La lutte vaine de la communauté internationale face aux dérives du génie génétique

Le 3 décembre dernier, le magazine américain MIT Technology Review éclairait, documents à l’appui, la sombre affaire des premiers bébés génétiquement modifiés. Réalisée de manière indépendante par un chercheur chinois, l’expérience dérogeait aux règles éthiques les plus élémentaires et aurait tourné au fiasco. Les voix s’élèvent depuis longtemps face à ce genre dérive, mais la communauté internationale reste impuissante.

«Ils auraient dû travailler encore et encore pour réduire le mosaïcisme [coexistence de différents génotypes au sein d’un même organisme] à zéro. Cela a complètement échoué. Mais ils ont tout de même continué leur expérience.» Les mots de Fyodor Urnov, chercheur à l’UC Berkley et expert en édition du génome, résument la gravité de la situation. Ils concluent un article publié début décembre par le MIT Technology Review qui révélait les dangereuses approximations de la première modification génétique réalisée sur des bébés humains.

Créer des êtres humains sur-mesure

Menée par le chercheur chinois He Jankui, la modification du génome de deux jumelles afin de leur conférer une résistance au VIH avait suscité l’effroi de la communauté scientifique internationale lors de son annonce en novembre 2018. Pour parvenir à ses fins, He Jankui avait utilisé la controversée méthode d’édition du génome baptisée CRISPR Cas-9. Cette technique consiste à intervenir directement sur les séquences d’ADN en coupant et remplaçant une partie des brins. Ainsi, en travaillant sur des embryons et en procédant à des fécondations In Vitro il est théoriquement possible de créer un être humain sur-mesure.

 

 

Théoriquement, car la technique est loin d’être totalement maîtrisée, n’en déplaise à He Jankui. Si l’on ne sait pas exactement ce qu’il est advenu de Lulu et Nana – pseudonymes des deux bébés génétiquement modifiés –, l’article du MIT Technology Review remet largement en cause la réussite de l’expérience: un seul  des deux embryons aurait intégré la modification voulue, leur résistance au VIH ne serait qu’hypothétique et, pire, des modifications génétiques non voulues seraient apparues.

Des questions morales et sociétales capitales

Au-delà des conséquences tragiques que ces erreurs auront sur la vie des jumelles et de leur famille, la méthode outrepasse les règles élémentaires de l’éthique, et notamment celle du consentement: avant même qu’elles n’atteignent le stade d’embryon, Lulu et Nana ont été placée malgré elles au centre d’une expérience au résultat plus qu’aléatoire et aux implications planétaires.

La technique pose également des problèmes moraux et sociétaux d’importance capitale, tels que les risques de dérives eugéniques et la question de l’égalité d’accès. En fait, la méthode CRISPR Cas-9 est tellement controversée que les scientifiques l’ayant mise au point insistent depuis des années sur l’importance d’établir un moratoire afin de débattre des questions qu’elle soulève. Ils ont encore réitéré leur appel dans la revue Nature en mars 2019, peu après l’expérience de He Jankui.

Manque de garde-fous

Pourtant, rien de concret ne se met en place. Sur un tel sujet, un moratoire ne peut être efficace que s’il est inscrit de manière contraignante dans le droit international. Et à ce niveau-là, force est de constater que les garde-fous sont pour l’instant très lacunaires. Il y a certes la Déclaration universelle sur le génome humain et les droits de l’homme, adoptée à l’unanimité en 1997 par les Etats membres de l’UNESCO, qui stipule entre autres dans son article 11 que les «pratiques qui sont contraires à la dignité humaine, telles que le clonage à des fins de reproduction d’êtres humains, ne doivent pas être permises». Ces termes demeurent toutefois assez vagues, et surtout, la déclaration n’a pas de portée contraignante. Dans les faits, les normes en matière de génétique diffèrent beaucoup d’un pays à l’autre, loin d’une régulation globale et harmonisée.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait appel en décembre 2018 à un panel d’experts pour examiner les enjeux scientifiques, éthiques, sociaux et légaux de l’édition du génome humain. En mars 2019, ce comité de scientifiques a estimé nécessaire d’instaurer un cadre international régissant ce domaine, allant ainsi dans le sens de leurs confrères demandant un moratoire sur CRISPR Cas-9. Problème: cela ne se fera pas avant des années, lenteurs inhérentes à toute organisation internationale obligent. Rien de concret n’est prévu avant les deux prochaines années, qui seront consacrées aux processus de consultation des parties prenantes. Viendra encore la phase de négociation, d’adoption et de mise en œuvre. Une éternité…

Changer l’imaginaire collectif

Parce que le temps presse. Pour l’instant, les bébés génétiquement modifiés par He Jankui représentent un cas isolé, mais cela pourrait changer, comme l’écrit Bertrand Kiefer dans la Revue médicale suisse: «CRISPR a simplifié l’édition du génome au point que des laboratoires de plus en plus rudimentaires deviennent capables de le pratiquer. Et la compétition mondiale s’exerce à de multiples niveaux – carrières scientifiques individuelles, intérêts stratégiques d’Etats. Si bien que les pratiques cachées sont nombreuses, les mensonges aussi. Mille intérêts poussent à agir, presqu’aucun à ne rien faire.»

Selon lui, la solution n’est pas à chercher du côté d’un moratoire ou d’un traité international, mais du côté des droits moraux que la société se forge dans son imaginaire collectif: «C’est la population qui doit monter au front, avec un discours ouvert à l’anormalité, au bonheur, à la vie communautaire, au futur souhaitable et à l’interrogation perpétuelle». En attendant, en Chine, où l’industrie du clonage animalier est en plein boom, il est parfaitement normal de répliquer son chat après son dernier miaulement. Face aux manipulations des brins d’ADN, tout le monde ne ressent visiblement pas la même gêne.

L’embarrassant partenariat de l’ONU avec le Forum de Davos

Le 13 juin dernier, le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres et le Président du Forum économique mondial (WEF) Klaus Schwab ont signé un partenariat pour «accélérer la mise en œuvre de l’agenda 2030 pour le développement durable». L’alliance, faite en toute discrétion, est pour le moins controversée.

Long de quatre pages, l’accord entre l’ONU et le WEF regorge d’objectifs aussi ambitieux que déclamatoires. Y sont réunis tous les ingrédients pour un monde heureux et égalitaire: climat, égalité des genres, santé, éducation… Pourtant, aussi grandiloquent qu’il soit, le texte semble embarrasser l’ONU. L’organisation n’a même pas pris la peine de le publier sur son site internet.

En fait, ce partenariat aurait presque pu passer complètement inaperçu s’il n’avait pas été récemment dénoncé dans une lettre cosignée par près de 400 ONG – dont Public Eye (anciennement Déclaration de Berne). Adressée à Antonio Guterres, la missive demande à l’ONU de purement et simplement mettre fin à cette collaboration jugée «fondamentalement contraire à la Charte des Nations Unies». Les ONG voient d’un très mauvais œil la soudaine place de choix accordée aux multinationales du WEF dans le processus décisionnel onusien. Elles considèrent que cet accord remet en question le fondement même du fonctionnement démocratique des Nations Unies.

Formalisation écrite du lobbyisme du WEF

Des raisons de s’inquiéter pour la bonne santé démocratique onusienne, il y en a effectivement un certain nombre lorsque l’on se penche sur les quatre pages de ce «cadre de partenariat stratégique». Le texte stipule d’emblée que les deux institutions s’aideront mutuellement à «accroître leur rayonnement, à partager des réseaux, des communautés, des connaissances et des compétences». Et ce n’est que le début.

Cette formalisation écrite du lobbyisme que pourra exercer le WEF au Palais des Nations devient en effet de plus en plus décomplexée au fur et à mesure des pages. On y apprend par exemple que le club de Davos et l’ONU pourront utiliser leurs plateformes de communication respectives afin d’accroître la visibilité des thèmes sur lesquels ils se sont mis d’accord. Le point d’orgue se trouve peut-être dans l’un des derniers paragraphes, qui laisse la possibilité d’une «planification prévisionnelle et avancée pour une coopération et un impact plus efficaces».

Du «Bluewashing»

S’il est difficile de dire à quel point ce partenariat permettra aux multinationales d’influencer les décideurs onusiens sur les mesures qui les concernent directement – le texte reste malgré tout assez vague – il leur fournit dans tous les cas une opportunité unique d’embellir leur image auprès du grand public. C’est ce que Public Eye appelle le «Bluewashing»: derrière une communication humaniste amplifiée et légitimée par des partenariats avec les Nations Unies, les multinationales ont l’occasion de détourner du débat public les sujets sur lesquels elles ont un peu moins de quoi se gargariser (extraction de minerais, pompage d’eau, pesticide et autres performances peu compatibles avec les droits humains).

Il serait néanmoins naïf de penser que les membres du WEF se contenteront d’embellir leur image à travers ce rapprochement avec l’ONU. Comme le rappelle Public Eye, le Forum de Davos avait établi il y a déjà une dizaine d’années une stratégie visant à réformer la gouvernance mondiale. Nommé Global Redesign Initiative, ce modèle de gouvernance dit de «multipartite» est décrit dans un document de 600 pages plaidant en faveur d’une intégration encore plus importante des entreprises privées au sein du système onusien. Le partenariat signé le 13 juin peut en ce sens être vu comme un aboutissement.

La légitimité des Nation Unies en question

Alors que les Nations Unies souffrent des coupes budgétaires infligées par les Etats-Unis et que la méfiance envers les élites mondiales et économiques grandit un peu partout dans le monde, ce partenariat avec le Forum de Davos risque de saper encore un peu plus la légitimité de l’ONU auprès du public. C’est certainement pour cette raison que l’administration d’Antonio Guterres est si peu bavarde à propos de cet accord. Seulement, cela ne fait qu’amplifier l’impression que le multilatéralisme se fait de façon opaque par une poignées de privilégiés. Ce n’est pas ce qui apaisera les âmes révoltées.

À Londres, Extinction Rebellion éteint le Brexit

Alors que le Brexit a été repoussé au 31 octobre 2019, les journaux londoniens ont pu faire d’Extinction Rebellion leur fonds de commerce la semaine dernière. Également présent en Suisse, ce mouvement prône la désobéissance civile pour forcer les gouvernements à prendre des mesures pour le climat. Quatre lieux stratégiques de Londres ont été bloqués pendant la semaine sainte sans interruption.

Un sablier au milieu d’un cercle. Symbole du temps qui passe et de l’état de la planète qui se dégrade de plus en plus jusqu’à en devenir hostile à la vie si rien n’est fait. Tel est le message que veulent faire passer les activistes d’Extinction Rebellion, qui ont mené des actions de désobéissance civile dans plusieurs villes d’Europe la semaine dernière. A Lausanne, ils ont bloqué le pont Chauderon et le Grand-Pont pendant une heure. A Londres, où le mouvement international est né, les perturbations ont été d’une toute autre ampleur: Waterloo Bridge, Oxford Circus, Marble Arch et Parliament Square, soit quatre sites stratégiques de la capitale britannique, ont été bloqués sans interruption pendant une semaine. De quoi capter l’attention des médias et éclipser le Brexit des discussions dans les pubs londoniens.

Une désobéissance non-violente

La grande différence entre ces actions et les marches pour le climat est que ces premières ne sont pas autorisées. C’est le propre de la désobéissance civile, qui est un refus assumé et public de se soumettre à une loi considérée comme injuste. Ce mode de contestation, utilisé notamment par Ghandi, Martin Luther King ou Nelson Mandela, se construit autour d’une notion centrale: la non-violence. Pour le groupe londonien d’Extinction Rebellion, cette désobéissance s’est donc concrétisée à travers le blocage de quatre artères principales de la ville. Afin de faire entendre leurs revendications, ils n’ont eu «d’autre choix que de créer une disruption dans les systèmes de transport de Londres», expliquent-ils sur leur site internet, tout en s’excusant pour la gêne occasionnée.

L’objectif est de faire réagir Theresa May: «nous protestons pour persuader le Gouvernement d’entreprendre les actions nécessaires afin de faire face à la crise climatique et écologique», peut-on lire sur les tracts distribués aux passants forcés de continuer leur voyage à pied. Plus précisément, le groupe articule ses demandes sur trois points: que le Gouvernement  «dise la vérité en déclarant l’urgence climatique et écologique», qu’il «agisse maintenant pour arrêter la perte de la biodiversité et réduire à zéro les émission de gaz à effet de serre d’ici 2025» et qu’il «crée et se soumette à des Assemblée citoyennes pour le climat et la justice écologique».

Un impact plus important que les marches

S’il parait peu probable que Downing Street prenne au sérieux ces revendications, les blocages auront au moins eu le mérite de sensibiliser une population bien plus large que peuvent le faire les marches pour le climat. Impossible pour les Londoniens de ne pas avoir entendu parler d’Extinction Rebellion. Que ce soit sur leur chemin habituel qui s’est subitement retrouvé encombré d’un mini skate-park sur le pont de Waterloo et d’un bateau rose à Oxford Circus, ou moins directement à travers les alertes de leur application mobile de transports publics qui se sont mises à clignoter dans tous les sens, les habitants de la capitale ont obligatoirement été impactés par ces actions. Les réactions négatives étaient évidemment nombreuses, mais les marques de soutien l’étaient tout autant. «Je ne sais même pas pourquoi une ville comme Londres a besoin de voitures en son centre-ville. Nous avons un des meilleurs système de transports publics du monde!», dit par exemple un commentaire liké près de 300 fois sous une publication Facebook du Guardian relatant les perturbations.

Le mouvement séduit au-delà des activistes altermondialistes habituels. Un militant cité par le Guardian observe que «ce ne sont pas seulement les infatigables hippies rebelles. Il y a des médecins, des architectes et la diversité ethnique s’agrandit.»  L’actrice Emma Thompson n’a pas hésité à utiliser sa notoriété pour faire connaître le mouvement en allant se joindre aux militants d’Oxford Circus. James Hansen, un ancien scientifique de la NASA, et le linguiste Noam Chomsky ont aussi publiquement soutenu Extinction Rebellion.

La police sous pression

Il serait exagéré de dire que Londres a totalement été paralysée la semaine dernière. Cela aurait pu être le cas si les militants avaient bloqué le métro, ce qui avait d’ailleurs été débattu au sein de l’organisation, sans qu’il n’y ait de suite. Mais il y a un point où Extinction Rebellion a vraiment mis sous pression la mairie de Londres: la police. En une semaine, plus de 1’000 personnes ont été arrêtées, faisant déborder les cellules de la capitale et mobilisant la majorité des forces de l’ordre de Londres et des alentours. Mais, preuve du pacifisme des militants, seules 53 charges ont été retenues à ce jour. Pendant ce temps, la police se voit obligée de délaisser les actes habituels de délinquance, ce qui a poussé Sadiq Khan, le Maire de Londres, à demander maladroitement aux militants de cesser leurs activité et laisser la ville retourner à son «business as usual». Les principaux intéressés débattront ce soir de la suite à donner au mouvement. Et ce n’est pas impossible qu’ils rempilent pour une nouvelle semaine.

Un No deal Brexit, une chance à saisir pour la décroissance?

Après avoir refusé toutes les alternatives au plan de Theresa May, le Parlement britannique se dirige de plus en plus vers une sortie sans accord de l’Union européenne. Alors que cette perspective est redoutée au plus haut point par les milieux économiques, d’autres y verraient l’occasion de se débarrasser du système productiviste. Un scénario non sans danger.

Le pays qui a vu naître Adam Smith deviendra-t-il malgré lui le premier Etat à expérimenter la décroissance? Ce scénario qui aurait semblé totalement improbable il y a quelques années fait maintenant parti de l’horizon des possibles du Royaume-Uni. Et pour cause: le No deal, qui engendrerait une fermeture totale des frontières si néfaste pour la productivité et les investissements, se présente de plus en plus comme l’issue inévitable pour le royaume d’outre-manche.

Une opportunité à saisir?

Malgré le sursis accordé par Bruxelles jusqu’au 12 avril, la Chambre de communes n’arrive toujours pas à se mettre d’accord sur le plan à suivre pour quitter l’Europe. Lundi soir encore, les Parlementaires ont refusé les quatre alternatives qui semblaient les plus à même de dégager une majorité. Quant au deal de Theresa May, même la mise à prix de tête de la Première ministre n’a pas réussi à faire pencher la balance en sa faveur. Westminster s’enlise toujours plus et semble incapable d’éviter le divorce par défaut, au plus grand plaisir des Tories les plus à droite. Et au grand dam des milieux économiques.

Mais à l’heure où l’idée de la décroissance séduit de plus en plus les élites intellectuelles, qui y voient la seule alternative crédible au dérèglement climatique, le No deal pourrait être vu comme une chance à saisir afin de tester une nouvelle manière d’appréhender l’économie. C’est du moins ce que suggère un article publié sur le site anticapitaliste Bella Cadonia, qui explique que « [le Brexit] ouvre la porte aux alternatives à la domination du marché libre poussé à outrance. [Les Britanniques pourraient] passer d’une société organisée autour du capitalisme financier à une société promouvant la justice sociale et environnementale au Royaume-Uni et au niveau international. »

Pour un deuxième référendum

Pourtant, les défenseurs de l’environnement sont parmi les plus farouches opposants au Brexit, et encore plus au No deal. Ils étaient nombreux le 23 mars, lors de la marche historique qui avait réuni dans la capitale plus d’un million de personnes demandant un deuxième référendum. Maintes pancartes soulignaient l’importance de la coopération internationale pour la lutte climatique et déploraient le temps perdu à négocier le Brexit. Dans le même sens, le Green Party soutient mordicus un deuxième vote du peuple. Caroline Lucas, la seule élue écologiste du parlement britannique, a même refusé de suivre le compromis proposé par le Labour. La ligne est donc claire pour les environnementalistes: un deuxième référendum et rien d’autre.

Il faut dire que la décroissance ne fait pas vraiment partie du programme des Brexiters les plus convaincus. Ils ne cachent pas leur volonté, une fois divorcé de l’Europe, de conclure des accords de libre-échange aux quatre coins du monde, et plus précisément avec les Etats-Unis. A mille lieues de remettre en question du système néolibéral, ils visent à le pousser encore plus loin en agrandissant les espaces de libre marché tout en se débarrassant des normes de régulation européennes.

Les précaires en première ligne

Une rupture de la croissance n’est donc pas forcément promise en cas de No deal. Elle pourrait même reprendre de plus belle, boostée par la promesse de ces nouveaux marchés dépourvus de toute contrainte. Mais cela reste du domaine des spéculations, et il demeure fortement probable que les chambardements liés à une séparation sans concession entre l’UE et le Royaume-Uni perturbent avant tout la bonne marche de l’économie. Cela ne devrait pas pour autant réjouir les Verts, puisque les ralentissements économiques ont toujours pour principale conséquence de rendre encore plus vulnérables les personnes les plus précaires. En témoigne la crise de 2008, qui a rendu les riches plus riches et les pauvres plus nombreux.

Ce n’est pas un hasard si le mouvement en faveur de la décroissance s’accompagne d’une forte dimension sociale. Un infléchissement de la logique productiviste, pour qu’il ne soit pas dévastateur, doit être le fruit d’une forte volonté politique et non pas le contrecoup d’éléments conjoncturels. Ce changement de paradigme n’est envisageable que si la protection des plus vulnérables est assurée. Cela passerait inévitablement par une meilleure répartition des richesses et un Etat fort, qui limiterait la compétitivité individuelle engendrée par la logique capitaliste. Des valeurs aux antipodes de celles partagées par les défenseurs d’un Brexit dur. Si ceux-ci obtiennent leur No deal, les personnes à revenu modeste n’auront plus qu’à prier pour que la croissance ne leur glisse pas des mains.

Quand le Brexit s’invite dans l’intimité des couples londoniens

Alors que Westminster enchaîne les journées aux débats interminables tous plus cruciaux les uns que les autres, les impondérables liés au Brexit instillent le doute au cœur des couples londoniens. En particulier ceux dont l’un des partenaires n’a qu’un passeport européen.

«L’incertitude s’est immiscée dans notre vie: c’est difficile de faire des projets pour l’avenir. Mon conjoint et moi avons tous les deux une carrière ici, donc nous ne voulons pas partir, mais nous devons aussi penser à notre fille et aux répercussions que cela aura sur elle», explique dans l’Evening Stantard Susie Meisel, une Allemande de 34 ans qui travaille comme infirmière à l’hôpital Saint Thomas de Londres. Tel est l’un des témoignages de couples britanno-européens que le tabloïd de la capitale a publiés il y a quelques temps. Ceux-ci y racontaient les doutes et les peurs que le Brexit engendrait sur leur vie sentimentale et familiale.

Champ lexical de l’incertitude

Il faut dire que plus que n’importe quelle autre ville du Royaume-Uni, la City est le décor de nombreuses romances aux nationalités mélangées. «Ce qui est formidable à Londres, c’est la diversité et la manière dont les différentes cultures se rencontrent», raconte dans un autre témoignage Richard Baffour-Asare, un Britannique marié à une Polonaise. Il poursuit : «Le plus difficile avec le Brexit est le fait de ne pas savoir en quoi cela va nous affecter. Cela touche déjà mes enfants: ma fille aînée a huit ans et elle demande si sa maman devra rentrer en Pologne. Elle entend parler du Brexit à la télévision. Elle ne devrait pas avoir à s’inquiéter de ces choses. Nous devons la rassurer, ça ira.» Les récits publiés par le Standard décrivent des situations multiples aux enjeux différents, allant du jeune couple en début de carrière aux retraités ayant 45 ans de mariage. Tous ont cependant pour point commun de se construire autour du même champ lexical de l’incertitude.

Un brouhaha parlementaire

Force est de constater que la situation n’est guère plus claire aujourd’hui. La semaine passée, les Parlementaires ont successivement voté contre l’accord de sortie proposé par Theresa May, mais aussi contre une sortie de l’UE sans accord (le fameux No deal). Plus encore: ils se sont mis d’accord pour laisser une troisième chance à la Première ministre, qui présentera un nouveau texte cette semaine. Afin que cela soit possible, ils ont voté une motion pour reporter le Brexit. Mais aucune des dates envisagées n’a été entérinée et on ne sait toujours pas si ce report se comptera en mois ou en années. Report qui par ailleurs doit encore recevoir l’aval de l’UE pour pouvoir être effectif. Au milieu de ce brouhaha parlementaire, les MPs ont en profité pour rejeter à une large majorité une motion proposant de régler la question via un nouveau référendum. En un mot: la confusion est plus que jamais de mise et tous les scénarios sont encore envisageables. Ce n’est pas cela qui va mettre de la quiétude dans les foyers de la capitale.

Des craintes infondées?

Dans le scénario catastrophe d’un No deal  «involontaire» — qui est encore possible si les Parlementaires n’arrivent pas à se mettre d’accord et que l’UE refuse la proposition de report du Brexit —, les ressortissants européens au Royaume-Uni devraient néanmoins pouvoir garder tous leurs droits actuels. Concrètement, les citoyens européens résidant déjà outre-manche pourront continuer à «travailler, étudier et avoir accès aux avantages et services dans le Royaume-Uni sur la même base que maintenant», indique un document du Gouvernement sur les droits des citoyens européens.

Alors infondées, les peurs de ces amoureux qui se sont exprimés dans le Standard? Oui et non. S’ils vivent déjà au Royaume-Uni, ils n’ont pas grand-chose à craindre de plus que les couples 100% britanno-britanniques. Mais ils n’ont pas pour autant moins de soucis à se faire. L’incertitude pèse sur l’ensemble de l’économie britannique, dont la Livre Sterling joue au yo-yo au même rythme que sont votés les différents amendements à Westminster. Et à moins d’avoir en permanence un œil sur la chaîne parlementaire, il est très difficile de suivre et de comprendre l’évolution des débats. Ce tempêtueux brouillard qui plane sur l’avenir du pays est suffisant pour souffler un grain de sable au cœur des mécaniques relationnelles des partenaires londoniens, même les plus complices d’entre eux.

Comment la stratégie de Theresa May menace d’envoyer le Royaume-Uni dans le mur

D’ici le 29 mars, le Gouvernement britannique doit impérativement négocier avec son parlement un accord qui règle ses futures relations avec l’Europe, sous peine de quitter l’UE sans aucun traité. Ce serait le fameux No deal, que personne ne veut. Pourtant, la stratégie de négociation de la Première ministre dirige le pays dans cette dangereuse direction.

Dans les années 50, les délinquants américains avaient une manière bien particulière de tester leur sang-froid. Cela se faisait sous forme de duel : ils choisissaient une rue sans issue, montaient dans leur voiture respective et appuyaient sur la pédale de gaz pour foncer face au mur du fond. Le premier des deux qui donnait un coup de volant pour faire bifurquer son bolide sur le trottoir et ainsi éviter une collision mortelle perdait l’affrontement et était humilié. L’autre était adulé et respecté (pour autant qu’il eût le temps de freiner à temps).

Le No deal, un mur de briques

Ce « jeu » d’une subtilité remarquable peut être comparé à ce qui se passe actuellement entre le Gouvernement et le Parlement du Royaume-Uni. L’un et l’autre sont dans une voiture différente. Ils foncent les deux en direction d’un mur, le No deal, qui est une sortie de l’Union européenne sans accord et qui serait catastrophique pour le pays. Ni l’un ni l’autre ne souhaite ce scénario, mais ils maintiennent leur direction en misant sur le fait que l’autre se dégonfle en premier.

La Première ministre Theresa May espère que la menace du No deal poussera le Parlement à accepter « son » deal, que la majorité des parlementaires ne veut pas. Certains parce qu’ils estiment qu’il fait trop de concessions avec l’UE, d’autres parce qu’il n’en fait pas assez. Le Parlement est divisé comme jamais, mais il est uni sur un point : ne pas céder face à la proposition Theresa May. Quitte à se fracasser contre un mur de briques.

Qui sera la poule mouillée ?

Bien que puérile et dangereuse, cette stratégie de négociation n’est pourtant pas dénuée de toute rationalité et est souvent utilisée en relations internationales. Elle a même été théorisée sous le nom du « jeu de la poule mouillée ». Cela désigne les situations où deux parties (individus, Etats, etc.) ont le choix entre coopérer avec leur interlocuteur ou de camper sur leur positon, avec la particularité que si aucun des deux ne fait de pas en avant, une issue dramatique est promise. Si l’individu A choisit de ne rien lâcher alors que l’individu B fait le choix de coopérer par peur de l’issue dramatique, le joueur A décroche alors un gain maximal, puisqu’il aura obtenu une concession de B sans en avoir fait lui-même. Dans cette configuration, il est rationnel de risquer la fin catastrophique en misant sur le fait que son adversaire sera le premier à faire le pas de côté.

Inspiré du livre de Nicolas Eber “Introduction à la microéconomie moderne : Une approche expérimentale”, p.110

C’est exactement ce que font Theresa May et les le Parlementaires en s’appuyant sur la peur du No deal pour ne pas avoir à faire de concession. Que Theresa May ait évoqué la possibilité de prolonger de trois mois la date butoir dans le cas (probable) où sa prochaine proposition agendée au 12 mars serait refusée ne change pas le fond du problème. Sa stratégie est toujours de prendre en otage l’avenir du Royaume-Uni.

Communiquer pour se coordonner

Pourtant, là où la théorie de la « poule mouillée » semble justifier le pari fou que prend la Première ministre, elle prescrit en réalité une toute autre alternative : la coopération.  Le gain relatif (l’un par rapport à l’autre) est peut-être plus maigre, mais le gain absolu (sans regarder ce que l’autre reçoit) est beaucoup plus élevé. La clé pour les joueurs étant de communiquer pour réussir à se coordonner et à faire un pas vers l’autre sans avoir peur de « se faire avoir ». Ce n’est qu’une théorie abstraite avec tous les défauts qu’on peut lui attribuer, mais en période d’incertitudes, apprendre à faire des concessions ne fait jamais de mal. Ce n’est pas notre bonne vieille politique fédérale qui dira le contraire.

 

Pour en savoir plus sur la théorie des jeux et de la poule mouillée : Introduction à la microéconomie moderne : Une approche expérimentale de Nicolas Eber. Cliquez ici pour le lien e-book.