Qu'est-ce qu'ils en étaient fiers, les journalistes de France Inter l'autre matin, au moment d'annoncer que "les investisseurs payent pour prêter à l'Etat français". C'est vrai, le rendement des obligations à deux ans émises par Paris est négatif. Ce qui fait que le coût de la dette est quasi-nul, ce qui encourage l'Etat à s'endetter davantage.
Et il pourra le faire car la Banque centrale européenne fait tout pour que cela se passe ainsi. Engagée dans de grandes manoeuvres pour faire redémarrer la conjoncture en zone euro – à plat cet été, et qui risque de le rester – elle prend des mesures exceptionnelles. Elle lance un nouvel assouplissement quantitatif, promettant d'acheter un montant non-chiffré – mais "qui aura des conséquences considérables sur le bilan de la BCE", comme l'a relevé ce jeudi Mario Draghi, son président – de titres de dettes européens. Elle abaisse encore ses taux d'intérêt, même ceux, déjà négatifs, des dépôts opérés par les banques commerciales auprès de ses propres coffres.
Bref, l'institut européen fait tout pour faire sortir l'argent de ses propres soutes et l'injecter dans l'économie du continent. Et où ces fonds vont-ils aller en premier lieu? Dans les crédits aux entreprises, comme le souhaitent la BCE, les économistes et les politiciens? Pas en période de stagnation économique. Ils vont privilégier les placements sûrs, même peu rémunérateurs, à commencer par les emprunts d'Etat. Et la France, avec ses 2000 milliards d'euros de dettes, tout comme l'Italie, avec ses 1800 milliards, figurent évidemment en tête de ce gigantesque marché.
Toutes les données sont donc réunies pour que les gouvernements Valls et Renzi ne changent rien à leurs mauvaises habitudes: proclamer de grandes réformes économiques sans accomplir grand-chose. Le crédit est là, gratuit et abondant. Au contraire, engager de vraies réformes signifie faire des mécontents, voire prendre le risque de perdre les prochaines élections (ce qui semble à peu près certain en France, pas encore en Italie).
La BCE, qui réfléchit en termes européens et non pas nationaux, a certainement raison d'agir pour éviter que le continent ne s'engage dans une décennie perdue. Malheureusement, elle n'encourage vraiment pas Paris, ni Rome, à prendre réellement leurs responsabilités vis-à-vis de leurs chômeurs, du bien-être de leurs populations et de la bonne santé économique du continent.