Inde : la mobilisation paysanne ne désarme pas

250 millions, c’est le nombre de grévistes qui auraient participé à la grève générale du 26 novembre dernier en Inde, soit “la plus grande grève de l’histoire du monde”. Alors que le Sous-Continent célèbre sa fête nationale ce mardi 26 janvier, le mouvement de contestation paysanne autour de Delhi contre la réforme en cours du secteur agricole par le gouvernement Modi ne faiblit pas. Retour sur cette mobilisation historique avec Rajagopal P.V, initiateur de la marche Jai-Jagat Delhi-Genève pour la justice et la paix, et Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’IRIS spécialiste de l’Inde et des pays émergents :

Depuis novembre dernier, des centaines de milliers de fermiers assiègent la capitale indienne Delhi pour protester contre la réforme en cours du secteur agricole.

Estimés à au moins 250 000 personnes, ces paysans issus de plus de 30 syndicats du Pendjab, de l’Haryana, du Rajasthan et de diverses autres régions du pays, bravent le froid et bloquent huit points d’accès à la capitale. Ils protestent contre les trois lois, les désormais célèbres farm bills, adoptées en septembre dernier par le gouvernement Modi et qui viennent libéraliser le secteur agricole, remettant en cause les marchés régulés par l’Etat (les mandis), les prix minimums garantis de certaines denrées essentielles et ouvrant le secteur agricole aux grands acteurs privés.

Deux milliardaires indiens, Mukesh Ambani et Gautam Adani, les deux plus grands patrons de l’agroalimentaire dans le pays, proches du Premier Ministre Narendra Modi, sont dans le collimateur des manifestants.

Parmi les exigences des agriculteurs, l’abrogation des farm bills, considérant qu’elles ont été adoptées sans les principaux acteurs concernés, les paysans indiens, pour faire la part belle aux grands acteurs de l’agroalimentaire au détriment de centaines de millions de petits paysans. Même si plusieurs réunions entre agriculteurs et négociateurs du gouvernement ont eu lieu, aucune avancée n’est encore en vue.

C’est dans ce contexte d‘impasse que le mouvement gandhien de défense des petits paysans sans terre Ekta Parishad, mené par son leader Rajagopal P.V (également initiateur de la marche Jai Jagat), a décidé de lancer une marche de 1500 petits paysans sans terre le 17 décembre dernier, depuis Morena dans le Madhya Pradesh (la circonscription de l’actuel ministre de l’agriculture, Narendra Singh Tomar) jusqu’à Delhi, en solidarité avec les agriculteurs actuellement en grève.

Leur objectif : réclamer à travers cette marche non-violente, dans la plus pure tradition du Mahatma Gandhi, que le gouvernement de Narendra Modi accepte enfin de négocier en toute bonne foi avec les paysans en grève.

Arrêtés par la police au bout de quelques jours de marche et empêchés de joindre Delhi, Rajagopal et ses marcheurs ne perdent pas l’espoir de rétablir le dialogue, au point mort pour l’instant.

Nous avons pu interroger le leader gandhien par téléphone, le 4 janvier dernier, de retour de sa marche :

Rajagopal (traduction): “Un mouvement de privatisation généralisé est en cours dans ce pays. Les compagnies aériennes sont privatisées, les aéroports sont privatisés, les chemins de fer sont privatisés. Tout est cédé aux grandes entreprises et la tendance vient de ces deux grands groupes, Ambani et Adani. Ils sont partout. Ils sont dans la vente de légumes et de produits frais, dans l’achat de terres maraîchères, etc. Je pense que le gouvernement a décidé de suivre les directives de ces sociétés parce qu’elles ont financé les élections et quand vous êtes élu, vous êtes alors pris par tout un tas d’engagements envers elles. Et l’un de ces principaux engagements concernait le secteur agricole.”

Rajagopal à Genève en novembre 2018

Peu de temps après cet appel, un coup de théâtre survient : la Cour suprême indienne suspend jusqu’à nouvel ordre le 12 janvier l’application des réformes agricoles à l’origine de la colère et propose un comité d’experts. Or les membres de ce dernier sont très largement en faveur des réformes. Ainsi le blocus et les manifestations paysannes autour de Delhi continuent, les paysans indiens restant persuadés que le gouvernement cherche via la Cour suprême à gagner du temps.

C’est ce qu’explique au journal Libération le 15 janvier le chercheur français Jean-Joseph Boillot, spécialiste de l’économie indienne et des grands pays émergents et conseiller à l’institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Ce qu’il nous confirme par téléphone le 22 janvier :

Jean-Joseph Boillot : ” On a une sorte de manoeuvre politicienne pour diviser le mouvement et permettre au gouvernement de reculer sur une partie de ses lois sans remettre en cause leur orientation. La Cour suprême a clairement basculé depuis quelques temps dans l’Hindutva. Elle n’a plus cette autonomie qui faisait la fierté de la constitution indienne. Les grands mouvements sociaux dans l’Histoire, et dans l’Histoire de l’Inde (on l’a vu avec les Britanniques), ne sont pas éternels. Il est très rare que des mouvements qui ne gagnent pas ne s’épuisent pas. Aujourd’hui face à la Chine, qui apparaît de plus en plus comme le véritable concurrent du monde occidental et qui est l’adversaire de l’Inde, on a clairement un scénario où l’ensemble des pays non alliés à la Chine courtisent l’Inde et donc vont voir tout mouvement s’en prenant à Narendra Modi comme étant un ennemi. On est hélas dans une configuration internationale très peu favorable au mouvement paysan.”

Ainsi Cour Suprême ou pas, et quelles que soient les manoeuvres du gouvernement, la mobilisation paysanne ne désarme pas. Nous allons savoir dans les prochaines heures si la mobilisation de ce 26 janvier dépasse les 250 millions de personnes du 26 novembre dernier. Record à battre !

 

  • A écouter également en podcast ci-dessous

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Benjamin Joyeux

Juriste de formation, journaliste indépendant passionné par l'Inde, après avoir travaillé également comme conseiller en communication dans diverses institutions à Paris (Sénat et Assemblée Nationale) et Bruxelles (Parlement européen), Benjamin Joyeux est installé depuis trois ans à Genève pour coordonner la grande marche Jai Jagat Delhi-Genève et couvrir l'actualité locale et internationale.

Une réponse à “Inde : la mobilisation paysanne ne désarme pas

  1. Bienvenue sur ces blogs et merci d’enfin… parler de l’Inde 🙂
    Il y a déjà une dame charmante qui en parle, mais du temps des maharadjas.

    Mais pour en revenir à l’Inde, il va être difficile, pour ces paysans d’obtenir gain de cause, comme vous le mentionnez.
    Modi à choisi de moderniser l’Inde avec les multinationales et comme le Brexit libère les anglais de leur complexe colonial, cousins des américains, le résultat agro-industriel est prévisible.

    C’est dommage, car il auraient encore le choix de ménager l’éléphant et le chou, ceci d’autant plus qu’ils ne sont pas asiatiques.

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