Cinq disruptions blockchain : 3/ La tokénisation de tout

Cette disruption est peut-être plus difficile à comprendre, mais me paraît l’une des plus intéressantes car elle entraîne une modification de la logique même de propriété.

Tokeniser, c’est associer de façon sécurisée et immuable un token (jeton enregistré sur une blockchain) à un objet immatériel ou physique. Ce jeton pouvant être un identifiant numérique unique et être coté sur les marchés, il peut à la fois servir de titre de propriété et de monnaie d’échange.

Au moins deux aspects de cette évolution sont déjà perceptibles, dans le jeu et dans l’immobilier.

Chatons sur blockchain

Pour le jeu, tout a commencé fin 2017 avec CryptoKitties (jeu de collection de chatons virtuels que l’on peut “élever” et faire “se reproduire”). Le jeu a montré tout l’intérêt des NFT (Non Fungible Tokens), des tokens en exemplaire unique, disposant chacun de caractéristiques propres. Chaque chaton est un token, dûment enregistré sur la blockchain Ethereum et, selon sa rareté, assorti d’une valeur de marché. On dénombre aujourd’hui près de 100000 propriétaires de chatons virtuels et le jeu a généré un volume de transactions d’environ 14 millions de dollars.

CryptoKitties
Chaque CryptoKitty est un token unique

Le jeu et son principe ont en quelque sorte validé l’un des aspects les plus notables de ce que permet Ethereum. Comme le résume L’Atelier, le think tank BNP-Paribas, dans sa remarquable analyse de “L’économie virtuelle” (mai 2020) :

“La blockchain Ethereum a rendu l’émission de tokens facile et bon marché, et a simplifié la création de services avec seulement quelques lignes de code, sans imposer aux développeurs la création de leur propre infrastructure. Cela a facilité une évolution significative de la nature des biens virtuels, permettant la création d’actifs virtuels qui peuvent être identifiés, tracés et uniques. Et cela a permis d’effectuer des transactions pour des biens purement virtuels pour des activités purement virtuelles via des plateformes purement virtuelles”.

Des dizaines de clones de CryptoKitties, plus ou moins élaborés, plus ou moins réussis, ont vu le jour et plusieurs figurent parmi les jeux sur blockchain les plus populaires aujourd’hui. Et le principe continue à être exploré. Aux Etats-Unis, la célèbre association nationale de basketball NBA vient d’annoncer le lancement, à la rentrée 2020, de son propre jeu de cartes à collectionner, NBA Top Shot, en partenariat avec les créateurs de CryptoKitties.

La logique de NFT se décline à d’autres jeux, transformant leur fonctionnement et leur modèle économique : les joueurs sont désormais propriétaires des artefacts du jeu – armes virtuelles, parcelles de terrain, véhicules, accessoires –, qui peuvent librement et en toute sécurité être échangés sur des marchés mondiaux. Sur OpenSea, l’une des places de marché dédiées aux artefacts virtuels, les volumes échangés représentent entre 2 et 3 millions de dollars par mois. Le marché global des NFT vient d’ailleurs d’atteindre 100 millions de dollars.

OpenSea
OpenSea : des milliers d’artefacts virtuels provenant de dizaines de jeux différents

S’il y a eu des excès relatifs aux NFT, engendrés par un effet de mode et une spéculation débridée, leur intérêt et leur potentiel sont avérés. Qu’il s’agisse de NFT ou de tokens au sens large, les acteurs historiques ne sont pas en reste. Ubisoft, qui vient de lancer Rabbids Token, un clone de CryptoKitties dont les profits sont reversés à l’UNICEF, multiple les partenariats avec des start-ups blockchain. Et Atari, pionnier mondial du jeu vidéo, vient d’annoncer le lancement de son propre token, peu après avoir lui aussi conclu un partenariat avec une start-up spécialisée dans l’intégration des blockchains dans les jeux.

Blockchains et tokens font donc souffler un vent de renouveau sur l’industrie du jeu, dont ils transforment la logique. En devenant propriétaires de certaines des composantes d’un jeu, les joueurs changent de statut. Et les frontières se floutent entre jeu, investissement et spéculation financière.

Immobilier parcellisé

Pour ce qui concerne l’immobilier, on a vu ces dernières années des immeubles entiers être “tokenisés”, donc découpés en parcelles numériques échangeables sur les marchés via des blockchains.

La première opération du genre en France a eu lieu en juin 2019, avec la vente d’un hôtel particulier de 6,5 millions d’euros découpé en tokens Ethereum. Des opérations similaires ont été menées en Allemagne, aux Etats-Unis ou en Suisse avec une opération de 134 millions de dollars.

Plusieurs entreprises permettent aujourd’hui aux individus d’acquérir des biens immobiliers tokenisés. J’ai moi-même testé le procédé l’année dernière, avec la start-up RealT, en devenant propriétaire d’un millième d’une maison aux Etats-Unis. Sans sortir de chez moi, sans jamais avoir visité cette maison, sans savoir qui y habite ni n’avoir aucun contact avec ses locataires, je perçois chaque jour, de façon automatisée, ma quote-part de loyer sur mon porte-monnaie Ethereum (versée en stablecoin).

RealT
RealT : posséder un “morceau” de maison pour 50$

Le mécanisme fonctionne et gagne en popularité. Fin avril 2020, en pleine crise Covid-19, RealT a connu sa meilleure semaine de ventes (et son record d’enregistrement de nouveaux comptes). L’entreprise estime même qu’elle a mené “la vente d’une propriété la plus rapide jamais enregistrée sur Ethereum” : une maison achetée en moins de 10 jours… par 258 personnes.

Tout cela transforme (et démocratise) la logique de propriété foncière, en court-circuitant les processus et intermédiaires habituels.

Tout tokéniser

En somme, dans le virtuel, les NFT remplissent un vide technique en permettant à tout internaute de réellement posséder, de façon inaliénable et inaltérable, tout objet numérique. Dans le réel, les tokens enrichissent et élargissent la notion de propriété, apportant une plus grande transparence et permettant l’automatisation de processus autrefois manuels.

Au passage, on notera la polyvalence des technologies mises en oeuvre : la même blockchain, les mêmes mécanismes et les mêmes standards de tokens (ERC-721 pour les NFT sur Ethereum) servent à la fois à posséder et à échanger des chatons virtuels et à mener des opérations immobilières de plusieurs millions d’euros…

En outre, il est facile d’imaginer que ces principes se transposent à d’autres domaines, notamment ceux reposant fortement sur des titres de propriété. La tokénisation va ainsi probablement jouer un rôle important sur le marché de l’art et dans l’industrie du luxe.

Plusieurs entreprises proposent déjà de tokéniser des oeuvres d’art, comme l’a fait Maecenas en 2018 pour une oeuvre de Andy Warhol, estimée à 5,6 millions de dollars. Et les exemples “d’art tokénisé” se multiplient. En Allemagne, Fabian Vogelsteller, co-inventeur des tokens Ethereum, s’apprête aussi à lancer Lukso, une ambitieuse plate-forme entièrement dévolue à la tokénisation de biens physiques, avec l’intention d’inventer “de nouvelles formes de propriété”.

Reste à savoir ce que cela change. Le processus de tokénisation revient à considérer que tout, ou toute fraction de tout, peut être possédé et devenir monnaie d’échange. Que se passe-t-il, à long terme, lorsque les citoyens deviennent copropriétaires des tableaux de maîtres, des immeubles, de l’énergie ?

On ne peut encore qu’effleurer les conséquences forcément nombreuses de cette évolution, au plan social, économique, juridique.

Tout au plus peut-on déjà constater que les tokens blockchainisés redéfinissent la propriété, chamboulent l’intermédiation et donnent naissance à une nouvelle économie parallèle. Difficile de faire plus disruptif.

 

(Ce billet fait partie d’une série où je détaille cinq des principales transformations induites par blockchains et crypto-monnaies. Précédents : 1/ La finance décentralisée ; 2/ Une transparence nouvelle)

Cinq disruptions blockchain : 2/ Une transparence nouvelle

L’horloger suisse Ulysse Nardin (Groupe Kering) utilise la blockchain Bitcoin pour certifier l’authenticité de ses montres. Le whisky écossais Ailsa Bay (Groupe William Grant & Sons) en fait de même sur la blockchain privée Arc-net. En France, Carrefour va “blockchainiser” tous ses produits alimentaires d’ici à 2022 (avec IBM) pour offrir aux consommateurs de mieux en connaitre l’origine.

En matière de traçabilité, le mouvement vers les blockchains est avéré – et massif. Et cette transition s’accélère. Rien que depuis le mois de mai dernier, et pour ne citer que quelques exemples :

Le gouvernement italien a annoncé investir 15 millions d’euros dans le développement de solutions blockchain pour lutter contre les contrefaçons et protéger le label “Made in Italy”.

Kvarøy Arctic, gros éleveur de saumon norvégien, suit et trace désormais ses poissons avec la solution blockchain d’IBM. Son PDG explique : “La blockchain, c’est l’avenir quand il s’agit de mettre fin à la fraude dans l’industrie des produits de la mer”.

En Australie, un fabricant de chaussures et un revendeur s’associent pour tracer sur la blockchain VeChain des sneakers Nike en édition limitée. Et la même blockchain est utilisée à Chypre pour stocker, de façon sécurisée et infalsifiable, les résultats de tests Covid-19 menés par un hôpital.

En Afghanistan, le ministère de la santé vient de démarrer un projet pilote de traçage des médicaments et de produits pharmaceutiques sur la blockchain Opera, en partenariat avec plusieurs industriels, destiné à réduire la circulation de faux médicaments.

Egalement en juin, World Chess, qui organise avec la Fédération internationale des échecs (FIDE) une série de tournois internationaux qualifiant aux championnats du monde d’échecs, a annoncé adopter la blockchain Algorand pour enregistrer toutes les données relatives aux joueurs et à leurs résultats, en toute transparence.

 

LuPetitBeurre
Depuis cette année, le Petit Beurre de LU (Mondelēz) est le premier biscuit tracé sur une blockchain

Supply (block)chain

On l’aura compris, le mouvement est global et concerne toutes les industries et presque tous les pays.

Vertus et avantages des blockchains sont connus et s’appliquent particulièrement bien à la modernisation de la chaîne d’approvisionnement (supply chain).

Le cabinet Deloitte, dans un rapport sur l’avenir de la supply chain, explique :

“Globalement, la technologie blockchain offre un moyen d’enregistrer des transactions (ou toute interaction numérique) d’une façon sécurisée, transparente, hautement résistante aux pannes, auditable et efficiente”. […]

“Dans la chaîne d’approvisionnement, ces caractéristiques contribuent à réduire le nombre d’intermédiaires, y compris ceux qui étaient auparavant les garants de la confiance tout au long de la chaîne. Cela permettra d’accroître l’efficacité et de réduire les coûts globaux”.

Pour l’un des quatre plus gros cabinets d’audit et de conseil dans le monde, la blockchain est donc l’un des éléments clés pour apporter une transparence nouvelle et optimiser la production industrielle. Et la blockchain devient ainsi un complément naturel de l’Internet des objets (IoT) :

“Si vous combinez des capteurs collectant des quantités massives de données avec une blockchain apportant standardisation, transparence et traçabilité, vous créez de la valeur sur les données collectées”.

Au final, “blockchain et IoT peuvent considérablement aider les entreprises mondiales à réduire leurs risques opérationnels, en garantissant des flux de données fiables et résistants aux attaques”, poursuit Deloitte.

Et de conclure :

“Globalement, ces technologies [blockchains et IoT] vont révolutionner la manière dont les différents acteurs de la chaîne d’approvisionnement saisissent, échangent et lisent les données, sur une plateforme sécurisée, partagée et transparente”.

La transparence, simple comme blockchain ?

On comprend dès lors le cercle vertueux de cette “révolution” qui se forme par l’usage des technologies blockchains :

  • Les entreprises peuvent mieux optimiser leurs cycles de production, mieux gérer leurs fournisseurs, mieux vérifier les conditions de transport de leurs produits, et au passage faire des économies.
  • Les Etats peuvent mieux lutter contre les fraudes et les contrefaçons, mieux contrôler le respect des normes, voire mieux lutter contre le travail forcé.
  • Et les consommateurs, en bout de chaîne, peuvent mieux connaître les produits qu’ils achètent, tout savoir de leur provenance, de leurs conditions de stockage ou de transformation.

Au passage, de nouvelles possibilités apparaissent. La proximité entre blockchains et crypto-monnaies autorise des modèles de fidélisation inédits. La solution chinoise Tael, du traçage blockchain déjà implémenté pour plus de 350 produits, des petits-pots pour bébés à la cosmétique en passant par le saké japonais, permet aux consommateurs de vérifier l’authenticité des produits, mais aussi de recevoir au passage des récompenses en tokens.

Bien sûr, une blockchain n’est pas une solution miracle. Elle ne suffira pas toujours à garantir la fiabilité des données qu’elle abrite, ni la qualité des produits qui y sont référencés. Mais, a fortiori avec des blockchains publiques, on dispose néanmoins d’une ossature inédite sur laquelle peut se construire une transparence nouvelle.

Qu’il s’agisse de chaine d’approvisionnement, de transactions financières, ou de certificats d’authentification, rendre visible, traçable, immuable et auditable ce qui ne l’était pas jusqu’alors est capital – et implique de plus en plus l’usage des technologies blockchain. A terme, on peut même arguer que si une donnée, quelle qu’elle soit, n’est pas enregistrée sur une blockchain, alors elle n’existera pas vraiment — ou n’inspirera pas confiance.

Transparence, traçabilité et blockchains sont désormais indissociables.


(Ce billet fait partie d’une série où je détaille cinq des principales transformations induites par blockchains et crypto-monnaies. Précédent : 1/ La finance décentralisée)

Cinq disruptions blockchain : 1/ La finance décentralisée

(ce billet fait partie d’une série en cinq parties où je détaille les principales transformations induites par blockchains et crypto-monnaies)

C’est la plus visible des disruptions, et elle est même quantifiable : la “DeFi”, ou finance décentralisée, pèse aujourd’hui 2 milliards de dollars.

Stricto sensu, la DeFi correspond à des choses précises : des protocoles numériques et des applications décentralisées (dApps), fonctionnant uniquement via des blockchains et offrant des services financiers nouveaux, sans intermédiaires, sans confiance (trustless), basés sur les mathématiques et la programmation.

Il existe plusieurs dizaines de ces applications. Les plus populaires offrent des mécanismes automatisés de crédit et d’emprunt entre personnes, comme Compound, Maker ou Aave. Concrètement, un crédit s’obtient de façon quasi instantanée, sans paperasse ni vérification, souvent même sans avoir à s’identifier ou à créer un compte. Les emprunts sont consentis selon des règles mathématiques codées dans les protocoles (smart contracts), le plus souvent avec des systèmes de garanties collatérales en crypto-monnaies. Commencent également à apparaître des outils financiers plus sophistiqués, notamment de trading de produits dérivés (derivatives).

Avec la DeFi, les mécanismes et processus habituels – notamment les interventions humaines – sont donc remplacés par des algorithmes, des crypto-monnaies et des blockchains.

Bien sûr, on peut considérer que les montants en jeu sont encore faibles, une goutte d’eau dans l’univers de la finance traditionnelle. Mais on peut aussi constater que, par simple bouche à oreille et selon une croissance purement organique, ces services par essence disruptifs se développent rapidement, ne sont déjà plus négligeables, et connaissant un essor considérable.

Defi Pulse
Evolution des sommes affectées aux protocoles DeFi en $

Au cours des deux derniers mois (mai-juin), les sommes “investies” (ou en quelque sorte “stockées”) dans les smart contracts des applications DeFi ont été multipliées par deux. Depuis janvier, le nombre de transactions sur Ethereum, sur lequel repose les principaux protocoles de la DeFi, a été multiplié par trois. Au 2e trimestre 2020, le nombre d’utilisateurs actifs sur Ethereum a lui aussi doublé – et la DeFi représente 97% des transactions en montants.

Innovation décentralisée

Un emballement, une nouvelle bulle spéculative ? Peut-être. Mais l’important n’est pas là. Les acteurs de la DeFi expérimentent, inventent, innovent, à un rythme et dans une effervescence quasiment sans précédent. Le nombre et la diversité des applications DeFi bouillonne, au point que certains spécialistes évoquent une “explosion cambrienne” de la finance.

Et cette nouvelle finance repose en partie sur de nouveaux types de monnaies, les “stablecoins” : tous les avantages des crypto-monnaies, la stabilité monétaire en plus. Sept stablecoins affichent une capitalisation de plus de 100 millions de dollars, et deux pèsent plus d’un milliard de dollars.

Onze ans après la création de Bitcoin, six ans après le lancement du protocole Maker qui produit — mathématiquement — l’une des crypto-monnaies stables les plus utilisées aujourd’hui (DAI), plusieurs pays commencent seulement à s’intéresser à ces mécanismes et ne cachent plus leur envie de les copier. L’année dernière, le gouverneur de la Banque de France surprenait en admettant qu’il “observe avec un grand intérêt les initiatives du secteur privé, qui visent à développer des réseaux au sein desquels les ‘stablecoins’ seraient utilisés pour des transactions impliquant des sécurités liées aux tokens, ou des biens et services”. Et la France pourrait expérimenter une monnaie centrale digitale dès cette année.

Pour l’heure, l’innovation est du côté des start-ups et des développeurs indépendants. Tous ces protocoles et ces services sur blockchains peuvent se combiner, s’enrichir mutuellement, se mixer à l’infini. De nouveaux outils apparaissent, comme des porte-monnaie Ethereum qui intègrent de façon native plusieurs protocoles de la DeFi, devenant accessibles d’un clic (Argent ou Bitpie, par exemple). D’autres développent des interfaces simplifiées, permettant d’interagir avec plusieurs protocoles et applications sans quitter le même écran (InstaDapp, Zerion) ou même de les combiner comme des briques de Lego.

Le tout s’inscrit dans une évolution plus vaste. Les protocoles particuliers de la DeFi s’ajoutent à l’écosystème déjà très riche des crypto-monnaies : près de 6000 crypto-monnaies cotées sur les marchés (pesant 250 milliards de dollars à ce jour), des dizaines de crypto-banques, des centaines de bureaux de change ou de services de comptes rémunérés en cryptos… Et beaucoup de ces services atteignent des tailles critiques : en avril la crypto-banque Wirex se félicitait d’avoir franchi le cap de 3 millions d’utilisateurs ; début juin, BRD, l’un des premiers porte-monnaie Bitcoin sur mobile, notait une accélération de son adoption, pour atteindre bientôt 5 millions d’utilisateurs. Même constat chez les gros investisseurs : depuis janvier 2020, le nombre d’entités possédant plus de 1000 bitcoins a progressé de 20%, pour atteindre son plus haut depuis trois ans. Une accumulation qui suggère un fort intérêt institutionnel pour la monnaie décentralisée.

Tokens, crypto-monnaies, dApps et protocoles décentralisés sont bel et bien en train de changer la donne. La finance de demain se construit sous nos yeux — et elle sera bâtie sur des blockchains.

Les conséquences les plus immédiates de cette disruption apparaissent déjà. Certains intermédiaires, à commencer par les banques et les sociétés de courtage, sont sinon remplacés, du moins contournés. L’utilisateur gère son argent depuis son propre porte-monnaie, sans avoir à le confier à une entité ou une organisation quelconque. Epargne, investissement, paiements, crédit ou trading se déclinent à l’aune de tokens et de crypto-monnaies, sécurisés par des blockchains. L’argent ne se stocke plus uniquement sur des comptes, il est aussi abrité dans du code informatique – et ce code établit les taux d’intérêt et influence les cours.

L’argent devient programmable.

La blockchain, une mal-aimée ?

Blockchains et crypto-monnaies sont souvent ignorées, décriées et même stigmatisées, surtout en France. C’est pour le moins étrange — et même absurde.

Il y a environ deux ans, le directeur technique d’un des plus gros fournisseurs français de services Web m’expliquait “ne pas du tout croire aux blockchains”. Il y a quelques mois encore, un décideur français d’une autre très grosse société de services m’assurait que les solutions d’identification et d’authentification à base de blockchains, “c’est de la foutaise”.

Sur les blogs et réseaux sociaux (et même sur Bitcoin.fr), j’affronte régulièrement commentateurs anonymes et experts du numérique qui fustigent les blockchains, ou minimisent leur importance. Beaucoup y voient au mieux “du hype”, au pire une technologie nuisible et/ou sans avenir.

Quand elle ne rencontre pas une franche hostilité, la blockchain est souvent ignorée. Par exemple, ce très intéressant “panorama des médias sociaux en 2020“, produit par un expert reconnu, ne mentionne pas une fois ni blockchain ni crypto-monnaies — alors que plusieurs dizaines de réseaux sociaux, certains existant depuis deux ans, sont entièrement basés sur des blockchains et des crypto-monnaies et forment même, à mon avis, l’une des évolutions récentes les plus notables dans ce domaine. Dommage.

Bref, cela fait six ans que j’écris sur les crypto-monnaies et les blockchains, et j’ai rarement rencontré autant de scepticisme à l’encontre d’une technologie émergente.

Bouder l’évidence ?

De mon point de vue, il faut être très mal informé ou carrément dogmatique pour ne pas voir, ou admettre, que la blockchain est une lame de fond — et même une technologie clé des années et décennies à venir. Toutes les industries, sans exception, vont tirer parti des blockchains, des crypto-monnaies, des smart contracts et des tokens, grâce auxquels vont se réinventer applications et services.

Et je ne suis pas seul à le penser.

En octobre dernier, dans un discours historique pas forcément perçu à la hauteur de son importance, Xi Jinping annonçait vouloir “accélérer le développement de la blockchain”, considérée comme “une percée capitale pour l’innovation”. Un véritable plébiscite de la part du président de la 2e puissance mondiale, qui place ainsi la blockchain au coeur même de toute l’innovation chinoise, qu’il s’agisse de gestion monétaire, de traçabilité, d’optimisation des services publics, ou de gestion des smart cities. La Chine a ainsi mis “vapeur toute” sur la blockchain et, en avril 2020, on comptait déjà quelques 35000 entreprises chinoises déclarant se baser sur cette technologie — 13 fois plus que cinq ans auparavant.

 

Ailleurs, on voit dans la blockchain une technologie susceptible d’aider à relever les grands défis planétaires. Pour le secrétaire général de l’ONU António Guterres, en décembre dernier, “il faut adopter la blockchain pour atteindre nos objectifs de développement durable”. Et le Forum économique mondial, en lançant une plate-forme blockchain dédiée à l’industrie manufacturière, expliquait en janvier 2020 comment “les technologies blockchain peuvent accroître la traçabilité et la transparence, pour créer des chaînes de production plus efficaces et plus durables”.

A cela s’ajoutent des expérimentations ou des déploiements blockchain de toutes les plus grandes entreprises mondiales, de IBM à BMW, de Microsoft à Tencent, de Nike à EY. Ce dernier, l’un des plus gros cabinets de conseil et d’audit mondiaux, prédisait d’ailleurs fin 2019 que “les 3/4 des entreprises mondiales utiliseront bientôt des blockchains publiques” et contribue activement à améliorer Ethereum, deuxième crypto-monnaie mondiale et principale blockchain utilisée pour le déploiement d’applications décentralisées.

Le mouvement est mondial. En France, plusieurs produits Carrefour — lait, camemberts, oeufs, saumon… — offrent une transparence nouvelle grâce à une blockchain — et tous les produits alimentaires de l’enseigne seront tracés sur des blockchains d’ici à 2022. En Italie, ANSA, principale agence de presse du pays, s’appuie depuis le mois dernier sur les blockchains pour contrer les fake news et garantir l’authenticité de tous les articles publiés sur ses médias. En Corée du sud, un procédé d’authentification par blockchain, notamment développé par Samsung et LG, a été déployé en mars par l’une des grandes banques du pays. Au Brésil, le ministère de l’éducation envisage de gérer tous les diplômes universitaires sur une blockchain. Et en Suisse, l’un des premiers pays au monde à avoir expérimenté le vote sur blockchain (à Zoug), on s’apprête à lancer Nedao, une plate-forme décentralisée basée sur Ethereum pour explorer de nouveaux modèles de gouvernance et de management, dans le canton de Neuchâtel.

Faut-il d’autres exemples pour comprendre l’ampleur de cette transition massive vers les blockchains ?

Aux racines du doute

Mais alors, comment expliquer ce peu d’intérêt, cette méfiance, voire ce dénigrement, à l’endroit de la blockchain en France ? A dire vrai, je ne me l’explique pas. Mais on peut tenter d’esquisser quelques causes possibles.

Nouveau et compliqué

Certaines technologies se décrivent facilement et en quelques mots. Mais, le principe de blockchain, même en simplifiant, est difficile à appréhender. Les blockchains d’aujourd’hui sont indissociables de la cryptographie, de la programmation, voire des “smart contracts” ou du “zero proof knowledge”… Techniques savantes, termes barbares… la blockchain, c’est compliqué. Et cela explique peut-être, en partie, un désintérêt médiatique pour le sujet.

Mais il n’y a aucune fatalité ici. On peut comprendre l’intérêt et la puissance des blockchains sans en maîtriser les rouages. Blockchains et crypto-monnaies se démocratisent rapidement. Par exemple, plusieurs navigateurs Web (comme Opéra ou Brave), ou même des smartphones (comme ceux de HTC ou d’autres) incluent désormais de façon native des porte-monnaies pour gérer des crypto-monnaies et accéder facilement aux applications décentralisées.

Une image sulfureuse

Même si le concept existait auparavant, la blockchain est véritablement née avec Bitcoin, qui en a le premier démontré tout l’intérêt. La blockchain publique la plus ancienne et la plus connue, moteur de la plus imposante crypto-monnaie, est encore et toujours celle de Bitcoin. Or ce dernier jouit d’une image pour le moins contrastée. Faut-il y voir la raison du dénigrement des blockchains ?

Ce serait absurde à plus d’un titre. D’abord, il existe des milliers d’autres blockchains, publiques ou non, à vocation financière ou non, utilisant (comme Bitcoin) le calcul pour vérifier les transactions ou non. Ensuite, Bitcoin lui-même est plébiscité par de nombreuses personnalités de premier plan. Il fonctionne parfaitement depuis 11 ans et confirme bien qu’une blockchain peut servir à faire vivre une monnaie décentralisée, auto-régulée, dépourvue de tout organe de contrôle — et pesant pourtant 150 milliards de dollars.

Beaucoup de bêtises ont été dites sur Bitcoin. En 2017 et 2018, de grands médias comme Libération ou Newsweek nous annonçaient en fanfare que “en 2020, Bitcoin consommera 100% de l’électricité mondiale” et prédisaient une “catastrophe écologique” entraînée par la crypto-monnaie. Nous sommes en 2020 et, devinez quoi, Bitcoin consomme à peine 0,2 % de l’électricité mondiale — 500 fois moins que ce qu’on nous annonçait — tout en produisant, selon plusieurs études universitaires, au plus 0,05 % des émissions totales de CO2.

Le barrage d’Itaipu, à la frontière entre le Brésil et le Paraguay, pourrait largement fournir à lui seul la totalité de l’électricité utilisée par Bitcoin
(Photo : Jonas de Carvalho – Flickr, CC BY-SA 2.0)

Des limites technologiques

Certains des détracteurs que j’ai croisé connaissent les blockchains et leur reconnaissent même des vertus, mais achoppent sur la question de leur efficacité, ou de leur “passage à l’échelle” (scalability).

Certes, les blockchains les plus anciennes souffrent parfois d’un manque de rapidité. Mais elles s’améliorent constamment. Bitcoin Lightning, la plus prometteuse des évolutions de Bitcoin, s’affranchit de ses limites via un astucieux dispositif parallèle, qui offre déjà des transactions quasi instantanées. Ethereum, qui battait des records en début d’année, s’apprête à lancer sa version “2.0”, qui promet de considérablement accroître sa vitesse. Il existe par ailleurs plusieurs blockchains publiques, comme EOS, NEO, Zilliqa ou d’autres, atteignant déjà 3000 transactions par seconde. Et des vitesses bien supérieures sont annoncées par de nombreux projets, tandis que de multiples pistes sont étudiées pour accroître la scalability, dont celle du MIT qui proposait en février une solution pour multiplier par 4 la vitesse des blockchains.

Tout porte donc à croire que les blockchains peuvent “passer à échelle“. Et repousser d’emblée une technologie somme toute récente au motif qu’elle ne “pourrait pas” s’améliorer paraît pour le moins léger.

Un rejet technologique de principe

A l’heure où l’on brûle des antennes 5G dans plusieurs endroits du monde, et où beaucoup proposent la décroissance – ou même la “dés-innovation” – comme modèle de société pour l’avenir, la blockchain fait peut-être aussi parti d’un mouvement de rejet global de la technologie. Associée à l’image des datacenters jugés exagérément énergivores (ce qui est faux), la blockchain est peut-être juste le bébé qu’on jette avec l’eau du bain.

Blockchain d’avenir

Quoi qu’il en soit, je ne vois aucune raison de négliger les blockchains, et encore moins de sous-estimer leur importance ou leur apport potentiel. A minima, on peut admettre que :

  1. Blockchains et crypto-monnaies permettent des choses que nulle autre technologie ne permettait auparavant.
  2. Ces technologies suscitent un intérêt industriel considérable, et ont déjà donné naissance à d’innombrables projets, starts-ups et applications qui fonctionnent et interpellent.

Pour ma part, j’ai la profonde conviction que la blockchain et ses dérivés seront l’une des technologies dominantes des prochaines années. Il faut remonter au moins 20 ans en arrière, avec la naissance du Web, pour constater une telle effervescence en matière d’innovation, de concepts ébouriffants et de solutions potentiellement aussi disruptives.

Comme l’a été Internet entre 2000 et 2020 – transformant l’information, la communication et le commerce – les blockchains et les crypto-monnaies vont profondément changer la finance, la grande distribution, les réseaux sociaux, la gestion de l’énergie, l’investissement immobilier, le notariat… et peut-être même servir à moderniser l’organisation des entreprises et de la société civile. En somme, blockchains et crypto-monnaies vont jouer un rôle clé dans l’évolution de notre au monde. Je suis ravi d’ouvrir ce blog pour en chroniquer le développement.