Moins de secret bancaire, plus de fonds dans les banques

Julius Bär, + 11% à 189 milliards de francs en 2012. Lombard Odier, + 15% à 188 miliards. UBS, + 46,9 milliards. Credit Suisse devrait annoncer une évolution similaire. Les fortunes mondiales continuent d’affluer dans les banques suisses en dépit de la quasi-disparition du secret bancaire pour les questions fiscales. Les chiffres annuels que publient ces jours les principales banques démentent les craintes d’une désertion de leurs coffres par les grandes fortunes internationales.

Certes, la rentabilité de l’activité de gestion de fortune s’érode. Elle passe sous les 100 points de base dansa les banques où elle s’était maintenue en-dessus, contribuant à l’affaiblissement de celles-ci. Une aggravation toute relative: au lieu d’avoir un ratio-coûts/revenus voisin de 55% avant la crise (pour un franc de gagné, les frais s’élevaient à 55 centimes, permettant de dégager un bénéfice opérationnel de 45 centimes), ce ratio est plus proche de 80%, ce qui laisse encore une marge à faire envier bien des activités!

La question est néanmoins la suivante: les fonds viennent-ils vraiment en Suisse? Ou sont-ils dirigés vers des succursales à l’étranger comme Luxembourg ou Singapour? Peu de banques détaillent cette répartition. UBS signale juste que les apports nets de fonds ont crû en Amérique du Nord plus vite qu’ailleurs. Là où, précisément, la grande banque a connu ses ennuis les plus sérieux, avec la crise des subprime et les poursuites engagées par le fisc.

Les banques privées suisses sont donc assurées de leur pérennité en dépit de la fin du secret bancaire.  Et donc celui de la place financière aussi. A deux conditions: 1) des marges comparables à celles des autres industries de services, et 2) en renonçant aux exceptions réglementaires helvétiques les plus choquantes, comme l’a pu être le secret bancaire pour les questions fiscales.

La grande peur

Les marchés financiers sont d’excellente humeur depuis l’automne dernier. Et non sans surprendre leur public, ils continuent d’afficher un bel optimisme en ce début d’année, en dépit de quelques accrocs lorsqu’ils sont clairement déçus, notamment ce fameux décrochage d’Apple le 24 janvier dernier.

Les stratèges bancaires font assaut de prévisions optimistes. Pas un jour ne se passe sans qu’ils raffermissent leurs promesses de hausses, en dépit des gains réalisés depuis l’an dernier.

Et pourtant, dans les économies matures (OCDE), les perspectives de croissance demeurent très faibles. Les grandes institutions économiques internationales n’ont pas révisé à la hausse leurs attentes. L’automobile est au plus mal et compte plus que jamais sur la Chine et l’Inde pour assurer une croissance de ses ventes, et la consommation des ménages demeure très hésitante en Europe – un peu moins, certes, aux Etats-Unis.

Bref. Ces éléments accréditent chaque jour davantage l’hypothèse selon laquelle les fleuves de liquidités déversés par les banques centrales alimentent en premier lieu une nouvelle bulle des actifs cotés en bourse et non pas une croissance soutenue de l’économie réelle. La question est donc: quand éclatera-t-elle?

Les déclencheurs ne manquent pas: un nouveau plongeon de la zone euro dans une crise qu’annoncent plusieurs spécialistes indépendants comme Charles Wyplosz, une confirmation de la mini-récession dans laquelle l’économie américaine s’est plongée, à la surprise générale, au dernier trimestre, etc.

Et que deviendront donc les tonnes d’argent émises ces dernières années? Rentreront-ils à l’abri dans les fonds monétaires ou les coffres des banques centrales, comme cela a été le cas jusqu’à la fin de l’an dernier? Ou, désormais lancées dans les circuits financiers, alimenteront-elles cette reprise de l’inflation qu’UBS juge inéluctable dès 2014?

On peut être euphorique comme le sont les marchés financiers. Et donc se convaincre, comme en mars 2009, que le pire est passé, que demain sera mieux que hier, et donc prendre des positions en actions à court terme pour profiter de la hausse. Ou, au contraire, rester ferme, se persuader que malgré l’embellie, les déséquilibres restent bien trop nombreux pour que l’économie efface, en quelques semaines, cinq années de crise qui ont ébranlé les fondements du système financier. Comme on le dit à l’armée: messieurs, gardez vos casques!

Tout ça pour ça

Wegelin condamné à payer 57,4 millions de dollars pour solder son conflit avec le procureur de New York Preet Bharara, on croit rêver! Il y a un an, la plus vieille banque de Suisse avait été mise à mort pour avoir chatouillé de trop près le fisc américain, leçon vite comprise par le reste de la place financière. La modestie du règlement est un contraste violent avec la dureté de la sanction initiale et montre ce que les banques suisses ont perdu dans l’ensemble en cherchant à gratter quelques clients américains lors des années d’insouciance.

 

Retour en grâce

On se souvient des efforts désespérés de Hans Rudolf Merz, alors chef du département des Finances, pour pénétrer le saint des saints de la gouvernance économique mondiale, le G20. C’était à l’automne 2008, lorsqu’il devenait de plus en plus clair que la tolérance des grands pays envers les exceptions fiscales se réduisait à mesure que le gouffre de la crise financière s’ouvrait sous leurs pieds. Le refus des Américains et du Gouvernement britannique, avait été sec. Et on connaît le dénouement de l’histoire: l’abandon précipité, sous la contrainte, du secret bancaire pour les questions fiscales à la mi-mars 2009.

L’invitation adressée par la Russie à la Suisse pour participer aux réunions des ministres des Finances de ce même G20 sonne comme le retour en grâce de la Suisse dans les cénacles réglementaires internationaux, après trois ans d’isolation. Il est clair que l’alignement de Berne, sous la férule étrangère, aux standards internationaux, a été remarqué, de même que l’échec de la “troisième voie fiscale” préconisée par la Suisse sous l’appellation de Rubik.

Au G20, la Suisse gagnera une meilleure légitimité pour faire valoir les “injustices” auxquelles elle se sent soumise: le maintient de nombreuses niches fiscales dans les réglementations fiscales britanniques, américaines et autres, et qui lui créent une concurrence fiscale dommageable. Mais ce n’est pas un blanc-seing. Les efforts sont encore longs et pénibles. Beaucoup, en Suisse, n’ont pas encore compris que pour cultiver tranquillement une spécialité réglementaire ou fiscale, celle-ci doit être compatible avec un certain nombre de principes généraux édictés par l’OCDE, le CSF et d’autres organismes de normalisation internationale qui obéissent aux impulsions du G20.

Et il reste à Berne à pénétrer dans le saint des saints, la conférence des chefs d’Etats et de gouvernement du G20. Ce qui ne semble pas encore joué.

 

Payer pour prêter à la ville de Lausanne

Pour l’amusement de l’anecdote: L’emprunt souverain en francs suisses qui rapporte le moins est celui qui a été émis par la Ville de Lausanne avec une échéance à 2014. Il rapporte -0,46%! Mais que la ville de la rive nord du Léman a-t-elle fait pour mériter cela? Elle n’est pas extraordinairement bien notée à l’échelle suisse: A+ seulement. En outre, malgré une économie solide, elle est plombée par le passif de sa caisse de pensions, dont le niveau de sous-couverture est l’un des pires de Suisse.

Les investisseurs ont dû se laisser quelque peu abuser par la qualité du vin de la commune, cultivé, comme on le sait, sur l’un des meilleurs parchets de Lavaux.