, je m’identifie à tous – et à aucun à la fois. Sans distinction de genre. Je peux même être Croc Blanc ou Le Nez de Gogol !

Interview réalisée par Dunia Miralles

 

Marianne Brun. Photographie ©Louise Anne Bouchard

Marianne Brun: biographie et actualités

Après une hypokhâgne et un DEA de Lettres Modernes à la Sorbonne (Paris IV), elle est chargée de développement cinéma (Bord de mer, de Julie Lopes Curval (Caméra d’Or Cannes 2002) ; Brodeuses, d’Eléonore Faucher (Grand Prix de la Semaine de la Critiques Cannes 2004)).

En 2004, elle s’installe en Suisse comme scénariste fiction (Left Foot Right Foot (2014), de Germinal Roaux (3 Quartz du Cinéma Suisse dont Meilleure Photographie) ; L’Enfance d’Icare (2011), d’Alex Iordachescu avec Guillaume Depardieu), documentaire (Grand et Petit (2018), de Camille Budin, Sélection Nationale Cinéma du Réel) et film en VR (Genève 1850, un voyage révolutionnaire (2019) court-métrage produit par Artanim, plus de 10.000 spectateurs en 5 mois d’exploitation).

Elle est également l’auteure de trois romans salués par la critique (L’Accident (2014) éd L’Age d’Homme – avec le soutien de la Fondation Leenards, La Nature des choses (2016) éd L’Age d’Homme, Fondre (2018) éd BSNPress – finaliste Prix de l’Académie Hors Concours (FR)).

Elle vit à Zurich avec son compagnon et leurs deux enfants.

Actualité cinéma 2020 :

Tournage de Wahashtini, long-métrage de fiction coécrit avec Tamer Ruggli (Tipi’mages(CH)/Les Films des Tournelles (FR)) et fin du tournage de Colombine, long-métrage coécrit avec Dominique Othenin-Girard (Dreampixies)

Sortie de Trou noir, court-métrage de fiction coécrit avec Tristan Aymon (Terrain Vague) et de l’Affaire du Mayflowers, court-métrage de fiction écrit en collaboration avec Viola von Scarpatetti et Simon Pelletier (Biviofilm)

Écriture de Les Voleurs, long-métrage de fiction pour Pierre Monnard (LangFilm)

Actualité de Fondre

Soirée de lancement des Jeux Olympique de la Jeunesse à Lausanne – 15 janvier 2020 à 18h. Rencontre animée par Madame Isabelle Falconnier.

Découvrez le site de Marianne Brun en cliquant ici.

Au sujet de Fondre, écoutez une interview de Marianne Brun, à la RTS en cliquant ici.

Lecture: “Journal de L. (1947-1952)” de Christophe Tison

Christophe Tison: l’écrivain qui donne la parole à Lolita

l’enfant abusée du roman de Vladimir Nabokov

Le 19 novembre, le Prix du Style, qui récompense explicitement le style littéraire d’une œuvre, était décerné à Christophe Tison pour son livre “Journal de L. (1947-1952)”, paru aux Éditions Goutte d’Or au dernier mois d’août. Un récit audacieux où l’écrivain donne la parole à Lolita, l’enfant kidnappée et abusée sexuellement dans le roman éponyme de Vladimir Nabokov. Un personnage fictif mondialement connu mais dont personne ne sait les pensées.

Vladimir Nabokov: Lolita ou les délires d’un pédophile

« Je possède toutes les caractéristiques qui, selon les auteurs traitant des goûts sexuels des enfants, éveillent des réactions libidineuses chez une petite fille : la mâchoire bien dessinée, la voix grave et sonore, les mains musclées, les épaules larges. De plus je ressemble, paraît-il à un chanteur de charme ou à un acteur pour qui Lo a le béguin ».

Lolita a 12 ans quand Humbert Humbert la voit pour la première fois. Immédiatement son désir s’éveille. Un émoi qu’il confond parfois avec de l’amour. Cependant, à aucun moment, on ne sent le moindre respect ou le plus petit sentiment envers la fillette. A part son physique de nymphette, presque tout, en elle, l’irrite: sa vulgarité d’enfant américaine, son manque de culture, son goût pour la nourriture vite ingurgitée… Qu’à cela ne tienne! A la mort accidentelle de la mère, Hum – comme Lolita l’appelle- s’arrange pour la kidnapper et la garder à sa merci, notamment en la menaçant de la placer dans un orphelinat.

Pour écrire son roman, Vladimir Nabokov s’était inspiré d’un fait divers. Au plaisir de la langue – dans la traduction de Maurice Couturier – et à celui de la construction de l’histoire, proches de la perfection, s’ajoute un autre motif pour lequel Lolita mérite d’être lu: on s’immerge totalement dans l’esprit du pédophile Humbert Humbert. A qui l’on a souvent envie de casser la figure. Ou autre chose. Toutefois, sans l’approuver, sa psychologie mérite d’être analysée et approfondie.

Malgré les maintes excuses qu’il cherche à sa pédophilie, Humbert Humbert évoque sans cesse, avec effroi, son penchant pour les très jeunes filles. “Pourquoi alors ce sentiment d’horreur dont je ne puis me défaire? Lui ai-je subtilisé sa fleur?” A travers les yeux du protagoniste toutes les femmes sont insipides et tous les hommes porcins. Des sentiments de Lolita que dit-il? Rien. Pour son agresseur, elle n’est que chair à consommer.

 

Christophe Tison: la voix de Lolita

Le roman de Vladimir Nabokov se présente comme la confession de Humbert Humbert, rédigée en prison avant son procès pour meurtre. De cette confession, il attend la compréhension et la mansuétude des jurés. Ce détail n’a pas échappé à Christophe Tison: pourquoi un criminel serait-il sincère? Honnête? Pourquoi dirait-il la vérité? La plupart des pédophiles prétendent que l’enfant les a séduit. Eux ne voulaient pas. L’enfant voulait. C’est, d’ailleurs, ce que tout le monde a retenu, puisque, le surnom Lolita – du prénom Dolores qui signifie Douleurs en espagnol, ce qui n’est probablement pas un hasard, Nabokov était un écrivain trop cultivé, minutieux et intelligent pour laisser une telle énormité s’immiscer inopinément dans ses lignes – est devenu synonyme de jeune fille qui aguiche les adultes. Définition contre laquelle Christophe Tison s’insurge. En imaginant que Lolita tenait un journal, comme beaucoup de préadolescentes de ces années-là, il nous conte l’histoire avec le regard et les sentiments de l’enfant. En découleront des évènements d’une logique implacable. Sans voyeurisme, rien ne lui sera épargné: ni l’ennui, ni le dégoût, ni le manque de sa mère, ni les moqueries des adolescents, ni le viol, ni … je n’en écrirai pas davantage afin de ne pas dévoiler le livre.

Christophe Tison connaît parfaitement son sujet et les trajectoires, souvent tragiques, des personnes violées durant leur enfance. Lui-même abusé par un adulte de l’âge de 9 à 15 ans, il avait déjà écrit un premier livre sur ce thème “Il m’aimait“. Une autobiographie qui montre l’emprise exercée par les abuseurs et le système d’autodéfense que développe l’enfant violé. Cette -mauvaise- expérience vécue dans le corps et le psychisme de l’écrivain, donne toute sa vraisemblance au “Journal de L. (1947-1952)”. L’auteur nous rappelle également qu’à la fin des années 1940 la parole d’une personne mineure n’avait aucune valeur.

“Je tourne devant la porte. Je demande quoi à l’intérieur? Appeler la police? Et pour dire quoi? Je prépare mes phrases. On va me demander d’où je viens et si je suis perdue, on va appeler le motel, et Hum, avant même la police. Si ça se trouve, la police dort elle aussi. Je ne sais pas à quoi sert la police! Arrêter les méchants? Mais Hum n’est pas un vrai méchant, je veux dire, pas comme dans les films.”

Malgré la violence du sujet, le récit est écrit avec délicatesse, pudeur, parfois même avec poésie:

“Je le laisse parler. Il adore ça, parler.

Moi je veux juste aller quelque part. J’en ai assez des fleurs, des papillons, des musées et des leçons de Hum. Assez de lire des livres qu’il m’offre (Madame Bovary, cette truffe), et de porter les robes et les souliers qu’il m’achète. Assez des chambres d’hôtel où il ne faut pas faire de bruit et des haltes dans des chemins creux. Et parader dans des petites villes comme Shakespeare, Nouveau Mexique, avec Hum à mes côtés.

Quand même, je pense souvent à Emma Bovary. A sa mort. Un liquide noir sort de sa bouche. Une femme si belle et tellement perdue. Je l’aime bien. Pourquoi n’a-t-elle pas fui? Je me pose la question pour moi. Elle, enfermée dans sa petite ville française avec son piano et son bovin de mari, et moi perdue sur les routes, assise dans cette voiture à côté de cet homme fin et cultivé… Je ne suis pas un point de crayon sur une carte du guide, même pas portée disparue dans l’immensité anonyme de l’Amérique.

Je suis la jeune fille en cavale, vous ne voyez pas? Évadée de force. Trop douce est ma peau, trop doux mon sourire. Je veux qu’on me rattrape, je veux entendre les sirènes de la police derrière moi. Et qu’on me ramène à la maison où je pourrais enfin dormir.”

“Journal de L. (1947-1952)” est également parcouru par la révolte envers la condition de la femme au milieu du XXe siècle:

“On nous dresse à dire oui. Oui dans la cuisine, oui au salon, oui au lit. Avec le ton adapté: oui, oui chéri, ohhhhh oui! Oui à l’homme qui sera notre mari, seul et unique jusqu’à notre mort, dès qu’on aura prononcé le premier oui à l’église. Est-ce que je veux être ça? Une jument qu’on engrosse, une poule pondeuse, une vache qu’on trait, tout en même temps? C’est ça qui m’attend quand je serai grande? C’est ça mon avenir de rêve quand je serai débarrassée de Hum?”

Nabokov était sans doute un génie. Christophe Tison ne l’est pas moins.

 

Interview de Christophe Tison pour “Journal de L. (1947-1952)”.

A relire ou à lire: “Rue des Boutiques Obscures” de Patrick Modiano

Rue des Boutiques Obscures: un prix Goncourt avant le Nobel

Alors qu’Encre Sympathique, le dernier ouvrage de Patrick Modiano, vient de paraître, je me retourne sur Rue des Boutiques Obscures, le récit pour lequel l’auteur a reçu le Prix Goncourt en 1978. Cette histoire fait partie des dix “romans” réunis par Patrick Modiano en un volume de la collection Quarto en mai 2013.

Le récit se déroule en 1965 même si la mémoire nous mènera bien plus loin. A la retraite de son patron Hutte, le détective privé qui lui a donné du travail malgré les flous de son passé et de l’amnésie, Guy Roland enquête sur sa vie en remontant des pistes qui s’arrêtent soudainement à la seconde guerre mondiale.

La quatrième de couverture:

“Qui pousse un certain Guy Roland, employé d’une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d’un inconnu, disparu depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années d’amnésie ?
Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s’identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro Mc Evoy, les seuls qui pourraient le reconnaître: Denise Coudreuse, Freddie Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d’autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l’intrusion des âmes errantes dans le roman policier.”

Dans ce 6ème  ouvrage – Encre Sympathique est son 29ème récit –  à l’instar de tous les autres puisque l’on prétend que Patrick Modiano n’écrit qu’un seul livre pour composer une seule œuvre, l’écrivain nous entraîne dans les zones d’ombre des souvenirs. Pourtant rien ne garantit la véracité de la mémoire qu’ils évoquent. Les témoins du passé donnent des indices, font cadeau de photos vieillissantes enfermées dans des boîtes à biscuits, mais semblent pressés de se débarrasser de Guy Roland comme si le douloureux abîme, qui ramène toutes ces personnes à la Seconde Guerre Mondiale, les encombrait. Tous les personnages, qui ne sont rattachés au protagoniste que par de menus liens, disparaissent. Le noyau de ce qu’il cherche ne les regarde pas. L’intrigue, pourtant simple, gardera son mystère.

Guy Roland ne sera jamais sûr de sa véritable identité et accepte cet état de fait. Au final, l’identité n’est-elle pas un carcan? Entre les lignes, Patrick Modiano pose la question: que reste-t-il de nos vies ? Pas grand-chose, mais un pas grand chose d’un dérisoire émouvant.

Extrait de Rue des Boutiques Obscures:

“Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant, et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais”.

Un roman sur la vie qui nous échappe, sur la perte du souvenir et de sa reconstruction fusse-t-il faussé par la mémoire des autres. Par ailleurs, l’auteur dit lui-même que, pour écrire un livre, il doit devenir amnésique de ses ouvrages précédents afin d’entièrement pouvoir se consacrer au présent de son nouveau projet.

Patrick Modiano: brève biographie

Patrick Modiano, né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt, décide de se consacrer à la littérature après ses études secondaires. Gallimard publie son premier roman La Place de l’Etoile en 1968, grâce à l’intervention de l’écrivain Raymond Queneau, ami de la famille, qui fut aussi l’un de ses professeurs.

Son travail se caractérise par une sonorité nette et directe, précise mais légèrement irréelle, accompagnée d’une sensibilité hors du commun. Un thème récurrent dans ses écrits introspectifs est la recherche de sa propre identité à travers une certaine désolation. Ses œuvres se déroulent souvent à Paris, pendant la Seconde Guerre mondiale, au moment de l’occupation allemande.

Modiano est considéré comme l’un des grands écrivains français contemporains. Parmi les prix les plus prestigieux qu’on lui a décerné figurent le Grand prix du roman de l’Académie Française en 1972 pour Les Boulevards de ceinturele Prix Goncourt en 1978 pour La rue des Boutiques Oscures et, en 2014, le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son oeuvre.

Sources:

  • Rue des Boutiques Obscures, Patrick Modiano, Folio
  • France Culture
  • Anne-Marie Cornu que je remercie pour le partage de son savoir.

Un livre 5 questions : « Ils nous ont volé les étoiles » de E.W. GAB

Ils nous ont volé les étoiles : plusieurs enquêtes et un auteur mystère

Toute personne intéressée par le monde littéraire s’est un jour posé cette question : qui se cache derrière le pseudonyme Elena Ferrante? Pourquoi cet écrivain ne veut-il ni se montrer ni donner des indications sur sa vie? Est-ce un politicien ? Une prostituée ? Un capitaine d’industrie ? Une tête pensante de la mafia napolitaine ? Une religieuse ? Une taularde? Nombreux sont ceux qui ont mené l’enquête en espérant en finir avec ce mystère. Peine perdue. Il en est de même avec E.W. GAB l’auteur de Ils nous ont volé les étoiles. Impossible de savoir qui est cet écrivain qui tient fermement à son anonymat. Peu après avoir demandé à le rencontrer, j’ai reçu un courrier m’expliquant que pour lui seul comptait la littérature. Qu’il s’opposait catégoriquement à ce que l’écrit soit jugé au travers de l’âge, du physique, du genre ou du statut social de son auteur. Que seul importe le livre et son contenu. Une position qui va à l’encontre de la tendance actuelle ce qui démontre un certain courage.

Ils nous ont volé les étoiles : harcèlement, homicides et trahisons

Dès les premiers paragraphes de ce roman paru chez le petit éditeur indépendant Editions Sauvages, on est au cœur du drame. L’avocate Théodora Carter, dont le mari a tué l’enfant et s’est suicidé ensuite, tente d’oublier son passé en plongeant à corps perdu dans le travail. Les affaires s’enchaînent les unes après les autres en équilibre sur les deux fils rouges qui mènent à la dernière page:  Wal, l’époux de l’avocate, et Barthélémy leur fils, trouvés morts dans la voiture familiale stationnée devant le fleuve Mississipi et Georgia Rivers, qui engage Théodora Carter pour la défendre contre une injustice dont elle est victime.

Quatrième de couverture : « J’avais immédiatement perçu que Marlon White dissimulait quelque chose lorsqu’il déclarait avoir entretenu des relations sexuelles avec Lucie sans toutefois être en mesure de m’en dire davantage. J’allais par la suite l’interroger sur ce sujet à plusieurs reprises et nous devions en arriver à nous quereller très sérieusement. Il finissait toujours par garder les yeux obstinément baissés, ne démordant pas de sa maigre version avec un entêtement farouche. Impossible d’obtenir plus de détails sur la question. Cela m’énervait outre-mesure car j’étais certaine qu’il me mentait. En agissant de la sorte, il me renvoyait à douter de moi, de mon choix ainsi que de son innocence. Il m’imposait en effet de me demander si en réalité je n’étais pas en train de défendre avec énergie le véritable violeur et assassin de Lucie. »

Si vous aimez les séries ayant pour sujet le monde judiciaire – Matlock, Avocats sur mesure, New-York Police Judiciaire, Better Call Saul – aventurez-vous à lire On nous a volé les étoiles. Le livre se commande dans n’importe quelle librairie ou à cette adresse: editions.sauvages@gmail.com

Une phrase extraite du livre :

« Deux semaines déjà que les otages étaient retenus et aucune action n’avait été intentée ni par la police locale, ni par les forces de l’ordre de l’Etat, ni par le FBI. »

 

Ils nous ont volé les étoiles : interview d’Agnieszka Hegetschweiler

N’ayant pas pu rencontrer l’auteur, j’ai posé 5 questions à Agnieszka Hegetschweiler chargée des relations publiques des Editions Sauvages.

Depuis sa création en 2017, votre maison d’édition a publié des textes très différents : de la poésie, des nouvelles – E.W GAB notamment avec “Dix heures 37 minutes” – mais aussi un roman d’anticipation climatique, émaillé de séquences érotiques, ainsi que « Trois enquêtes de M. » écrit par le médecin cantonal neuchâtelois Claude-François Robert qui s’avère être un excellent écrivain et dont le livre a rencontré un grand succès. Quelle est votre ligne éditoriale ?

Notre ligne éditoriale se fonde sur nos … coups de cœur. Peu nous importe le genre (fiction, polar, poésie, roman), pourvu qu’un manuscrit déclenche un coup de cœur. Nous cherchons le texte qui résonne, qui nous parle, qui raconte quelque chose d’inattendu et dont la qualité littéraire soit élevée. Beau défi pour une petite maison d’édition (encore) méconnue. Tous les textes publiés à ce jour ont rencontré un excellent accueil de la part des lecteurs, ce qui nous ravit et répond à nos premiers objectifs : proposer de la littérature de qualité.

– Qu’est-ce qui vous a incité à publier « Ils nous ont volé les étoiles »?

Le premier texte de E. W. GAB, Dix heures 37 minutes, nous avait enchanté autant pour l’idée qui préside à sa construction, à savoir 27 récits de vie dont le basculement intervient exactement au même moment à travers la planète, mais également pour la richesse des thématiques traitées. Ils nous ont volé les étoiles nous a convaincu par la densité du propos et une écriture alerte qui révèle des parcours de vie riches malgré l’adversité. Il s’agit indéniablement d’un excellent roman. Certains passages, descriptions, dialogues sont d’une qualité littéraire brillante. Ce texte nous transporte ailleurs, en l’occurrence au Minnesota, mais les dossiers traités par la protagoniste, avocate, sont des histoires universelles. Le lecteur est ainsi entrainé, d’affaire en affaire, à la découverte haletante d’une farandole de personnages confrontés à des défis de vie majeurs. C’est un texte qui manie le suspens.

-Pensiez-vous faire un coup de pub en jouant sur le fait que l’auteur souhaite rester anonyme comme Elena Ferrante ?

Rires ; non ! Mais pourquoi pas, après tout ? ! Nous pensons toutefois que le succès d’Elena Ferrante est lié à la qualité de son œuvre, et non à son anonymat. Nous espérons que nos lecteurs nous fassent confiance et qu’ils acceptent de lire nos auteurs anonymes sans s’embarrasser d’en connaitre leur identité mais guidés par la curiosité de découvrir des écrits de qualité qui touchent aux émotions. Bref, de leur laisser toutes leurs chances et de prendre le risque de faire des belles découvertes ! Elena Ferrante est la preuve même que le lecteur n’a pas nécessairement besoin de voir une photo de l’auteur prise dans sa cuisine. L’anonymat recentre l’attention sur le texte.

-Est-ce difficile, pour une petite maison d’édition comme la vôtre, de publier un auteur qui souhaite rester anonyme et qui refuse de montrer son visage ce qui va totalement contre la tendance actuelle ?

En effet, publier des auteurs sous pseudonymes complique la vie d’une maison d’édition. On a un peu de peine à convaincre les journalistes à s’intéresser à nos parutions et faire leur job de critique littéraire ; les libraires peuvent être plus réticents à prendre le livre en vente. L’anonymat semble déstabiliser, brouiller les repères connus. Notre sentiment, voire spéculation, est qu’au lieu de lire le livre et de se forger une opinion personnelle, nos interlocuteurs se laissent bloquer. Ils se demandent peut-être qui est l’auteur derrière le pseudo : un affreux être humain ? (Rires). Et ils préfèrent ne pas se lancer dans l’inconnu. Mais bon, ce ne sont là que des hypothèses ; à eux de dire ce qu’il en est en réalité. Pourtant, de très grands écrivains ont écrit une partie de leur œuvre en préservant leur anonymat. Dans notre époque d’hyper médiatisation, l’anonymat trouble ; en même temps, il excite la curiosité d’une manière également (à nos yeux) excessive, comme le phénomène Banksy ou, justement, Elena Ferrante.

– De quel personnage du roman de E.W GAB vous vous sentez la plus proche et pourquoi ?

Ils sont tous intrigants, voire attachants : Adriaan Van Veen et sa lutte acharnée pour récupérer ses filles ; Marlon White, accusé de meurtre ; Zachary Bennet qui impose qu’il soit appelé John Doe et qui fait le bien à tout prix même contre la volonté de ses protégés ; Linda Sacher, grugée par un compagnon pervers narcissique ; la famille amérindienne de la petite Alope en quête de justice ; Georgia Rivers victime de harcèlement sexuel et de mobbing sur son lieu de travail. Mais évidemment la protagoniste principale, Théodora Carter, l’avocate, est le personnage le plus interpellant. Chacun de nous peut être appelé à devoir tout reconstruire d’un jour à l’autre après un drame majeur [croisons les doigts]. Il est captivant de découvrir les moyens que Théodora met en œuvre pour ne pas sombrer dans le désespoir et laisser, au fil du temps, place à la vie.

D’ailleurs, on invite les lecteurs à découvrir des extraits du texte sur notre blog.

Propos recueillis par Dunia Miralles

 

Agnieszka Hegetschweiler des Editions Sauvages.

Un livre 5 questions: “Le cri du lièvre” de Marie-Christine Horn

Le cri du lièvre de Marie-Christine Horn: révolte contre la violence domestique

Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), une personne meurt toutes les deux semaines en Suisse, soit 25 personnes par an, des conséquences de la violence domestique. L’an passé, 27 personnes sont décédées en raison de violence domestique, dont 24 femmes. Un peu plus de la moitié (59%) de ces 27 homicides se sont produits entre partenaires. Les 27 homicides ont été commis par 25 personnes prévenues, dont 88% d’hommes.

D’après des informations obtenues par la RTS, on tue davantage de femmes en Suisse qu’en Espagne, qu’en Grèce ou qu’en Italie. On recense en Suisse 0,40 meurtre de femme pour 100’000 femmes, alors que cette proportion est de 0,13 en Grèce, 0,27 en Espagne, 0,31 en Italie et 0,35 au Royaume-Uni. Plus de féminicides sont en revanche enregistrés en France (0,50) et en Allemagne (0,55).

Le cri du lièvre de Marie-Christine Horn: l’histoire

Ces chiffres douloureux sont rébarbatifs à lire. Pour mieux nous les donner à comprendre, pour que l’on puisse exactement entrer dans une réalité dont la souffrance ne se mesure pas en statistiques, Marie-Christine Horn a écrit « Le cri du lièvre » paru chez BSN Press. Pour échapper aux violences de son mari, une femme maltraitée se réfugie à la montagne où elle retrouve des forces. Malgré cette récupération, elle imagine l’hiver lui prendre la vie sans que cela ne l’émeuve. Mais un lièvre pris dans un piège l’a fait changer d’avis et retourner chez elle.

La phrase extraite du livre:

“Je commençais à réaliser que le prince charmant dont mon coeur était tombé amoureux n’avait jamais réellement existé et la sonnerie du réveil me catapultait en enfer au lieu de m’extraire du cauchemar”.

Le cri du lièvre interview de Marie-Christine Horn

Quels motifs vous ont incité à écrire ce livre ?

Le roman noir a pour ambition de traiter une thématique sociale forte liée à son époque ou son pays. Auteure du genre, sensible à la cause féminine et révoltée par le manque de moyens mis en œuvre pour résoudre la problématique des violences domestiques, il me semblait tout à fait naturel d’apporter ma contribution à la cause par le prisme de la création littéraire dans un style qui m’est familier.

Dans votre roman, l’une victime de violences conjugales tue son mari. Est-ce une façon de venger toutes les victimes de violences par compagnon ou ex-compagnon ?

La réponse à la violence ne devrait jamais être la violence, même si parfois ça titille. Cela revient à donner du prétexte, du grain à moudre à la meule avec pour résultat un partage des torts et une atténuation des faits de base qui ont provoqué l’ire. Je crois profondément que le désir de vengeance est surtout nuisible à celui qui le nourrit, et maintient un lien qui gagnerait à être rompu. A contrario, je ne suis pas une fanatique du pardon, car certains actes ou paroles ne méritent ni compassion, ni empathie. C’est un droit, peut-être le dernier, qui appartient à celui qui est sollicité de le concéder ou non, et c’est faux de croire qu’on ne trouve de répit quand l’accordant. Que chacun porte seul le poids du bagage qu’il a paqueté de la même façon. Mais la vengeance, ça, non. C’est une perte de temps et le temps est précieux. De manière générale, on finit toujours par subir les conséquences de ses actes, parce qu’à la fin du bail, il nous revient à tous de payer ce qu’on a cassé. Cette certitude m’a toujours suffi à refermer la porte derrière moi sans la claquer. Dans Le Cri du lièvre, le mari n’est pas tué par sa femme, c’est sa propre violence qui se retourne contre lui. Elle se contente de laisser faire sans intervenir, comme ce fut le cas lorsque sa propre vie était mise en péril dans l’indifférence générale.

Dans le Cri du lièvre, l’une des victimes de violences conjugales finit par ne plus supporter une autre victime qu’elle accueille pourtant chez elle. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi avez-vous mis en scène cette irritation ?

Cette irritation est également la conséquence d’un tout. Il est nécessaire au préalable de se pencher sur la personnalité de la narratrice, son état d’esprit au moment où elle décide de refuser la société et ses contraintes, dont son mari, ses parents et l’ensemble des autres êtres humains font partie intégrante. Elle n’accueille pas chez elle des victimes, mais opte encore une fois pour la fuite quand il s’agit de soustraire des chairs aux sévices, sans anticiper les enchaînements qui vont suivre. Manu vit l’instant présent depuis le jour où elle a choisi la montagne. Elle n’anticipe rien, accepte la faim, le froid, la douleur, la crasse, l’inconfort matériel et physique du moment où elle n’est plus obligée. Ce ne sont pas ses compagnes d’infortune qu’elle ne supporte plus, mais bien le bruit, les concessions et l’horreur de la violence ordinaire dont elle-même a su s’affranchir et qu’elle n’entend pas revivre.

Auriez-vous des propositions à faire pour que cessent les violences conjugales et les féminicides?

J’aimerais croire qu’on arrivera un jour à faire cesser les féminicides, mais cela me semble toutefois utopique et impossible sans un changement radical du mode de fonctionnement humain et social. Cependant je reste intimement convaincue qu’un durcissement drastique des lois et des peines, qu’elles soient réellement dissuasives, permettrait de réduire le nombre de victimes. Si on est capable de le faire aujourd’hui pour les récidivistes de la route, par exemple, on devrait être apte à adopter la tolérance zéro en matière de violences domestiques également. Aujourd’hui, on empêche plus facilement un homme de conduire après s’être fait arrêté en état d’ébriété que de pénétrer au domicile de la femme qu’il a battue au sang.

La question que je pose à chaque auteur-e: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

J’adorerais être Elizabeth Bennet dans Orgueil et préjugés, mais je me sens souvent plus proche d’une Fantine, en vérité.

Interview réalisée par Dunia Miralles

Dédicaces de Marie-Christine Horn

Le 17 octobre : bibliothèque de Riddes
Le 14 décembre : Payot Yverdon

Biographie de Marie-Christine Horn

Auteure, chroniqueuse et scénariste née à Fribourg, Marie-Christine Horn a signé son premier roman en 2006, un policier intitulé La Piqûre. Son deuxième ouvrage, La malédiction de la chanson à l’envers, une fiction jeunesse parue en 2008, obtient le prix des Jeunes Lecteurs de Nanterre 2009.

Elle est aussi l’auteure de La Toupie : vivre avec un enfant hyperactif (Xenia, 2011), Le Nombre de fois où je suis morte (Xenia, 2012), Tout ce qui est rouge (L’Âge d’homme, 2015) et 24 Heures (BSN Press, 2018), un roman noir sur fond de course automobile.

Un livre 5 questions: “Du sang sous les Acacias” de Bernadette Richard

Du sang sous les Acacias de Bernadette Richard: un polar d’un genre nouveau

 

Aujourd’hui, paraît en librairie le dernier livre de Bernadette Richard, une écrivaine globe-trotteuse et prolifique qui compte une trentaine de livres à son actif et des séjours prolongés dans tout le sud de la planète ainsi que dans quelques villes et endroits périlleux de l’hémisphère nord. En revanche, elle n’avait pas encore  écrit de roman policier. C’est à présent chose faite avec Du sang sous les acacias, Éditions Favre.

Dans un polar on torture, on tue, on enquête. Normal. Le genre est fait pour ça. Mais, pour la première fois, les principales victimes sont des mammifères à quatre pattes. Dans le thriller Du sang sous les acacias, l’IOWP, une unité spéciale, poursuit au niveau mondial les violences faites aux animaux. Les trafics d’ivoire ou de serpents par exemple. Cette fois, Yànnis Cortat, policier hors-normes, est chargé de démasquer la personne qui tue dans le parc national de Ruaha. Dans un rythme effréné, l’auteure nous emmène entre La Chaux-de-Fonds, Moutier, Lausanne, Paris, La Haye, le lac de Paladru et la Tanzanie. Toute une géographie pleine de personnages atypiques comme la journaliste Violette MacIntosh qu’un drame personnel a rendu explosive ou Amélie, la biologiste parisienne qui n’hésite pas à s’aventurer dans la savane en talons aiguille. Les soupçons se portent sur une secte coutumière des sacrifices rituels.

Dans ce roman les principales victimes sont les animaux mais l’on agresse et tue également des humains. Deux enquêtes parallèles, en toile de fond, concernent des personnes. Original, émouvant, drôle, ce polar ne manque ni de piquant, ni d’humour, ni de suspens. Il peut être lu par tous les amateurs du genre, notamment par ceux qui ne goûtent guère que l’on détaille trop précisément les scènes de violence. Avec Bernadette Richard, pas de scènes trash à la Pierre Lemaître ou à la Jean-Christophe Grangé mais une intrigue à démêler et des personnages hauts en couleurs pour nous attendrir, nous faire rire, sourire, pleurer ou réfléchir.

 Du sang à la une est le premier volume d’une série à venir où l’on retrouvera, à n’en point douter, Yànnis Cortat le flic de choc de l’IOWP et Violette MacIntosh la journaliste irascible.

La phrase extraite du livre:

« En susurrant ces quatre mots, il entreprit de déshabiller sa conquête, mais elle se déroba encore une fois, lui signalant qu’elle préférait baiser sur le tapis de laine bouclée en face de la télé ».

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Du sang sous les Acacias interview de Bernadette Richard

En vous penchant sur les tueurs d’animaux vous créez un style nouveau et original d’autant que le fil rouge du roman est un chien. Comment vous est venue cette idée ?

J’ai toujours été fascinée par le monde animal. Mon empathie s’est révélée à la suite d’un séjour en Espagne. J’avais 12 ans. Mes parents m’ont obligée à voir des corridas. Je pleurais durant ces abominables tortures. La dernière fois, j’ai commencé à hurler dans les arènes et à insulter le public. En français dans le texte, bien entendu ! Mon père est sorti avec moi et a tenté de comprendre ma réaction. Depuis lors, je n’ai plus voulu manger de viande et je ramenais à la maison les animaux blessés que je rencontrais. Mes parents ne voulaient pas de chats, j’ai adopté des hamsters et des souris blanches, puis des cochons d’Inde. Je passais beaucoup de temps à les regarder vivre et à leur installer des cages confortables. Plus tard, durant mes voyages, je n’ai jamais supporté la maltraitance faite aux animaux. J’ai toujours imaginé une police réellement dévouée à la cause animale et à la nature. L’idée de ce polar animalier m’est venue lors d’un long voyage en Tanzanie avec une amie qui a vécu là-bas. En l’écrivant, j’ai réalisé que je connaissais mal les mœurs animales, j’ai passé deux ans à me renseigner, à lire, à regarder des documentaires. Un ami qui a travaillé durant 20 ans avec les animaux, en Suisse, au Québec et en Asie, m’a conseillée et corrigée quand je m’égarais.

Êtes-vous une lectrice de romans policiers ?

Je lis des polars depuis l’adolescence. J’aimais bien passer de Stendhal à Dashiell Hammett. Le roman noir me fascine, il explore l’âme humaine dans ses pires recoins. Manchette l’a très bien dit : « Le bon roman noir est un roman social, un roman de critique sociale… ». Je dois au gauchiste Manchette et au réac ADG quelques heures de mémorables lectures, auxquels s’est très vite ajouté le Belge Steeman, porté à l’écran. Alors que le polar était considéré comme un genre mineur, tout à coup, les éditeurs en ont fait leurs choux gras. Les Nordiques ont largement contribué à offrir des lettres de noblesse à ce genre méprisé. Malheureusement, des écrivants d’une rare médiocrité se sont engouffrés dans la brèche. De même que des vagues de scribouillards qui se plaisent à décrire des scènes d’horreur comme si l’hémoglobine remplaçait l’encre. J’ai fini par en faire une indigestion, et en suis revenue aux classiques, Mankell, les incontournables Agatha, Patricia Highsmith, Brigitte Aubert, Léo Malet, Simenon, Benacquista, etc. Parmi les modernes, Thilliez et Minier proposent de vrais personnages et l’écriture est potable. Je déteste les polars écrits entre la poire et le fromage avec redondances et clichés toutes les deux pages.

J’en lis tellement que je ne sais même plus le nom des auteurs. Ces temps, je dévore les James Rollins, qui marie l’histoire et les technologies de pointe. Fascinant. Et bien entendu, je suis amoureuse de l’agent de Pendergast, adorable personnage de Preston et Child !

Je suis archi fan des séries polar, de Lucifer à Capitaine Marleau, en passant Bracquo et le génial Engrenages, je savoure…

En 2018 vous avez reçu le Prix Rod pour « Heureux qui comme » un livre très littéraire. Avec “Du sang sous les acacias” vous écrivez pour la première fois, souvent avec humour, au roman policier tout en créant un genre nouveau. N’avez-vous pas peur de discréditer votre œuvre en vous lançant dans ce que d’aucuns considèrent encore comme une littérature de peu de valeur? D’autant que les animaux ne sont pas la préoccupation première de l’être humain.

Depuis que je publie (j’ai écrit pour la presse bien avant de publier des livres), je me suis dit que je serais vraiment écrivain (je n’aime pas la systématique des féminins, autrice est absolument atroce, comme doctoresse d’ailleurs !) le jour où je publierai un polar. Dans bon nombre de mes romans, il y a des moments très atmosphère polar. J’ai écrit beaucoup de nouvelles franchement polardisées. Et cela depuis plus de 25 ans. Mêler l’utopie d’une police pour la nature et la faune à mes passions de l’écriture et des animaux m’a semblé tout à coup évident. Le roman est très décalé par rapport aux ficelles du genre. Si je ne varie pas les approches littéraires, je perds l’envie d’écrire. Explorer les genres me titille les neurones. J’espère que les lecteurs, habitués à mes sautes d’humeur, aimeront ce récit. Et je compte sur les amoureux des animaux pour le faire connaître.

Dans votre livre les femmes, voire les jeunes filles, tiennent une place très importante qu’elles soient écolières, chercheuse, journaliste, criminelle, enseignante à L’UNIL ou victime. Dans la vie courante rencontrez-vous autant de femmes exceptionnelles ou est-ce votre façon de promouvoir le féminisme ?

Maintenant que vous le dites… je n’en avais pas conscience, d’autant moins que j’ai souvent créé un personnage masculin pour prendre de la distance avec moi, mon vécu personnel qui n’a pas à être divulgué. Pour « Quêteur de vent », un journaliste avait écrit que j’étais tous les personnages, y compris le ballon rouge qui tient une place privilégiée dans le livre, l’histoire de deux mecs et d’une psy complètement ravagée. Mais j’aime créer des personnages féminins, aller plonger profondément dans la psyché des femmes, que souvent je ne comprends ni n’approuve, pour en sculpter avec les mots des héroïnes plus vraies que vivantes.

La question que je pose à toutes les écrivaines et écrivains : à quel personnage littéraire pourriez-vous vous identifier?

J’ai beau lire, lire et encore lire, le seul personnage de fiction auquel je m’identifie un peu – même si je ne suis pas assez zen pour lui ressembler –, c’est toujours Corto Maltese. Et si je cherche un personnage féminin, c’est encore dans la BD que je le trouve, en la personne de la très boudeuse Adèle Blanc-Sec (je l’aime tellement que je me suis offert une lithographie de Tardi). Précisons que j’ai détesté le film, la comédienne n’est pas crédible, elle dessert complètement le personnage de la BD. Je n’ai plus le temps de lire des BD et je le regrette, il fut une époque où j’avais accumulé une très belle collection que j’ai finalement offerte à mon fils, autre passionné. Il me fait découvrir de temps en temps une BD à côté de laquelle je ne peux passer – il connaît très bien mes goûts. Mais Adèle et Corto sont mes amours, j’y ajoute Hypocrite, l’adolescente délurée de Jean-Claude Forest. La BD fait le lien, pour moi, entre les arts plastiques et l’écriture, d’où pour moi son rôle essentiel dans ma vie. Pour le roman que je suis en train de terminer, qui se déroule dans la Zone interdite de Tchernobyl, où je me suis rendue, c’est encore la BD qui m’a aidée à débroussailler les infos tellement contradictoires que l’on récolte à ce sujet.

Bernadette Richard. Photographie: Shelley Aebi

Prochains rendez-vous autour du roman Du sang sous les acacias

Le 28 septembre:  dédicaces à la librairie Payot de La Chaux-de-Fonds .
Horaire:                 15h-16h30
Le 7 octobre:  radio RTS la 1ère, émission Entre nous soit dit.
Horaire:                 20h-21h
Le 12 octobre: dédicaces à la librairie Payot de Sion.
Horaire:                 14h-16h
Le 1er novembre à la Bibliothèque de St-Imier :
Rencontre avec les lecteurs à Bibliothèque de Saint-Imier. Bernadette Richard parlera de son actualité, du mélange des genres et lira quelques passages d’un roman qu’elle a en préparation. Scoop garanti.  Horaire:   19h-21h
Le 16 novembre:  dédicaces à la librairie Payot de Neuchâtel.
Horaire:                 15h30-17h

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Biographie de Bernadette Richard

Une existence difficile à résumer autrement qu’au travers de quelques chiffres: née à La Chaux-de-Fonds un  1er mai, 5 professions dont 38 ans de presse à ce jour, 1 mariage, 1 enfant, 1 divorce, 1 petite-fille, 58 déménagements dans 7 pays sur 3 continents, 29 romans et nouvelles, 1 biographie, 3 livres pour enfants, 4 pièces de théâtre publiées ou jouées dans 3 pays. 4  participations à des spectacles et performances. 256 textes littéraires ou essais sur les arts plastiques parus dans des médias et anthologies, 28 discours pour des vernissages d’expositions. N’utilise que l’un de ses 12 stylo-plumes pour écrire. Travaille sur 2 Mac et un PC. S’est trouvée à 5 reprises sur des lieux de prises de pouvoir politique ou attentats meurtriers, dont le 11 septembre 2001 à New York. A vécu dans 8 mégapoles ou très grandes villes. Actuellement dans une ville horlogère à l’agonie. A passé 2 ans dans une forêt, entourée de 17 chats, 4 chiens, 3 cochons noirs, 3 pogonas, 3 paons, 5 mygales, 10 serpents, 3 hamsters de Podorovski, 20 rats et plus, 1 chèvre, 5 poules, 2 coqs, 2 perroquets, 2 inséparables, 3 lapins et autres bestioles sauvées de maltraitance. Vit actuellement avec 5 chats et 1 hamster. En travail : 2 romans en cours, un 3ème en gestation, ainsi qu’un livre pour enfants en voie d’être terminé. Et toujours le travail pour 2 médias.

 

Un livre 5 questions: “Le beau monde” de Laure Mi Hyun Croset

Le beau monde de Laure Mi Hyun Croset : introduction

« Tout est prêt pour un mariage parfait. Le beau monde est réuni, l’atmosphère pétillante, l’élégance au rendez-vous. Il ne manque que la mariée. Impatience, inquiétude… Que se passe-t-il ? Où est-elle ? »

Le décor est en place mais la mariée ne viendra pas.

Drôle, cinglant, insolent, c’est ainsi que l’on a souvent qualifié le roman Le Beau Monde de Laure Mi Hyun Croset. Pour ma part je l’ai trouvé acide, mais certainement pas drôle. En le lisant, j’ai eu l’impression qu’une meute sauvage, affamée, se jetait sur Louise, la non-mariée, chaque membre de la meute souhaitant s’approprier d’un bout de sa vie, ou de sa chair, ou de son savoir, ou de son éducation, comme si cette femme n’avait jamais eu de corporalité ou de personnalité propre, hormis peut-être durant son enfance. Un récit où les intervenants s’acharnent opiniâtrement à la réduire à un objet créé par eux. Quant à ceux qui se désolent de n’avoir su la façonner, ils la considèrent comme une castratrice ou une froide arriviste. Le Beau Monde, roman écrit avec douceur dans une langue classique, est plus profond et cruel qu’il ne semble à première vue.

Interview de Laure Mi Hyun Croset :

– Comment vous est venue l’idée d’écrire “Le Beau Monde” ?

J’ai d’abord été contactée par Richard Ducousset, le directeur éditorial d’Albin Michel, qui avait lu mon recueil de nouvelles Les Velléitaires et l’avait beaucoup apprécié. Il m’a demandé si je pouvais écrire un roman pour sa maison d’édition. Je n’avais pas encore rédigé de véritable roman, mais j’ai accepté le challenge. J’avais un peu la hantise de devoir cohabiter avec un personnage tout au long d’un premier texte si étendu. Devoir le faire évoluer vers le meilleur ou vers le pire me semblait assez fastidieux. L’idée de créer une arlésienne, à savoir un récit où le personnage principal est absent, m’est venue en discutant avec un ami à propos du film Chaînes conjugales de Mankiewicz. J’ai aussi pensé qu’un portrait subjectif, parfois même contradictoire, assumé par plusieurs personnages, serait intéressant. J’adore jouer sur les points de vue, car cela reflète la complexité du monde qui est avant tout une histoire de perception. Je souhaitais aussi rappeler l’importance de la vérification de la source des informations qu’on nous propose. Un mariage m’a semblé un événement idéal pour rassembler des personnes très différentes et pour créer un contexte où les langues pourraient, l’alcool aidant, se délier.

– Connaissez-vous les milieux que vous décrivez, à savoir l’aristocratie française, les milieux argentés ou la roture genevoise ?  

Oui, forcément, car je suis une écrivaine sans imagination. J’ai plus d’aisance à me souvenir de quelque chose que j’ai vécu où que l’on m’a raconté qu’à le créer ex nihilo. J’ai besoin d’avoir ressenti, d’une manière ou d’une autre, même par le truchement d’une œuvre, ce que je décris. Ça me permet aussi d’être cruelle sans juger, car une part de ce que je montre sous un jour défavorable ne m’est pas étrangère. Je n’aime pas surplomber mes personnages. Leurs failles sont aussi les miennes.

– En lisant le portrait que vous faites de la gent masculine issue des milieux aristocratiques et argentés – parfois uniquement aristocratiques, d’autres seulement argentés – j’ai eu l’impression que votre livre était écrit par une militante féministe de gauche. Est-ce le cas ?

Si je suis loin d’être une artiste déconnectée du monde, je voudrais éviter de faire des sermons. C’est pour cela que j’ai choisi la littérature, matière complexe et polysémique, qui ne devrait pas pouvoir être récupérée. J’aime laisser le lecteur libre de se faire son opinion, c’est le moyen de le réveiller sans l’endoctriner. Toutefois, en tant que personne, j’ai des valeurs claires. Et aussi longtemps que les femmes n’auront pas dans tous les endroits de la planète les mêmes droits que les hommes, je serai, oui, féministe. Si avoir une préoccupation sociale et un amour de la culture, y compris subversive, c’est être de gauche, je peux affirmer que ma sensibilité va nettement de ce côté-là. C’est rigolo que mes valeurs politiques se lisent en creux dans ce roman qui tire pourtant un peu sur tout le monde.

– Qu’ils soient de condition modeste ou élevée, poètes, conquérants, ou insignifiants, à l’instar du fiancé, un homme faible qui a préféré séduire une roturière qui lui semblait plus malléable qu’une femme de sa condition, le portrait que vous peignez des hommes est désolant. Est-ce ainsi que vous percevez tous les hommes ?

Non, heureusement. Rires. Je suis en paix avec les hommes. En général, ce sont pour moi de bons camarades. Je n’arrive tout simplement pas à faire de la littérature sur le bonheur, j’écris donc des romans sur ce qui pose problème. Je ne ressens cependant aucune amertume. Je crois que je ne peux pas parler de ce qui n’est pas réglé pour moi. Un roman n’est pas un tribunal.

– Louise, la protagoniste absente, est une romancière qui vit de sa plume. Or, elle s’identifie au Dr. Frankenstein « qui a cousu ensemble des fragments de réel ». Et vous? De quel personnage littéraire vous rapprochez-vous ? Et pourquoi ?

Je m’identifie à tous les personnages avec lesquels j’ai vibré quand le roman ou l’essai était puissant : Swann, Oblomov, Emma Bovary, Magellan, Anna , les antihéros précaires de L.A. story de James Frey et même l’ivrogne de L’Assommoir.

Biographie

Née à Séoul, Laure Mi Hyun Croset est une romancière et coach littéraire suisse. Sa novella Pop-corn girl vient de paraître au mois de mai aux éditions BSN Press.

Bibliographie

2019   Pop-corn girl, BSN Press, Suisse

2018 Le beau monde, Albin Michel, France

2017 S’escrimer à l’aimer, roman, BSN Press, Suisse, sélection finale du prix franco-suisse Lettres frontière 2018

2016 Après la pluie, le beau temps et autres contes, contes, Éditions Didier, France

2014 On ne dit pas « je » !, récit, BSN Press, Suisse

2011 Polaroïds, autofiction, Éditions Luce Wilquin, Prix Ève de l’Académie Romande 2012, Belgique

2010 Les Velléitaires, recueil de nouvelles, Éditions Luce Wilquin, Belgique

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Interview réalisée par Dunia Miralles