Le “Frexit”, une lâcheté

On connaît le Grexit. C'est l'expression condensée désignant le scénario de sortie de la Grèce de la zone euro ("Greek exit"). Elle a donné, par glissement sémantique, l'expression Brexit ("British exit"), décrivant la possibilité d'une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Si cette perspective a pris de la consistance à la suite du succès de l'United Kingdom Independence Party (UKIP) lors des élections au Parlement européen du 25 mai, il en est une autre, calquée sur les deux premières, qui va prendre une importance croissante: le Frexit. Autrement dit, la perspective de voir la France quitter la zone euro ("French exit").

Le succès du Front national lors du scrutin européen a donné un nouvel élan à l'appel fou de son leader Marine Le Pen, et à maintes autres voix dans le débat public, à ce que la France quitte la monnaie unique. Elle ne voit que des malheurs dans l'appartenance de son pays à la zone euro: une monnaie surévaluée qui ruine la compétitivité des entreprises françaises et une politique d'austérité dont on ne voit pas la fin. Bref, des contraintes qui viennent d'ailleurs, que le discours public français se plaît à démoniser par l'expression "dictature des marchés financiers".

Ces derniers, on le sait, ne sont tendres pour personne. Le Royaume-Uni en avait fait la douloureuse expérence en 1993 lorsqu'il avait dû retirer la livre sterling du système monétaire européen (qui a donné naissance à l'euro) sous la pression des spéculateurs. La Suisse aussi en sait quelque chose, elle qui a dû recourir à des moyens extraordinaires pour contrer la hausse spéculative du franc en 2011.

Mais ces mouvements financiers, on le sait aussi, sont d'abord les symptôme de déséquilibres plus profonds. Or, en France, ces derniers sont nombreux et s'aggravent jour après jour. Et en France comme ailleurs, il est plus facile de blâmer les autres que soi-mêmes. Comme disait Pascal Lamy lors du Forum des 100 de "L'Hebdo" en mai dernier, "les Français n'aiment pas le monde car il ne marche pas comme ils veulent". Malheureusement, les responsables politiques français, en particulier le président François Hollande, semblent bien peu préparés à changer cette dynamique perverse. Formés dans des hautes écoles françaises peu en contact avec le reste du monde comme l'ENA, ils n'ont pas la moindre incitation à se confronter aux réalités internationales. Ils semblent plutôt préférer conduire leur pays droit dans le mur.

Il n'y a aucune raison de se réjouir du Frexit. L'apocalypse annoncée aux Grecs, au Chypriotes et à tous les autres tentés de revenir aux anciennes monnaies serait promise aux Français: chute du franc français sitôt après son lancement, explosion de l'inflation et des taux d'intérêt, tuant la minuscule reprise économique que connaît ce pays et portant le chômage à des taux stratosphériques. Le contraire de la reprise chantée par Marine Le Pen et ses amis. Plutôt que de reporter les fautes sur l'Europe, les dirigeants français doivent de toute urgence reconnaître la vérité à leurs administrés. Faute de quoi ils vont tous découvrir ce qu'est vraiment la "dictature des marchés financiers".

Yves Genier

Journaliste économique depuis le milieu des années 1990, historien de formation, je suis particulièrement intéressé aux questions bancaires, financières, fiscales et, naturellement, macroéconomiques et leurs conséquences politiques et sociales.