Deux lectures 5 questions : Arthur Billerey, d’« A l’aube des mouches » à « La Cinquième Saison »

Lectures pour des plages de repos

Poème d’Arthur Billerey. Recueil: A l’aube des mouches

La distanciation n’oblige pas à bronzer dans la solitude. Avec un livre ou une revue nous sommes toujours en compagnie. Ce dernier billet, avant la longue pause que prendra ce blog cet été, propose deux lectures : A l’aube des mouches, un recueil de poèmes d’Arthur Billerey et la revue littéraire romande La cinquième saison, dont le 11ème numéro Passage du poème, qui vient de paraître, est entièrement consacré à l’art de Polhymnie. Le jeune poète en est l’une des têtes pensantes. Passionné par les mots écrits, Arthur Billerey vient aussi de créer la chaîne Youtube Trousp, entièrement consacrée au livre. « J’ai eu l’idée de créer Trousp car je réfléchissais, pendant le confinement, à la question suivante : par quel moyen la littérature et la poésie peuvent réinvestir l’espace public ? Je me suis dit que réinvestir l’espace public numérique était déjà un premier acte. Et puis je crois qu’il est important de parler littérature, en plus de l’écrire. Les auteurs et les autrices, après avoir noirci le papier, ont encore les hauts fourneaux de l’imagination qui fument. Du moins pour les inspirés. Ils ont donc leur mot à dire. » Pour l’instant cette jeune chaîne apprend à marcher. Nul doute qu’elle saura bientôt courir et danser.

 

La cinquième saison : revue littéraire romande

Chaque trimestre, La cinquième saison invite des plumes de tous bords à se prêter au jeu de la contrainte et de la chronique. Nouvelles, portraits et fragments, récits de voyage, entretiens et tribunes libres, autant de genres qu’elle brandit dans ses pages aux côtés des trésors dormant dans les tiroirs des éditeurs. Chaque numéro est dédié à un thème ce qui permet de couvrir tout le panel de la littérature actuelle. Entre ses pages l’on rencontre les auteur-e-s qui font la littérature romande du moment, des plus confirmés aux plus jeunes espoirs. Mais pas uniquement. Comme démontré par ce onzième numéro, l’on y croise également des disparus, comme Chessex ou Nietzsche, et des écrivain-e-s, des quatre coins de la francophonie, tout à fait vivants. Extrait de la quatrième de couverture :

« Ces acteurs – la poésie logeant en chacun de nous – ne se limitent pas aux terres encloses de Suisse romande délimitées par la frontière de Saint-Gingolph, de Pontarlier ou Genève, derrière laquelle il y a la France. Il était cardinal que les acteurs sollicités se trouvent à Paris, à Genève, à Sainte-Colombe-sur-Gand, à Devesset, à Chavannes-près-de-Renens, à Vevey ou à Fribourg, à Mons comme au Luxembourg. Autrement dit qu’il y ait une réponse unanime et francophone. N’habitons-nous pas une langue, plutôt qu’un pays ? dirait Paul Célan. « Pourquoi publiez-vous de la poésie ? » et « Pourquoi lisez-vous de la poésie ? » sont les deux grandes questions qui orientent ce numéro et qui donnent la parole aux éditeurs et aux lecteurs. » Dans tous les numéros de La cinquième saison, les textes des autrices et auteurs vivants sont inédits.

Naturellement, ce Passage du poème attribue les fauteuils d’honneur aux poètes. Toutefois, selon la coutume de la revue, une grande place est laissée à la critique – Peu importe où nous sommes d’Antoinette Rychner, Rivières, tracteurs et autres poèmes d’Alain Rochat… On y lit également des interviews d’auteurs : François Debluë ou Alain Freudiger.

 

Arthur Billerey : A l’aube des mouches

L’été, en particulier cet été 2020 qui impose un éloignement sanitaire, est un moment propice pour découvrir la poésie comme l’écrit si bien Fabienne Althaus-Humerose, la créatrice du Prix du roman des Romands. Dans ce dernier numéro de La cinquième saison, elle nous conseille d’oublier ce que l’on nous a enseigné à l’école. A la place, elle propose de nous laisser aller à la lecture, sans nous préoccuper ni de la versification, ni du rythme des mots. Elle nous suggère d’abandonner l’idée que la poésie est un art qui ne s’adresse qu’aux initiés, un style littéraire trop abscons pour les néophytes. Elle nous exhorte à enfermer dans un galetas poussiéreux le cliché d’une lecture savante et empesée, qu’il faudrait religieusement appréhender dans un silence monacal. Au contraire, elle nous enjoint à nous adonner à la poésie sur le sable d’une plage, dans le bus, dans le train ou à une table de bistrot. Partout où un temps fractionné permet une lecture courte, partout où la vie bouillonne. « Mettez un livre de poèmes dans votre sac et ouvrez-le de temps à autre… Ne vous interrogez pas sur les intentions du poète, mais sur les intentions que vous pouvez dès lors admettre pour vous. Ne retenez pas ce qui vous paraît incompréhensible, retenez ce que vous avez intensément et profondément vu et saisi. » C’est pourquoi, pendant ces vacances, je vous incite à découvrir Arthur Billerey. A l’aube des mouches, paru aux Éditions de l’Aire, nous emmène avec suavité dans des mondes à doubles faces ou s’insinuent la poésie du quotidien. Des jardins où les tiges des roses ne manquent pas d’épines et où ce qui paraît surréaliste devient soudainement limpide. Les poèmes choisis ne sont pas représentatifs du contenu de l’ouvrage qui nous emporte avec bonheur d’un paysage ou d’un sentiment à l’autre. Ils correspondent uniquement à l’humeur qui m’habitait au moment de ma lecture. Quant au jeune poète fourmillant d’idées, il écrit actuellement son prochain recueil : Le réchauffement syllabique.

Entrevue : Arthur Billerey poète, assistant éditorial, brasseur d’idées littéraires

– Comment est née la revue littéraire “La cinquième saison” ?

Personnes qui participent au 11ème numéro de La cinquième Saison intitulé Passage du poème .

La cinquième saison est née au moment de la mort de L’Hebdo, qui était un magazine généraliste, avec un accent sur la littérature. Face à la disparition inquiétante de cette tribune littéraire, des acteurs et des actrices du milieu du livre se sont réunis pour fomenter quelque chose. Après plusieurs réunions et délibérations, il est resté une petite équipe, prête à s’investir totalement, bénévolement et artistiquement pour offrir aux lettres romandes l’écho dont elles avaient cruellement besoin. Et cela devait passer par l’épanchement. Une revue, ce n’est pas un journal limité par la taille de ses colonnes. Les auteurs et les autrices peuvent y aller franco, librement, noircir le papier et laisser courir leur plume. Plusieurs rubriques sont constantes. La plus importante, la rubrique Critique, permet à la rédaction de chroniquer les parutions actuelles, de veiller à ce qu’il y ait une réponse à tous ces livres publiés dont certains, dans la cohue tumultueuse des nouveautés, n’ont parfois pas plus d’écho qu’une bouteille à la mer. La rubrique Entretien permet de connaître l’opinion, sur tel ou tel sujet, de celles et ceux qui travaillent dans le livre. Il y aussi toujours une rubrique inventée, plutôt récréative, qui correspond au thème du numéro, ainsi qu’une rubrique Poésie. Pour accompagner le texte, la revue s’étoffe d’une poignée d’illustrations qui introduisent les rubriques et qui font de la revue papier, en plus d’être un trésor de mots et d’idées, un coffre de papier à ouvrir. Pour paraphraser Flaubert, on pourrait dire que la ligne éditoriale de La cinquième saison est de marcher droit sur un cheveu suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire.

Le dernier numéro, Passage du poème, est entièrement destiné à la poésie. L’idée était de profiter du vent doux et favorable du Printemps des Poètes, et de la Poésie, qui n’ont finalement jamais eu lieu à cause de la crise sanitaire. C’est le premier numéro qui s’intéresse de près à un genre, qui lui cherche des poux. L’expérience sera peut-être réitérée avec le théâtre, l’essai, ou allez savoir, le roman courtois. Pour toutes ces folles équipées, la rédaction compte aujourd’hui deux nouveaux rédacteurs, Romain Debluë, poète et philosophe, ainsi que l’éditrice Florence Schluchter-Robins. Les autres membres fondateurs sont Christophe Gaillard, professeur et écrivain, ainsi que le soussigné.

– Vous écrivez vous-même de la poésie. D’où vient votre intérêt pour cet art?

L’intérêt que j’ai pour la poésie vient des mots. Il y a une puissance d’évocation dans un poème. Cela peut aller de la découverte d’un monde derrière le monde, une sorte d’Atlantide sur commande, quand les mots surgissent torrentiellement, à une découverte moins prestigieuse, plus quotidienne, comme une pièce retrouvée sous le canapé, quand les mots surgissent d’un coin sombre. Et puis, il y a dans un poème une gymnastique sonore et une manie furieuse à saisir ce qui nous dépasse. Sans tomber dans un romantisme démodé, j’aime que la poésie reste un moyen de traduire nos rires, nos révoltes, nos passions et notre spleen éternel. Un poème sans émotion, qui se mord la queue dans l’inertie sa propre accélération, ne vaut pas plus que la gousse brisée d’une cacahuète. Hormis des poèmes, des critiques et des notes inachevées, je n’écris rien. Écrire un roman est un art trop difficile.

– Qu’essayez-vous de nous transmettre à travers la poésie ? 

Poème d’Arthur Billerey. A l’aube des mouches

En vérité, je ne sais pas trop ce que j’essaye de transmettre. Il est peut-être fou de croire que les poètes transmettent un message clair, médité et cousu main en écrivant un poème. Je crois que les poèmes qu’on écrit sont les plus mauvais. Les meilleurs sont ceux qui s’écrivent eux-mêmes, et qui s’écrient ensuite, sans autre base de départ qu’une intuition, qu’un sentiment, ou que la sonorité du mot lui-même. Et puis quand bien même, s’il y avait une volonté du poète à transmettre un message, le lecteur, avec ses yeux de lecteur, y décèlerait peut-être autre chose. C’est comme la forme des nuages. Vous y voyez un chien enragé alors que votre ami y voit un pamplemousse.

Malgré cela, il y a quand même des recoupements dans mon travail, des décors qui reviennent, des tournures, un vocabulaire, etc. Il y a une part de quotidien, d’humour, de recherche et de lumière bourdonnante, dans A l’aube des mouches.

– A la fin de votre recueil vous citez des poètes, à savoir Corinne Desarzens qui signe la préface, Apollinaire ou Jean-Pierre Schlunegger qui vous ont inspiré certains de vos poèmes. Quels sont les poètes que vous lisez et ceux qui vous inspirent ?

Je lis ceux que vous mentionnez et des poètes plus actuels, comme par exemple Pierre-Alain Tâche, Alexandre Voisard, Jacques Chessex, Laurent Galley, Jean Pierre Siméon, Jacques Roman, Katia Bouchoueva, Brigitte Gyr, Venus Khoury Ghata, Maram Al-Masri. Je suis souvent inspiré en lisant les autres. J’ose les fouiller au corps, comprendre la façon dont ils travaillent. Mais j’avoue revenir sans cesse à Apollinaire, Aragon, Paul Eluard et Jean-Claude Pirotte, qui sont des bougies longue durée sur ma table de chevet.

– La question que je pose à tous les interviewés : à quel poème vous identifiez-vous ?

J’aime beaucoup le dernier tercet de Tristesse, ce classique français d’Alfred de Musset.

Dieu parle, il faut qu’on lui réponde / Le seul bien qui me reste au monde / Est d’avoir quelquefois pleuré

Retenir de toute une vie que nous ne possédons rien d’autre que nos pleurs, au final, est assez vertigineux. Vous imaginez, une larme peut contenir tout ce qui, de votre naissance à votre retraite, vous aura mouillé le codeur. Quelle éclaboussure! Adieu les télévisions, les voitures et les maisons. Vous n’emportez avec vous qu’une valise étanche et il y a une larme à l’intérieur. Pourvu que ce soit une larme de joie.

Entrevue réalisée par Dunia Miralles

Biographie d’Arthur Billerey

Arthur Billerey est né au cœur de la Grande Brasserie d’Audincourt. Après des études en Arts, Lettres et Langues, il est diplômé d’un master spécialisé dans l’édition du livre. Assistant éditorial à L’Aire, il codirige avec passion la collection métaphore, dédiée à la poésie. Membre fondateur de La cinquième saison, chroniqueur au Regard Libre, il suit l’actualité littéraire au poil et il vient de créer Trousp, une chaîne Youtube dédiée au livre. Il a publié dans des ouvrages collectifs, des revues. Son premier recueil, intitulé À l’aube des mouches, est dédié à tous ceux qui salivent tôt.

Pause estivale

Après une longue pause estivale, durant laquelle je m’aventurerai dans d’autres styles littéraires, je reprendrai les activités de ce blog le jeudi 17 septembre. Bonnes vacances! DM.

Un livre 5 questions : Catherine Aeschlimann illustre « L’Horizon et après » de B. Richard

L’Horizon et après : un livre de poche illustré

A première vue, bien qu’il vienne de paraître, L’Horizon et après est un livre de poche vendu au prix d’un livre de poche. Signé Bernadette Richard, une écrivaine qui depuis septembre 2019 semble courir un marathon littéraire puisque après avoir publié Du Sang sous les AcaciasEd. Favre – s’être fait rééditer Quêteur de vent, l’un de ses best-sellers – Ed. L’Âge d’Homme – elle arrive avec L’Horizon et après –Ed. Torticolis et Frères. En outre, elle nous réserve encore quelques surprises pour la rentrée ainsi que pour Noël. Son dernier Opus rassemble des nouvelles inédites et des récits publiés dans divers livres collectifs, journaux et magazines : le journal Longines, Montres Passion, Hull et Erti Editeur à Paris, le site des Éditions Cousu Mouche… et j’en passe. A travers ces nouvelles souvent acides, visionnaires, glauques ou même érotiques, Madame Richard m’aura fait rire, pleurer et réfléchir. Attention: avec elle le rire, comme les larmes, se trouvent au 18ème degré. Mais la particularité de ce livre à la portée de toutes les bourses, c’est d’être richement illustré par l’artiste Catherine Aeschlimann. Non seulement elle a imaginé un dessin pour chaque nouvelle, mais elle a également créé des lettrines méticuleusement décorées. Sur la rugosité de ce support, que l’on ne peut guère qualifier de précieux, cela donne un côté décalé des plus surprenants.

Bernadette Richard n’a pas le clavier dans sa poche.

Catherine Aeschlimann : une artiste de terrain

Quatre lettrines de Catherine Aeschlimann.

Habituée aux séjours de longue durée à l’étranger jusqu’au début des années 2000, cette amoureuse de New-York a parcouru les États-Unis d’Est en Ouest et de musée en musée. Possédant un brevet d’instructrice suisse de ski, elle a notamment enseigné ce sport dans le Colorado. Fascinée par les jardins du Darjeeling pour le parfum du thé, plus près de chez nous, elle a été adjointe à la déléguée culturelle du Centre Culturel Suisse Poussepain à Paris. Adepte de la peinture sur toile ou murale, des interventions et installations, de l’illustration de livres ou des montages de spectacles, tous les projets artistiques l’intéressent, en particulier s’ils sont éphémères ou susceptibles de changer avec le temps. Fascinée par les métropoles dont elle aime voir l’évolution à travers les ans, cette artiste qui s’adonne également corps et âme à la poudreuse, a pour terrain de prédilection la ville : peintures géantes contre les façades ou dans les passages publics, interventions sur les protections d’échafaudages ou impressions du mobilier urbain comme les plaques d’égout, par exemple. Côté campagne, elle est responsable de l’animation culturelle de la ferme du Grand-Cachot-de-Vent, dans la vallée de La Brévine ou, en juillet, aura lieu le vernissage de L’Horizon et après.

Interview de Catherine Aeschlismann

Vous êtes une artiste qui depuis toujours touche à tout : qu’est-ce qui vous pousse à changer sans cesse de support et de technique ?

En 40 ans de créations, il est normal de changer de technique et de support, mais il y a aussi les modes. Dans les années 1970-1980, aux Etats-Unis, on a commencé à peindre les façades des immeubles, notamment à New-York, afin d’égayer la morosité de la ville. Du coup, tout le monde en voulait y compris à Neuchâtel, St-Imier ou La Chaux-de-Fonds. Même si j’ai une préférence pour l’art éphémère, comme les interventions ou les installations parce que j’y mets le monde dans lequel on vit, la peinture sur toile reste un moyen de pouvoir diffuser son art afin que les amateurs d’art puissent avoir une œuvre chez eux. Ce moyen de transmission date de la Renaissance. Cela fait partie de la continuité, de ce que travaille un artiste en deux dimension. Je n’ai pas abandonné ce support car on peut agir, sur une toile, autrement qu’avec un pinceau. De plus, les galeries qui doivent pouvoir vivre, ne sont pas pour les installations éphémères puisqu’il n’y rien à vendre. Cependant, pour moi, une installation ou une intervention c’est plus stimulant que de travailler sur une toile. Concernant le dessin, je considère que c’est la base. Un projet commence toujours par un dessin, des croquis, afin de le mettre en scène et de prévoir comment le sujet peut évoluer. Il m’est indispensable de ne pas m’arrêter de dessiner. Quand je pars en vacances, j’ai toujours, sur moi, un carnet pour dessiner. Si je dois attendre à une file pour voir une expo, je dessine. Ça change le temps d’attente et cela maintient la main et le cerveau toujours exercés. Le dessin est le seul recours pour être toujours en état de création. Il fait entièrement partie de ma vie. Par exemple, concernant l’illustration d’un livre, je lis le manuscrit, et une image me vient parfois immédiatement. D’autres fois c’est à la fin de la lecture. Je sais toujours quoi dessiner. Je ne connais pas de « panne » de la créativité.

Pour l’ouvrage de Bernadette Richard, vous avez également imaginé des lettrines. Comment vous est venue cette idée ?

Récemment, j’ai vu un recueil de Charles Humbert qui a illustré le Gargantua de Rabelais vers 1920. Pour chaque chapitre, il a peint des lettrines avec beaucoup de détails tout autour du texte retranscris à la main. J’ai eu ça sous les yeux et je me suis dit : je vais aussi faire des lettrines c’est tellement magnifique. J’ai toujours aimé cet art du copiste, du moine qui raconte les histoires de la Bible en images.

Quelles sont les différences entre organiser des animations dans un Centre Culturel qui doit représenter la Suisse à l’étranger ou à la Ferme du Grand-Cachot-de-Vent ?

A Paris, j’ai appris comment fonctionnait l’organisation d’évènements culturels d’une envergure européenne et au Grand-Cachot je me suis fixé des buts : exposer des gens qui n’ont jamais exposé, des personnes hors circuit. Les mettre côte à côte avec des choses inhabituelles et en même temps travailler avec des gens de la région, des montagnards, des agriculteurs de la vallée de la Brévine, puisque les personnes qui collaborent au fonctionnement du Grand-Cachot sont principalement des gens de la vallée ou du Locle. Des personnes fières que cette ferme, la plus vieille du canton, soit un lieu culturel qui depuis plus de 50 ans permet de porter un autre regard sur nos montagnes et de mettre en valeur ce qu’on a dans la région. D’autant, qu’autour de chaque exposition, il y a toujours quelque chose de musical. De temps en temps, des spectacles divers s’ajoutent, comme du cabaret, par exemple, pendant l’expo et sur les lieux de l’exposition. Le jour du vernissage, il y a un évènement musical et les week-ends suivants c’est différent. Lors du vernissage de L’Horizon et après, le comédien Manu Moser fera des lectures, tout comme l’auteure de l’ouvrage. On présentera aussi les dessins du livre sur un support numérique.

Vous avez un brevet d’instructeur suisse de ski. Pouvez-vous faire un lien entre le ski et l’art ?

Actuellement, je fais surtout du télémark, ce qui me permet de faire de très beaux virages. J’ai découvert le télémark lorsque je donnais des leçons de ski dans le Colorado. Le télémark me permet de changer d’univers, d’être dans la nature. C’est à la fois le plaisir de l’effort et de la méditation puisque je monte souvent sur les cimes les skis aux pieds, chargée de mon équipement. J’ai autant de plaisir à réfléchir à un projet artistique qu’à laisser des traces dans une neige vierge. La poudreuse à quelque chose de magique. Faire des virages, des courbes dans des endroits qui n’ont pas été touchés par d’autres skieurs, me permet de m’exprimer sur quelque chose qui est vierge, un peu comme sur une toile ou sur du papier, avec en plus l’effort physique plutôt qu’intellectuel. Quand je descends dans de la poudreuse en télémark et que la neige vole et me caresse les cuisses, j’éprouve un sentiment de suspension qui me détache de la terre. Une impression de flottaison, comme si je nageais au milieu d’un lac.

A quel personnage pictural vous identifiez-vous ?

J’ai plusieurs réponses car je n’ai pas de peinture absolue. Je pense d’abord à deux Goya : Le 2 mai et Le 3 mai 1808 à Madrid. Surtout Le 3 mai, le personnage central qui se fait fusiller par les Français. C’est un personnage que j’aime. Ensuite, il y une peinture d’Ingres Le Bain Turc, une femme de dos avec, tout autour, des femmes qui prennent le bain. Mais je pense aussi à une sculpture d’une plasticienne française, Louise Bourgeois, intitulée Maman mais surtout connue comme L’Araignée. En effet, Louise Bourgeois a imaginé une araignée monumentale, en bronze, pour représenter sa propre mère.

Interview: Dunia Miralles

Vernissage de L’Horizon et après

Le 5 juillet aura lieu le vernissage de L’Horizon et après à la ferme du Grand-Cachot, à La Chaux-du-Milieu. Pour cause de COVID, les visites seront autorisées jusqu’à 60 personnes maximum, et en deux fois : 11h et 14h. Un apéro sera servi pour autant que chaque visiteur amène son propre verre. Aucune nourriture physique ne sera disponible. La nourriture spirituelle pourra être autorisée. Au programme : lectures par Bernadette Richard et le comédien Manu Moser, également organisateur de La Plage des Six-Pompes, et présentations des dessins de Catherine Aeschlimann. Inscriptions obligatoires : [email protected] ou par SMS au 079 611 24 99.

 

L’artiste Catherine Aeschlimann s’adonnant au télémark, son sport de prédilection.

Un livre 5 questions : « Les Aigrettes » journal d’un poète givré même l’été de Jean-Luc Fornelli

Les Aigrettes: de la poésie pour souffler à l’heure de l’apéro

Certains livres désaltèrent tels une menthe à l’eau, une bière blonde ou un Aperol Spritz – au choix, mais vous pouvez également imaginer vous-même votre boisson rafraîchissante préférée. Sur la lancée “c’est bientôt l’été, j’ai envie de lire en terrasse, pour me remettre d’un printemps trop confiné, quelque chose qui me permette de lever les yeux pour saluer les amis qui traversent la zone piétonne”, je conseille Les Aigrettes, de Jean-Luc Fornelli, publié par les Éditions du Roc. Si le nom de ce trouvère ne vous semble pas familier, peut-être que Gossip, qui participait à l’émission La Soupe est Pleine de la RTS La 1ère, éveillera vos souvenirs. Il s’agit du même artiste, « un poète givré même l’été » ainsi que l’annonce son ouvrage d’épigrammes et autres haïku(ku) suisses – tels qu’il les a baptisés. Fornelli nous propose de chopiner en sa compagnie avec une poésie tendre, comique, parfois ironique ou un tantinet grivoise. Si son ouvrage s’intitule Les Aigrettes (têtes de pissenlit ébouriffées après floraison) c’est parce que son auteur aime à penser qu’il sème le parfum de la concorde par le rire, partout où il passe. Qu’ainsi l’univers s’en portera mieux. Ci-dessous une page de sa dernière parution :

 

 

Les Aigrettes: interview de Jean-Luc Fornelli

Depuis quand écrivez-vous de la poésie, des haïkukus suisses – comme vous les appelez – ou de courtes phrases littéraires ?

Depuis 2004 ! J’ai découvert les épigrammes en Italie lors de vacances en Sardaigne ; certains m’ont fait éclater de rire. Ce fut une révélation ! Une épiphanie. J’ai éprouvé un plaisir infini à lire ces poèmes humoristiques, qui existent depuis la nuit des temps. Et je me suis dit : ça, c’est mon truc ! Je pourrais essayer d’en composer aussi, mais à ma sauce. Je voulais « innover », mettre ma patte, ma touche, ma griffe, j’ai pensé que je pourrais en écrire de très courts (comme le poète italien Ungaretti) à la manière des haïkus, que j’ai dû découvrir à la même époque. Des haïkus avec lesquels j’ai pris quelques libertés : les haïkukus suisses, que j’appelle également poésies bonsaï, sont nés comme ça. J’écris de la poésie depuis mes 20 ans, je n’ai pas de maître à penser, même si j’aime beaucoup Pierre Desproges et Stefano Benni, deux écrivains qui utilisent à fond l’humour pour parler de notre monde. Je m’inspire un peu de leurs œuvres fourmillantes pour façonner les miennes. Mais mon bonheur, c’est d’expérimenter, « inventer ». J’ai « inventé» dernièrement le haïku inintéressant par exemple, le haïku sonore aussi, comme le haïku insonorisé ou le haïku géant (soit une micromicro nouvelle)… J’ai aussi inventé le haïku d’épouvante.

Attention

Haïku d’épouvante

Bouh !

J’aime bien me moquer de l’art contemporain (qui devient parfois l’art con temporaire) même si je l’adore par certains aspects. Mais je m’égare, Cornavin !

Votre poésie recèle beaucoup de tendresse que vous exprimez quasiment toujours sous une forme comique. Pourquoi ce choix de la légèreté, souvent méprisé, alors que l’on respecte davantage les auteur-e-s qui écrivent d’une manière tourmentée ?

C’est oublier le fait que le comique naît presque toujours du tragique… D’ailleurs dans « aigrette », un mot à connotation plutôt joyeuse et sympathique, il y a quand même « aigre »… Si j’avais fait une étude de marché, j’aurais peut-être davantage calibré, ciblé, été plus calculateur… Mais je suis primesautier. Ce n’est pas un choix ! C’est tout simplement ma manière d’écrire. Pour moi le rire est une forme d’orgasme, ou pour prendre un mot que je préfère : une forme de jouissance. Je n’aurais jamais pensé qu’il y avait de tels préjugés dans le monde littéraire francophone. Du genre : le roman c’est le Graal, la nouvelle le parent pauvre (heureusement il semblerait qu’elle soit en train de prendre enfin du galon !). Le rire est méprisé par une grande partie du Landerneau littéraire romand et une frange peu curieuse du public : tant pis pour eux s’ils sont assez snobs, pour ne pas dire pisse-vinaigres, pour se borner à des considérations aussi binaires. Sans compter qu’ils s’arrêtent aussi au look de l’écrivain qui doit être bien coiffé, jeune et joli, porter un blouson en cuir rutilant… Pas très audacieux tout ça… J’aurais espéré le monde des lettres au-dessus de ces basses considérations. Mais tant pis. Les écrivains que j’aime sont jeunes, vieux, vivants, morts, bien coiffés, hirsutes, beaux, laids, scandaleux, tendres, drôles, tristes : en un mot, variés ! Il en va de même pour les poétesses et autres romancières bien évidemment.

Vous dîtes que la poésie ce n’est pas seulement Verlaine, Hugo ou Rimbaud mais que c’est l’art de susciter les émotions qui sont en chacun d’entre nous. Pouvez-vous approfondir votre pensée ?

Ce que j’ai voulu dire c’est que de poésie il y en a mille et une formes. J’ai rencontré une poétesse américaine, pour laquelle TOUT était poésie. Le soulier, aussi bien que le gravillon dans ou sous le soulier : elle m’a convaincu ! Comme l’humour a sa version noire, la poésie aussi. Les émotions qu’elle suscite peuvent donc s’avérer aussi pures que monstrueuses… Dans la mesure où je suis plutôt empathique et animiste, je vois de la poésie en tout et comme l’a si bien dit le poète, je touche à tout parce que tout me touche.

Vous photographiez aussi le dessous des fleurs, à savoir leur réceptacle floral. Est-ce une action poétique ou une ironie pornographique ?

Les deux et bien plus ! C’est une manière de montrer que ce qui est caché, ce qui n’est pas en lumière, le dessous des choses peut être très beau, très attrayant, passionnant et très sensuel aussi. Il suffit d’adopter un autre angle de vue pour révéler de nouvelles formes de beauté. S’il y a un parallèle à faire avec la littérature, c’est que les livres les plus beaux ne sont pas toujours les plus connus… Il en va de même pour l’être humain.

La question que je pose à chaque auteur-e : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Beuh.

Je sens que ma réponse est frustrante, alors je dirais à tout hasard l’aventurier vénitien Giacomo Casanova…

Interview réalisée par Dunia Miralles

 Les Aigrettes de J.-L Fornelli

 

Brève biographie de Jean-Luc Fornelli

Né en 1964, Jean-Luc Fornelli est un journaliste, humoriste, poète, auteur de chansons, comédien et écrivain genevois.

Lauréat du Concours Nouvelles Scènes en 1998, Jean-Luc Fornelli signe la musique du générique de l’émission de Bernard Pichon « Salut les p’tits loups » de la Radio suisse romande. Sous le pseudonyme de « Gossip », il participe également à « La soupe est pleine ».

Jean-Luc Fornelli publie en 2005 « Poésies Bonsaï », recueil de haïkus ou de « haïkukus suisses » selon l’auteur. S’ensuivront « Voluptés à la mante » (poésie éroticomique), « Le dictionnaire horizontal » (à la délicate attention des blasés de la chose), « Les feuilles du mal » (recueil de nouvelles), « Poésies de gare ». « Les Aigrettes » (Journal d’un poète givré même l’été) sont publiées en juin 2020 aux éditions du Roc. Il se produit sur scène depuis 2017 avec sa troupe Poesia Comica.

Actualité

Présentation des Aigrettes – conférence de presse (ouverte au public) à la Maison du dessin de presse à Morges : ce jeudi 4 juin (aujourd’hui) dès 11 heures.

Vernissage des Aigrettes : librairie Le Rameau d’or à Genève, jeudi 11 juin dès 17 heures.

 

Les Éditions du Roc

Les éditions du Roc aiment les rencontres et les coups de cœur.

« Ce que l’on pense, on le devient. Ce que l’on ressent, on l’atteint. Ce que l’on imagine, on le crée » lit-on dans leur service de presse.

Nées en 2004, elles publient – entre autres- des polars, des romans, des spicilèges et des bandes dessinées. Leur première publication signée Sarah Marquis, raconte les 14’000km à pied à travers les déserts australiens qu’elle a effectué. L’ouvrage devient immédiatement un succès. Gilbert Facchinetti, l’ancien président du Neuchâtel-Xamax ou François Vorpe qui emmène ses lecteurs dans sa vie de croque-mort ont également été publiés par les Éditions du Roc. L’an passé, François Vorpe signait également « La vie en Roux » entrainant une fois de plus les Éditions du Roc dans un prenant récit de vie. Avec la collection Épigrammes, ces éditions font également la part belle aux dessins de presse. Dans d’autres registres, elle viennent également de publier La Salamandre Noire, un thriller de Simon Vermot et Un poil de trop, un roman d’Yvan Sjöstedt ou l’auteur se lâche un tantinet afin de nous imprimer un sourire.

Les éditions du Roc sont également présentes au Festival International de la Bande dessinée d’Angoulème (FIBD) et collaborent avec l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève (ESBD) et avec l’École Professionnelle des Arts Contemporains (EPAC) à Saxon. Par ailleurs, elles se sont donné pour mission de découvrir les nouveaux talents de la BD et souhaitent leur donner la possibilité d’une première publication.

 

A lire ou à relire : « Nouvelles histoires extraordinaires » d’Edgar Allan Poe

Le Masque de la Mort Rouge : récit parfait pour un déconfinement

Parfois, il est agréable de relire un livre dix, vingt ou quarante ans après une première lecture. Certaines expériences personnelles et d’autres ouvrages permettent aux textes de révéler des sens que nous n’avions pas perçus la première fois. Si vous fouillez dans votre bibliothèque, peut-être y trouverez-vous Nouvelles histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, considéré comme le père du polar. Durant cette aventure Covid-19, j’ai relu cet écrivain, l’un de mes amours littéraires de jeunesse, l’un de mes pères en littérature. Je me suis penchée spécifiquement sur ce livre, car je me souvenais vaguement du Masque de la Mort Rouge, l’une des nouvelles qu’il contient. A l’adolescence, elle ne m’avait pas vraiment interpellée. J’avais un faible pour Le Puits et le Pendule et une admiration horrifiée pour Le Chat Noir et La Chute de La Maison Usher. Toutefois, durant ce confinement, j’ai redécouvert ce récit qui rappelle que nous ne pouvons pas ignorer la maladie, nous comporter comme si elle n’existait pas. Sinon, elle risque de nous rattraper. En cette première semaine de retour « à la presque normale » et à l’excitation joyeuse, peut-être un peu imprudente, qu’elle nous procure, elle prend un sens très singulier et pertinent.

 

Le Masque de la Mort Rouge : résumé

Cette nouvelle se situe dans une région imaginaire ravagée par la Mort Rouge, une maladie plus terrifiante que la peste. Entre la contamination et la mort, il ne se passe qu’une demie heure. Les malades sentent soudainement des douleurs aigües, un vertige, puis ils suintent du sang par les pores, jusqu’à la dissolution de leur corps. Quand ses domaines sont à moitié dépeuplés par la meurtrière contagion, le prince Prospero, un intrépide fêtard, convoque un millier d’amis, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, de vigoureux joyeux lurons en bonne santé. Avec eux, il s’enferme dans l’une de ses abbayes fortifiées. Tout est organisé pour qu’ils puissent être ravitaillés sans être contaminés, sans avoir à se soucier ni de la Mort Rouge, ni du désespoir et de la dévastation qu’elle provoque à l’extérieur. Au bout de cinq à six mois de fêtes permanentes, le prince décide d’organiser un grand bal masqué qui s’étend sur les sept salons de l’abbaye. Toutes les salles respirent la joie, hormis la dernière dans laquelle quasiment personne ne s’aventure. Couverte de tentures noires, le prince y a fait installer une horloge qui sonne toutes les heures avec une telle énergie qu’on l’entend dans toute la fortification. Au son du carillon, musiciens et danseurs sont obligés de s’arrêter, le geste suspendu, ce qui met tout le monde mal à l’aise. Les coups de minuit sont si longs et sinistres que la peur tétanise les participants. C’est alors que le prince remarque, parmi les convives, un costume de très mauvais goût. Barbouillé de sang, le masque représente un cadavre raidi par la Mort Rouge. Couteau à la main et talonné par ses invités, le prince Prospero s’élance avec bravoure à la poursuite de l’importun qui, ainsi déguisé, prétend se moquer de lui. Arrivé dans la salle de l’horloge, l’inconnu se retourne et fait face aux personnes qui le suivent. Une seconde après, le prince s’écroule brusquement sur le tapis terrassé par la mort. Un par un, tous les convives commencent à tomber dans toutes les salles de l’orgie qui s’inondent de sang. La Mort Rouge s’est invitée au bal alors que personne ne l’attendait.

 

Baudelaire fasciné par Poe

La première fois que Baudelaire ouvre un livre de Poe, il est la fois épouvanté et fasciné. Vingt ans avant lui, l’américain avait écrit ce qu’il aurait voulu écrire. Cependant, bien qu’il l’ait traduit, Baudelaire n’est jamais allé dans le courant de Poe. Le poète français s’est très peu adonné à la prose. Ses poèmes n’ont pas grand-chose en commun avec ceux de l’auteur du Corbeau. Toutefois, les deux ont eu des vies cataclysmiques. Extrêmement persécutés, tous deux ont été et malmenés par le destin. Ces similitudes ont probablement rapproché le Parisien des écrits du Bostonnais, et contribué à l’admiration qu’il éprouvait pour lui.

En 1856, dans la préface de la première publication, en France, des Histoires Extraordinaires, Charles Baudelaire fait un portrait d’Edgar Allan Poe. Extrait :

« Il y a, dans l’histoire littéraire, des destinées analogues, de vraies damnations, – des hommes qui portent le mot guignon écrit en caractères mystérieux dans les plis sinueux de leur front. L’Ange aveugle de l’expiation s’est emparé d’eux et les fouette à tour de bras pour l’édification des autres. En vain leur vie montre-t-elle des talents, des vertus, de la grâce ; la Société a pour eux un anathème spécial, et accuse en eux les infirmités que sa persécution leur a données. – Que ne fit pas Hoffmann pour désarmer la destinée, et que n’entreprit pas Balzac pour conjurer la fortune ? – Existe-t-il donc une Providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau, – qui jette avec préméditation des natures spirituelles et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans les cirques ? Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines ? Le cauchemar des Ténèbres assiègera-t-il éternellement ces âmes de choix ? Vainement elles se débattent, vainement elles se ferment au monde, à ses prévoyances, à ses ruses ; elles perfectionneront la prudence, boucheront toutes les issues, matelasseront les fenêtres contre les projectiles du hasard ; mais le Diable entrera par la serrure ; une perfection sera le défaut de leur cuirasse, et une qualité superlative le germe de leur damnation. »

 

Edgar Allan Poe : poursuivi par La Camarde

Edgar Allan Poe était hanté par la mort. Depuis son enfance, les cadavres s’accumulent autour de lui. Alors qu’il a deux ans et demi ou trois ans, le décès de sa mère tuberculeuse le marque pour toujours. Par la suite, la tuberculose ou l’alcoolisme emportera tout ceux qu’il aime.

 

Edgar Allan Poe : une enfance et une jeunesse déchirées

Sa mère, Elizabeth Arnold, née en Angleterre d’une dynastie d’acteurs, arrive vers l’âge de 9 ans aux États-Unis. Excellente danseuse, chanteuse, comédienne, elle a un superbe répertoire. Elle sait jouer tous les rôles. Très vite, elle devient la mascotte de l’Amérique. A 11 ans, elle perd sa mère. A 15 ans, elle se marie. A 18 ans, elle devient veuve. Eliza rencontre ensuite le père d’Edgar, David Poe, que les critiques, qui le détestent, appellent « face de muffin » car il n’a, semble-t-il, aucun talent. Ce jeune fils de famille a fui les siens et abandonné les études de droit. Il monte sur les planches pour plaire à Elizabeth, mais donne la réplique sans nulle inspiration. De plus, comme de nos jours, la vie de comédien est difficile. Eliza et David manquent continuellement de moyens financiers. A l’âge de 24 ans, totalement alcoolique, David part sur les routes chercher de l’argent et s’évapore dans la nature. A ce moment-là, Edgar a deux ans et demi, un grand frère, William Henry Léonard, appelé Henry. Rosalie, la petite sœur, voit le jour quelques mois après le départ de leur père.

Né dans un théâtre de Boston le 19 janvier 1809, Edgar fera un mythe de sa mère comédienne. Sa mort prématurée, et son regard immense et dévorant, le poursuivront son existence durant. La tuberculose est une maladie spectaculaire. Les gens deviennent émaciés, avec des joues très rouges et de grands yeux brillants. L’image du regard, des yeux, traversera toute son œuvre. Dans ses récits, les personnages féminins sont à la fois éthérés et macabres.

A partir du décès de sa mère, en 1811, Edgar ne connaît que des abandons. A la mort de celle-ci, on sépare la fratrie. John Allan, un commerçant de denrées coloniales, recueille le garçonnet, mais le traite comme un chien qu’il aurait offert à sa femme pour la consoler de ne pas avoir d’enfant. Elle est probablement stérile puisque John a des descendants illégitimes. Les relations entre Edgar et John Allan sont difficiles. Très vite, Edgar, qui a besoin d’un regard constant sur lui, décide que le monde sera sa scène et devient un mystificateur, ce qui détériore ses relations avec son beau-père.

Ses études sont difficiles. Il peine à s’intégrer aux autres. La période de l’université s’avère un calvaire. Fréquentée par des jeunes hommes aristocratiques, riches, despotiques et turbulents, Edgar, pauvre et rêveur, n’y trouve pas sa place. D’autant, que les étudiants habitués au pouvoir, se permettent tout et n’importe quoi. Poe est terrifié par une scène où, lors d’une bagarre, l’un des étudiants arrache, à un homme, un morceau de chair gros comme la main. Ses études se passent mal.

A la mort de son épouse, John Allan, son beau-père, se remarie et ne veut plus rien savoir d’Edgar.

 

Edgar Allan Poe: une vie tumultueuse et sulfureuse

Sa tante Maria Clemm, le reçoit en 1829, à Baltimore, après sa dispute avec John Allan. Maria Clemm est la plus jeune sœur de son père. Bien que cette mère de huit enfants ait une vie malheureuse, elle l’accueille avec joie, ce qui permet à Edgar de retrouver son grand frère Henry. Quand Maria Clemm ouvre ses portes à l’écrivain, il ne lui reste que Virginia la petite dernière de 9 ans. Pour la première fois, le poète goûte à la vie de famille. Pour remercier sa tante, il devient le précepteur de Virginia. Mais, en retrouvant son frère, qui est complétement alcoolique, il rencontre l’éthylisme. Auparavant, il n’avait pas eu l’occasion de boire. Mais ce frère qui a une vie très mondaine et qui l’introduit dans tous les salons, l’entraîne dans la boisson. Edgar admire Henry, un talentueux conteur qui mène une existence fantastique et fait des choses extraordinaires. Dans cette fraternité retrouvée, Edgar se reconstruit. Cette vie est merveilleuse pour lui. Son frère l’amuse, Maria Clemm s’occupe de l’intendance et, lui transmet son savoir à Virginia. Par la suite, sa relation avec la fillette deviendra une clé importante de son écriture.

A Baltimore, Poe entre dans le journalisme en tant que critique et correcteur. Excellent journaliste, il donne à connaître la littérature européenne aux États-Unis. Malgré ses périodes d’alcoolisme, on l’engage dans les journaux car, en avance sur son temps, il a  compris l’importance du marketing. Sa plume tranchante scalpe ses victimes. Acharné, il ne s’arrête que lorsque le sang coule. On dit que ses critiques sont écrites «au tomahawk» ce qui lui vaut le surnom de L’Indien. Ses « assassinats » journalistiques augmentent tellement les tirages, que lorsque Poe estime que la polémique tarde, il intervient sous divers pseudonymes, n’hésitant pas à se contredire lui-même pour mettre de l’huile sur le feu.

Poe et son frère écrivent des contes ensemble. Ils se sont fabriqués un avatar de leurs deux noms cryptés : Edgar Léonard. Quand son frère meurt en 1831, Poe est bouleversé. C’est alors qu’il écrit son premier conte. Sa production devient alors très riche et diverse. Il produira notamment un essai, Eurêka, qui préfigure le Big Bang qui ne sera découvert qu’un siècle plus tard.

Edgar se marie avec Virginia alors qu’elle n’a que 13 ans. Les biographes prétendent que ce mariage n’a jamais été consommé. Il aurait épousé sa cousine, en falsifiant des papiers officiels, pour qu’elle échappe à un autre cousin à qui elle aurait dû être confiée pour parfaire son éducation. De Virginia, il a surtout besoin de l’admiration et du regard – encore et toujours les yeux qui le poursuivent. De plus, il adore jouer à Pygmalion. Toutefois, le poète plait beaucoup aux femmes et, pour son bonheur – ou son malheur -, compte énormément d’aventures en dehors de son mariage. Virginia meurt de la tuberculose à 24 ans, l’âge auxquels meurent ses proches en général. Ce décès l’accable.

Poe est un cérébral avec une lucidité implacable que l’on ne retrouve qu’à travers la littérature. Sa réalité est le lieu de ses désastres. Le lieu où il perd la face, où il est abandonné. Mais il se répare à travers l’écriture.

Très populaire, il fait beaucoup parler de lui. Les journaux sont toujours pleins de ses hauts-faits et scandales. Cependant, en 1845, la publication du Corbeau, son écrit le plus connu, lui apporte enfin une vraie gloire. En apparaissant partout, le corbeau est sujet à une sorte de marchandising. Actuellement, on en aurait fait des t-shirts et des figurines. D’ailleurs, de nos jours, l’on trouve des t-shirt imprimés qui rappellent ce poème. Mais déjà, à l’époque, à New-York, tout est corvusé. Même la silhouette de l’auteur se voit transformée en corbeau, ce qui en rajoute à sa sulfureuse réputation.

Certes, la vie de Poe a été marquée par l’alcoolisme, mais beaucoup moins que le mythe ne le prétend. Cette réputation d’ivrogne invétéré lui aurait été faite par ses détracteurs. L’on sait à présent, de source sûre, qu’il avait de longues périodes d’abstinence. L’étude de la calligraphie de ses manuscrits, prouve qu’il écrivait en étant sobre. En revanche, il souffrait probablement de maladies nerveuses et cérébrales induites par les traumas subis durant son enfance et au long de sa vie. Ce que l’on appellerait, aujourd’hui, des troubles de la personnalité. En effet, Poe a traversé des périodes de deuils effroyables et d’épuisants moments de pauvreté. A tel point qu’il se déplaçait couramment à pied, sur de longues distances, par exemple de Richmond à Washington -200 km- pour livrer ses textes. Souvent, sa tante Maria Clemm mendiait, entre autres, chez les éditeurs et directeurs de journaux pour que sa fille et son gendre puissent survivre.

Sa mort est entourée de mystère. A la fin de sa vie, il n’a que quarante ans. Ayant tout perdu, sans ressources, il descend de New-York vers le sud. Il s’arrête à Philadelphie. La ville est complètement ravagée par le choléra. Ce séjour s’avérera affreux pour lui. Finalement, le 27 septembre 1849, il prend le vapeur. On le retrouve le 3 octobre, à Baltimore, complètement hagard et dépenaillé. On l’interne dans le service des alcooliques de l’hôpital. Après avoir déliré durant plusieurs jours, il meurt le 7 octobre 1849.

La théorie la plus largement admise est qu’il aurait été victime de la corruption et de la violence qui sévissaient lors des élections. La ville était alors en pleine campagne électorale. Des agents des deux camps parcouraient les rues, d’un bureau de vote à l’autre, faisant boire aux naïfs un mélange d’alcool et de narcotiques afin de les traîner, abrutis par le détonant cocktail, au bureau de vote. Pour parfaire le stratagème, on changeait la tenue de la victime, qui pouvait également être battue. Edgar Poe, qui souffrait d’une maladie de cœur, n’aurait pas résisté à un tel traitement.

 

Sources :

– France Culture : La compagnie des oeuvres, avec Isabelle Viéville Degeorges et Marie Bonaparte.

– Nouvelles Histoires Extraordinaires, Edgar Allan Poe, préface de Tzevtan Todorv, notes de Charles Baudelaire, Éditions Folio Gallimard.

– Edgar Allan Poe, Isabelle Viéville Degeorges, Editions Léo Scheer.

– Wikipédia.

 

 

Un livre 5 questions : « Le Monde est ma ruelle » d’Olivier Sillig

Le Monde est ma ruelle: instants d’évasion

Pour évader nos esprits hors des murs qui les confinent, « Le Monde est ma ruelle » d’Olivier Sillig, paru aux Editions de L’Aire, nous emmène de Lausanne au Mexique en passant par l’Allemagne, l’Afrique ou l’Amérique du Sud. Derrière son allure tranquille et débonnaire, ce romancier aux multiples casquettes – psychologue, informaticien, peintre, sculpteur, cinéaste – passe sa vie à globe-trotter, parfois même dans sa propre ville natale. Parcourir les rues et les places, regarder vivre les gens, photographier, s’imprégner des ambiances, prendre des notes, occupe une partie de son existence. Rédigées dans un style concis, presque lapidaire, dans son dernier ouvrage il nous livre ces déambulations par flashs. Pas de fioritures inutiles, ni de sentiments futiles. Les sentiments, c’est à nous de les ressentir au travers des mots qu’il jette sur ses cahiers. A nous de construire nos propres histoires à partir des courts moments captés, tel des instantanés. Trois cent soixante-huit chroniques nous emportent loin de notre quotidien, respirer l’air d’ici et d’ailleurs qui, actuellement, nous fait tellement défaut. Un dépaysement aux mille couleurs, parfums et saveurs.

Olivier Sillig s’exprime sur la quatrième de couverture

« Le Monde vu par le petit bout de la spirale. Géographiquement, du plus près au plus éloigné. Le point de départ de ma spirale, c’est donc la Suisse, le Canton de Vaud, Lausanne ma ville. J’y suis né. En gros, j’y ai toujours vécu. J’y mourrai sans doute, malgré des velléités périodiques : m’acheter une gare désaffectée au centre de la Sicile, m’installer dans une des vieilles bâtisses coloniales en bois vermoulu de l’Avenue Eduardo Mondaine à Beira Mozambique, terminer ma course dans une petite ville française du Gers pour autant qu’elle ait un bistrot, une bibliothèque publique et de bonnes liaisons ferroviaires. En attendant, au gré de la vie et des surprises qu’elle me réserve, je prends quelques notes dans un calepin que j’ai toujours à portée de main ».

Les calepins de l’écrivain Olivier Sillig.

Le Monde est ma ruelle : extraits

Afin de nous familiariser avec l’univers d’Olivier Sillig, j’ai choisi trois minis chroniques. Son ouvrage en compte également de plus longues, qui ressemblent davantage à de courtes nouvelles.

 

119. Marseille, 5 janvier 2010

Dans le bus, une fille est assise sur l’espace surélevé qui domine les roues avant du véhicule. Dépassant de son sac, un classeur arbore une étiquette troublante, écrite à la main, bien visible : « Copie du mensonge ». Peut-être une comédienne ?

165. Antananarivo, 3 avril 2008

Service social. Antananarivo, nuit. Deux cartons ondulés à plat sur le bitume. Sur le premier, une femme endormie. Sur le second, trois bébés alignés. S’agit-il d’une nichée de triplés ? Non, c’est une halte-garderie. Plus loin, sur d’autres trottoirs, les vraies mères rassurées font leur travail de belles de nuit.

 

307. Mexico, 2 octobre 2015

Parmi les démarcheurs ambulants, il y a les vendeurs d’électrocution. On met les deux index dans deux tubes et on se fait secouer. Cela ne sert absolument à rien, si ce n’est peut-être à prouver sa virilité quand le voltage augmente.

 

Le Monde est ma ruelle : interview d’Olivier Sillig

Qu’est-ce qui vous incite à voyager ?

Le hasard. Sur mon vélo professionnel et quotidien j’ai découvert l’écriture. Mes films m’ont fait découvrir l’Afrique. La traduction d’un livre, le Mexique. Une erreur de transcription, l’Afrique du Sud. Le hasard est un bon plan de carrière, un bon plan de vie.

Depuis quand voyagez-vous et quels sont vos souvenirs de voyage les plus marquants, qu’ils soient magnifiques ou sordides ?

A vélo ou à pieds surtout depuis mes 30 ans. Au-delà, depuis mes 45 ans.

Deux souvenirs pas évoqués ailleurs :

À l’âge de neuf ans, descendant en famille à la mer, à Florence, dans la rue de notre hôtel, dans un enfer de flammes, je suis tombé sur des souffleurs de verre qui soufflaient de simples bouteilles ou des fiasques à Chianti ; j’ai découvert alors que la vraie vie existait.

À 19 ans je suis parti faire un tour en stop en Allemagne, tout seul comme un grand. Sur le vapeur qui traversait le lac de Constance, anticipant, je me sentais tel DiCaprio s’embarquant sur le Titanic.

Un souvenir sordide ? Rien de ce qui est humain ne m’est sordide, sauf peut-être les armées, rarement croisées. Ainsi qu’un accident automobile, un amoncèlement de voitures à un carrefour de mon quartier à Johannesburg.

Sur quoi écrivez-vous, avec quoi et à quels moments ?

À Madagascar, j’ai déniché un calepin, genre Clairefontaine, au format idéal. Depuis je les confectionne aux dimensions qui me conviennent. J’en fais deux à partir d’un cahier A4, mais en format paysage afin d’avoir des lignes plus longues. Dedans, j’écris à la plume. Au bistrot, dans le bus, ou sur mes genoux. Quand c’est possible, j’en fais une saisie électronique le jour même ; j’écris si mal que je n’arrive souvent pas à me relire, mais j’ai la page, son format et son contenu désormais imprimés dans la tête.

En ce moment de Coronavirus êtes-vous confiné ?

Confiné ? En gros plus ou moins, plus ou moins discipliné. Mon côté zen-cynique-positif s’en trouve désarçonné. Autour du Coronavirus, plus ça avance moins je sais quoi penser, ce qui n’est pas dans mes habitudes.

La question que je pose à chaque auteur-e: à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Même si je l’ai à peine lu, Don Quichotte, pour les moulins à vent que nous partageons.

 

L’écrivain Olivier Sillig.

Biographie d’Olivier Sillig

Très brièvement psychologue, puis informaticien, puis peintre et sculpteur, cinéaste et écrivain, Olivier Sillig reste avant tout un romancier. A son actif : douze romans publiés, certains avec un joli succès et des traductions, des courts métrages qui ont fait le tour du monde, des interventions dans les arts plastiques, et du slam jusque dans les townships d’Afrique du Sud. Toujours en bordure de genre, ses romans vont de la science-fiction aux récits historiques, en passant par l’actualité, le fantastique, le kafkaïen, le roman policier et le livre pour enfants. Un éclectisme revendiqué avec des distinctions dans tous ces domaines, le tout porté par une inquiétude existentielle qui va, dit-il, s’amenuisant. Toutefois, pour en savoir plus sur cet artiste protéiforme, je vous invite à vous rendre sur son site : www.oliviersillig.ch

Acheter des livres durant le confinement

Si vous souhaitez lire durant votre confinement, vous pouvez vous procurer Le Monde est ma ruelle directement aux Éditions de L’Aire. Par ailleurs, beaucoup de librairies indépendantes livrent exceptionnellement à domicile.

 

Interview réalisée par Dunia Miralles

A relire ou à lire : « La Peste » d’Albert Camus

La Peste d’Albert Camus : un récit en plusieurs strates

L’essentiel de mes lectures, depuis quelques mois, se penche sur le fascisme. D’où ma relecture de La Peste, cet hiver, une métaphore de la peste brune, autre nom du nazisme. Puis, l’arrivée du nouveau Coronavirus a précipité les lecteurs sur ce livre d’Albert Camus paru en 1947. Une chronique faisant partie du cycle de la révolte, qui compte deux autres ouvrages: L’Homme révolté et Les Justes. Toutefois, La Peste peut également se lire au premier degré, comme un journal relatant régulièrement l’avancée d’une maladie bactériologique.

La Peste : résumé du récit

A Oran, en Algérie, le docteur Rieux découvre un rat mort, sur son pas de porte, sans qu’il y prête attention. Son épouse souffre de la tuberculose. Il doit la conduire à la gare afin qu’elle se fasse soigner ailleurs, dans un lieu mieux équipé pour lutter contre sa maladie. Quelques jours plus tard, on trouve des milliers de rats morts dans les rues. La ville nettoie tout sans se préoccuper davantage de cet incident. Mais enlever les rats crevés ne suffit pas. Le concierge du docteur Rieux meurt. D’autres habitants de la ville, riches ou pauvres, également. Affolé par le nombre important de rats qui continuent de mourir, Grand, un employé de la mairie, consulte le docteur. Recherché par la police Cottard essaye de se pendre. Le médecin le sauve. Rieux s’évertue âprement de convaincre la municipalité de mettre la ville en quarantaine. Il se passera quelques temps avant qu’elle ne réagisse et ferme les accès.

Coupés du monde avec lequel ils ne peuvent communiquer qu’au travers des télégrammes, les habitants paniquent. Deviennent violents et égoïstes. Le docteur Rieux tente de sauver les malades, pendant que Rambert, un journaliste, n’a qu’une idée fixe : sortir de la ville pour rejoindre sa femme à Paris. Quand enfin il pourra le faire, il préférera rester à Oran pour aider Rieux à combattre la maladie.

Tarrou est le fils d’un procureur qui ne brille pas toujours par sa bonne attitude. Bien qu’il soit extérieur à la ville, de par sa naissance, il est une personne dont on se méfie. Par la suite, il deviendra une aide précieuse : il a confiance dans la force de l’Homme et dans sa capacité à surmonter les épreuves, notamment grâce à la solidarité.

Cottard, qui ne pense plus au suicide, profite de la situation pour se livrer à des trafics lucratifs. De son côté, Grand commence la rédaction d’un livre, mais reste bloqué sur la première phrase. Pour la population d’Oran la situation est critique. Les gens se renferment et perdent le goût de vivre.

Trois mois passent. L’été arrive. La propagation de la peste fait tant de victimes qu’on ne les enterre plus. On les jette dans une fosse commune. La folie gagne les habitants. Certains attendent, résignés, l’arrivée de la mort. D’autres se livrent à des pillages. La municipalité serre la vis. Sanctionne sévèrement les abus. Mais les habitants ont perdu tout espoir. Leur démence ne peut pas être contenue par la justice.

A l’arrivée de l’automne, cela fait des mois que Rambert, Rieux et Tarrou luttent contre la peste.

L’abbé Paneloux, qui au début du livre considère la peste comme un châtiment divin, est touché par l’absurdité de la situation. Doutant de sa foi, il se réfugie dans la solitude. Il meurt le crucifix à la main après avoir refusé de se faire soigner. A Noël, c’est Grand que la maladie attaque, mais le sérum qui a été développé pour combattre le bacille devient soudainement efficace et il s’en sort. A cette nouvelle, la ville est rassurée. Les rats reviennent et avec eux l’espoir des habitants d’Oran.

Malgré la persistance de la peste, les victimes sont moins nombreuses. Le calme réapparaît, la joie des habitants également. Cependant, infecté lui aussi, Tarrou meurt après une lutte acharnée contre la maladie. En apprenant la fin de l’épidémie, Cottard devient fou et tire sur les gens depuis sa fenêtre. On l’incarcère. Dans le même temps, un télégramme apprend à Rieux la mort de sa femme. La tuberculose l’a emportée. Après s’être battu pendant plus d’un an contre un fléau sans en être affecté, il éprouve soudainement un énorme chagrin.

En février, la ville ouvre à nouveau ses portes. Les habitants exultent de joie en retrouvant leur liberté. Vers la fin du récit, on apprend que le narrateur est le Docteur Rieux. Tout l’ouvrage est écrit comme un journal intime.

La peste d’Albert Camus : lecture à l’ombre du nouveau Coronavirus

En 1941, en pleine guerre, Albert Camus fuit la France métropolitaine et les horreurs de l’Occupation allemande. Pour lui, l’Algérie est la dernière terre française encore libre. Il s’installe à Oran et découvre une ville qui tourne le dos à la mer, dont la maladie est l’ennui et ou la vie sociale se résume à de longues promenades. De plus l’Algérie de 1941 est loin d’être la terre de liberté qu’il espère. Comme à Vichy, à Rome ou à Berlin, les militaires dirigent tout en traquant les dissidents. Camus voit s’installer la peste brune, ce totalitarisme qui se répand sur le monde. Oran servira de décor à son chef-d’œuvre. Ci-dessous, je propose quelques extraits que je vous laisse interpréter à votre guise. On peut les lire à l’ombre du Covid-19 et des données que nous connaissons déjà, du moins celles délivrées par l’OMS, les gouvernements, la presse, les économistes et les divers activistes, notamment chinois. Ou, sous le regard du spectre des totalitarismes qui nous menacent.

La peste d’Albert Camus : extraits

« Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus ».

« Le lendemain de la conférence, la fièvre fit encore un petit bond. Elle passa même dans les journaux, mais sous une forme bénigne, puisqu’ils se contentèrent de faire quelques allusions. Le surlendemain, en tout cas, Rieux pouvait lire de petites affiches blanches que la préfecture avait fait rapidement coller dans les coins les plus discrets de la ville. Il était difficile de tirer de cette affiche la preuve que les autorités regardaient la réalité en face. Les mesures n’étaient pas draconiennes et l’on semblait avoir beaucoup sacrifié au désir de ne pas inquiéter l’opinion publique ».

« Mais une fois les portes fermées, ils s’aperçurent qu’ils étaient tous, et le narrateur lui-même, pris dans le même sac et qu’il fallait s’en arranger. C’est ainsi, par exemple, qu’un sentiment aussi individuel que celui de la séparation d’avec un être aimé devint soudain, les premières semaines, celui de tout un peuple, et, avec la peur, la souffrance principale de ce long exil ».

« Les bagarres aux portes, pendant lesquelles les gendarmes avaient dû faire usage de leurs armes, créèrent une sourde agitation (…) Il est vrai, en tout cas, que le mécontentement ne cessait de grandir, que nos autorités avaient craint le pire et envisagé sérieusement les mesures à prendre au cas où cette population, maintenue sous le fléau, se serait portée à la révolte ».

« … la peste avait tout recouvert. Il n’y avait plus de destins individuels, mais une histoire collective qui était la peste et les sentiments partagés par tous ».

« Nos concitoyens s’étaient mis au pas, ils s’étaient adaptés, comme on dit, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Ils avaient encore, naturellement, l’attitude du malheur et de la souffrance mais ils n’en ressentaient plus la pointe ».

« Tout le monde était d’accord pour penser que les commodités de la vie passée ne se retrouveraient pas d’un coup et qu’il était plus facile de détruire que de reconstruire ».

« Mais dans l’ensemble, l’infection reculait sur toute la ligne et les communiqués de la préfecture, qui avaient d’abord fait naître une timide et secrète espérance, finirent par confirmer, dans l’esprit du public, la conviction que la victoire était acquise et que la maladie abandonnait ses positions. (…) La stratégie qu’on lui opposait n’avait pas changé, inefficace hier, et aujourd’hui, apparemment heureuse. On avait seulement l’impression que la maladie s’était épuisée elle-même ou peut-être qu’elles se retirait après avoir atteint ses objectifs. En quelque sorte son rôle était fini ».

« Il n’y a pas de paix sans espérance, et Tarrou qui refusait aux hommes le droit de condamner quiconque, qui savait pourtant que personne ne peut s’empêcher de condamner et que même les victimes se trouvaient parfois être des bourreaux, Tarrou avait vécu dans le déchirement et la contradiction, il n’avait jamais connu l’espérance».

« Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que la foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse».

La peste : la réponse d’Albert Camus à Roland Barthes

Cette chronique de la peste brune déçoit Roland Barthes qui la trouve politiquement faible. Je publie ci-dessous quelques extraits de la réponse faite par Albert Camus au philosophe:

« La Peste, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n’est pas nommé, tout le monde l’a reconnu, et dans tous les pays d’Europe. Ajoutons qu’un long passage de La Peste a été publié sous l’Occupation dans un recueil de combat et que cette circonstance à elle seule justifierait la transposition que j’ai opérée. La Peste, dans un sens, est plus qu’une chronique de la résistance. Mais assurément, elle n’est pas moins.

La Peste se termine, de surcroît, par l’annonce, et l’acceptation, des luttes à venir. Elle est un témoignage de « ce qu’il avait fallu accomplir et que sans doute (les hommes) devraient encore accomplir contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements perpétuels… »

Ce que ces combattants, dont j’ai traduit un peu de l’expérience, ont fait, ils l’ont fait justement contre les hommes, et à un prix que vous connaissez. Ils le referont sans doute, devant toute terreur et quel que soit son visage, car la terreur en a plusieurs, ce qui justifie encore que je n’en aie nommé précisément aucun pour pouvoir mieux les frapper tous. Sans doute est-ce là ce qu’on me reproche, que La Peste puisse servir à toutes les résistances contre toutes les tyrannies. Mais on ne peut me le reprocher, on ne peut surtout m’accuser de refuser l’histoire, qu’à condition de déclarer que la seule manière d’entrer dans l’histoire est de légitimer une tyrannie ».

La touche positive

Pour terminer sur des mots positifs, voici ce qu’écrivait Albert Camus, en 1948, à Maria Casarès l’une des femmes de sa vie : « Aux heures où l’on se sent le plus misérable, il n’y a que la force de l’amour qui puisse sauver de tout ».

Brève biographie d’Albert Camus

Albert Camus, naît le 7 novembre 1913 en Algérie. Enfant des quartiers pauvres, tuberculeux, orphelin de père, fils d’une mère illettrée et sourde, c’est un voyou des quartiers d’Alger. Cependant, grâce à son instituteur et au football, il s’arrachera à sa condition pour devenir l’écrivain de L’Étranger, l’un des romans les plus lus au monde, le philosophe de l’absurde, le résistant, le journaliste et l’homme de théâtre que l’on connaît. Il meurt le 4 janvier 1960, à l’âge de 46 ans, dans un accident de voiture dans l’Yonne, en France, deux ans après avoir reçu le Prix Nobel de Littérature. Pour en savoir davantage, vous pouvez aussi visionner Les vies d’Albert Camus, un documentaire de Georges-Marc Benamou.

Durée du documentaire: 1h38.

 Sources :

 – La Peste, Folio Gallimard, 2018

– Les vies d’Albert Camus, documentaire, réalisation Georges-Marc Benamou

– Philofrançais.fr

– Raison-publique.fr

– Lepetitlittéraire.fr

– Superprof.fr

 

Lecture : « Papa » de Régis Jauffret

Papa : l’arrestation

Le 19 septembre 2018, installé devant sa télévision, Régis Jauffret aperçoit son père dans un documentaire sur la police de Vichy. Menotté, il sort, entre deux gestapistes, de l’immeuble marseillais 4, rue Marius Jauffret, où il a passé son enfance. Les gestapistes semblent joyeux. L’homme appréhendé a le visage dévasté par la terreur. Interloqué, l’écrivain bloque l’image, revient en arrière, reconnaît jusqu’aux pavés en céramique du hall d’entrée. D’après le commentaire, ces images ont été tournées en 1943. Choc. Son père n’a jamais parlé de cet événement. Plus étrange encore : personne n’a jamais eu vent de cette affaire alors que la famille d’Alfred, le père de l’écrivain, occupait en partie cet immeuble.

Ce qui pourrait être le début d’un bon polar, est une histoire vraie racontée par un conteur raconteur, soudainement ébranlé par une réalité qui lui échappe. Ces images vues par hasard à la télévision, mèneront l’auteur à se lancer dans une enquête où les lacunes seront comblées par son imagination.

Papa : un fantôme sous neuroleptiques

Régis Jauffret n’aurait jamais écrit un livre sur son père, une personne absente, insignifiante, un malentendant dont on se moquait à l’époque, sans cette séquence de sept secondes. Le souvenir qu’il garde de cet homme, de surcroît bipolaire, est une présence fantomatique, enfermée en elle-même par l’Haldol, une camisole de force chimique. Un neuroleptique, tristement connu pour l’utilisation que l’URSS en faisait en psychiatrie punitive, tout comme les américains à Guantanamo ou lors des expulsions d’immigrés illégaux. A travers son enquête, il s’apercevra que ses parents ont eu une vie avant sa naissance. Qu’il lui manque des pans entiers de l’histoire de son père, que la surdité, la maladie et les médicaments empêchaient de s’exprimer.

Qu’ont-ils fait de lui après son arrestation ? L’ont-il emmené au 225, rue de Paradis, où la pègre, qui collaborait avec l’occupant, se chargeait de torturer les résistants ou toute personne soupçonnée de porter préjudice à Pétain? Un lieu semblable en horreur et déchéance à la villa qui apparaît dans Salò ou les 120 Journées de Sodome, le film de Pasolini. Un endroit où l’odeur du sang et des excréments se mêlait aux parfums capiteux des prostituées chargées de divertir et de détendre les bourreaux entre deux séances de tortures. Son père a-t-il dénoncé ses voisins pour échapper à la souffrance? L’auteur trouvera-t-il des réponses à ses interrogations ?

Papa ne décrit pas un père mais son absence. Ses silences. Ce récit laisse entrevoir le rapport au père, d’un fils qui n’aurait pas même souhaité que l’homme dont il est issu soit un héros. Un père « normal », à l’écoute de ses mots, qui l’aurait emmené à la mer sur sa Vespa le dimanche après-midi, aurait suffi à le combler.

Romancier habitué aux controverses et polémiques, écrivain multiprimé, Régis Jauffret est surtout connu pour ses Microfictions qui décrivent notre société contemporaine avec ses absurdités et ses médiocrités. Avec son dernier roman, il nous offre, pour la première fois, un récit autobiographique en équilibre entre tendresse et cruauté.

Papa de Régis Jauffret, est paru aux Editions du Seuil en janvier 2020.

Interview de Régis Jauffret par Jean-Michel Devésa.

Sources:

 

 

Un livre 5 questions: ” Touché par l’amour, tout Homme devient poète” un beau livre pour la St-Valentin

Quand l’amour inspire 32 écrivaines et écrivains

Un jour, pendant qu’elle se douchait, raconte la directrice de la jeune maison d’éditions KADALINE dans une vidéo, elle a imaginé un livre poétique accessible à tous. L’ouvrage, pas plus grand qu’une main, devrait contenir de courts textes célébrant l’amour. Pourrait servir de déclaration sentimentale à la St-Valentin. Ou à toute date idoine pour livrer nos sentiments à une personne aimée. Poésie en tête et tout feu tout flamme, elle s’est rendue au Salon du Livre de Genève 2019 et a demandé aux auteurs qu’elle appréciait de participer à son projet. Au total trente-deux ont répondu favorablement, autant de femmes que d’hommes. Bien que française d’origine, Marilyn Stellini, fondatrice du Salon du livre romand, prend à cœur la défense de la littérature romande. Les personnes invitées à écrire Touché par l’amour, tout Homme devient poète devaient être Suisses ou vivre en Suisse ou être éditées en Suisse. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, beaucoup de textes ne sont pas genrés. Ça permet d’offrir ce livre, ou de le recevoir, quelles que soient nos préférences amoureuses. On ne peut pas en dire autant des œuvres d’art qui illustrent cet ouvrage débordant de lyrisme mais, grâce à leur délicate beauté, on peut facilement se projeter en elles. Experte indépendante et généraliste en art, commissaire-priseur et auteure, Déborah Perez a choisi les œuvres et les artistes qui illustrent les textes:  Vallotton, Fragonard, Rubens, Suzuki Harunobu, Delacroix… Il en résulte un petit livre plein d’amour et de beauté, s’adressant à chacun. Contre toute attente, malgré la pléthore d’images et d’auteurs, il est parfaitement cohérent.

L’étreinte amoureuse, 1886, Albert Besnard
Artiste: Albert Besnard, 1886

Marilyn Stellini se dit très fière de cet ouvrage et très émue par ce que les contributeurs ont donné d’eux-mêmes. Beaucoup de participants, à l’instar de Nicolas Feuz ou de Marc Voltenauer “sont sortis de leur zone de confort, l’ensemble est brut, intense, authentique et sensible sans jamais verser dans la mièvrerie” dit-elle. Parmi les écrivains on retrouve -entre autres- Mélanie Chappuis dont la réputation littéraire n’est plus à souligner, Daniel Bernard ancien directeur de Léman Bleu, journaliste et auteur fort connu dans les milieux du théâtre et du cinéma, Marie-Christine Horn dont le dernier livre a défrayé la chronique, Quentin Mouron, le jeune troublion des lettres romandes… Pour ma part, j’avoue avoir un faible pour le texte poétique du vaudois Pierre Yves Lador.

 

Touché par l’amour, tout Homme devient poète : interview de l’éditrice Marilyn Stellini

– Comment vous est venue l’idée d’éditer ce livre ?

Artiste: Constant Mayer, 1866

L’idée m’est venue lorsque je me suis remémorée les débuts de notre relation avec mon mari. Il est plutôt chiffres et pratique que lettres, et il m’offrait souvent des petites cartes avec des peintures ou photos avec des extraits d’œuvres littéraires pour exprimer son amour.

J’ai donc imaginé ce petit livre, format boîte de chocolats, à offrir pour la Saint-Valentin ou toute autre occasion romantique, ou simplement pour soi-même ; un ouvrage avec des textes courts pour les gens qui sont rebutés par la lecture, associés à des œuvres d’art pour les compléter d’un aspect visuel qui transcende la lecture.

– Sur quels critères avez-vous choisi les auteurs ?

Toutes les plumes de ce collectif sont des personnes que j’ai déjà croisées personnellement, et dont j’admire la qualité d’écriture et le parcours. J’ai aussi préféré des auteurs qui écrivent habituellement tout autre chose que du lyrisme, prévoyant que ça donnerait quelque chose de plus intéressant, et je n’ai pas été déçue. J’ai choisi trente-deux auteurs parce que je souhaitais autant de textes avec des sensibilités et des styles différents, et s’il y avait le risque d’un résultat très éclectique, le livre est finalement harmonieux tout en donnant la possibilité à chacun de trouver des textes qui correspondront à ses goûts.

Artiste: Gustave Caillebotte, 1877

– Les œuvres d’art sélectionnées sont toutes très classiques. Quel rapport entretenez-vous avec l’art ?

Je suis amatrice sans être connaisseuse. Je sais que j’ai une préférence pour le figuratif ou semi-figuratif, et que je n’ai pas beaucoup d’affinités avec l’art contemporain en règle générale. Mais comme je le disais, je ne suis pas vraiment connaisseuse, donc j’ai laissé le soin à une spécialiste de faire la sélection des œuvres, il s’agit de Déborah Perez, auteure du collectif par ailleurs.

– Quels sont les futurs projets de votre jeune maison d’éditions?

Un récit autobiographique va paraître, un roman jeunesse bilingue, un recueil de contes pour la jeunesse également, un recueil de nouvelles de Fantasy, et plusieurs romans de littérature générale. Je marche à l’instinct et ne cherche pas à définir de ligne éditoriale stricte. Je l’avais fait dans la précédente maison d’édition et je me suis retrouvée enfermée dans cette ligne éditoriale. Une maison d’édition doit faire circuler les idées et les émotions, quelques soient leur forme, c’est du moins le projet avec Kadaline.

La question que je pose à chaque personne impliquée dans la littérature : à quel personnage littéraire vous identifiez-vous ?

Je m’identifie d’une manière ou d’une autre à tous les personnages, du moins principaux, des livres que je lis, sinon, je n’arrive pas à accrocher. Mais si je dois en choisir un… pour être subversive, je dirais que j’ai un côté Marquise de Merteuil, le manque d’empathie mis à part. Je pourrais aussi citer Anne Shirley de la série La Maison aux pignons verts, qui m’a fait penser à moi enfant.

Entrevue réalisée par Dunia Miralles

 

Marilyn Stellini directrice des Editions Kadaline.

Biographie de Marilyn Stellini

Née en 1986 dans l’est de la France, Marilyn Stellini a suivi un cursus littéraire avant de travailler pour diverses maisons d’édition en tant que correctrice, lectrice de comité ou assistante éditoriale, d’abord en France, puis en Suisse. Elle s’est ensuite consacrée plusieurs années à son activité d’écrivaine avant de revenir vers sa vocation première et d’ouvrir les éditions Kadaline. En 2014, elle a fondé Le Salon du livre romand, qui poursuit son chemin sous d’autres présidences depuis 2017 ; et en 2018, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre (GAHeLig).
Les œuvres d’art qui illustrent l’article paraissent dans l’ouvrage mentionné.
Couverture: Pierre-Auguste Cot, 1873

Lecture: “L’Amour sous algorithme” de Judith Duportail

Tinder: abuse-moi que je devienne dingue de toi!

Un peu larguée sur le sujet Tinder, plutôt que de m’inscrire sur le site, j’ai préféré lire le livre de Judith Duportail “L’Amour sous algorithme” paru aux Éditions Goutte d’Or. Édifiant. D’autant que mardi, j’écrivais cette publication quand le journal Le Temps a sorti un article intitulé “Une enquête révèle comment Tinder & Cie siphonnent nos données“. Tinder est l’une des applications les plus rentables au monde juste derrière Netflix, Line et Spotify. Ses têtes pensantes ne sont donc pas des philanthropes qui se démènent pour nous rendre heureux. Leur unique objectif c’est de gagner beaucoup d’argent par -presque- tous les moyens.

Tinder: une drogue dure

Suite a une rupture sentimentale, Judith Duportail, journaliste indépendante qui écrit, entre autres, pour le journal Le Temps – mais aussi pour Les Inrocks, Philosophie magazine ou The Guardian – s’inscrit sur Tinder. Très vite, elle devient addicte. Comme avec une drogue, après la merveilleuse première prise elle a envie de recommencer. Ce qu’elle fait sans retrouver l’euphorie des premières sensations. Pour pallier au manque, elle s’y adonne aussi souvent que possible avec de plus en plus de frénésie. Survient alors un état d’insécurité et de dépression. En effet, au début elle se sent belle et désirée, ce qui la renforce et la booste incroyablement. Puis, rapidement, après quelques échanges sans intérêt et des rencontres décevantes, elle s’aperçoit que tout le monde zappe d’une personne à l’autre en espérant “trouver mieux au rayon”. Dès lors, un vide intérieur la malmène sans qu’elle parvienne pour autant à renoncer à Tinder. Ce désarroi l’incite à réaliser une enquête sur cette application. Rapidement, elle découvre que, dans le but de nous rendre dépendants, elle est conçue comme les machines à sous.

“La première à avoir compris comment les réseaux sociaux et applications comme Tinder titillent notre cerveau pour nous donner sans cesse envie d’y revenir est Natasha Dow Schüll, anthropologue à l’université de New-York et auteur d’Addiction by design. Un des mécanismes psychologiques les plus puissants de l’addiction est celui de la récompense aléatoire et variable. Tout tient dans le fait de ne pas savoir si cette fois-ci vous allez recevoir une récompense et de quelle nature. Un message? Un match? Et un match de qui? OK, le mécanisme m’a d’abord paru léger. Pourtant, ça nous enchaîne comme des prisonniers à leurs barreaux. Les machines à sous qui fonctionnent très simplement sur ce système, rapportent plus aux États-Unis que l’industrie du baseball, du cinéma et des parcs d’attractions réunis, écrit l’anthropologue”.

Tinder: une application qui reproduit le schéma patriarcal

L’enquête conduit Judith Duportail à se mettre en contact avec Jessica Pidoux, doctorante en humanité digitale à l’EPFL qui a écrit sa thèse sur les modèles scientifiques des algorithmes des sites de rencontre. C’est ainsi qu’elle apprend que Tinder reproduit le modèle patriarcal des relations hétérosexuelles.

Un homme mature, avec un bon revenu, aura un bon score. Sa rencontre avec des femmes jeunes et moins éduquées sera encouragée par l’algorithme. En revanche, une femme éduquée, qui gagne bien sa vie, aura un score de désirabilité bas. Ce qui est un bonus pour un homme est un malus pour la femme. Impossible d’y échapper. A tout instant, Tinder contrôle nos données sur son site ainsi que sur tous les sites couplés à cette application – dont Facebook. Ainsi nos photographies, notre manière de formuler les phrases, ce qu’on like, est constamment analysé ce qui lui permet -entre autres – d’en déduire notre QI.

Et ce n’est pas un délire de journaliste mal aimée shootée à Tinder. C’est écrit noir sur blanc dans les brevets Tinder que Judith Duportail parvient à se procurer – non sans difficulté – et qu’elle décortique ligne par ligne.

Les recherches de la sociologue Eva Illouz interpellent également Judith Duportail.

“Elle explique (Eva Illouz) que nos cœurs brisés ne le sont pas uniquement de notre fait. Notre société capitaliste a fait de l’amour un marché avec des gagnants et des perdants. Avant Karl Marx, on pensait aussi, par exemple, que la pauvreté était la conséquence d’une basse moralité, et non le fruit d’une organisation sociale injuste… Selon elle, les sites et applications de rencontre ont créé un marché de transaction intime. Les utilisateurs sont en compétitions les uns avec les autres pour obtenir un rendez-vous et se transformer eux-mêmes en marchandises. Les femmes hétérosexuelles en quête d’une relation sont les agents occupant la position la plus faible sur le marché… La sociologue explique: “Les hommes utilisent leurs prouesses sexuelles ou le nombre de partenaires pour se sentir validés. Les femmes, elles, veulent être aimées. Ces dernières sont alors plus dépendantes des hommes, elles demandent l’exclusivité quand les hommes veulent de la quantité.”

Conclusion: mesdames, si vous êtes intelligentes, diplômées, si vous cherchez l’amour et que vous êtes attirée par les hommes de votre âge ou plus jeunes que vous, fuyez Tinder. Ou alors, devenez des Doña Juana sans application ni implication.

Si le sujet vous intéresse, écoutez cette conférence de Judith Duportail.

 

 

Lecture: “Journal de L. (1947-1952)” de Christophe Tison

Christophe Tison: l’écrivain qui donne la parole à Lolita

l’enfant abusée du roman de Vladimir Nabokov

Le 19 novembre, le Prix du Style, qui récompense explicitement le style littéraire d’une œuvre, était décerné à Christophe Tison pour son livre “Journal de L. (1947-1952)”, paru aux Éditions Goutte d’Or au dernier mois d’août. Un récit audacieux où l’écrivain donne la parole à Lolita, l’enfant kidnappée et abusée sexuellement dans le roman éponyme de Vladimir Nabokov. Un personnage fictif mondialement connu mais dont personne ne sait les pensées.

Vladimir Nabokov: Lolita ou les délires d’un pédophile

« Je possède toutes les caractéristiques qui, selon les auteurs traitant des goûts sexuels des enfants, éveillent des réactions libidineuses chez une petite fille : la mâchoire bien dessinée, la voix grave et sonore, les mains musclées, les épaules larges. De plus je ressemble, paraît-il à un chanteur de charme ou à un acteur pour qui Lo a le béguin ».

Lolita a 12 ans quand Humbert Humbert la voit pour la première fois. Immédiatement son désir s’éveille. Un émoi qu’il confond parfois avec de l’amour. Cependant, à aucun moment, on ne sent le moindre respect ou le plus petit sentiment envers la fillette. A part son physique de nymphette, presque tout, en elle, l’irrite: sa vulgarité d’enfant américaine, son manque de culture, son goût pour la nourriture vite ingurgitée… Qu’à cela ne tienne! A la mort accidentelle de la mère, Hum – comme Lolita l’appelle- s’arrange pour la kidnapper et la garder à sa merci, notamment en la menaçant de la placer dans un orphelinat.

Pour écrire son roman, Vladimir Nabokov s’était inspiré d’un fait divers. Au plaisir de la langue – dans la traduction de Maurice Couturier – et à celui de la construction de l’histoire, proches de la perfection, s’ajoute un autre motif pour lequel Lolita mérite d’être lu: on s’immerge totalement dans l’esprit du pédophile Humbert Humbert. A qui l’on a souvent envie de casser la figure. Ou autre chose. Toutefois, sans l’approuver, sa psychologie mérite d’être analysée et approfondie.

Malgré les maintes excuses qu’il cherche à sa pédophilie, Humbert Humbert évoque sans cesse, avec effroi, son penchant pour les très jeunes filles. “Pourquoi alors ce sentiment d’horreur dont je ne puis me défaire? Lui ai-je subtilisé sa fleur?” A travers les yeux du protagoniste toutes les femmes sont insipides et tous les hommes porcins. Des sentiments de Lolita que dit-il? Rien. Pour son agresseur, elle n’est que chair à consommer.

 

Christophe Tison: la voix de Lolita

Le roman de Vladimir Nabokov se présente comme la confession de Humbert Humbert, rédigée en prison avant son procès pour meurtre. De cette confession, il attend la compréhension et la mansuétude des jurés. Ce détail n’a pas échappé à Christophe Tison: pourquoi un criminel serait-il sincère? Honnête? Pourquoi dirait-il la vérité? La plupart des pédophiles prétendent que l’enfant les a séduit. Eux ne voulaient pas. L’enfant voulait. C’est, d’ailleurs, ce que tout le monde a retenu, puisque, le surnom Lolita – du prénom Dolores qui signifie Douleurs en espagnol, ce qui n’est probablement pas un hasard, Nabokov était un écrivain trop cultivé, minutieux et intelligent pour laisser une telle énormité s’immiscer inopinément dans ses lignes – est devenu synonyme de jeune fille qui aguiche les adultes. Définition contre laquelle Christophe Tison s’insurge. En imaginant que Lolita tenait un journal, comme beaucoup de préadolescentes de ces années-là, il nous conte l’histoire avec le regard et les sentiments de l’enfant. En découleront des évènements d’une logique implacable. Sans voyeurisme, rien ne lui sera épargné: ni l’ennui, ni le dégoût, ni le manque de sa mère, ni les moqueries des adolescents, ni le viol, ni … je n’en écrirai pas davantage afin de ne pas dévoiler le livre.

Christophe Tison connaît parfaitement son sujet et les trajectoires, souvent tragiques, des personnes violées durant leur enfance. Lui-même abusé par un adulte de l’âge de 9 à 15 ans, il avait déjà écrit un premier livre sur ce thème “Il m’aimait“. Une autobiographie qui montre l’emprise exercée par les abuseurs et le système d’autodéfense que développe l’enfant violé. Cette -mauvaise- expérience vécue dans le corps et le psychisme de l’écrivain, donne toute sa vraisemblance au “Journal de L. (1947-1952)”. L’auteur nous rappelle également qu’à la fin des années 1940 la parole d’une personne mineure n’avait aucune valeur.

“Je tourne devant la porte. Je demande quoi à l’intérieur? Appeler la police? Et pour dire quoi? Je prépare mes phrases. On va me demander d’où je viens et si je suis perdue, on va appeler le motel, et Hum, avant même la police. Si ça se trouve, la police dort elle aussi. Je ne sais pas à quoi sert la police! Arrêter les méchants? Mais Hum n’est pas un vrai méchant, je veux dire, pas comme dans les films.”

Malgré la violence du sujet, le récit est écrit avec délicatesse, pudeur, parfois même avec poésie:

“Je le laisse parler. Il adore ça, parler.

Moi je veux juste aller quelque part. J’en ai assez des fleurs, des papillons, des musées et des leçons de Hum. Assez de lire des livres qu’il m’offre (Madame Bovary, cette truffe), et de porter les robes et les souliers qu’il m’achète. Assez des chambres d’hôtel où il ne faut pas faire de bruit et des haltes dans des chemins creux. Et parader dans des petites villes comme Shakespeare, Nouveau Mexique, avec Hum à mes côtés.

Quand même, je pense souvent à Emma Bovary. A sa mort. Un liquide noir sort de sa bouche. Une femme si belle et tellement perdue. Je l’aime bien. Pourquoi n’a-t-elle pas fui? Je me pose la question pour moi. Elle, enfermée dans sa petite ville française avec son piano et son bovin de mari, et moi perdue sur les routes, assise dans cette voiture à côté de cet homme fin et cultivé… Je ne suis pas un point de crayon sur une carte du guide, même pas portée disparue dans l’immensité anonyme de l’Amérique.

Je suis la jeune fille en cavale, vous ne voyez pas? Évadée de force. Trop douce est ma peau, trop doux mon sourire. Je veux qu’on me rattrape, je veux entendre les sirènes de la police derrière moi. Et qu’on me ramène à la maison où je pourrais enfin dormir.”

“Journal de L. (1947-1952)” est également parcouru par la révolte envers la condition de la femme au milieu du XXe siècle:

“On nous dresse à dire oui. Oui dans la cuisine, oui au salon, oui au lit. Avec le ton adapté: oui, oui chéri, ohhhhh oui! Oui à l’homme qui sera notre mari, seul et unique jusqu’à notre mort, dès qu’on aura prononcé le premier oui à l’église. Est-ce que je veux être ça? Une jument qu’on engrosse, une poule pondeuse, une vache qu’on trait, tout en même temps? C’est ça qui m’attend quand je serai grande? C’est ça mon avenir de rêve quand je serai débarrassée de Hum?”

Nabokov était sans doute un génie. Christophe Tison ne l’est pas moins.

 

Interview de Christophe Tison pour “Journal de L. (1947-1952)”.