Credit Suisse, un management manifestement dépassé

Au lendemain de l'annonce début mai de l'amende de 2,6 milliards de francs infligée à sa banque par les autorités américaines, Brady Dougan, patron de Credit Suisse, avait le coeur léger. Dans son esprit, le principal problème juridique était réglé. Il pouvait donc passer à autre chose. Il se réjouissait même d'en faire état aux journalistes qu'il a rencontrés à ce moment-là, dont votre serviteur.

La deuxième banque du pays avait en effet un sérieux besoin de réforme. Elle avait pris du retard par rapport à UBS sur le front de la restructuration de la banque d'affaires et la fragilité de ses fonds propres font régulièrement froncer les sourcils des autorités de surveillance, BNS et Finma en tête. Le cours de l'action restait loin derrière celui de son concurrent principal. Mais le patron a été pris de court par l'ampleur de la vague d'indignation et les nombreux appels lancés en Suisse à ce qu'il démissionne.

Ces appels l'ont-il freiné dans sa volonté de restructurations? Lors de l'annonce des résultats semestriels le 22 juillet, Brady Dougan, qui tient toujours fermement la barre de la banque, a certes annoncé des changements, dont le principal est l'abandon de l'activité de négoce "macro", qui recouvre le trading d'intérêts, de changes de devises et de matières premières, coûteuse en fonds propres. Mais cela ne suffit pas.

Les fonds propres de la banque, qui sont entamés en raison de la perte encourue au 2e trimestre en raison de l'amende américaine, demeurent sous pression. Et on ne voit toujours pas de vraie réforme de la banque d'affaires comme celle qu'a entreprise UBS sous la direction de Sergio Ermotti – dont les succès récents suscitent une profonde jalousie auprès de l'Américain de la Paradeplatz. Ainsi, pour revenir au négoce des matières premières, on ne voit toujours pas où est le vrai changement: CS va continuer de prêter aux négociants en matières premières basés à Genève comme elle l'a fait par le passé, une activité dont elle est l'un des principaux acteurs.

Cette lenteur à réformer une banque qui a pris du retard repose la question de la compétence du management. Certes, il a permis à Credit Suisse d'éviter nombre d'écueils pendant la crise sur lesquels se sont échoués UBS et nombre d'autres grandes banques. Mais est-il encore à même de replacer Credit Suisse sur la voie de la croissance? Il en paraît bien loin.

UBS et le dentiste belge

Pendant de nombreuses années, le client idéal des gérants de fortune suisses a porté un nom: le dentiste belge. A l'aise financièrement, alimentant avec régularité un compte en banque généralement non-déclaré, peu curieux des conditions et des coûts de la tenue de son compte, il passait pour celui qui se laissait tondre sans rien dire. On plaçait ses économies dans des produits financiers pas toujours adaptés à son profil, mais de toute évidence rémunérateurs pour le gérant et sa banque, qui y voyaient une source de revenus faciles.

Aujourd'hui, c'est comme si la Belgique se vengeait de toutes ces années de mépris d'une partie de ses ressortissants. En menant une enquête pénale contre la filiale locale d'UBS et son directeur général pour assistance à évasion fiscale, elle contribue à la pression internationale pour un règlement du passé douloureux pour les banques suisses. Ces dernières, qui n'ont pas fini de payer pour avoir aidé des milliers de contribuables américains à évader leur fisc, sont toujours plus sommées de s'expliquer ailleurs, en France, en Allemagne, et maintenant dans le Plat-Pays.

Au niveau de la procédure belge, seule l'implantation locale d'UBS est concernée. Mais pour combien de temps? Est-ce que la direction du groupe UBS pourra convaincre Bruxelles d'avoir tout ignoré des agissements de ses responsables locaux à la manière de Brady Dougan, patron de Credit Suisse, face à une commission d'enquête du Sénat américain? Les banques suisses risquent d'expier longtemps encore des comportements arrogants du passé, dont on n'est du reste pas certain qu'ils ont disparu. Et elles doivent sans délai appliquer pleinement une règle d'or des affaires: ne jamais mépriser ses clients, mais au contraire, les servir au mieux dans le respect de la loi. Pour ne pas s'exposer à de nouvelles affaires douloureuses à l'avenir.

Le “Frexit”, une lâcheté

On connaît le Grexit. C'est l'expression condensée désignant le scénario de sortie de la Grèce de la zone euro ("Greek exit"). Elle a donné, par glissement sémantique, l'expression Brexit ("British exit"), décrivant la possibilité d'une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Si cette perspective a pris de la consistance à la suite du succès de l'United Kingdom Independence Party (UKIP) lors des élections au Parlement européen du 25 mai, il en est une autre, calquée sur les deux premières, qui va prendre une importance croissante: le Frexit. Autrement dit, la perspective de voir la France quitter la zone euro ("French exit").

Le succès du Front national lors du scrutin européen a donné un nouvel élan à l'appel fou de son leader Marine Le Pen, et à maintes autres voix dans le débat public, à ce que la France quitte la monnaie unique. Elle ne voit que des malheurs dans l'appartenance de son pays à la zone euro: une monnaie surévaluée qui ruine la compétitivité des entreprises françaises et une politique d'austérité dont on ne voit pas la fin. Bref, des contraintes qui viennent d'ailleurs, que le discours public français se plaît à démoniser par l'expression "dictature des marchés financiers".

Ces derniers, on le sait, ne sont tendres pour personne. Le Royaume-Uni en avait fait la douloureuse expérence en 1993 lorsqu'il avait dû retirer la livre sterling du système monétaire européen (qui a donné naissance à l'euro) sous la pression des spéculateurs. La Suisse aussi en sait quelque chose, elle qui a dû recourir à des moyens extraordinaires pour contrer la hausse spéculative du franc en 2011.

Mais ces mouvements financiers, on le sait aussi, sont d'abord les symptôme de déséquilibres plus profonds. Or, en France, ces derniers sont nombreux et s'aggravent jour après jour. Et en France comme ailleurs, il est plus facile de blâmer les autres que soi-mêmes. Comme disait Pascal Lamy lors du Forum des 100 de "L'Hebdo" en mai dernier, "les Français n'aiment pas le monde car il ne marche pas comme ils veulent". Malheureusement, les responsables politiques français, en particulier le président François Hollande, semblent bien peu préparés à changer cette dynamique perverse. Formés dans des hautes écoles françaises peu en contact avec le reste du monde comme l'ENA, ils n'ont pas la moindre incitation à se confronter aux réalités internationales. Ils semblent plutôt préférer conduire leur pays droit dans le mur.

Il n'y a aucune raison de se réjouir du Frexit. L'apocalypse annoncée aux Grecs, au Chypriotes et à tous les autres tentés de revenir aux anciennes monnaies serait promise aux Français: chute du franc français sitôt après son lancement, explosion de l'inflation et des taux d'intérêt, tuant la minuscule reprise économique que connaît ce pays et portant le chômage à des taux stratosphériques. Le contraire de la reprise chantée par Marine Le Pen et ses amis. Plutôt que de reporter les fautes sur l'Europe, les dirigeants français doivent de toute urgence reconnaître la vérité à leurs administrés. Faute de quoi ils vont tous découvrir ce qu'est vraiment la "dictature des marchés financiers".

Echange automatique, les (gros) trous du filet

Définitivement liquidée, l'évasion fiscale? La mise sous toit définitive du standard mondial de l'OCDE sur l'échange automatique de renseignements fiscaux pourrait le faire croire (illustration: Investir.ch). D'autant plus avec l'engagement écrit de s'y conformer pris par la Suisse et de Singapour, deux des plus grands pôles mondiaux de la gestion de fortune privée offshore. Mais le filet mis en place par les pays développés a encore de nombreux trous. De très grands trous.

Le texte de l'OCDE n'est qu'un modèle. Il revient à chaque Etat de l'appliquer au moyen de la conclusion d'accords bilatéraux prévoyant les modalités de l'échange automatique avec d'autres pays. Or, la norme est restrictive: elle autorise un Etat à ne conclure de tels accords qu'avec des pays garantissant un degré élevé de bonne exécution de l'accord. Les données échangées ne doivent servir qu'à des fins fiscales, elles doivent être protégées, les personnes concernées doivent pouvoir se défendre devant un tribunal, etc. Des critères évidemment inatteignables pour l'écrasante majorité des pays africains, voire latino-américains et asiatiques, voire queleuqes pays européens.

La Suisse n'a ainsi l'intention de signer de tels accords, dans un premier temps du moins, qu'avec les autres membres de l'AELE, les 28 membres de l'UE, les Etats-Unis et quelques autres pays développés dont Singapour et, vraisemblablement, l'Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande. Soit une quarantaine de pays tout au plus. Cela en laisse plus de 150 sur le côté du chemin! En gros: OK pour échanger des informations avec le Royaume-Uni, le Luxembourg, l'Allemagne ou la France, mais pour l'Ouzbékistan, les Philippines ou le Nigeria, on verra plus tard. Il y a pourtant bien des milliardaires dans ces pays aussi, qui n'ont peut-être pas trop envie de payer leurs impôts sur place (et on peut, dans une certaine mesure, les comprendre).

Le mécanisme de l'échange automatique de l'OCDE permet de maintenir les circuits de l'évasion fiscale avec les dictatures d'Asie centrale, celles d'Afrique ou du Moyen-Orient et maintes "démocraties" d'ici et d'ailleurs au degré de corruption élevé. Les Britanniques conservent le secret des trusts et les Américains ceux des sociétés de personnes au Delaware et en Floride, avantages dénoncés comme incorrects par les banquiers suisses. Mais ces derniers n'ont pas encore perdu toutes les occasions de pouvoir vendre fort cher leur expertise centenaire en matière d'opacité fiscale.

Les mégafusions et leurs conséquences

On les avait oubliées depuis l’éclatement de la crise financière, mais elles font un retour tonitruant. Les mégafusions, ou méga-acquisitions d’entreprises, des transactions de plusieurs milliards, ou dizaines de milliards de francs/dollars/euros/etc. accaparent l’attention du public. Il y a bien sûr les offres concurrentes de GE et de Siemens sur Alstom; celle de Pfizer, numéro un mondial de la pharma, sur son concurrent britannique AstraZeneca; la fusion d’Holcim avec Lafarge; ou encore la vente, juste achevée, de la division de téléphones portables de Nokia à Microsoft. Selon le cabinet Dealogic, qui tient la statistique, le volume des transactions de plus de 10 milliards de dollars annoncées depuis le début de l’année dépasse pour la première fois le record de 2007.

L’environnement économique est favorable. La reprise, visible aux Etats-Unis, semble s’amorcer en Europe, ce qui ouvre de brillantes perspectives d’affaires; les entreprises américaines profitent de cours de leurs actions plus élevés, ce qui abaisse les coûts d’acquisition; le crédit reste abondant et extrêmement avantageux grâce à la générosité sans bornes des banques centrales, ce qui abaisse encore les coûts d’opportunité; et les banques d’affaires, qui sont au centre de ces opérations mais qui ont eu une très mauvaise année 2013 à cause de la chute du négoce des obligations, ont tout intérêt à stimuler le mouvement afin d’encaisser le maximum de commissions.

Cela dit, ces “megadeals” se heurtent à un public lassé, qui n’a pas encore fini de payer les conséquences de la crise, avec un chômage élevé et un pouvoir d’achat réduit. Ce dernier est encore moins disposé qu’avant la crise à supporter le cortège de restructurations et de suppressions massives d’emplois qui accompagne ce genre de regroupement. Par conséquent, les politiciens les plus en recherche de visibilité, tel le nouveau ministre français Arnaud Montebourg, se font une joie de dresser tous les obstacles possibles. Ils sont un signal avant-coureur d’une évolution bien plus sérieuse, celle d’un durcissement de la réglementation dans ce domaine.

Depuis l’éclatement de la crise financière, les Etats ont acquis savoir-faire et confiance dans ce domaine. Ils ont contraint les banques à accepter des normes plus sévères. Puis ils ont tourné leurs efforts vers la fiscalité internationale pour en améliorer la transparence et, surtout, le rendement, un chantier toujours en cours. Qu’est-ce qui les empêcherait, par la suite, à durcir les conditions des méga-regroupements d’entreprises au titre de la lutte contre les abus ou de la défense d’intérêts nationaux ou communautaires?

Tout à leur enthousiasme de renouer avec les frissons des grandes manoeuvres financières, les dirigeants des multinationales ont peut-être mal estimé ce risque. Qui pourrait bien leur tomber dessus un beau jour, peut-être pas si lointain, par de nouvelles réglementations tatillonnes.

Faux jumeau financier de la Suisse

Il n'y a pas de montagnes mais il y a la mer. A ce détail près, le Danemark, c'est presque comme la Suisse. Un petit pays européen développé (5,6 millions d'habitants) une économie de taille moyenne (277 milliards de francs, la moitié de la Suisse), une monnaie propre, la couronne, un marché immobilier en plein boom. Et des soucis très similaires à ceux de chez nous: une devise et une croissance du crédit hypothécaire difficilement contrôlables.

Le Danemark est probablement le seul pays au monde occidental à relever un taux d'intérêt. Le 24 avril, la Nationalbank, la banque centrale, a fixé son taux des dépôts (qui rémunère les dépôts effectués par les banques commerciales) à 0,05%. Ce n'est pas grand chose, mais c'est un renversement copernicien de politique monétaire. Jusqu'alors, l'institut prélevait 0,1% d'intérêt sur les dépôts effectués chez elle par les banques commerciales afin de diriger ces fonds vers le crédit aux entreprises pour stimuler une croissance bien pâle (-0,6% au 1er trimestre).

Le problème, c'est que les crédits se sont dirigés vers la pierre, exposant les ménages à des hausses de taux d'intérêt hypothécaires à l'avenir. Or, la plupart d'entre eux, comme les Suisses, se sont endettés pratiquement au maximum en profitant de taux bas (près de 2%) et seront incapables d'assumer des loyers de l'argent plus élevés. La solution retenue à Copenhague est néanmoins bien différente de celle de Berne: plutôt que de restreindre l'accès à la propriété en limitant les possibilités de financement, on permet de… rallonger la durée des obligations immobilières, qui possèdent les crédits alloués à l'immobilier local. Ce qui a fait froncer les sourcils de l'Autorité bancaire européenne, le régulateur communautaire, qui préférerait au contraire freiner l'expansion du crédit en rendant ces titres moins attractifs aux investisseurs.

L'autre problème de la politique de la banque centrale a été d'afaiblir sa propre devise. En chassant de ses propres coffres les dépôts des banques commerciales, l'institut d'émission a découragé les investisseurs étrangers, qui se sont donc détournés de la couronne. Bonne nouvelle, donc, pour les exportateurs danois, qui profitent d'une baisse du taux de change, mais très mauvaise pour l'économie nationale. Pour lui assurer à cette dernière des relations les plus stables possibles avec le reste de l'UE, la Nationalbank lui assure un taux de change pratiquement fixe avec l'euro. Or, ce dernier n'était plus tenable avec le maintien des taux négatifs pratiqués par la banque centrale danoise.

Le Danemark n'est pas la Suisse en ce sens que la couronne n'est pas une monnaie refuge comme le franc. Lorsqu'elle cherche à stabiliser le taux de change avec l'euro, la BNS n'a pas besoin de jouer sur les taux, il lui suffit de vendre massivement du franc contre de la monnaie unique, sachant qu'elle trouvera toujours des acheteurs.

Mais il y a un risque que la Nationalbank danoise n'accepte pas de prendre, au contraire de la BNS: c'est de stocker des quantités phénoménales de devise étrangère, au risque de devenir le "banquier du monde", comme le rappelait l'économiste canadien William White (L'Hebdo n°17), avec le risque de devoir assumer les erreurs des autres. C'est toute la différence entre un pays de commerçants et de marins comme le Danemark, et une place forte de la finance comme la Suisse.

Le prix du risque

Leur profession, c'est de calculer le prix du risque. Et pourtant, les grandes banques paraissent particulièrement mal à l'aise au moment d'attribuer un coût à leurs propres risques réglementaires. Credit Suisse a dû relever de 468 millions de francs sa provision pour risques juridiques. Une révision qui intervient juste trois mois après avoir relevé une première fois cette cagnotte en janvier dernier, de quelque 470 millions.

Même cumulé, le montant reste bien modeste en regard des risques connus de la banque. Le seul conflit fiscal  avec les Etats-Unis, qui a amené son directeur général Brady Dougan à comparaître devant le Sénat en mars dernier, pourrait lui coûter une amende de 800 millions de dollars. Et on ne parle pas de la myriade de causes toujours pendantes devant les gendarmes financiers ou les tribunaux, dont quelques-unes de poids: la manipulation du Libor et celle des changes. Deux scandales sur lesquels se penchent non-seulement une demi-douzaine d'autorités de surveillance financière et de la concurrence, mais aussi des autorités judiciaires, notamment à New York. Il serait donc bien surprenant que Credit Suisse n'annonce pas d'autres relèvements de ses provisions dans les semaines qui viennent.

De son côté, UBS, qui a désormais une longue expérience en matière se scandales et d'amendes (elle en a payé plus de 5,6 milliards de francs depuis 1998), a constitué des provisions… de 1,6 milliards de francs, alors qu'elle semble a priori moins exposée que sa vosine zurichoise. Elle a réglé la question de l'évasion fiscale aux Etats-Unis et elle est en bonne voie d'obtenir un blanc-seing des autorités européennes en ce qui concerne le scandale des manipulations de change. De quelles mauvaises actions – en plus de celles qui sont connues – se sent-elle coupable? Mystère.

Les amendes géantes sont un fait encore assez neuf dans le monde de la grande finance internationale, et certains dirigeants bancaires, dont Brady Dougan, n'ont pas encore eu le temps de s'y habituer. D'où leurs difficultés à prévoir le juste prix. Mais d'autres, à commencer par l'américaine JP Morgan, ont acquis une profonde expérience en la matière en se voyant infliger des sanctions record (11 milliards pour JPM). Pour elles, constituer des provisions élevées, c'est devenu une politique normale: celle de mettre suffisamment de côté pour assumer des amendes record. Et s'offrir le luxe de ne pas changer trop vite certaines mauvaises habitudes.

Passeport british à la Finma

La confirmation de Mark Branson en tant que directeur de la Finma par le Conseil fédéral le 26 mars est l'occasion pour le gendarme financier d'aborder un virage alors que l'autorité de surveillance des marchés financiers a entamé sa sixième année. Banquier (ancien d'UBS, un héritage qui n'est pas innocent), le nouveau patron succède à Patrick Raaflaub, un assureur, qui a quitté son poste le 1er février. Branson est un praticien, puisqu'il a dirigé des activités au Japon et ailleurs au sein de la banque aux trois clés. Et il a su passer sans dommages au travers de deux scandales qui auraient pu l'éclabousser, la fraude fiscale aux Etats-Unis et la manipulation des taux Libor..

Mark Branson a aussi démontré qu'il sait manoeuvrer le gros bâton contre les banques. C'est lui qui a exigé un surcroît de fonds propres à UBS l'automne dernier, décision dont Sergio Ermotti, son patron, ne décolère pas. Il sera donc un agent fiable pour appliquer la volonté d'Eveline Widmer-Schlumpf, et derrière elle celle du Conseil fédéral, et derrière lui celle du Conseil de la stabilité financière, visant à contraindre les grandes banques internationales d'élever encore leurs fonds propres.

Sous sa direction, la Finma devrait même recevoir plus de moyens, puisque le FMI a reproché à la Confédération de doter insuffisamment son autorité de surveillance financière en personnel. Avec 500 employés, elle paraît bien démunie en comparaison avec ses pairs d'autres grands centres financiers.

Mais le nouveau directeur devra trouver un nouvel équilibre entre réglementation financière exigeante et surréglementation. Depuis toujours, les banquiers se plaignent des excès de nouvelles règles. Rien de plus normal. Ce qui est nouveau, c'est qu'ils sont rejoints par des académiciens, professeurs de finance et autres experts, toujours plus nombreux à porter un regard critique sur le développement apparemment sans fin des règles.

Avec son passeport et sa formation britanniques, Mark Branson devrait trouver le pragmatisme nécessaire pour engager le régulateur financier sur la voie d'une politique "principle-based", autrement dit, qui n'étouffe pas sous les détails. Sans revenir à l'ancienne Commission fédérale des banques d'avant 2009, qui se laissait gouverner par les grandes banques qu'elle devait surveiller.

Chinafrique

Elle s'appelle Xinxing. Elle est Chinoise, s'exprime parfaitement en français et en anglais, et elle veille attentivement à ne laisser entrer que les personnes ayant affaire à son patron, le président de la Banque africaine de développement (BAD). Cet institut, à l'égal de la Banque asiatique pour le développement ou de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, est l'un de ces organismes financiers internationaux chargés de collecter des fonds pour les orienter vers des projets d'infrastructure (constructions de routes ou de réseaux de téléphonie mobile) dans des régions qui n'ont pas les moyens de les financer eux-mêmes. Le président de la BAD est l'ancien ministre de l'Economie du Rwanda.

Si la BAD est dirigée par des Africains et détenue en majorité par des fonds du continent noir, la présence de Xinxing en dit long sur la profondeur des liens qui unissent depuis plusieurs années l'Afrique à la Chine. Et qui n'ont cessé de se renforcer à  mesure que le continent noir, sorti, pour l'essentiel, de la misère, affiche des taux de croissance économique moyens stupéfiants, qui avoisine 6% l'an.

Depuis la fin des années 1990, la République populaire déploie d'intenses efforts pour contrôler les ressources en matières premières et trouver des débouchés pour ses produits. Les investissement directs chinois en Afrique ont été multipliés par 6,5 de 2005 à 2012 pour atteindre 2,52 milliards de dollars, selon un site spécialisé. La valeur des investissements détenus directement par des intérêts chinois atteignait la même année 21,2 milliards. Ceci sans compter ceux qui transitent par Hongkong, la Suisse ou les Îles Vierges britanniques, où les investisseurs de la République populaire domicilient de grandes parties de leurs fortunes à l'abri de Pékin.

La conférence The Africa CEO Forum qui s'est tenue cette semaine à l'Intercontinental de Genève sous les auspices de la BAD n'a guère insisté sur cette dimension. Elle a plutôt mis l'accent sur les propres forces africaines, un appel aux entrepreneurs et investisseurs du continent d'en faire plus pour développer leurs propres pays. Mais l'un des principaux panels de discussions, où intervenaient de nombreux patrons de toutes les parties du continent, était modérée, en anglais, par une journaliste de CCTV Africa. Comment mieux exprimer le lien sino-africain que par cette concurrence directe de la TV d'Etat chinoise envers CNN, BBC, France 24 et al Jazeera sur le terrain stratégique de l'information continue à l'échelle d'un continent si prometteur?

La banque d’affaires, fin de la rente

UBS va se sentir moins seule dans le club des grandes banques internationales qui ont fait une croix sur leurs ambitions dans l'investment banking. Barclays, numéro deux britannique, pourrait bientôt la rejoindre, si l'on en croit le Financial Times.

Barclays, c'est non seulement la deuxième plus importante banque britannique après HSBC, c'est non seulement une tour spectaculaire du quartier de Canary Wharf, dont la vue sur les quartiers est de Londres est à couper le souffle, c'est aussi l'établissement qui avait tenté de faire son grand bond en avant sur les ruines de Lehman Brothers, dont elle avait repris les activités principales lors de la faillite spectaculaire de l'établissement américain le 15 septembre 2008.

Mais aujourd'hui la facture est là: l'établissement est englué dans les mêmes scandales qu'UBS (Libor, changes) et a vu sa rentabilité chuter à tel point qu'il vaut mieux pour un investisseur de placer ses billes dans une bonne vieille entreprise industrielle allemande que dans la banque d'affaires de Barclays. Le négoce des obligations, pilier de l'investment banking, a vu ses volumes d'affaires chuter d'un quart l'an dernier.

Mais Barclays, comme UBS, a été lente à accepter la réalité. Son CEO actuel, David Jenkins, est en poste depuis 18 mois déjà, arrivé à son poste après que son prédécesseur Bob Diamond a été poussé dehors à cause de son implication dans le scandale de la manipulation du Libor. En Suisse, la banque de la Bahnhoftrasse avait même réfléchi plus longtemps, de la fin 2007 à la fin 2011, avant de tirer les conséquences de ses errements dans les subprime.

La banque d'affaires style "Loup de Wall Street", c'est pourtant une activité du passé. Les règlementations sont devenues plus sévères, les bonus mieux encadrés, la dépendance des grandes banques envers les banques centrales s'est aussi accentuée, ce qui les rend plus dociles. Bien sûr, l'ambiance western n'a pas disparu des salles de marché, loin s'en faut. Mais les marchés se sont à quelque part émasculés depuis la crise.Et tout cela a des conséquences sur le business qu'ont décrites des experts, comme le professeur Charles Murphy de Stern School (New York University) mais que les grands CEO n'ont pas encore tous acceptées.

Il en va de la banque d'affaires comme du secret bancaire, et de toutes ces activités qui se sont transformées en rentes de situation faute d'encadrement et de réglementation: les dirigeants n'arrivent que sous d'extrêmes pressions à admettre que l'âge d'or a une fin. Ce n'est qu'en dernière extrémité qu'ils se résolvent à abandonner des activités dont ils étaient si fiers.