Le consulat nazi de Genève

Nous connaissons, assez étonnamment, relativement mal l’histoire du consulat nazi de Genève. Assez étonnement si l’on considère le rôle que joua la Cité de Calvin, ancien siège de la SDN, et véritable « nid d’espions » durant la guerre ! Un projet de recherches spécifique m’a mené à entamer une investigation parallèle portant sur cet établissement consulaire dont je livre ci-dessous quelques résultats.

 

Au Conseil d’Etat Genève

PAR ARRETE DU 8 MAI CONSEIL FEDERAL A ORDONNE LA FERMETURE DES REPRESENTATIONS ALLEMANDES EN SUISSE – STOP – VEUILLEZ PRENDRE LES MESURES FAISANT L’OBJET DE NOS LETTRES 1 MAI ET 7 MAI 1945 CONCERNANT FERMETURE DES CONSULATS – ETABLISSEMENT DE L’INVENTAIRE ET REPRISE DES BIENS DE L’ETAT ALLEMAND AINSI QUE RETRAIT DES PRIVILEGES CONSULAIRES DES FONCTIONNAIRES – STOP

Berne le 8 mai 1945, Département politique fédéral

 

Telle est la teneur du télégramme que le Conseil d’Etat genevois recevait le 8 mai 1945 de la part du Département politique fédéral. Hitler était mort le lundi 30 avril précédent. Le Conseil fédéral avait pris des mesures dès le lendemain, et ordonnait huit jours après le suicide du Führer la fermeture des représentations allemandes sur le territoire helvétique.

Le 9, un inspecteur fédéral accompagné du secrétaire général du département de justice et police genevois, M. Guillermet, d’un commissaire de police, du chef de la sûreté et de plusieurs gendarmes procédait à la fermeture du consulat sis au 6-8 rue Charles Bonnet non sans avoir procédé à une fouille complète des locaux. A 14h45 de ce même jour, les fonctionnaires suisses commençaient à dresser l’inventaire sous les yeux du consul général Herbert Siegfried, qui était venu remplacer le consul Wolfgang Krauel dans la cité lémanique en 1943, et de ses deux collaborateurs directs, les consuls Gottfried von Nostitz et Werner von Holleben. Outre les meubles, le matériel de bureau, des effets personnels, un revolver, des archives et les dossiers courants du consulat, les gendarmes saisirent l’argent contenus dans les coffres, qui fut versé au Département de Justice et police contre quittance, ainsi que la somme de 19’761.55 CHF remise directement par le consul général, un montant non comptabilisé dans les livres du consulat et destiné exclusivement à la Croix-Rouge allemande. Ce pactole allait être confié à M. von Holleben – l’un des anciens collaborateurs de Konstantin von Neurath lorsque ce dernier avait été Reichsprotektor de Bohême-Moravie – responsable des affaires de la Croix-Rouge allemande à Genève [1].

 

Le service allemand de l’agence centrale des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge avait en l’occurrence été déplacé dans le bâtiment électoral en juillet 1943 où s’afféraient de nombreux collaborateurs dans les milliers de dossiers en souffrance. En 1943 justement, à l’issue de la campagne de Tunisie menée par les Alliés, entre le 17 novembre 1942 et le 13 mai suivant, le service allemand ouvrait des milliers de nouveaux dossiers. Washington, au mois d’août 1943, avait communiqué à Genève les noms de 45’000 allemands, capturés au cours des combats, entraînant un effort exceptionnel de la part du service allemand de l’agence centrale qui allait photocopier les « radiogrammes » et dresser de nouvelles fiches [2].

Comité international de la Croix-Rouge, agence centrale des prisonniers de guerre: fichiers [Bibliothèque de Genève, vg p 3232]

Des scellés furent alors posés sur le coffre-fort du consul général Siegfried, ainsi que sur les portes du consulat, dont l’écusson à croix gammée fut bien évidemment retiré. Le secrétaire général du département de justice et police genevois communiquait encore au consul général les instructions du Conseil fédéral concernant les mesures à prendre à l’égard des chefs des représentations allemandes en Suisse et du personnel de ces dernières (possibilité de quitter la Suisse ou de se mettre en règle avec les autorités compétentes de la police des étrangers pour un séjour en Suisse sans privilèges et immunité consulaires). Le Deutsches Heim [3], à la rue du Rhône, et les domiciles des chefs de cette association, véritable foyer du nazisme allemand à Genève, allaient être également perquisitionnés par les inspecteurs de la brigade politique qui saisirent des dossiers et apposèrent des scellés sur les portes de l’organisation [4].

Le Contrôle de l’habitant du canton de Genève allait ensuite demander à la police des renseignements spécifiques sur les membres du consulat allemand et leur inclination politique respective. Le consulat comptait alors, en mai 1945, quelques dix-sept fonctionnaires et sur ce nombre six personnes n’étaient pas – pour reprendre les termes utilisés par le département de justice et police – de fervents nazis, l’une, la secrétaire de Werner von Holleben, et ancienne institutrice des enfants du consul précédent Wolfgang Krauel, étant même suspecte aux yeux des nazis du consulat pour ses tendances trop souples. Un autre, Wolfgang L., s’il ne semblait, quant à lui, pas un grand zélateur du national-socialisme avait tout de même été préposé, lors de sa fonction précédente au consulat de Lausanne, à l’engagement de main d’œuvre pour l’Allemagne.

Et sur les onze autres fonctionnaires, le consul Herbert Siegfried, ancien secrétaire de Ernst von Weiszäcker, un collaborateur de Ribbentrop condamné plus tard comme criminel de guerre et jugé coupable de la déportation de Juifs à Auschwitz, était le nazi le plus éminent de la délégation. L’homme partageait ses convictions avec plusieurs de ses employés comme Albert von Bodman, un fervent nazi et admirateur de Mussolini chargé des articles culturels du consulat paraissant dans la presse et dont la fille était responsable de la direction des jeunes filles hitlériennes de Genève ; avec Heinrich Unland également, le responsable du Deutsches Heim de Genève, avec Wilhelm Schaer, dirigeant du Deutscher Hilfsverein [5] de Genève, avec Curt Drescher, reconnu d’espionnage à Genève durant la guerre précédente de 1914-1918, ainsi qu’avec Jacob E., trésorier de la faction NSDAP de Genève et la fille de ce dernier, Greta, épouse d’un membre du Sicherheitdienst [6].

Quant à Gottfried von Nostitz, consul remplaçant du consul général et sa secrétaire Margarete P., leur double jeu les avait mené à éviter toute suspicion de la part des nazis, leur permettant ainsi de poursuivre les actions de résistance entamées par l’ancien consul Wolfgang Krauel [7]. Von Nostitz resta à Genève jusqu’en mars 1946, son homologue Werner von Holleben parvenant également à demeurer sur les rives du Léman grâce à sa nouvelle fonction de secrétaire de la YMCA (Young Men’s Christian Association) [8].

La plupart des membres du consulat rentrèrent toutefois en Allemagne plus tôt, certains plus vite que d’autres puisque le Conseil d’Etat, fort des renseignements établis par la police au sujet, cette fois, de tous les Allemands vivant à Genève, expulsa quarante individus reconnus comme des nazis notoires. On ignore si parmi eux figurait un éventuel gauleiter local (responsable régional politique du NSDAP) [9] [v], mais quoi qu’il en soit, l’influence nazie à Genève, même si elle avait été effective avec de sinistres personnages tel Georges Oltramare, n’avait jamais eu autant de succès que la Colonie allemande de Zurich qui, en 1941, défilait sur le Letzigrund au son d’une marche militaire, étendards à croix gammée au vent.

Quant au consulat, il allait reprendre provisoirement ses activités en attendant que l’Allemagne retrouve un nouveau gouvernement, ce qui adviendrait en 1949 avec la naissance de la RFA. La représentation allemande à Genève n’allait alors pas tarder à déménager, afin de tourner la page sur un passé compliqué.

 

La photographie en tête d’article illustre la Marche nazie: drapeaux à croix gammée et salut hitlérien au festival sportif de la “Colonie allemande” sur le Letzigrund à Zurich en 1941.

 

[1] AEG/2008 vc 50.4.23 Consulat d’Allemagne.

[2] Revue Internationale, Chronique de l’agence centrale des prisonniers de guerre, 1943.

[3] AFS. E2001D#1000/1551#3210* Verein deutsches Heim, Genf.

[4] Journal de Genève, 10 mai 1945, p. 3.

[5] Organisation nazie de secours pour les tuberculeux allemands établis en Suisse dissoute en 1945 et dont les avoirs saisis par la Confédération allaient être remis à l’ambassade de la RFA en 1953. dodis.ch/9100.

[6] Les noms qui sont précisés appartiennent au domaine public puisque cités dans la presse de l’époque. L’anonymat est préservé pour les autres personnes.

[7] Voir https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2019/12/un-vice-consul-nazi-et-resistant-a-geneve. Voir également Jeanne Merle d’Aubigné, Violette Mouchon, Les clandestins de Dieu, CIMADE 1939-1945, Labor&Fides, 1968, p. 47, ainsi que: https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/incroyable-destin-dun-fonctionnaire-nazi-geneve/story/24206909

[8] L’année suivante il était nommé secrétaire pour les prisonniers de guerre au sein de la Evangelischen Jungmännerwerk à Kassel, puis collaborateur de la Croix-Rouge allemande dans cette même ville avant de reprendre des fonctions diplomatiques.

[9] On ne peut que regretter que le dossier d’expulsion de ces quarante individus, conservé aux Archives d’Etat et consultable sur autorisation, ne contienne plus depuis longtemps la liste nominative de ces personnes renvoyées en 1945.

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

4 réponses à “Le consulat nazi de Genève

  1. Ce qui serait bon, n’est pas que les suisses se rendent compte qu’ils ont eu des nazis, qui n’en a pas eu.

    Non, ce qui serait bon, serait que les juifs arrêtent de nous faire c. avec la shoah, avec les nazis et laissent les palestiniens tranquilles, mais c’est sans doute trop demander.

    Vous êtes juif, vous?

      1. hah, ces historiens ont toujours le mot pour rire, l’air de rien 🙂
        Obelix, ou le nazisme gaullien frouze en travers de la Ceva— ahahahah

        PS. Remarquez, j’ai même lu sur ces colonnes que 1789 a tété provoquée par la noblesse, mdr 🙂

        1. P.S. Voyez l’ami toph, je vis dans le Cono Sur, en Uruguay.

          C’était un territoire béni des Dieux, jusqu’aux années 1930-50, quand de grandes masses de capitaux ont tout racheté, exit Amlat, dictatures et bla!

          Remarquez, amlat ne sera plus jamais américaine, malgré les tweets de Donald, elle est déjà chinoise, comme l’Afrique et l’Europe et la Suisse des avocats brillants autant que corrompus 🙂

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