« Terrorisme » : l’impossible définition

Un homicide commis le 12 septembre à Morges était passé relativement inaperçu dans les médias jusqu’à ce que des motivations terroristes soient suspectées. L’affaire prend depuis une tournure politique. L’occasion de revenir sur toute l’ambiguïté du terme «terrorisme».

Samedi dernier, un homme est poignardé à mort en pleine rue à Morges en soirée. Le drame ne fait pas grand bruit et est vite classé dans les faits divers. Mercredi, la RTS, citant une source judiciaire, dévoile que le prévenu a justifié son crime par «vengeance contre l’Etat Suisse» et pour «venger le prophète». Invitée un peu plus tard dans Forum, la conseillère nationale Jacqueline De Quattro (PLR/VD) parle de «terrorisme». De fait divers, l’événement est devenu politique.

Cela pousse à se demander: qu’est-ce, au juste, que le terrorisme? Le terme est si ancré dans l’imaginaire collectif que la réponse semble évidente. On y voit quelque chose de grave, de «terrorisant», littéralement. De la violence gratuite pour revendiquer quelque chose. Une forme de mal absolu. Pourtant, si l’on essaie de véritablement et honnêtement définir le terme, les choses perdent rapidement de leur clarté.

Terrorisme d’Etat

Premier réflexe, on regarde ce que dit la loi. Etonnamment, aucune définition ne se trouve dans le Code pénal suisse. Il faut donc se tourner vers la Loi sur le renseignement, qui stipule dans son article 19 que les actes terroristes sont des «actions destinées à influencer ou à modifier l’ordre étatique et susceptibles d’être réalisées ou favorisées par des infractions graves ou la menace de telles infractions ou par la propagation de la crainte».

Aussi précise qu’elle soit, cette définition ne tient plus la route lorsque l’on essaye d’établir des critères objectifs. En effet, cette façon de concevoir le terrorisme présuppose que seules les entités non-étatiques peuvent être qualifiées de terroristes. C’est pour cela que les infractions de ce genre sont réglées par le droit pénal, en Suisse comme ailleurs. Pas fous, les Etats ne se donnent pas la possibilité de s’accuser eux-mêmes.

Le problème n’apparait que plus évident: que faire des Etats qui commettent des actes en tout point similaires à des groupes labellisés comme «terroristes»? L’affaire du «Rainbow Warrior», du nom du bateau de Greenpeace coulé par les services secrets français en 1985, en constitue un parfait exemple. L’opération avait même reçu l’accord explicite du président François Mitterrand. Difficile de considérer cet acte de manière différente d’un acte terroriste «classique».

Pas de principes moraux universels

On pourrait essayer de trouver secours auprès du Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL pour les intimes), plus neutre. Le terrorisme y est alors défini comme l’«ensemble des actes de violence qu’une organisation politique exécute dans le but de désorganiser la société existante et de créer un climat d’insécurité tel que la prise du pouvoir soit possible».

Assez vite, on se rend compte qu’une telle définition est trop vaste. Comment différencier les actes terroristes des actions d’une armée engagée dans une guerre régulière? Celles-ci ont aussi pour but de désorganiser une société existante afin d’imposer le pouvoir d’un Etat sur l’autre.

Il pourrait alors être tentant de s’orienter à l’aide de la légitimité ou non des actions commises. Mais comment définir ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas? On l’a vu, le droit ne fournit pas une réponse satisfaisante. Le problème est qu’il n’y a pas de principes moraux universels qui puissent régler cette question, comme le rappel mièvreusement – néanmoins justement  – l’adage qui veut que «les terroristes des uns» soient «les combattants de la liberté des autres».

Des cibles parfois délibérément choisies

Dans une même logique, on pourrait considérer que les actes terroristes supposent immanquablement des violences commises envers des innocents, ou du moins des non-combattants. Mais une telle définition ne fonctionne pas non plus: dans ce cas, les attaques du Pentagone du 11 septembre 2001 se verraient qualifier différemment de celles contre les tours jumelles.

Une idée qui revient assez souvent est qu’une attaque terroriste implique des victimes forcément choisies au hasard. Une telle définition aurait pour avantage de ne pas prendre en compte les actions menées par une armée contre une autre, tout en laissant la possibilité de concevoir le terrorisme d’Etat. Mais cela impliquerait de ne pas qualifier les attaques de Charlie Hebdo de terroristes, car les victimes ont été délibérément ciblée. En pleine période du procès cinq ans après les faits, pas sûr que ce soit la définition la plus judicieuse…

Pas de consensus dans la recherche

Plusieurs chercheurs se sont posé ces questions, et pour l’instant, aucune définition ne fait consensus. Fondateur et rédacteur en chef du journal académique Critical Studies on Terrorism, Richard Jackson propose néanmoins une piste intéressante. Selon lui, l’étiquetage du terme terroriste ne doit pas se faire en fonction des coupables ou des victimes, mais en fonction de la portée communicative de l’acte. Ainsi, une attaque terroriste devrait présupposer une «instrumentalisation des victimes» dans le but de faire passer un message.

Malheureusement, cette approche comporte aussi des faiblesses, que relève notamment Dominic Bryan, anthropologue et philosophe à la Queen’s University de Belfast. Dans ses travaux, il explique que l’on ne peut pas se focaliser sur la dimension communicative d’une violence pour la qualifier de terroriste, car toutes les violences ont pour but de faire passer un message. Il prend pour exemple les condamnations à mort, dont l’objectif est moins de punir le coupable que de servir de dissuasion.

Abandonner le terme?

Face à ce constat, Dominic Bryan plaide pour l’abandon pur et simple du terme de terrorisme dans la recherche sur les violences politiques, car le mot est si chargé négativement qu’il est dangereux de l’employer sans une définition claire et satisfaisante. Cette position reste toutefois minoritaire dans le débat scientifique.

Dans le débat public, il paraît évident que le terme ne va pas être abandonné. Cesser de l’utiliser laisserait ainsi la voie libre à ceux qui veulent l’instrumentaliser. Mais il est important de garder en tête que sa définition, forcément subjective, implique un positionnement moral. Et que l’emploi du mot «terrorisme» ne pourra jamais être neutre.

 

Pour aller plus loin :

Bryan, Dominic, Liam Kelly, and Sara Templer. 2011. “The Failed Paradigm of ‘Terrorism.’” Behavioral Sciences of Terrorism and Political Aggression 3 (2): 80–96. https://doi.org/10.1080/19434472.2010.512151.

Jackson, Richard. 2009. “Critical Terrorism Studies: An Explanation, a Defence and a Way Forward.” University of Leicester, UK, Paper prepared for the BISA Annual Conference, 14-16 December, 2009, , 23.

Jackson, Richard. 2011. “In Defence of ‘Terrorism’: Finding a Way through a Forest of Misconceptions.” Behavioral Sciences of Terrorism and Political Aggression 3 (2): 116–30. https://doi.org/10.1080/19434472.2010.512148.

Changer les choses avec des bouquets de roses

L’association du Pain & des Roses, basée à Paris, propose aux femmes réfugiées de découvrir le métier de fleuriste à travers des ateliers. Avec les fleurs, elles apprennent à dépasser leur épineux passé.

Article réalisé dans le cadre du workshop “Solution Journalism and the SDGs” dispensé par l’IHEID en collaboration avec Sparknews. Crédit photo: du Pain & des Roses

«Changer les femmes, changer les hommes, avec des géraniums» chantait Laurent Voulzy. Mais c’est du poème Bread and Roses de James Oppenheim que du Pain & des Roses tire son nom. «Dans ce poème, James Oppenheim raconte que pour vivre, on a bien-sûr besoin de pain pour se nourrir, mais qu’on a aussi besoin de fleurs, de beauté pour s’épanouir. C’est ce que veut refléter notre association», explique Marie Reverchon. Elle a fondé en 2017 du Pain & des Roses à Paris, après avoir travaillé dans sa version anglaise lors de ses études à Londres.

Remette un peu de beauté et de gaieté dans le quotidien parfois sombre des femmes réfugiées ou demandeuses d’asile, voilà la mission que s’est donnée l’association. Elle propose de leur faire découvrir les bases techniques et théoriques de la profession de fleuriste dans des ateliers se déroulant une fois par semaine. «L’avantage de travailler avec des fleurs, c’est que quoi que tu fasses, ce sera beau. Ça permet à ces femmes de reprendre confiance en elles, de voir qu’elles peuvent faire quelque chose de leurs mains», poursuit Marie Reverchon.

Le chemin de la sérénité est parfois bien long pour ces femmes, tant elles reviennent de loin. Selon une étude menée en 2018 par l’association France terre d’asile, les femmes demandeuses d’asile ou réfugiées vivent de nombreuses situations de violence une fois en France. Insultes sexistes et racistes, harcèlement ou agressions sexuelles: les violences qu’elles subissent sont innombrables et les poussent bien souvent à l’isolation et au repli sur elles-mêmes. «Les fleurs sont un moyen de déverrouiller la conversation, renchérit Marie Reverchon. On parle des différents types de fleurs, de comment faire un bouquet, et ça crée naturellement un espace sûr, où ces femmes peuvent se sentir bien.»

Des compétences professionnelles

Les ateliers proposés par du Pain & des Roses ont aussi pour objectif d’apporter à ces femmes des compétences professionnelles qui leur seront utiles par la suite. «L’idée c’est aussi de leur apprendre le métier de la vente, de les aider à développer des compétences communicationnelles ou logistiques», explique la directrice de l’association. En 2019, sur 49 femmes interrogées quelques mois après leur participation aux ateliers, 36 d’entre elles avaient retrouvés une activité. Un résultat encourageant, alors que les chiffres du ministère français du travail estimaient en 2018 que seules 19% des femmes réfugiées sont en emploi dans les premières années qui suivent leur arrivée, contre 52% des hommes.

Pour financer ces ateliers, l’association a monté en parallèle une petite société qui propose aux entreprises et aux particuliers de décorer leurs événements avec des fleurs. «Comme nous travaillons avec des réfugiées, il a fallu montrer que nous étions tout autant professionnelles que les autres fleuristes. Mais la qualité de notre service a très vite été reconnue», précise Marie. Par souci écologique, les fleurs proposées proviennent exclusivement du pays. «Les clients sont parfois surpris, car ils n’ont pas l’habitude des fleurs qui poussent en France. Pourtant, elles sont tout aussi belles», s’amuse-t-elle à rappeler.

Les difficultés du confinement

En temps normal, ces rentrées couvrent 80% des frais de l’association, et le reste est financé par diverses fondations. Mais avec le coronavirus et le confinement, du Pain & de Roses a vu ses revenus s’effondrer, plus personne n’ayant d’événement à organiser. Heureusement, le soutien des fondations devrait leur permettre de garder la tête hors de l’eau.

Ce qui inquiète Marie Reverchon, c’est l’impact du confinement sur les réfugiées, les ateliers ayant été interrompus: «Ces femmes sont déjà de base très isolées, et là c’est encore pire. Maintenant qu’il y a le déconfinement, on va essayer de rouvrir le plus vite possible une classe.» Cela nécessitera de reprendre contact avec les participantes et de les convaincre de reprendre les ateliers, ce qui n’est pas une mince affaire. «Le plus gros problème ce sont celles qui ont débuté les ateliers juste avant le confinement. Le début, c’est toujours la plus grosse étape, et j’ai la crainte qu’elles ne veuillent pas reprendre après la crise.»

Ne se décourageant pas, Marie Reverchon préfère regarder vers le futur. Elle prévoit d’ouvrir en juin un kiosk à fleurs, directement dans les rues de Paris. «Cela permettra aux participantes de mettre en pratique ce qu’elles ont appris en se confrontant directement à la clientèle. De plus, cela représentera une source de revenu supplémentaire.»

L’épidémie de coronavirus, fenêtre sur un monde au climat déréglé ?

Paralysant chaque jour un peu plus l’économie mondiale, l’épidémie de coronavirus a permis d’observer une baisse des émissions de CO2 en Chine et dans le monde. Cela ne suffira pas pour autant à éviter les nombreuses catastrophes qui s’annoncent avec le dérèglement climatique, mais des enseignements peuvent être tirés de la façon dont les gouvernements traitent cette crise mondiale.

«Ce qu’on fait contre Covid-19, pourquoi pas le faire pour le climat», peut-on lire sur la page Facebook de Doctors for Extinction Rebellion Switzerland. «Réalisant l’urgence environnementale à laquelle nous faisons face, le Conseil fédéral décide de dire la vérité à la population sur le danger imminent et d’annuler toutes les activités climaticides comme le @GimsSwiss [salon de l’Auto]», écrit sarcastiquement sur Twitter la conseillère communale Verte lausannoise Sarah Gnoni.

On pourrait détecter une forme de jubilation cynique dans les milieux écologistes face au ralentissement économique produit par les mesures tentant de contenir la propagation du coronavirus. Les militants rappellent volontiers qu’aussi tragique que soit le nombre de vies prises par cette maladie, il reste bien deçà de ce que l’humanité risque de subir si l’on ne diminue pas drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre.

Force est de constater que les chiffres leurs donnent raison. Selon le site Carbon Brief, la Chine aurait temporairement baissé ses émissions de CO2 d’un quart, notamment par la mise à l’arrêt de nombreuses industries et les restrictions de circulation et de vols. Sur place, une amélioration de la qualité de l’air peut déjà se faire sentir, avec une diminution de plus d’un tiers du taux de dioxyde d’azote (NO2) dans l’air et une chute de 60% du nombre de particules fines. A une moindre échelle, il ne serait pas étonnant que des effets comparables puissent être observés ces prochains temps dans les pays occidentaux.

Le coût économique d’une baisse des émissions

Revers de la médaille, les milieux économiques sont en alerte et commencent déjà à parler de «coronacrash». La dépendance de l’économie mondiale à la Chine se fait sentir et des secteurs aussi variés que l’horlogerie, les matières premières ou encore la pharma sont tous en berne. Les bourses étaient en panique avant le week-end, et une perte de près de 6000 milliards de dollars de capitalisation boursière à été enregistrée à travers le monde. Une récession mondiale pointe le bout de son nez, alors que les économistes regardent anxieusement les Etats-Unis, qui sont pour l’instant plutôt épargnés par l’épidémie, mais qui pourraient porter le coup de grâce à l’économie mondiale en cas de contamination plus importante.

Un premier enseignement peut donc être tiré de cette épidémie de coronavirus: une réduction efficace des émissions mondiales de gaz à effet de serre est possible, mais son coût économique est énorme, insoutenable pour les marchés actuels. Et comme à chaque crise économique, le coût social risque d’être immense, avec entre autres d’innombrables pertes d’emploi, une diminution du pouvoir d’achat et des retraites toujours plus impossible à financer. Tel semble être le prix à payer pour suivre les recommandations du GIEC, qui préconisent une baisse de moitié des émissions d’ici 2030 et une neutralité carbone en 2050 pour respecter les accords de Paris.

Il n’est cependant pas (encore) certain que le «coronacrash» ait lieu, l’économie pouvant se redresser une fois l’épidémie sous contrôle. Il est par exemple prévisible que Pékin investisse des dizaines voire des centaines de milliards de dollars pour relancer l’économie chinoise, comme elle l’avait fait après la crise de 2008. Dans ce cas, les émissions risquent de reprendre de plus belle pour aboutir à un bilan carbone encore plus élevé que les autres années.

Multiplications des crises climatiques

Dans tous les cas, quelle que soit la durée avec laquelle le coronavirus paralyse la planète, le dérèglement climatique se poursuivra (ne serait-ce rien qu’à cause des boucles de rétroaction). Des crises environnementales majeures continueront donc de se produire et se succéderont toujours plus rapidement. Rien qu’en 2019, quinze catastrophes naturelles liées au changement climatique ont causé des destructions d’un coût de plus d’un milliard de francs et sept d’entre elles d’au moins 10 milliards, a estimé l’ONG britannique Christian Aid.

L’interconnexion de l’économie mondiale couplée à la multiplication des sécheresses, des incendies, des inondations ou encore des ouragans menace de gripper le système de plus en plus souvent, posant de sérieux problèmes à la sécurité mondiale. Même si ces catastrophes seront de natures différentes que le coronavirus et nécessiteront d’autres réponses, la question de fond est la même: quelle est la capacité des gouvernements à gérer ces situations de crise comment la population va réagira face à des événements qui impacteront son quotidien?

Confiance envers les gouvernements déterminante

Là encore, il peut être intéressant d’observer les réactions face à l’épidémie actuelle de coronavirus pour se projeter dans un monde de plus en plus souvent en crise. Une premier constat semble alors assez logiquement se dessiner: la confiance de la population envers son gouvernement et sa capacité à agir et à la protéger sera primordiale pour éviter des réflexes de «chacun pour soi», aboutissant inévitablement à des conséquences néfastes pour tout le monde. L’exemple des supermarchés aux étalages vides – par crainte des quarantaines, ou tout simplement par crainte que les autres anticipent des quarantaines – est particulièrement parlant, l’insécurité alimentaire étant l’un des enjeux majeurs du changement climatique.

Les Echos – Coronavirus en Italie : les rayons d’un supermarché pris d’assaut

En Suisse, l’Office fédérale de la santé publique (OFSP) a d’abord été critiquée pour son manque de réaction, prodiguant dans un premier des temps des conseils jugés infantilisants (se laver les mains et éternuer dans son coude), avant d’être ensuite décriée pour son interdiction des rassemblements de plus de 1000 personnes, mesure jugée excessive par beaucoup. Malgré tout, la population suisse reste pour l’instant calme, et hormis quelques ruées sur les rayons pâtes et conserves de la Migros, les autorités saluent des comportement exemplaires, notamment parmi les personnes infectées, qui ont toutes adopté les bons réflexes pour éviter au maximum la contamination de leurs pairs.

Climat de défiance en France

La situation pourrait en revanche être différente en France, où la défiance envers Marcon et le gouvernement d’Edouard Philippe est quasiment constante depuis près d’an un et demi avec le mouvement des gilets jaunes et le bras de fer engagé depuis décembre avec les syndicats sur la réforme de retraites. A cet égard, l’utilisation samedi du fameux article 49.3 (qui permet au Gouvernement d’adopter une loi sans l’aval de l’Assemblée) par le Premier ministre pour entériner cette réforme a été vécue comme une trahison par les opposants. D’autant plus que dans la foulée, le ministère de la Santé a interdit les rassemblements de plus 5000 personnes dans les espaces confinés. Le climat de défiance envers les autorités est proche de son paroxysme dans l’Hexagone, et cela pourrait bien avoir un impact sur la capacité du pays à contenir la propagation du virus.

C’est notamment le cas en Roumanie, où la corruption est encore très prégnante à tous les échelons de la société, et où il a suffi d’un cas avéré de coronavirus pour créer un vent de panique dans l’ensemble du pays. Un correspondant de EuObserver présent sur place constate que «les supermarchés partout dans le pays ont été pris dans un vent de panique des consommateurs, qui se sont rués pour faire des réserves de produits alimentaires. Ils ont peur que l’épidémie mène à une rupture de stocks et ont acheté des réserves de nourritures pour plusieurs semaines en une seule fois.»

Pays du Sud particulièrement vulnérables

En Iran, la situation est encore plus préoccupante. Alors que la République islamique fait face à une contestation historique – qui s’est encore un peu plus envenimée suite à l’abattage par erreur du Boeing 737 après les frappes américaines en janvier -, elle est l’un des principaux foyers de coronavirus en dehors de Chine. Samedi, les autorités dénombraient 43 décès et 539 cas contaminés, mais des experts internationaux s’interrogent sur la véracité de ces chiffres. L’ONG Reporters sans Frontières accuse elle le gouvernement de dissimuler des informations sur l’épidémie. Signe que la situation est particulièrement hors de contrôle en Iran, le vice-ministre de la Santé a été diagnostiqué positif, ce qui fait de lui le premier membre d’un gouvernement au monde atteint par le virus.

LeHuffPost – Le vice-ministre iranien de la Santé positif au coronavirus

S’ils sont pour l’instant plus ou moins épargnés par le virus, les pays du Sud sont particulièrement vulnérables en cas de contamination. Avec des systèmes de santé déjà extrêmement précaires en temps normal, il serait impossible pour eux de s’occuper de tous les cas venant s’ajouter à cause d’un virus aussi infectieux que le coronavirus. Une fois de plus, le parallèle est tragiquement frappant avec les conséquences du dérèglement climatique: alors que les pays du Nord pourront compter sur leurs infrastructures et leurs richesses pour faire face à un environnement de plus en plus hostile, les pays du Sud seront eux beaucoup plus livrés à eux-mêmes. Et cela d’autant plus que, contrairement au coronavirus qui n’est pas spécialement friand des hautes températures, les impacts du réchauffement climatiques se feront sentir en premier lieu au Sud.

La lutte vaine de la communauté internationale face aux dérives du génie génétique

Le 3 décembre dernier, le magazine américain MIT Technology Review éclairait, documents à l’appui, la sombre affaire des premiers bébés génétiquement modifiés. Réalisée de manière indépendante par un chercheur chinois, l’expérience dérogeait aux règles éthiques les plus élémentaires et aurait tourné au fiasco. Les voix s’élèvent depuis longtemps face à ce genre dérive, mais la communauté internationale reste impuissante.

«Ils auraient dû travailler encore et encore pour réduire le mosaïcisme [coexistence de différents génotypes au sein d’un même organisme] à zéro. Cela a complètement échoué. Mais ils ont tout de même continué leur expérience.» Les mots de Fyodor Urnov, chercheur à l’UC Berkley et expert en édition du génome, résument la gravité de la situation. Ils concluent un article publié début décembre par le MIT Technology Review qui révélait les dangereuses approximations de la première modification génétique réalisée sur des bébés humains.

Créer des êtres humains sur-mesure

Menée par le chercheur chinois He Jankui, la modification du génome de deux jumelles afin de leur conférer une résistance au VIH avait suscité l’effroi de la communauté scientifique internationale lors de son annonce en novembre 2018. Pour parvenir à ses fins, He Jankui avait utilisé la controversée méthode d’édition du génome baptisée CRISPR Cas-9. Cette technique consiste à intervenir directement sur les séquences d’ADN en coupant et remplaçant une partie des brins. Ainsi, en travaillant sur des embryons et en procédant à des fécondations In Vitro il est théoriquement possible de créer un être humain sur-mesure.

 

 

Théoriquement, car la technique est loin d’être totalement maîtrisée, n’en déplaise à He Jankui. Si l’on ne sait pas exactement ce qu’il est advenu de Lulu et Nana – pseudonymes des deux bébés génétiquement modifiés –, l’article du MIT Technology Review remet largement en cause la réussite de l’expérience: un seul  des deux embryons aurait intégré la modification voulue, leur résistance au VIH ne serait qu’hypothétique et, pire, des modifications génétiques non voulues seraient apparues.

Des questions morales et sociétales capitales

Au-delà des conséquences tragiques que ces erreurs auront sur la vie des jumelles et de leur famille, la méthode outrepasse les règles élémentaires de l’éthique, et notamment celle du consentement: avant même qu’elles n’atteignent le stade d’embryon, Lulu et Nana ont été placée malgré elles au centre d’une expérience au résultat plus qu’aléatoire et aux implications planétaires.

La technique pose également des problèmes moraux et sociétaux d’importance capitale, tels que les risques de dérives eugéniques et la question de l’égalité d’accès. En fait, la méthode CRISPR Cas-9 est tellement controversée que les scientifiques l’ayant mise au point insistent depuis des années sur l’importance d’établir un moratoire afin de débattre des questions qu’elle soulève. Ils ont encore réitéré leur appel dans la revue Nature en mars 2019, peu après l’expérience de He Jankui.

Manque de garde-fous

Pourtant, rien de concret ne se met en place. Sur un tel sujet, un moratoire ne peut être efficace que s’il est inscrit de manière contraignante dans le droit international. Et à ce niveau-là, force est de constater que les garde-fous sont pour l’instant très lacunaires. Il y a certes la Déclaration universelle sur le génome humain et les droits de l’homme, adoptée à l’unanimité en 1997 par les Etats membres de l’UNESCO, qui stipule entre autres dans son article 11 que les «pratiques qui sont contraires à la dignité humaine, telles que le clonage à des fins de reproduction d’êtres humains, ne doivent pas être permises». Ces termes demeurent toutefois assez vagues, et surtout, la déclaration n’a pas de portée contraignante. Dans les faits, les normes en matière de génétique diffèrent beaucoup d’un pays à l’autre, loin d’une régulation globale et harmonisée.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait appel en décembre 2018 à un panel d’experts pour examiner les enjeux scientifiques, éthiques, sociaux et légaux de l’édition du génome humain. En mars 2019, ce comité de scientifiques a estimé nécessaire d’instaurer un cadre international régissant ce domaine, allant ainsi dans le sens de leurs confrères demandant un moratoire sur CRISPR Cas-9. Problème: cela ne se fera pas avant des années, lenteurs inhérentes à toute organisation internationale obligent. Rien de concret n’est prévu avant les deux prochaines années, qui seront consacrées aux processus de consultation des parties prenantes. Viendra encore la phase de négociation, d’adoption et de mise en œuvre. Une éternité…

Changer l’imaginaire collectif

Parce que le temps presse. Pour l’instant, les bébés génétiquement modifiés par He Jankui représentent un cas isolé, mais cela pourrait changer, comme l’écrit Bertrand Kiefer dans la Revue médicale suisse: «CRISPR a simplifié l’édition du génome au point que des laboratoires de plus en plus rudimentaires deviennent capables de le pratiquer. Et la compétition mondiale s’exerce à de multiples niveaux – carrières scientifiques individuelles, intérêts stratégiques d’Etats. Si bien que les pratiques cachées sont nombreuses, les mensonges aussi. Mille intérêts poussent à agir, presqu’aucun à ne rien faire.»

Selon lui, la solution n’est pas à chercher du côté d’un moratoire ou d’un traité international, mais du côté des droits moraux que la société se forge dans son imaginaire collectif: «C’est la population qui doit monter au front, avec un discours ouvert à l’anormalité, au bonheur, à la vie communautaire, au futur souhaitable et à l’interrogation perpétuelle». En attendant, en Chine, où l’industrie du clonage animalier est en plein boom, il est parfaitement normal de répliquer son chat après son dernier miaulement. Face aux manipulations des brins d’ADN, tout le monde ne ressent visiblement pas la même gêne.

L’embarrassant partenariat de l’ONU avec le Forum de Davos

Le 13 juin dernier, le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres et le Président du Forum économique mondial (WEF) Klaus Schwab ont signé un partenariat pour «accélérer la mise en œuvre de l’agenda 2030 pour le développement durable». L’alliance, faite en toute discrétion, est pour le moins controversée.

Long de quatre pages, l’accord entre l’ONU et le WEF regorge d’objectifs aussi ambitieux que déclamatoires. Y sont réunis tous les ingrédients pour un monde heureux et égalitaire: climat, égalité des genres, santé, éducation… Pourtant, aussi grandiloquent qu’il soit, le texte semble embarrasser l’ONU. L’organisation n’a même pas pris la peine de le publier sur son site internet.

En fait, ce partenariat aurait presque pu passer complètement inaperçu s’il n’avait pas été récemment dénoncé dans une lettre cosignée par près de 400 ONG – dont Public Eye (anciennement Déclaration de Berne). Adressée à Antonio Guterres, la missive demande à l’ONU de purement et simplement mettre fin à cette collaboration jugée «fondamentalement contraire à la Charte des Nations Unies». Les ONG voient d’un très mauvais œil la soudaine place de choix accordée aux multinationales du WEF dans le processus décisionnel onusien. Elles considèrent que cet accord remet en question le fondement même du fonctionnement démocratique des Nations Unies.

Formalisation écrite du lobbyisme du WEF

Des raisons de s’inquiéter pour la bonne santé démocratique onusienne, il y en a effectivement un certain nombre lorsque l’on se penche sur les quatre pages de ce «cadre de partenariat stratégique». Le texte stipule d’emblée que les deux institutions s’aideront mutuellement à «accroître leur rayonnement, à partager des réseaux, des communautés, des connaissances et des compétences». Et ce n’est que le début.

Cette formalisation écrite du lobbyisme que pourra exercer le WEF au Palais des Nations devient en effet de plus en plus décomplexée au fur et à mesure des pages. On y apprend par exemple que le club de Davos et l’ONU pourront utiliser leurs plateformes de communication respectives afin d’accroître la visibilité des thèmes sur lesquels ils se sont mis d’accord. Le point d’orgue se trouve peut-être dans l’un des derniers paragraphes, qui laisse la possibilité d’une «planification prévisionnelle et avancée pour une coopération et un impact plus efficaces».

Du «Bluewashing»

S’il est difficile de dire à quel point ce partenariat permettra aux multinationales d’influencer les décideurs onusiens sur les mesures qui les concernent directement – le texte reste malgré tout assez vague – il leur fournit dans tous les cas une opportunité unique d’embellir leur image auprès du grand public. C’est ce que Public Eye appelle le «Bluewashing»: derrière une communication humaniste amplifiée et légitimée par des partenariats avec les Nations Unies, les multinationales ont l’occasion de détourner du débat public les sujets sur lesquels elles ont un peu moins de quoi se gargariser (extraction de minerais, pompage d’eau, pesticide et autres performances peu compatibles avec les droits humains).

Il serait néanmoins naïf de penser que les membres du WEF se contenteront d’embellir leur image à travers ce rapprochement avec l’ONU. Comme le rappelle Public Eye, le Forum de Davos avait établi il y a déjà une dizaine d’années une stratégie visant à réformer la gouvernance mondiale. Nommé Global Redesign Initiative, ce modèle de gouvernance dit de «multipartite» est décrit dans un document de 600 pages plaidant en faveur d’une intégration encore plus importante des entreprises privées au sein du système onusien. Le partenariat signé le 13 juin peut en ce sens être vu comme un aboutissement.

La légitimité des Nation Unies en question

Alors que les Nations Unies souffrent des coupes budgétaires infligées par les Etats-Unis et que la méfiance envers les élites mondiales et économiques grandit un peu partout dans le monde, ce partenariat avec le Forum de Davos risque de saper encore un peu plus la légitimité de l’ONU auprès du public. C’est certainement pour cette raison que l’administration d’Antonio Guterres est si peu bavarde à propos de cet accord. Seulement, cela ne fait qu’amplifier l’impression que le multilatéralisme se fait de façon opaque par une poignées de privilégiés. Ce n’est pas ce qui apaisera les âmes révoltées.

À Londres, Extinction Rebellion éteint le Brexit

Alors que le Brexit a été repoussé au 31 octobre 2019, les journaux londoniens ont pu faire d’Extinction Rebellion leur fonds de commerce la semaine dernière. Également présent en Suisse, ce mouvement prône la désobéissance civile pour forcer les gouvernements à prendre des mesures pour le climat. Quatre lieux stratégiques de Londres ont été bloqués pendant la semaine sainte sans interruption.

Un sablier au milieu d’un cercle. Symbole du temps qui passe et de l’état de la planète qui se dégrade de plus en plus jusqu’à en devenir hostile à la vie si rien n’est fait. Tel est le message que veulent faire passer les activistes d’Extinction Rebellion, qui ont mené des actions de désobéissance civile dans plusieurs villes d’Europe la semaine dernière. A Lausanne, ils ont bloqué le pont Chauderon et le Grand-Pont pendant une heure. A Londres, où le mouvement international est né, les perturbations ont été d’une toute autre ampleur: Waterloo Bridge, Oxford Circus, Marble Arch et Parliament Square, soit quatre sites stratégiques de la capitale britannique, ont été bloqués sans interruption pendant une semaine. De quoi capter l’attention des médias et éclipser le Brexit des discussions dans les pubs londoniens.

Une désobéissance non-violente

La grande différence entre ces actions et les marches pour le climat est que ces premières ne sont pas autorisées. C’est le propre de la désobéissance civile, qui est un refus assumé et public de se soumettre à une loi considérée comme injuste. Ce mode de contestation, utilisé notamment par Ghandi, Martin Luther King ou Nelson Mandela, se construit autour d’une notion centrale: la non-violence. Pour le groupe londonien d’Extinction Rebellion, cette désobéissance s’est donc concrétisée à travers le blocage de quatre artères principales de la ville. Afin de faire entendre leurs revendications, ils n’ont eu «d’autre choix que de créer une disruption dans les systèmes de transport de Londres», expliquent-ils sur leur site internet, tout en s’excusant pour la gêne occasionnée.

L’objectif est de faire réagir Theresa May: «nous protestons pour persuader le Gouvernement d’entreprendre les actions nécessaires afin de faire face à la crise climatique et écologique», peut-on lire sur les tracts distribués aux passants forcés de continuer leur voyage à pied. Plus précisément, le groupe articule ses demandes sur trois points: que le Gouvernement  «dise la vérité en déclarant l’urgence climatique et écologique», qu’il «agisse maintenant pour arrêter la perte de la biodiversité et réduire à zéro les émission de gaz à effet de serre d’ici 2025» et qu’il «crée et se soumette à des Assemblée citoyennes pour le climat et la justice écologique».

Un impact plus important que les marches

S’il parait peu probable que Downing Street prenne au sérieux ces revendications, les blocages auront au moins eu le mérite de sensibiliser une population bien plus large que peuvent le faire les marches pour le climat. Impossible pour les Londoniens de ne pas avoir entendu parler d’Extinction Rebellion. Que ce soit sur leur chemin habituel qui s’est subitement retrouvé encombré d’un mini skate-park sur le pont de Waterloo et d’un bateau rose à Oxford Circus, ou moins directement à travers les alertes de leur application mobile de transports publics qui se sont mises à clignoter dans tous les sens, les habitants de la capitale ont obligatoirement été impactés par ces actions. Les réactions négatives étaient évidemment nombreuses, mais les marques de soutien l’étaient tout autant. «Je ne sais même pas pourquoi une ville comme Londres a besoin de voitures en son centre-ville. Nous avons un des meilleurs système de transports publics du monde!», dit par exemple un commentaire liké près de 300 fois sous une publication Facebook du Guardian relatant les perturbations.

Le mouvement séduit au-delà des activistes altermondialistes habituels. Un militant cité par le Guardian observe que «ce ne sont pas seulement les infatigables hippies rebelles. Il y a des médecins, des architectes et la diversité ethnique s’agrandit.»  L’actrice Emma Thompson n’a pas hésité à utiliser sa notoriété pour faire connaître le mouvement en allant se joindre aux militants d’Oxford Circus. James Hansen, un ancien scientifique de la NASA, et le linguiste Noam Chomsky ont aussi publiquement soutenu Extinction Rebellion.

La police sous pression

Il serait exagéré de dire que Londres a totalement été paralysée la semaine dernière. Cela aurait pu être le cas si les militants avaient bloqué le métro, ce qui avait d’ailleurs été débattu au sein de l’organisation, sans qu’il n’y ait de suite. Mais il y a un point où Extinction Rebellion a vraiment mis sous pression la mairie de Londres: la police. En une semaine, plus de 1’000 personnes ont été arrêtées, faisant déborder les cellules de la capitale et mobilisant la majorité des forces de l’ordre de Londres et des alentours. Mais, preuve du pacifisme des militants, seules 53 charges ont été retenues à ce jour. Pendant ce temps, la police se voit obligée de délaisser les actes habituels de délinquance, ce qui a poussé Sadiq Khan, le Maire de Londres, à demander maladroitement aux militants de cesser leurs activité et laisser la ville retourner à son «business as usual». Les principaux intéressés débattront ce soir de la suite à donner au mouvement. Et ce n’est pas impossible qu’ils rempilent pour une nouvelle semaine.

Un No deal Brexit, une chance à saisir pour la décroissance?

Après avoir refusé toutes les alternatives au plan de Theresa May, le Parlement britannique se dirige de plus en plus vers une sortie sans accord de l’Union européenne. Alors que cette perspective est redoutée au plus haut point par les milieux économiques, d’autres y verraient l’occasion de se débarrasser du système productiviste. Un scénario non sans danger.

Le pays qui a vu naître Adam Smith deviendra-t-il malgré lui le premier Etat à expérimenter la décroissance? Ce scénario qui aurait semblé totalement improbable il y a quelques années fait maintenant parti de l’horizon des possibles du Royaume-Uni. Et pour cause: le No deal, qui engendrerait une fermeture totale des frontières si néfaste pour la productivité et les investissements, se présente de plus en plus comme l’issue inévitable pour le royaume d’outre-manche.

Une opportunité à saisir?

Malgré le sursis accordé par Bruxelles jusqu’au 12 avril, la Chambre de communes n’arrive toujours pas à se mettre d’accord sur le plan à suivre pour quitter l’Europe. Lundi soir encore, les Parlementaires ont refusé les quatre alternatives qui semblaient les plus à même de dégager une majorité. Quant au deal de Theresa May, même la mise à prix de tête de la Première ministre n’a pas réussi à faire pencher la balance en sa faveur. Westminster s’enlise toujours plus et semble incapable d’éviter le divorce par défaut, au plus grand plaisir des Tories les plus à droite. Et au grand dam des milieux économiques.

Mais à l’heure où l’idée de la décroissance séduit de plus en plus les élites intellectuelles, qui y voient la seule alternative crédible au dérèglement climatique, le No deal pourrait être vu comme une chance à saisir afin de tester une nouvelle manière d’appréhender l’économie. C’est du moins ce que suggère un article publié sur le site anticapitaliste Bella Cadonia, qui explique que « [le Brexit] ouvre la porte aux alternatives à la domination du marché libre poussé à outrance. [Les Britanniques pourraient] passer d’une société organisée autour du capitalisme financier à une société promouvant la justice sociale et environnementale au Royaume-Uni et au niveau international. »

Pour un deuxième référendum

Pourtant, les défenseurs de l’environnement sont parmi les plus farouches opposants au Brexit, et encore plus au No deal. Ils étaient nombreux le 23 mars, lors de la marche historique qui avait réuni dans la capitale plus d’un million de personnes demandant un deuxième référendum. Maintes pancartes soulignaient l’importance de la coopération internationale pour la lutte climatique et déploraient le temps perdu à négocier le Brexit. Dans le même sens, le Green Party soutient mordicus un deuxième vote du peuple. Caroline Lucas, la seule élue écologiste du parlement britannique, a même refusé de suivre le compromis proposé par le Labour. La ligne est donc claire pour les environnementalistes: un deuxième référendum et rien d’autre.

Il faut dire que la décroissance ne fait pas vraiment partie du programme des Brexiters les plus convaincus. Ils ne cachent pas leur volonté, une fois divorcé de l’Europe, de conclure des accords de libre-échange aux quatre coins du monde, et plus précisément avec les Etats-Unis. A mille lieues de remettre en question du système néolibéral, ils visent à le pousser encore plus loin en agrandissant les espaces de libre marché tout en se débarrassant des normes de régulation européennes.

Les précaires en première ligne

Une rupture de la croissance n’est donc pas forcément promise en cas de No deal. Elle pourrait même reprendre de plus belle, boostée par la promesse de ces nouveaux marchés dépourvus de toute contrainte. Mais cela reste du domaine des spéculations, et il demeure fortement probable que les chambardements liés à une séparation sans concession entre l’UE et le Royaume-Uni perturbent avant tout la bonne marche de l’économie. Cela ne devrait pas pour autant réjouir les Verts, puisque les ralentissements économiques ont toujours pour principale conséquence de rendre encore plus vulnérables les personnes les plus précaires. En témoigne la crise de 2008, qui a rendu les riches plus riches et les pauvres plus nombreux.

Ce n’est pas un hasard si le mouvement en faveur de la décroissance s’accompagne d’une forte dimension sociale. Un infléchissement de la logique productiviste, pour qu’il ne soit pas dévastateur, doit être le fruit d’une forte volonté politique et non pas le contrecoup d’éléments conjoncturels. Ce changement de paradigme n’est envisageable que si la protection des plus vulnérables est assurée. Cela passerait inévitablement par une meilleure répartition des richesses et un Etat fort, qui limiterait la compétitivité individuelle engendrée par la logique capitaliste. Des valeurs aux antipodes de celles partagées par les défenseurs d’un Brexit dur. Si ceux-ci obtiennent leur No deal, les personnes à revenu modeste n’auront plus qu’à prier pour que la croissance ne leur glisse pas des mains.

Quand le Brexit s’invite dans l’intimité des couples londoniens

Alors que Westminster enchaîne les journées aux débats interminables tous plus cruciaux les uns que les autres, les impondérables liés au Brexit instillent le doute au cœur des couples londoniens. En particulier ceux dont l’un des partenaires n’a qu’un passeport européen.

«L’incertitude s’est immiscée dans notre vie: c’est difficile de faire des projets pour l’avenir. Mon conjoint et moi avons tous les deux une carrière ici, donc nous ne voulons pas partir, mais nous devons aussi penser à notre fille et aux répercussions que cela aura sur elle», explique dans l’Evening Stantard Susie Meisel, une Allemande de 34 ans qui travaille comme infirmière à l’hôpital Saint Thomas de Londres. Tel est l’un des témoignages de couples britanno-européens que le tabloïd de la capitale a publiés il y a quelques temps. Ceux-ci y racontaient les doutes et les peurs que le Brexit engendrait sur leur vie sentimentale et familiale.

Champ lexical de l’incertitude

Il faut dire que plus que n’importe quelle autre ville du Royaume-Uni, la City est le décor de nombreuses romances aux nationalités mélangées. «Ce qui est formidable à Londres, c’est la diversité et la manière dont les différentes cultures se rencontrent», raconte dans un autre témoignage Richard Baffour-Asare, un Britannique marié à une Polonaise. Il poursuit : «Le plus difficile avec le Brexit est le fait de ne pas savoir en quoi cela va nous affecter. Cela touche déjà mes enfants: ma fille aînée a huit ans et elle demande si sa maman devra rentrer en Pologne. Elle entend parler du Brexit à la télévision. Elle ne devrait pas avoir à s’inquiéter de ces choses. Nous devons la rassurer, ça ira.» Les récits publiés par le Standard décrivent des situations multiples aux enjeux différents, allant du jeune couple en début de carrière aux retraités ayant 45 ans de mariage. Tous ont cependant pour point commun de se construire autour du même champ lexical de l’incertitude.

Un brouhaha parlementaire

Force est de constater que la situation n’est guère plus claire aujourd’hui. La semaine passée, les Parlementaires ont successivement voté contre l’accord de sortie proposé par Theresa May, mais aussi contre une sortie de l’UE sans accord (le fameux No deal). Plus encore: ils se sont mis d’accord pour laisser une troisième chance à la Première ministre, qui présentera un nouveau texte cette semaine. Afin que cela soit possible, ils ont voté une motion pour reporter le Brexit. Mais aucune des dates envisagées n’a été entérinée et on ne sait toujours pas si ce report se comptera en mois ou en années. Report qui par ailleurs doit encore recevoir l’aval de l’UE pour pouvoir être effectif. Au milieu de ce brouhaha parlementaire, les MPs ont en profité pour rejeter à une large majorité une motion proposant de régler la question via un nouveau référendum. En un mot: la confusion est plus que jamais de mise et tous les scénarios sont encore envisageables. Ce n’est pas cela qui va mettre de la quiétude dans les foyers de la capitale.

Des craintes infondées?

Dans le scénario catastrophe d’un No deal  «involontaire» — qui est encore possible si les Parlementaires n’arrivent pas à se mettre d’accord et que l’UE refuse la proposition de report du Brexit —, les ressortissants européens au Royaume-Uni devraient néanmoins pouvoir garder tous leurs droits actuels. Concrètement, les citoyens européens résidant déjà outre-manche pourront continuer à «travailler, étudier et avoir accès aux avantages et services dans le Royaume-Uni sur la même base que maintenant», indique un document du Gouvernement sur les droits des citoyens européens.

Alors infondées, les peurs de ces amoureux qui se sont exprimés dans le Standard? Oui et non. S’ils vivent déjà au Royaume-Uni, ils n’ont pas grand-chose à craindre de plus que les couples 100% britanno-britanniques. Mais ils n’ont pas pour autant moins de soucis à se faire. L’incertitude pèse sur l’ensemble de l’économie britannique, dont la Livre Sterling joue au yo-yo au même rythme que sont votés les différents amendements à Westminster. Et à moins d’avoir en permanence un œil sur la chaîne parlementaire, il est très difficile de suivre et de comprendre l’évolution des débats. Ce tempêtueux brouillard qui plane sur l’avenir du pays est suffisant pour souffler un grain de sable au cœur des mécaniques relationnelles des partenaires londoniens, même les plus complices d’entre eux.

Comment la stratégie de Theresa May menace d’envoyer le Royaume-Uni dans le mur

D’ici le 29 mars, le Gouvernement britannique doit impérativement négocier avec son parlement un accord qui règle ses futures relations avec l’Europe, sous peine de quitter l’UE sans aucun traité. Ce serait le fameux No deal, que personne ne veut. Pourtant, la stratégie de négociation de la Première ministre dirige le pays dans cette dangereuse direction.

Dans les années 50, les délinquants américains avaient une manière bien particulière de tester leur sang-froid. Cela se faisait sous forme de duel : ils choisissaient une rue sans issue, montaient dans leur voiture respective et appuyaient sur la pédale de gaz pour foncer face au mur du fond. Le premier des deux qui donnait un coup de volant pour faire bifurquer son bolide sur le trottoir et ainsi éviter une collision mortelle perdait l’affrontement et était humilié. L’autre était adulé et respecté (pour autant qu’il eût le temps de freiner à temps).

Le No deal, un mur de briques

Ce « jeu » d’une subtilité remarquable peut être comparé à ce qui se passe actuellement entre le Gouvernement et le Parlement du Royaume-Uni. L’un et l’autre sont dans une voiture différente. Ils foncent les deux en direction d’un mur, le No deal, qui est une sortie de l’Union européenne sans accord et qui serait catastrophique pour le pays. Ni l’un ni l’autre ne souhaite ce scénario, mais ils maintiennent leur direction en misant sur le fait que l’autre se dégonfle en premier.

La Première ministre Theresa May espère que la menace du No deal poussera le Parlement à accepter « son » deal, que la majorité des parlementaires ne veut pas. Certains parce qu’ils estiment qu’il fait trop de concessions avec l’UE, d’autres parce qu’il n’en fait pas assez. Le Parlement est divisé comme jamais, mais il est uni sur un point : ne pas céder face à la proposition Theresa May. Quitte à se fracasser contre un mur de briques.

Qui sera la poule mouillée ?

Bien que puérile et dangereuse, cette stratégie de négociation n’est pourtant pas dénuée de toute rationalité et est souvent utilisée en relations internationales. Elle a même été théorisée sous le nom du « jeu de la poule mouillée ». Cela désigne les situations où deux parties (individus, Etats, etc.) ont le choix entre coopérer avec leur interlocuteur ou de camper sur leur positon, avec la particularité que si aucun des deux ne fait de pas en avant, une issue dramatique est promise. Si l’individu A choisit de ne rien lâcher alors que l’individu B fait le choix de coopérer par peur de l’issue dramatique, le joueur A décroche alors un gain maximal, puisqu’il aura obtenu une concession de B sans en avoir fait lui-même. Dans cette configuration, il est rationnel de risquer la fin catastrophique en misant sur le fait que son adversaire sera le premier à faire le pas de côté.

Inspiré du livre de Nicolas Eber “Introduction à la microéconomie moderne : Une approche expérimentale”, p.110

C’est exactement ce que font Theresa May et les le Parlementaires en s’appuyant sur la peur du No deal pour ne pas avoir à faire de concession. Que Theresa May ait évoqué la possibilité de prolonger de trois mois la date butoir dans le cas (probable) où sa prochaine proposition agendée au 12 mars serait refusée ne change pas le fond du problème. Sa stratégie est toujours de prendre en otage l’avenir du Royaume-Uni.

Communiquer pour se coordonner

Pourtant, là où la théorie de la « poule mouillée » semble justifier le pari fou que prend la Première ministre, elle prescrit en réalité une toute autre alternative : la coopération.  Le gain relatif (l’un par rapport à l’autre) est peut-être plus maigre, mais le gain absolu (sans regarder ce que l’autre reçoit) est beaucoup plus élevé. La clé pour les joueurs étant de communiquer pour réussir à se coordonner et à faire un pas vers l’autre sans avoir peur de « se faire avoir ». Ce n’est qu’une théorie abstraite avec tous les défauts qu’on peut lui attribuer, mais en période d’incertitudes, apprendre à faire des concessions ne fait jamais de mal. Ce n’est pas notre bonne vieille politique fédérale qui dira le contraire.

 

Pour en savoir plus sur la théorie des jeux et de la poule mouillée : Introduction à la microéconomie moderne : Une approche expérimentale de Nicolas Eber. Cliquez ici pour le lien e-book.