Marche en inde

21 septembre : les héritiers de Gandhi en marche pour la justice et la paix

Chaque année, la Journée internationale de la paix est célébrée le 21 septembre un peu partout sur la planète. Evidemment en Inde, pays du Mahatma Gandhi, cette journée a une saveur toute particulière. C’est la date choisie par le leader gandhien Rajagopal P.V et son organisation Ekta Parishad pour lancer une marche pour la justice et la paix de douze jours à travers l’Inde :

Marcher, toujours marcher, pour défendre la paix, la justice et « l’ahimsa », la philosophie non-violente telle que léguée à l’Inde et au reste du monde par le Mahatma Gandhi, tel est le crédo de Rajagopal P.V. Cet infatigable ambassadeur des Adivasis et autres communautés marginalisées indiennes continue, à 73 ans passés, de se battre pour les petits paysans indiens et toutes celles et ceux que les politiques économiques et de développement laissent au bord du chemin.

Marche en inde
Rajagopal au centre de cette nouvelle marche pour la justice et la paix

Ces dernières années, on avait pu croiser plusieurs fois Rajagopal à Genève, en train de promouvoir la campagne « Jai Jagat ». Signifiant la « victoire du monde » en Hindi, la Jai Jagat consistait en une grande marche partie de Delhi le 2 octobre 2019, 175 anniversaire de Gandhi, pour rejoindre à pied Genève et le siège européen des Nations Unies un an plus tard, le 21 septembre 2020, pour la journée internationale de la paix. Malheureusement la pandémie de Covid 19 devait en décider autrement. Après presque six mois de marche à travers l’Inde, puis le Pakistan, l’Iran et l’Arménie pour une partie d’entre eux, les marcheuses et marcheurs indiens et internationaux de Jai Jagat, menée par Rajagopal, avaient dû s’arrêter à Erevan, la capitale arménienne. A leur grand dam, ils s’étaient dès lors retrouvés obligés de rejoindre leur pays respectif, l’ensemble des frontières de la planète fermant progressivement face à la première vague de pandémie. Rentrés en Inde, Rajagopal et son mouvement de défense des petits paysans Ekta Parishad se consacraient alors pleinement au soutien des Indiens les plus démunis, dont les familles des travailleurs journaliers, très impactées par les mesures de confinement prises par le gouvernement indien.

Néanmoins l’idée de la campagne Jai Jagat, cette idée que « personne ne doit rester au bord du chemin » et que la non-violence telle que défendue par Gandhi est un message essentiel pour l’Inde mais également pour l’ensemble de la planète, notamment pour réussir à mettre en œuvre l’Agenda 2030 des Nations Unies, reste plus que jamais d’actualité.

12 jours de marches et d’actions à travers le Globe

C’est pourquoi ce 21 septembre 2021, Rajagopal P.V a repris la route et son bâton de pèlerin pour une marche de douze jours à travers l’Inde, jusqu’au 2 octobre, journée internationale de la non-violence et anniversaire du Mahatma Gandhi. Rajagopal et son équipe ont inauguré cette campagne par un jeûne d’une journée à Patna, capitale de l’Etat du Bihar. Durant ces 12 jours, il est prévu qu’au moins 5000 personnes marchent dans plus d’une centaine de districts indiens, répartis sur l’ensemble du pays, pour parcourir environ 10 000 km et recueillir tout au long du parcourir les doléances des villageois et solutions locales non-violentes pour permettre à tous d’accéder aux biens essentiels.

Marche en Inde
Femmes indiennes marchant pour la justice et la paix

En parallèle, à travers le globe, le réseau international de Jai Jagat a prévu un programme de 12 journées d’actions permettant d’aborder des sujets aussi essentiels que le changement climatique, la transition vers une économie non violente, les migrations, le développement de du leadership basé sur la non-violence, en particulier à destination des jeunes générations, etc.[1]

Ainsi par exemple, ce mardi 21 septembre à Genève, autour de la statue de Gandhi dans le parc de l’Ariana et à quelques encablures du Palais des Nations Unies, une méditation pour la paix se déroule à 18h[2].

Pour Rajagopal, l’objectif de ces marches indiennes et différentes actions internationales est également de « mettre sur la table la nécessité de créer en Inde un ministère de la non-violence et de la paix, mais également d’œuvrer à la transition vers une économie non-violente partout sur la planète, en recueillant notamment un certain nombre de signatures à adresser aux Nations Unies ».

Alors que de très nombreux pays sont encore englués dans l’urgence de la crise sanitaire, et tandis qu’une nouvelle Guerre Froide se dessine entre la Chine et les Etats-Unis, ces différentes actions peuvent sembler bien vaines. Pourtant, redéfinir notre rapport à la nature et renouer avec le vivant pour prévenir des futures pandémies, tout comme défendre la paix et la non-violence face au spectre de la guerre qui ne cesse de grandir, n’ont peut-être jamais eu autant de pertinence qu’aujourd’hui.

Et comme le disait Gandhi : « La différence entre le possible et l’impossible se trouve dans la détermination. »

Benjamin Joyeux

[1] Voir le programme sur : https://jaijagatgeneve.ch/12-journees-dactions-jai-jagat/

[2] Voir https://www.facebook.com/events/1282452438854729?ref=newsfeed

Liberté de la presse et droits humains menacés sur fond de pandémie dans l’Inde de Modi

L’Inde, censée être la « plus grande démocratie du monde », mérite-t-elle encore d’être surnommée ainsi, à l’heure notamment où les entraves à l’encontre du travail des journalistes ne cessent d’augmenter ? Il semble bien que sous le gouvernement Modi, sur fond de pandémie, la liberté de la presse et les droits humains se réduisent comme peau de chagrin.

142. Dit comme ça, ce chiffre peut paraître anecdotique. Il s’agit pourtant du score indien au classement mondial de la liberté de la presse établi chaque année par Reporters sans frontières. Et en se plaçant à la 142e place sur 180 en 2021, l’Inde fait pâle figure, loin derrière la plupart des Etats qualifiés de « démocratiques ». Certes le Sous-Continent indien connaît depuis des décennies une « tradition » de violences de toutes sortes exercées par différentes mafias et divers potentats locaux lorsque leur business est menacé par des enquêtes de journalistes un peu trop indépendants. Quatre journalistes ont même été tués en 2020 pour avoir exercé leur métier. Mais l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi et du parti extrémiste hindou du BJP en 2014, réélu très largement en 2019, a considérablement compliqué l’exercice du métier de journaliste sur le Sous-Continent. En particulier pour celles et ceux cherchant à travailler en toute indépendance du pouvoir, tant politique qu’économique. Et la pandémie de Covid 19 n’a rien arrangé.

Un pouvoir dépassé par la pandémie

Le premier ministre Narendra Modi doit son succès politique à l’exacerbation des tensions qu’il n’a cessé de jouer depuis le début de sa carrière à l’encontre des minorités indiennes, et en particulier vis-à-vis de la communauté musulmane. Alors qu’il bénéficiait encore en 2019 d’un soutien populaire très élevé, la pandémie de Covid 19 l’a mis en grande difficulté à partir de mars 2020. L’Inde a en effet subi de plein fouet depuis l’année dernière trois vagues pandémiques face auxquelles il est reproché au pouvoir actuel de ne pas avoir suffisamment réagi. Actuellement, en plus d’une troisième vague, de nombreux malades doivent faire face dans le sillage du Coronavirus à la menace d’un champignon extrêmement invalidant et souvent mortel, la mucormycose[1]. Cette infection des sinus et du cerveau se traite notamment par ablation du nez ou même des yeux et entraîne souvent la mort des malades. Plus de 45 000 personnes en auraient été victimes et plus de 4200 personnes auraient succombé à la maladie d’après les autorités locales[2].

Le gouvernement du BJP a été largement dépassé par l’ampleur de la pandémie tout au long de ces derniers mois. Alors qu’il annonçait encore récemment 420 000 décès, le nombre de morts réels de la Covid serait dix fois plus élevé, entre 3,4 et 4,7 millions, faisant de l’Inde le pays le plus touché au monde, devant le Brésil et les Etats-Unis. C’est grâce au travail indépendant et méticuleux de médias comme le Dainik Bhaskar, un des journaux les plus lus du pays, que l’ampleur réelle de la pandémie a été connue du grand public, malgré les démentis des autorités. Mais plutôt que de changer de stratégie sanitaire, le gouvernement de Narendra Modi a préféré utiliser la manière forte pour bâillonner toute critique et voix discordante au storytelling officiel des extrémistes hindous au pouvoir.

Une crise bien commode pour museler toute voix dissidente

Près de 60 journalistes indiens font l’objet de plainte depuis l’année dernière pour avoir décrit et dénoncé la gestion chaotique de la pandémie par le gouvernement Modi. Ce dernier use sans vergogne de la section 124A du Code Pénal indien, punissant de prison à perpétuité les personnes se rendant coupables du crime de « sédition », une notion suffisamment vague juridiquement pour être instrumentalisée à dessein par les autorités. Un recours abusif à ce texte a d’ailleurs été reconnu par la Cour suprême, plus haute juridiction indienne le 15 juillet dernier[3]. Et le gouvernement fait feu de tout bois en attaquant également les médias dissidents comme que le Dainik Bhaskar sur le front fiscal, ayant remercié le journal d’avoir bien fait son travail sur la pandémie en lui envoyant la brigade financière le 22 juillet dernier.

Un pouvoir de plus en plus fébrile et critiqué

Cette politique agressive vis-à-vis des médias indépendants démontre surtout la fébrilité de plus en plus flagrante de l’actuel pouvoir indien face aux critiques de sa politique qui se développent sur plusieurs fronts : loi très controversée sur la citoyenneté de décembre 2019, gigantesques manifestations paysannes aux portes de Delhi depuis novembre 2020[4], critiques de plus en plus nombreuses de sa gestion de la crise sanitaire[5], soupçons de corruption qui se multiplient[6]

Tant et si bien que la stratégie de mutisme des Occidentaux face aux dérives autoritaires du gouvernement Modi, au nom du développement des affaires avec le Sous-Continent, commence à se fissurer : le secrétaire d’Etat américain Anthony Blinken, en visite en Inde le mercredi 28 juillet, a ainsi insisté sur la nécessité du respect des droits humains[7] par l’Inde. Malheureusement d’autres pays comme la France n’en sont pas encore là[8].

Quoi qu’il en soit, entre une gestion cataclysmique de la pandémie et un autoritarisme de plus en plus flagrant, en particulier vis-à-vis des médias et journalistes indépendants, le gouvernement Modi abîme gravement les standards démocratiques indiens. Et ça commence à se voir, tant en Inde qu’à l’étranger. Espérons que les prochaines élections reflèteront cette réalité et remettront l’Inde sur les rails de son image de « plus grande démocratie du monde ».

Benjamin Joyeux

[1] Lire https://theconversation.com/covid-19-quest-ce-que-la-mucormycose-linfection-fongique-qui-frappe-les-malades-indiens-161788

[2] Lire également https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/covid-19-cinq-questions-sur-le-champignon-mortel-qui-infecte-de-nombreux-malades-en-inde_4717503.html

[3] Lire l’article de Sophie Landrin dans Le Monde : https://www.lemonde.fr/international/article/2021/07/26/le-gouvernement-indien-intensifie-sa-repression-contre-les-medias-independants_6089596_3210.html

[4] Lire notamment https://blogs.letemps.ch/benjamin-joyeux/2021/03/17/modi-en-passe-de-reussir-la-convergence-contre-lui/

[5] Lire notamment cet article du Temps : https://www.letemps.ch/monde/narendra-modi-limage-puissance-celle-desastre

[6] Lire notamment https://www.monde-diplomatique.fr/2019/09/RACINE/60337

[7] Lire https://www.lemonde.fr/international/article/2021/07/29/antony-blinken-met-l-inde-en-garde-sur-les-droits-de-l-homme_6089915_3210.html

[8] Lire https://blogs.letemps.ch/benjamin-joyeux/2021/05/11/le-business-des-armes-se-poursuit-entre-paris-et-delhi-en-pleine-pandemie/

Ekta Parishad et Covid

Le business des armes se poursuit entre Paris et Delhi en pleine pandémie

Alors que l’Inde affronte actuellement une terrible crise sanitaire et que les associations et ONG sur place multiplient les appels à l’aide internationale, la France, « patrie des droits de l’Homme », continue d’entretenir ses relations très « armées » avec Delhi, sur fond de grave soupçon de corruption :

« Le cynisme, c’est connaître le prix de tout et la valeur de rien » écrivait Oscar Wilde. Une maxime qui semble illustrer à merveille les relations actuelles entre les autorités françaises et indiennes.

Avec plus de 400 000 contaminations et plus de 4000 morts quotidiens, des cimetières et crématoriums totalement saturés et des hôpitaux submergés, l’Inde affronte actuellement une vague de Covid 19 désormais hors de contrôle. Qui plus est, en se répandant et se multipliant de la sorte, le virus ne cesse de muter et risque bien de mettre en danger l’ensemble de l’humanité. Le variant indien du Covid 19, sous son nom scientifique B.1.617, considéré comme plus contagieux, vient en effet d’être classé ce lundi 10 mai par l’Organisation mondiale de la Santé comme “préoccupant au niveau mondial”[1].

L’Inde se trouve ainsi véritablement au bord du gouffre, la terrible crise sanitaire qui la frappe se doublant d’une crise sociale sans précédent depuis des décennies, frappant en premier lieu comme souvent les populations les plus démunies. Ce sont également 247 millions d’enfants qui sont actuellement privés d’école[2]. Tant et si bien que les appels à l’aide internationale se multiplient[3].

Dans ce contexte assez apocalyptique, le business as usual en matière d’armement continue néanmoins entre Paris et Delhi, comme nous l’indique notamment le Canard enchaîné de cette semaine dans un article De Claude Angeli, toujours bien informé : on y apprend que Rakesh Bhadauria, le chef de l’armée de l’air indienne, était en visite (officielle et discrète) en France entre le 19 et le 25 avril derniers pour entamer une négociation sur l’achat de six Airbus A330 MRTT[4]. Ces gros porteurs de la firme aéronautique européenne basée à Toulouse permettraient à Delhi de pouvoir ravitailler en vol ses 36 avions Rafale d’ores et déjà achetés à la firme française Dassault (« cocorico ! »). Cela afin d’augmenter notamment le champ d’action de Delhi en matière de dissuasion nucléaire. Car face à ses rivaux pakistanais et chinois, l’Inde ultra-nationaliste de Narendra Modi ne cesse de vouloir « montrer ses muscles ».

L’actuel premier Ministre indien Narendra Modi et son parti du BJP (Bharatiya Janata Party), selon leur rhétorique ultra-nationaliste et guerrière, n’ont de cesse de désigner des ennemis intérieurs et extérieurs, principalement musulmans, pour renforcer leur pouvoir[5]. Formés par le Rashtriya Swayamsevak Sang (RSS), un groupe paramilitaire nationaliste hindou ultra-violent, Modi et ses alliés politiques, dont son compère de toujours et actuel Ministre de l’Intérieur Amit Shah[6], sont les héritiers de l’assassin du Mahatma Gandhi, Nathuram Godse[7].

Un pedigree à priori assez inquiétant et assez peu recommandable, mais qui n’a pas empêché les deux derniers Présidents français, François Hollande et Emmanuel Macron, d’entretenir d’excellentes relations avec Delhi, en particulier en matière de vente d’armes. C’est ainsi qu’en 2016, un contrat de 7,9 milliards d’euros portant sur 36 avions Rafale a été conclu entre Paris et Delhi. Un contrat dont les coulisses semblent assez peu reluisantes, si l’on en croit les révélations faites par Médiapart le mois dernier dans ses « Rafale Papers »[8], sur lequel pèsent de très lourds soupçons de corruption. Une affaire pour le moment enterrée en France au nom de la « raison d’Etat », mais dont les remous ne font sans doute que commencer, aussi bien dans l’Hexagone que sur le Sous-Continent.

Il faut savoir notamment qu’un des principaux bénéficiaires de la vente des Rafale est l’homme d’affaires indien Anil Ambani[9] : celui-ci a bénéficié d’un effacement de plus de 140 millions d’euros de dette en 2015 de la part du fisc français, au moment même où Dassault négociait la vente de Rafale à l’Inde. Lui et son frère Mukesh Ambani, qui dirigent à eux deux le groupe Reliance depuis la mort de leur père, sont très proches de Narendra Modi. Et ils se trouvent actuellement dans le collimateur des milliers de paysans indiens toujours en grève aux portes de Delhi malgré la pandémie[10].

Ainsi la vente d’armes par Paris à l’Inde de Modi risque bien de lui revenir à la figure dans les années qui viennent tel le sparadrap du Capitaine Haddock. Non seulement elle démontre à quel point la France est une démocratie inachevée en matière de vente d’armes, loin de satisfaire aux standards démocratiques minimum de transparence et de débat parlementaire[11], mais en plus d’un point de vue stratégique, elle risque de polluer à moyen et long terme les relations entre Paris et Delhi. En effet, la société civile indienne, et l’opposition politique au BJP qui ne manquera pas de revenir aux affaires, risquent bien de garder rancune envers l’Hexagone d’avoir à ce point chouchouté et armé Modi et ses amis.

Gandhi doit se retourner dans sa tombe.

Benjamin Joyeux

  • A écouter également en podcast ci-dessous :

[1] Lire notamment https://www.letemps.ch/monde/continu-loms-qualifie-variant-dit-indien-plus-contagieux

[2] Voir sur Onu Info : https://news.un.org/fr/story/2021/05/1095602

[3] Voir notamment l’appel récent de Snigdha Sahal, coordinatrice d’Action contre la Faim en Inde, dans l’Obs :

https://www.nouvelobs.com/monde/20210508.OBS43787/malnutrition-isolement-en-inde-la-crise-sanitaire-du-covid-se-double-d-une-crise-sociale.html ou encore l’appel du mouvement de défense des petits paysans Ekta Parishad relayé par le réseau international Jai Jagat : https://jaijagatgeneve.ch/jai-jagat-appelle-a-la-solidarite-avec-le-peuple-indien/

[4] Lire https://www.air-cosmos.com/article/inde-larme-de-lair-louerait-un-mrtt-liaf-pour-dbloquer-le-contrat-de-leasing-24755

[5] Lire notamment mon interview de Christophe Jaffrelot : https://lvsl.fr/modi-joue-la-carte-securitaire-et-ethno-nationaliste-entretien-avec-christophe-jaffrelot/

[6] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Amit_Shah_(homme_politique)

[7] Lire https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/07/04/la-gloire-posthume-de-l-assassin-de-gandhi_5325370_3216.html

[8] Lire également https://www.francetvinfo.fr/economie/aeronautique/rafale/vente-de-rafale-a-l-inde-ce-que-l-on-sait-des-soupcons-de-corruption-reveles-par-mediapart_4367129.html

[9] Lire https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/04/13/comment-la-france-a-efface-la-dette-fiscale-d-un-industriel-indien-associe-de-dassault_5449659_3234.html

[10] Lire https://www.lemonde.fr/international/article/2020/12/09/deux-milliardaires-proches-du-pouvoir-designes-responsables-de-la-crise-agricole-en-inde_6062739_3210.html

[11] Lire https://www.amnesty.fr/controle-des-armes/actualites/ventes-darmes-francaises-ce-que-lon-veut-nous-cacher

Modi en passe de réussir la convergence… contre lui

Cela fait quatre mois maintenant qu’une gigantesque révolte paysanne a débuté sur le Sous-Continent indien. Des centaines de milliers d’agriculteurs de tous horizons continuent d’entourer Delhi, soutenus par de plus en plus d’autres mouvements un peu partout dans le pays, pour protester contre les réformes en cours du secteur agricole menées par le gouvernement de Narendra Modi. Ce dernier, en ne lâchant rien et en accentuant la répression sur les paysans et les activistes, est en passe de réussir la convergence… contre lui-même et sa majorité. Ainsi ce qui se passe actuellement en Inde est riche de leçons pour le monde entier :

Depuis novembre dernier, au moins 250 000 fermiers indiens assiègent Delhi pour protester contre la réforme en cours du secteur agricole et les trois farm bills, adoptées en septembre 2020 par le gouvernement Modi. Celles-ci ouvrent le secteur agricole aux grands acteurs privés, remettent en cause les marchés régulés par l’Etat (les mandis) et les prix minimums garantis de certaines denrées essentielles. Malgré l’argumentaire du gouvernement, les paysans ne sont pas dupes et craignent pour leur survie. Alors que la révolte est partie d’abord principalement des fermiers propriétaires fonciers du Pendjab, qui bénéficiaient plutôt du système agricole mis en place depuis la « Révolution Verte », elle s’étend désormais à l’ensemble du monde paysan indien, dont les tous petits fermiers et même les adivasis sans terres, grands oubliés des politiques de développement de l’Etat central et défendus notamment par des mouvements comme Ekta Parishad.

Convergence paysanne trans-religieuse

La révolte paysanne est en effet d’abord apparue dans les Etats du Pendjab et de l’Haryana, grands producteurs agricoles, le grenier de l’Inde, portée notamment par la puissante communauté sikhe. Mais la contestation s’est largement étendue depuis, tant géographiquement que sociologiquement, dans des états comme l’Uttar Pradesh, plutôt tourné vers l’élevage bovin, ou encore le Madhya Pradesh, état central comptant beaucoup de communautés autochtones dont l’accès au foncier et aux ressources vivrières est souvent difficile. Et surtout la colère paysanne est en train de réaliser un exploit, celui de faire converger des fermiers hindous et musulmans, alors que leurs confessions sont à couteaux tirés depuis l’Indépendance. La majorité de Narendra Modi actuellement au pouvoir en Inde se revendique en effet de l’hindutva[1], idéologie suprémaciste hindoue particulièrement stigmatisante à l’égard des musulmans indiens. Modi a réalisé lui-même toute sa carrière politique jusqu’au plus haut sommet de l’Etat indien, se servant de l’Islam et des musulmans désignés comme « ennemis intérieurs », boucs émissaires bien commodes. Le premier ministre indien s’est même vu banni une dizaine d’années par la communauté internationale, soupçonné d’avoir couvert, lorsqu’il était alors chef du gouvernement du Gujarat, des émeutes autour de la mosquée d’Ayodhya[2] ayant entraîné la mort de près de 2000 musulmans indiens. Cela n’a pas empêché Modi de briguer l’investiture suprême du Sous-Continent, bien au contraire. Les conflits incessants avec le Pakistan voisin ou encore les attaques terroristes de djihadistes comme celles qui ont endeuillé Mumbai entre le 26 et le 29 novembre 2008 ont au fil des années entretenues le discours extrémiste hindou et anti musulman du BJP de Narendra Modi et ont élargi son audience jusqu’au cœur des campagnes indiennes. Mais la révolte paysanne actuelle est peut-être en train de changer la donne : ainsi on a assisté par exemple dans l’Uttar Pradesh à des rapprochements entre éleveurs de la caste des Jats hindous et musulmans qui se retrouvent côte-à-côte à lutter contre la réforme agraire. Ceux-ci pourraient alors rejeter le BJP lors des prochaines élections, comme l’indiquait récemment un article de Livemint.com. Alors que l’Inde est traversée ces dernières années par des conflits interconfessionnels sur lesquels surfe allègrement Modi, l’actuelle révolte paysanne pourrait bien réconcilier hindous, sikhs, chrétiens et musulmans contre lui.

Convergence avec les femmes et les jeunes activistes du climat

La réforme agricole tant contestée semble également en passe, à force d’autoritarisme et de paranoïa de la part du gouvernement, de réussir à faire converger contre elle les femmes, très présentes au sein de la révolte actuelle, tout comme les jeunes activistes du climat.

Il faut savoir que bien avant la mobilisation paysanne, des femmes musulmanes du quartier de Shaheen Bagh à Delhi se sont frontalement opposées à Modi en descendant dans la rue à partir du 15 décembre 2019, révoltées contre l’humiliation permanente subie par les musulmans indiens et les choix économiques néolibéraux du gouvernement accentuant la pauvreté. Sous l’impulsion de ce mouvement, rejoint par les grandes confédérations syndicales, une première grande grève générale eut lieu le 8 janvier 2020, préparant le terrain à l’immense révolte paysanne quelques mois plus tard[3]. Tant et si bien que des dizaines de milliers de femmes, issues en particulier des zones rurales, ont investi massivement les Mahapanchayats[4] qui structurent la contestation à la base ces derniers mois.

Quant aux jeunes étudiants indiens, le plus souvent urbains et issus des classes plus aisées, ils ont été mobilisés notamment par l’arrestation de la jeune militante écologiste Disha Ravi (22 ans, la « Greta Thunberg indienne ») le 14 février dernier. Accusée de « sédition » parce qu’elle participait sur les réseaux sociaux à une campagne de soutien aux paysans en lutte contre la réforme agricole, la jeune militante originaire de Bangalore a fini par être relâchée une semaine plus tard.

Pour Pooja Lal, professeure de Sciences politiques au Gargi College de Delhi, interrogée par téléphone, l’arrestation de Disha Ravi constitue « un véritable harcèlement, car une fois devant le tribunal, la police n’avait aucune réelle preuve à faire valoir contre l’activiste. Mais actuellement, le système judiciaire indien est mis sous pression et contrôlé de près par le gouvernement actuel. »

Cette arrestation sans réelle fondement est surtout une preuve flagrante de la fébrilité du pouvoir indien, semblant craindre la convergence du mouvement paysan et des activistes du climat, soutenus qui plus est à l’international par des personnalités comme la chanteuse Rihanna ou Meena Harris, nièce de la vice-présidente américaine.

Ecole indienne, Madhya Pradesh, nov. 2019

La révolte actuelle des paysans indiens semble réussir à concrétiser ce que n’arrive pas à faire l’opposition politique au BJP depuis 2014, en particulier le parti du Congrès : permettre la convergence des luttes contre un gouvernement de plus en plus autoritaire sur le plan social et de plus en plus néolibéral sur le plan économique. En tous cas, face à l’inflexibilité de Modi, la révolte paysanne est bien partie pour durer. D’après nos dernières informations, les fermiers indiens sont prêts à camper aux portes de Delhi au moins jusqu’en octobre prochain. Si le personnage de Narendra Modi est bien né par la volonté du peuple indien, c’est ce dernier qui risque également de le défaire.

Face à la montée de l’ethno-nationalisme que l’on observe un peu partout sur la planète, parallèlement à l’aggravation du péril climatique, la lutte actuelle des paysans indiens est donc très inspirante pour le reste du monde.

Benjamin Joyeux

[1] Lire https://asialyst.com/fr/2016/07/04/l-hindutva-aux-origines-du-nationalisme-hindou/

[2] Lire notamment https://www.courrierinternational.com/article/pour-comprendre-la-mosquee-dayodhya-vingt-cinq-ans-de-discorde-entre-hindous-et-musulmans

[3] Lire notamment https://www.pressegauche.org/Inde-le-soulevement-des-femmes-construit-l-unite-ouvriers-paysans

[4] Les Mahapanchayats sont des assemblées populaires de masse, où les paysans, structurés dans les cercles villageois que sont les Panchayats, regroupent prolétaires et femmes.

  • A écouter également en podcast ci-dessous :

Inde : la mobilisation paysanne ne désarme pas

250 millions, c’est le nombre de grévistes qui auraient participé à la grève générale du 26 novembre dernier en Inde, soit “la plus grande grève de l’histoire du monde”. Alors que le Sous-Continent célèbre sa fête nationale ce mardi 26 janvier, le mouvement de contestation paysanne autour de Delhi contre la réforme en cours du secteur agricole par le gouvernement Modi ne faiblit pas. Retour sur cette mobilisation historique avec Rajagopal P.V, initiateur de la marche Jai-Jagat Delhi-Genève pour la justice et la paix, et Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’IRIS spécialiste de l’Inde et des pays émergents :

Depuis novembre dernier, des centaines de milliers de fermiers assiègent la capitale indienne Delhi pour protester contre la réforme en cours du secteur agricole.

Estimés à au moins 250 000 personnes, ces paysans issus de plus de 30 syndicats du Pendjab, de l’Haryana, du Rajasthan et de diverses autres régions du pays, bravent le froid et bloquent huit points d’accès à la capitale. Ils protestent contre les trois lois, les désormais célèbres farm bills, adoptées en septembre dernier par le gouvernement Modi et qui viennent libéraliser le secteur agricole, remettant en cause les marchés régulés par l’Etat (les mandis), les prix minimums garantis de certaines denrées essentielles et ouvrant le secteur agricole aux grands acteurs privés.

Deux milliardaires indiens, Mukesh Ambani et Gautam Adani, les deux plus grands patrons de l’agroalimentaire dans le pays, proches du Premier Ministre Narendra Modi, sont dans le collimateur des manifestants.

Parmi les exigences des agriculteurs, l’abrogation des farm bills, considérant qu’elles ont été adoptées sans les principaux acteurs concernés, les paysans indiens, pour faire la part belle aux grands acteurs de l’agroalimentaire au détriment de centaines de millions de petits paysans. Même si plusieurs réunions entre agriculteurs et négociateurs du gouvernement ont eu lieu, aucune avancée n’est encore en vue.

C’est dans ce contexte d‘impasse que le mouvement gandhien de défense des petits paysans sans terre Ekta Parishad, mené par son leader Rajagopal P.V (également initiateur de la marche Jai Jagat), a décidé de lancer une marche de 1500 petits paysans sans terre le 17 décembre dernier, depuis Morena dans le Madhya Pradesh (la circonscription de l’actuel ministre de l’agriculture, Narendra Singh Tomar) jusqu’à Delhi, en solidarité avec les agriculteurs actuellement en grève.

Leur objectif : réclamer à travers cette marche non-violente, dans la plus pure tradition du Mahatma Gandhi, que le gouvernement de Narendra Modi accepte enfin de négocier en toute bonne foi avec les paysans en grève.

Arrêtés par la police au bout de quelques jours de marche et empêchés de joindre Delhi, Rajagopal et ses marcheurs ne perdent pas l’espoir de rétablir le dialogue, au point mort pour l’instant.

Nous avons pu interroger le leader gandhien par téléphone, le 4 janvier dernier, de retour de sa marche :

Rajagopal (traduction): “Un mouvement de privatisation généralisé est en cours dans ce pays. Les compagnies aériennes sont privatisées, les aéroports sont privatisés, les chemins de fer sont privatisés. Tout est cédé aux grandes entreprises et la tendance vient de ces deux grands groupes, Ambani et Adani. Ils sont partout. Ils sont dans la vente de légumes et de produits frais, dans l’achat de terres maraîchères, etc. Je pense que le gouvernement a décidé de suivre les directives de ces sociétés parce qu’elles ont financé les élections et quand vous êtes élu, vous êtes alors pris par tout un tas d’engagements envers elles. Et l’un de ces principaux engagements concernait le secteur agricole.”

Rajagopal à Genève en novembre 2018

Peu de temps après cet appel, un coup de théâtre survient : la Cour suprême indienne suspend jusqu’à nouvel ordre le 12 janvier l’application des réformes agricoles à l’origine de la colère et propose un comité d’experts. Or les membres de ce dernier sont très largement en faveur des réformes. Ainsi le blocus et les manifestations paysannes autour de Delhi continuent, les paysans indiens restant persuadés que le gouvernement cherche via la Cour suprême à gagner du temps.

C’est ce qu’explique au journal Libération le 15 janvier le chercheur français Jean-Joseph Boillot, spécialiste de l’économie indienne et des grands pays émergents et conseiller à l’institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Ce qu’il nous confirme par téléphone le 22 janvier :

Jean-Joseph Boillot : ” On a une sorte de manoeuvre politicienne pour diviser le mouvement et permettre au gouvernement de reculer sur une partie de ses lois sans remettre en cause leur orientation. La Cour suprême a clairement basculé depuis quelques temps dans l’Hindutva. Elle n’a plus cette autonomie qui faisait la fierté de la constitution indienne. Les grands mouvements sociaux dans l’Histoire, et dans l’Histoire de l’Inde (on l’a vu avec les Britanniques), ne sont pas éternels. Il est très rare que des mouvements qui ne gagnent pas ne s’épuisent pas. Aujourd’hui face à la Chine, qui apparaît de plus en plus comme le véritable concurrent du monde occidental et qui est l’adversaire de l’Inde, on a clairement un scénario où l’ensemble des pays non alliés à la Chine courtisent l’Inde et donc vont voir tout mouvement s’en prenant à Narendra Modi comme étant un ennemi. On est hélas dans une configuration internationale très peu favorable au mouvement paysan.”

Ainsi Cour Suprême ou pas, et quelles que soient les manoeuvres du gouvernement, la mobilisation paysanne ne désarme pas. Nous allons savoir dans les prochaines heures si la mobilisation de ce 26 janvier dépasse les 250 millions de personnes du 26 novembre dernier. Record à battre !

 

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