Peut-on (vraiment) vouloir être immortel?

Après des semaines passées à côtoyer jour après jour les chiffres froids du décompte des victimes de la tragédie sanitaire, et la courbe morbide des pics de la pandémie par pays, c’est un peu comme si la mort s’était invitée dans notre quotidien. Parallèlement, anxiété, déprime, maladies psychosomatiques post enfermement (dont crainte de l’autre et phobies sociales), ont vu leur taux grimper toute classe sociale confondue, bien que les plus précaires soient encore injustement davantage touchés.
Avec le Covid 19, le mot « santé » que l’on se souhaite au nouvel an reprend tout son sens. Tout comme celui de « liberté », associée aux débats sur le traçage numérique des malades, et la crainte latente de nous retrouver contrôlé.e.s et analysé.e.s dans nos moindres faits et gestes. Si les Européens se méfient (en général) de l’introduction de technologies à tout prix, en Asie, particulièrement en Chine, les gens sont plus enclins (de fait) à associer santé et contrôle étatique, via des technologies dans lesquelles ils excellent désormais.
Dans un autre registre, doit-on s’attendre à ce que cette crise sanitaire réveille les débats passionnés sur le transhumanisme ? Pour échapper à une mort certaine, peut-on vouloir dépasser notre mortelle condition humaine, rappelée effrontément par un petit virus ? Voudrions-nous vraiment être immortels ?

L’immortalité, un mythe ancien
Dans les monde des esprits qui peuplent les pratiques chamaniques depuis la naissance de nos civilisations, en Egypte ancienne, dans toute la mythologie grecque puis romaine, l’immortalité apparaît comme le privilège absolu des dieux. Par leur existence permanente, à la fois dans et en dehors de notre monde, les dieux se démarquent de notre condition humaine de simple mortels. Les religions monothéiste n’échappent pas à ce mythe de l’immortalité, que ce soit à travers celle d’un Dieu unique ou celle de nos âmes qui, selon le Dieu de leur religion, se seront suffisamment efforcées de gagner le Paradis loin de l’Enfer.
De fait, si l’on n’est pas certain de se trouver du bon côté une fois dans l’au-delà, il devient plus que légitime de vouloir être immortel. Honnêtement, dans les conceptions médiévales de l’Enfer nous menaçant de brûler dans un feu éternel sous les tortures de démons, qui aurait envie de se réjouir de la mort ?
Paradoxalement, le déclin relatif des religions dans nos sociétés hyperconsuméristes (relatif car 60% des personnes dans le monde pratiquent une religion selon une étude citée dans Le Monde en 2015) n’a pas pour autant effacé ce mythe.
En fait, la quête à l’immortalité par la grâce des dieux ou d’un Dieu unique, s’est simplement déplacée sur la quête de la technologie à la rescousse de la jeunesse éternelle. Jeune et beau de préférence, Kairos kai Logos disaient les Grecs.
Toutefois, si les Anciens étaient vénérés (je laisse au masculin, Aristote à l’époque estimant que les femmes n’avaient pas d’âme), du moins respectés pour leur sagesse, aujourd’hui les plus anciens, riches ou pauvres, ne peuvent plus vivre avec nous dans des appartements peu adaptés, mal équipés, peu médicalisés. Vieillir est perçu comme un symbole de décrépitude, de mort proche.
Aux Etats-Unis, le mythe du corps parfait est toujours bien présent. Et c’est dans ce pays (dont dans la Sillicon valley) que le transhumanisme connaît sans doute le plus de supporters : pour échapper à une perception de la mort comme fin ultime, doit-on passer par un matérialisme suprême ? Echapper à la finitude de notre matière par une recherche sur la matière ?

L’homme robot : avancée technologique ou post-humanisme ?
Après la conquête du feu, puis celle de l’Ouest, se joue la conquête de la machine sur l’être humain. Si l’on part du principe que l’Homme est une espèce limitée à cause des ses faiblesses matérielles, dont principalement sa condition mortelle, (accélérée par les maladies ou les pathologies en puissance), et que l’on pense que ces faiblesses sont technologiquement surmontables, alors il est tout à fait opportun de vouloir repousser les limites de cette mortalité. Mais de là à en faire un idéal et la priorité des politiques publiques, cela ne paraît pas sérieux. Et pourtant cette quête a bien un nom : c’est le volet politique du transhumanisme.
En augmentant l’être humain diminué par la modification de sa constitution biologique, ou en l’amalgamant avec des matériaux pour en faire une sorte de RoboCop, on est dans l’idéal transhumaniste (volet intellectuel). Une étape donc en soi avant la fin de l’humanité, espèce dépassée, au non d’un idéal individualiste et progressiste toujours plus fort comme l’explique le chercheur Olivier Rey auteur du livre intitulé Leurre et malheur du transhumanisme, publié en 2018 chez Desclée de Brouwer.
Grâce aux technologies, à la connaissance scientifique, aux vaccins, nous avons pu sauver des millions de personnes et accru notre espérance de vie, dont celle des femmes en couche et des jeunes enfants. Devenir des hommes ou des femmes physiquement standardisé.e.s, au sang alimenté de cellules souches et à l’intelligence enrichie dans la sélection de nos gènes et de nos enfants fera-t-il de nous des êtres plus près des ou du Dieu ?
C’est ce que prétendent les transhumanistes, dont certains préfèrent le terme « amortalité » à celui d’immortalité : la mort devient ainsi un choix, l’idéal étant de vouloir vivre le plus longtemps possible, et sans doute à terme, éternellement.
Mais en voulant à tout prix devenir physiquement immortels, ne sacrifions-nous pas notre propre humanité ? Une humanité dont justement la vulnérabilité en fait la spécificité.

La condition humaine dans la finitude et non dans la solitude !
C’est bien de notre mort dont il est question dès notre naissance, et c’est la manière dont nous l’appréhendons qui fera la qualité et le sens de notre vie. Philosopher disait Socrate, c’est apprendre à mourir. Alors que signifie vivre en se sachant des personnes mortelles ? On peut se demander ce que serait une vie d’homme ou de femme robot dont l’enveloppe corporelle serait transmutable à souhait, transposable même d’un corps à un autre avec un système d’âme téléchargeable sur une clé type USB à l’instar de la série fantastique « Altered Carbon ».
Pour les transhumanistes, je cite un passage du site de l’association française de transhumanisme, cela permettrait aux femmes de ne plus enfanter et de revoir même le modèle de couple grâce à un détachement des « soins » et de « l’appel de l’enfant » : « Lorsque le corps s’affranchit de l’instinct et du joug hormonal, le calcul rationnel et la raison, prennent le relais ». Ainsi, « pourrions-nous voir se développer des modèles alternatifs de soins délivrés aux enfants en bas-âge et de nouveaux champs de services à la personne s’ouvrir à l’heure du tout automatisé, ou même les robots commencent à jouer les auxiliaires de vie ».
Personnellement, je doute que le soin apporté par un robot à un enfant et à un proche soit aussi apprécié que celui d’un être humain, proche ou soignant.e. Il y a de la joie à donner et à recevoir des soins, c’est ce que l’on nomme le care, et l’éthique du care. On reçoit beaucoup de bonheur en négociant et en parvenant à s’organiser dans un couple pour partager les tâches en sachant que nous aurons été utiles à d’autres (adolescents ingrats compris comme proches malades reconnaissants). Quelle joie de ressentir l’affection et l’amour de et pour nos proches dont nous avons été privés !
Sans une quête de sens, une philosophie de vie, tout simplement la volonté de vivre en osant rêver de petits bonheurs simples et partagés, le dépassement de la matière par et pour plus de matière n’a guère de sens. Manger des fraises toute l’année ne vaut pas le plaisir de goûter à celles de saison, juteuses et excellentes ! Que vaut un jour sans fin sans la coupure de la nuit ? Comment reconnaître une bonne ou une mauvaise action sans le curseur des autres et de son instinct en soi, son intuition qui vaut autant que la raison et mieux que le simple « calcul froid et rationnel » ? En femme robot pourrais-je encore aimer ? Saurais-je que ce qui me rend triste aujourd’hui s’effacera pour une joie demain ? Dépasser les dualismes raison/émotion trouver son propre chemin de vie, tel est bien ce que nous pourrions nommer aujourd’hui notre « spiritualité » qui fait cruellement défaut au volet seulement intellectuel ou politique du transhumanisme.
Etre humain ce n’est donc pas simplement compter le nombre d’années que nous avons à vivre, c’est faire en sorte que les années que nous vivrons seront harmonieuses, heureuses, remplies de nos imperfections, de nos erreurs, de nos succès et surtout de nos choix, libres, d’être humains limités, mais pas tout seuls. Nous avons besoin de trouver l’Autre que soi en Soi, par-delà la matière, mais pas sans elle non plus. En une formule ramassée : immanence et transcendance à taille humaine.

Le cycle de la vie en quête du bonheur : mortel non ?
Pour lutter contre le Covid 19, en l’absence de vaccins et de connaissances claires établies, nous avons eu recours au confinement, archaïque certes, dans un isolement subi, mais en l’absence de tests de dépistage et de traitements, il semblait difficile de faire autrement. Au fil des jours, nous avons éprouvé les joies et les limites de la technologie, des connections ratées ou partagées.
Pour autant, nous avons aussi pris conscience durant cette crise que nous étions vulnérables certes, mais aussi interdépendants. La solidarité nous a rendu plus fort. Moins seule.s, soudé.es et solidaires, jusque dans ces files pour déposer des paquets pour d’autres familles, dans le besoin, surprises par la crise économique, et devant se rendre dans des banques alimentaires pour juste se nourrir ou nourrir leurs enfants.
L’innovation technologique n’est pas tout : n’oublions pas qu’elle n’a de sens qu’au service des humain.e.s. Rendre la vie des personnes en souffrance plus agréable, éviter le maximum de douleurs, de maladies, telle peut bien se comprendre et s’apprécier la visée idéale de la technologie ; mais aucune de nos pathologies matérielles ne peut justifier de faire de nous des sous ou des post-humains. Jamais aucune technologie ne nous donnera la clé du bonheur, de l’amour et de la paix intérieure. Car c’est en descendant au plus profond de nous, par la transition et l’équilibre intérieurs que nous pourrons trouver la paix, et accepter l’idée que les meilleures choses ont une fin.
La vie est un cycle duquel nous ne pouvons nous soustraire. L’été succède au printemps qui arrive après l’hiver. A chaque âge ses plaisirs, son évolution, ses transformations et sa fin. Dans Tous les hommes sont mortels, Simone de Beauvoir montre subtilement comment vivre éternellement représente une damnation.
Bien sur que la mort angoisse, et c’est bien pour cela que les philosophies et certaines sagesses invitent à méditer pour apprendre à lâcher prise ; les pulsions de mort sont inhérentes à celles de vie dans la théorie freudienne. Des travaux d’accompagnement dans la mort sont effectués par des psychologues spécialisés dans le deuil.
Un deuil qui a touché les gens de près avec le Covid 19 ; et un deuil également évoqué avec le réchauffement climatique et la destruction de nos écosystèmes, faisant planer encore cette menace d’une mort certaine. A l’immense différence près qu’il ne s’agit pas simplement cette fois-ci de la nôtre, mais de celle de notre espèce, et des autres, par notre seule action. De quoi donner du grain à moudre à notre psychè, devant gérer des émotions de tristesse, de colère mais aussi de déni ou de culpabilité.
A mon humble avis de terrienne, ce qui fera notre humanité dans ce siècle-ci ne résidera pas dans notre capacité à nous métamorphoser en robot (prêt à décoller dans l’espace à la recherche d’une nouvelle planète à piller), mais dans la reconnaissance de la vulnérabilité. La nôtre, mais surtout celle de la terre : une vulnérabilité que nous avons bien ressentie dans notre chair non synthétique ces deux derniers mois, et que nous pourrions intelligemment et émotionnellement mettre à profit pour nous poser les bonnes questions.
Dans quel conditionnement avons-nous grandi ? Pourquoi ne faisons-nous pas ce que nous souhaitons dans nos vies quand nous avons pourtant le choix ? Marc-Aurèle, roi et philosophe stoïcien, disait qu’il se levait tous les jours et embrassait ses enfants en appréhendant sa journée comme si elle était la dernière. Ses mots ne me sont jamais parus tant à propos qu’en cette période. Les freins et les leviers de notre psychologie profonde sont bien plus infinis que l’enveloppe matérielle supposée immortelle du plus puissant des hommes robots.
Et si le progrès au 21ème siècle consistait à miser sur l’ensemble des deux parties de notre cerveau, pas simplement celui rationnel mais sur la partie intuitive et créative qui nourrit notre être à soi, aux autres, au Monde ? Peut-être alors apprendrions-nous à maîtriser nos émotions, à se respecter soi, en tant qu’être humain angoissé et perfectible, impulsif et sage, simple mortel et divinement spirituel. Peut-être alors, en conséquence, apprendrions-nous à mieux partager les ressources pour bien vivre, pour vivre heureux tout simplement dans cette quête dite humaine aussi et que l’on nomme le bonheur.

Le chant du cœur de Marianne : Un (r)éveil des consciences !

Marianne Sébastien est une femme hors du commun, une femme de tête et de cœur qui agit en suivant son instinct, sans attendre d’injonction. Depuis 30 ans, Marianne donne et reçoit beaucoup d’amour des plus pauvres parmi les pauvres, ceux dont elle dit qu’elle a tout appris : des enfants dans les rues et les ordures, qu’elle a accompagnés dans les mines de Bolivie (où elle a vécu 5 ans), dans la mort, dans la joie, dans l’amour. Grâce à l’association qu’elle a créée il y a 27 ans, Voix Libres, et qui lui a valu le Prix International des Droits humains en 2018, c’est plus de 2 millions de personnes qui ont été aidées. Les enfants du malheur sont aujourd’hui devenus des adultes autonomes, auto-entrepreneurs, graphistes, éducateurs, comptables et avocates. Ensemble ils ont créé un Observatoire de la Justice qui a su faire adopter par l’Assemblée Législative de nouvelles lois contre la violence généralisée.

Car dans les Cités de la Bonté, le sens du collectif prime tout en laissant à chacun le libre-arbitre quant à son choix de vie. A chaque homme en prison, Marianne demande sans détour : “êtes-vous des assassins ou des hommes de paix ?“. C’est ainsi que par la parole et des thérapies intensives ils sont devenus des leaders de la non-violence. Par le chant, par des groupes de parole, Marianne, cette magicienne de la vie, à la triple formation sociale, pédagogique et musicienne, voit et aide à faire voir le meilleur en chaque être humain. Une passeuse de sens, une « retrouveuse » de dignité, d’humanité. Marianne ni plus ni moins libère les âmes, celles des victimes et celles des bourreaux, pour construire un autre modèle, une autre expérimentation de la vie.
Pour comprendre ce que signifie le concept abstrait de « résilience » et lui donner de la chair, je voulais dans ce blog livrer le témoignage d’un entretien que Marianne Sébastien a généreusement – comme elle l’est spontanément de nature- accepté de faire, afin de nous aider aussi à relativiser et à dépasser les craintes de nos quotidiens et des projections de « l’après Covid 19» ; nous aider à nourrir ce loup blanc en nous ; et renforcer notre résilience individuelle et collective.

Sophie Swaton : Pour celles et ceux qui n’ont plus rien à manger, qui n’ont pas d’eau courante ni aucun toit, que signifient les mesures pour nous élémentaires du lavage des mains et du port de masque ? Comment survivent-ils ?

Marianne Sébastien : Le covid19 signifie le risque de mourir de faim pour les plus pauvres au Sud. Être confiné dans une mine, cela signifie que l’on n’a pas d’eau, pas de vivres, aucun salaire. Les gens sont livrés à eux-mêmes, désemparés, et n’ont pas le droit de passer la douane en bas de la mine. Avec nos équipes sur place en Bolivie, nous avons pu leur apporter des oranges, des bananes, du riz et du quinoa, juste pour leur donner une chance de survivre. Eux qui sont sur la voix de l’autonomie, ce n’est pas le moment d’abandonner ! Malheureusement, en ce moment même, 30’000 enfants meurent de faim chaque jour dans le monde.

SoSw : Comment aider les enfants et leurs familles à devenir autonomes et vivre au-delà du jour le jour ?

MS : Dans tous nos projets, et plus encore avec le Covid-19, ce sont les femmes qui sont garantes de l’hygiène, de la culture des plantes et des arbres. Les enfants sont devenus des leaders, ils ont été bercés depuis le début par nos équipes avec l’exigence de devoir être libres. Nous posons la liberté comme une exigence. Cela leur permet de trouver leur liberté intérieure. Et de ressentir que le premier besoin de l’être humain c’est de prendre soin non seulement de lui mais aussi des autres. On ne le dit dans aucun manuel ! Celles et ceux qui ont connu la misère veulent aider les autres. C’est ainsi qu’en Bolivie, on a aidé directement l’an passé 500’000 personnes, vers une nouvelle société pluridisciplinaire dans laquelle on prépare l’autonomie de demain : tous les gens savent planter des arbres. Avec la crise du Covid-19, on renforce aussi les campagnes de plantation d’arbres, expliquées sur le site de Voix libres. 100% des dons reçus vont aux enfants et aux projets avec deux type d’aides : immédiates (campagne de bananes par exemple) et formation à long terme. Chaque famille aidée va planter un arbre, un avocatier, un manguier, et cela lui donne de l’espoir : je suis libre, indépendant ! En plantant un arbre, une femme sait que dans 4 mois elle aura un bananier et 3 ans de nourriture.

SoSw : A quel niveau se fait l’aide, individuel, familial, communautaire ?

MS : On travaille peu en individuel mais en groupe. J’ai été formée aux techniques de d’organisation et de développement communautaires avec des stages ATD Quart Monde où j’ai compris l’importance du communautaire avec le Père Joseph Wresinski. On ne peut s’en sortir qu’en groupe avec des outils simples pour fabriquer des micro-entreprises, des briques, des jardins et devenir indépendant. On dit souvent qu’il suffit d’apprendre à un homme à pêcher pour qu’il s’en sorte, mais je ne suis pas d’accord car il apprendra à pêcher seul. Or c’est le terreau communautaire qu’il importe de créer, pour susciter la solidarité ! C’est ensemble qu’ils vont créer. La première fois que je me suis rendue dans les mines en Bolivie il y a 30 ans, j’ai vu une telle détresse que je suis restée sur place, indignée de l’enfer découvert. Et j’ai travaillé avec des femmes surtout en leur donner des micro-crédits solidaire: je me suis rendue compte qu’avec les hommes c’était plus difficile, bien que cela change avec les nouvelles générations. Qui eut cru que je puisse par le chant, le son, relier les gens et transformer des assassins en porteur de projet ? Tous ceux qui choisissent de devenir des hommes de paix passent par des thérapies en plus du chant, avec des thérapeutes expliquant les règles de non-violence et faisant des campagnes pour les bons traitements. Aujourd’hui, il y a des constellations avec les responsables de communauté, y compris dans les bidonvilles. Des enfants que nous avons formés aux règles d’or de la non-violence envers les femmes, forment maintenant à leur tour en Bolivie l’armée et la police, c’est fou !

SoSw : Comment se transmet le savoir et se crée la résilience ?

MS : Je suis allée pour la première fois en prison avec un enfant qui allait voir son père, un dénommé Tito, assis ivre sur un tas de sciure au fond de sa cellule. A travers les barreaux, je lui ai demandé s’il voulait faire autre chose de sa vie. Il a eu un microcrédit, a arrêté de boire, s’est formée à la menuiserie, a fait des boîtes en bois, et lui qui ne savait pas lire est devenu comptable et responsable de la gestion d’autres microcrédits pour donner aux autres. Ces microcrédits solidaires n’ont rien de commercial (taux zéro). Ce sont des prêts solidaires qui ont eu un succès fou et ont permis d’avoir des diplômes non stigmatisants pour les bénéficiaires de nouveaux savoirs. Les hommes ont pu aussi créer des groupes de travail pour s’exprimer, sur leur liberté politique aussi. Beaucoup ont aussi trouvé un travail et se sont réinsérés.
Quand j’ai commencé à aider les plus pauvres dans les tunnels de bidonvilles, puis dans les ordures avec les femmes et les enfants, on créait jusqu’à 8 entreprises par mois dont une de matelas fabriqués avec de vieux cartons, de la laine de mouton, et on vendait à Santa Cruz des camions entiers de matelas. On a pu produire à partir de rien ! On a aussi créé des barres énergétique de quinoa. Car les Boliviens, à force d’en avoir arrêté la culture (exode rural) n’aimaient pas le quinoa : ils mangeaient du riz cassé de Chine, ce qui est aberrant ! On a réussi à faire face à l’exode rural : les paysans  sont revenus des bidonvilles où ils avait fui et cultivent aujourd’hui ensemble 500 ha de quinoa grâce à ces microcrédits solidaires. A Voix Libres on ne prête qu’aux plus pauvres, aux derniers.

SoSw : Pour les enfants, comment cela se passe-t-il dans les cités de la bonté ?

MS : Pour les enfants il y a plusieurs phases. Beaucoup ont vu leur maman assassinée par leur papa. Ils ont construits eux-même un havre de paix :  la Maison du Silence, avec un toit uniquement fait de cailloux en forme de cœur. Dans cette maison, le sol est en parquet, une découverte pour eux : assis, en silence, il peuvent méditer, ou coeur de leurs instruments et chanter. Des techniques spéciales font la spécificité de Voix Libres : se libérer par le chant pour exprimer des traumatismes vécus et activer de nouveaux circuits de neurones et transformer un enfant souffrant victime en être aimant actif. Avec la crise du Covid-19 et la menace alimentaire, des enfants d’une Cité de la Bonté ont cultivé des légumes pour d’autres qui mouraient confinés dans les mines. Ils ont préparé des   boutures d’arbres à planter pour survire à cette crise. Cela va donc bien au-delà des masques. Leur niveau de conscience est tel qu’ils ressentent toujours la souffrance des autres…tellement insupportable qu’ils les aident directement. Plusieurs écrivent Covid 19 sur des cerf-volants pour éloigner le virus.

SoSw : Qu’est-ce que la pleine conscience ou niveau de conscience ?

MS : La conscience est liée à la distance : jusqu’où peux-tu aimer ? Quand tu aimes ta famille, et que cela se limite à cela, cela va bien mais reste limité. Mais quand tu es conscient qu’un enfant meurt à l’autre bout du monde, alors là tu étends ta conscience. Une nuit, à Potosi (où il y a 8 millions de mort avec la colonisation), 100 gamins sont restés éveillés tandis que j’étais à l’hôpital auprès de deux enfants entre la vie et la mort, tirés des bidonvilles. Ils n’ont pas dormi. Ils ont chanté et prié pour ces deux enfants agonisants qui s’en sont sortis. C’est exactement cela la conscience : penser aux autres, cela éveille des qualités d’action sans que l’on ait à imaginer que nos propres enfants meurent pour penser aux autres. Dans nos EHPAD ou EMS, des personnes âgées sont mortes ces derniers jours car elles se sentaient simplement abandonnées. Atteindre un haut niveau de conscience signifie que l’on aime tous les êtres humains, riches et pauvres, que l’on cherche à les aider s’ils sont en danger, et surtout qu’on les guide vers l’autonomie. Avec la pleine conscience, il n’y a pas de limite à l’action.

SoSw : Comment élever notre niveau de conscience et continuer après la pandémie à soutenir les précaires, les métiers du soin, les autres enfants à l’autre bout du monde qui pourraient être les nôtres ?

MS : Heureusement, et je les en remercie, on a des centaines, des milliers de marraines et de parrains, des fondations, des associations, des collectivités, qui ont une conscience planétaire et nous aident. Chaque franc compte ! Je dirai surtout qu’il ne faut pas rester triste, mais augmenter sa vibration de joie en se rendant simplement compte que l’on a beaucoup de chance de dormir dans une maison sur un lit et en sécurité. Et pour élever notre niveau de conscience, nos meilleurs alliés sont ceux qui connaissent la misère. Quand on met la loupe sur les plus défavorisés de la société, on voit les problèmes de la société. Je suis allée au fond. J’ai vu des enfants mourir et des cimetières d’enfants. Et un jour j’en ai eu assez, je leur ai demandé de faire deux files : qui veut vivre ou mourir ?
La question que nous devons nous poser dans nos sociétés est la suivante : jusqu’où accepte-t-on de ne pas partager ? On peut toujours refuser, mais comment devenir vraiment humain et progresser intérieurement alors ? D’où l’importance du chant qui permet de libérer des espaces, d’agrandir notre cerveau et recevoir des informations qui nous ferons emprunter d’autres voix. Si je suis tellement heureuse, c’est parce que j’ai tout appris des pauvres qui peuvent transformer leur enfer de vie en village de connaissances où ils apprennent à se transmettre le meilleur. Quand on est dans la force de vie, dans l’instant, il n’y a pas de place pour le doute, le découragement, car on n’a que ce moment pour être heureux. Alors on y va !

Pour contacter Marianne Sébastien, ou avoir plus d’informations sur ce qu’elle entreprend, je renvoie à son mail : mariannesebastien@voixlibres.org. Et le site de Voix Libres

 

Le revenu de base inconditionnel (RBI) : un instrument adapté à une sortie de crise ?

La tragédie sanitaire a l’insigne mérite de dévoiler les faiblesses de nos sociétés : dépendance économique envers la Chine ou l’Inde (médicaments), souffrances et pénuries dans les métiers du soin, agonie des PME, violences pour les précaires, etc. Une crise inédite sur fond d’urgence sociale et écologique qui appelle autre chose que le nième retour d’une proposition qui n’est jamais parvenue à convaincre : un revenu de base inconditionnel (RBI). Récurrente en période de crise, séduisante en théorie, cette proposition, dont les arguments pouvaient s’entendre dans les années 1990, puis partiellement en 2017, n’est plus audible en 2020. De quelle pertinence est-elle quand les emplois font défaut dans les hôpitaux comme dans les champs ?

Un système économique problématique
Le principal problème, c’est que nos sociétés dépendent d’un système économique qui dépend lui-même encore à 80% des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon), dont on doit impérativement sortir pour éviter une augmentation de plus de 2° avant le mitant du siècle. Nous sortirions d’un tunnel de variations des températures auquel toutes les espèces se sont acclimatées depuis des millions d’années. Au-delà ce seuil, les conséquences déjà perceptibles, que l’on songe à l’Australie, pourraient devenir insupportables. Nous menacent en effet des effondrements régionaux des rendements agricoles et des écosystèmes. Protéger le climat, c’est donc protéger le vivant.
Toutefois, sortir du fossile trop vite est un problème économique et social immédiat. Et ne pas en sortir, un problème pour la survie de l’espèce. La donne n’est pas agréable à jauger ; mais elle n’est pas insurmontable. Pour peu que l’on prenne en compte ces deux temporalités en évitant les pièges d’une relance économique « à n’importe quel prix ».
Ce dont nous avons besoin, nous l’éprouvons en ce moment : un système alimentaire durable, de qualité et de proximité, assurant la production et la distribution en quantités suffisantes pour tout le monde ; une économie relocalisée afin de s’assurer une plus grande autonomie. Sortir d’une crise inédite appelle des réponses inédites. Cela exclut le RBI.

Les dangers du RBI
La revendication d’un « droit à un revenu inconditionnel » tiré de la nature à dépenser comme on le souhaite, a été énoncée au 18e siècle par Thomas Paine. Revendiquer un droit sur la Terre, cela se discute. Quid de nos devoirs envers cette Terre, pour protéger le vivant ? Au nom de quel droit devons-nous approuver le modèle économique – édifié non sans paradoxe en modèle archétypal – d’un RBI financé en Alaska par l’exploitation du pétrole ? Une idée approuvée par des gouvernements ultra-libéraux, dont ceux à la tête des plus puissants pays, encouragent l’exploitation du pétrole non conventionnel, mais aussi la production de charbon et la déforestation au mépris des impératifs écologiques. Au mépris donc du vivant.
En outre, le sort réservé aux plus précaires n’émeut guère, alors qu’elles et ils sont touchés de plein fouet par les conséquences de la robotisation et de l’introduction massive d’algorithmes : au nom de la rentabilité, il faut remplacer le maximum d’êtres humains, à commencer par les moins qualifiés devenus « inutiles ». Et pour éviter les troubles sociaux, l’argument de leur verser un RBI est largement répandu dans les milieux de la Sillicon Valley. Une double aubaine pour l’ultralibéralisme de stopper toute autre aide sociale, en misant sur un taux d’imposition unique dans certains cas, tout en s’assurant de la relance de la consommation du marché des voiture ou de la junk food, peu importe la santé des humains et de la planète. Tout est bon pour relancer la croissance et ne surtout pas remettre en question le paradigme économique dominant.
Bien sûr, d’autres arguments en faveur du RBI ont été avancés par les théoriciens dans les années 1990, dont le développement d’une société de pleine activité. Mais soyons lucides. Nous ne sommes plus dans le monde des années 1990 ! On croyait encore au développement durable, au découplage grâce aux seules technologies pour nous sortir de l’ornière pointée par le GIEC ou l’IPBES.
Aujourd’hui, compte-tenu du triple contexte social, écologique et politique, est-ce bien raisonnable de ressortir des tiroirs sans recontextualiser, cette très vieille idée de verser inconditionnellement un revenu à tout le monde, aux soignants et aux agricultrices comme aux traders et aux pilotes de ligne ? Au nom de la transition en prime, pour laquelle on manque cruellement d’emplois rémunérés ? Des emplois et une reconnaissance que demandent les précaires aussi, indépendamment de l’aide immédiate plus nécessaire aujourd’hui que jamais avec un chômage massif probable.
Indépendamment de l’épineuse question des coûts (estimé à plus de 300 milliards d’euros selon Benoît Hamon en 2017), certains espèrent qu’il contribuera à refondre le système de protection sociale en place, auquel tiennent les précaires. Je repose la question : dans un contexte d’ultralibéralisme mondialisé, est-ce bien raisonnable ? Car ne soyons pas dupes, le RBI sera perçu comme une aide directe pour relancer la consommation ; argument avancé d’ailleurs par certains défenseurs du RBI dans un esprit de relance keynésienne.
Or cela est anti-écologique et donc anti-vivant : cette ultra-consommation est destructrice. Pour l’économie, pour notre culture, pour notre connexion au vivant, fondement de la spiritualité depuis des millénaires.
A quoi bon l’obsession d’un droit « universel », matérialisé par un simple versement monétaire individualisé, quand la décrue énergétique menace, quand l’habitabilité de la Terre n’est plus assurée pour les jeunes générations ?

Se méfier des fausses bonnes idées. Du RBI

En temps de crise, il y a des idées qui ressurgissent avec force, témoignant presque d’un idéal identitaire. L’idée d’un revenu de base inconditionnel fait partie de ces idées, depuis plus de deux siècles. Pourtant, si elle séduit dans le principe, elle ne convainc pas dans les faits. Notons avant tout qu’il s’agit d’un débat d’idées : toute personne devrait avoir droit de la naissance à la mort à un revenu sans condition du fait de son identité d’être humain et de son appartenance à la Terre. Ensuite, chacun pouvant disposer comme il veut de ce revenu, cela pourrait permettre, non seulement de lutter contre la pauvreté et le chômage, mais aussi de libérer le développement d’un secteur d’activités non marchand. Ces trois principaux arguments sont en vogue depuis les années 1990, une trentaine d’années donc, avec une multitude de variantes quant à la forme : revenu socle, flat tax, fusion des minima sociaux etc. Quant aux arguments philosophiques, des arguments libertariens à la critique communautarienne, les publications foisonnent. Toutefois, le rapport Belorgey (1999) n’a pas retenu cette proposition en France : jugée non concluante quant à son impact sur le chômage ou la pauvreté notamment, les politiques de l’époque lui ont préféré au bout du compte le revenu de solidarité active (RSA), remplaçant lui-même le revenu minimum d’insertion (RMI).

Dans la dernière décennie, le RSA s’est vu critiqué pour la complexité notamment des démarches administratives afin de le percevoir, laissant de côté un grand nombre de ses ayant-droits. De fait, les partisans d’un revenu de base inconditionnel (RBI) sont revenus en force, en 2016 en Suisse (à travers une votation) et 2017 en France (avec un candidat à l’élection présidentielle). Or, étonnamment, ce sont les mêmes arguments qui prévalent que dans les années 1990. S’y ajoutent les problèmes du numérique et de la robotisation qui risquent de créer une nouvelle montée du chômage, massive et touchant à toute la population, dont les précaires et ceux qui n’auront pas de capacités techniques jugées suffisantes pour trouver un emploi trop hautement qualifié dans une société de plus en plus High-Tech. Même les fondateurs d’Ebay et de Tesla défendent l’idée d’un RBI.

En outre, certains des théoriciens du RBI plaident pour une refonte totale du système de protection sociale en place et pour l’instauration d’une taxe unique / imposition unique (flat tax) qui supprimerait aussi la relation de face à face qu’entretiennent les plus précaires avec les assistantes et assistants socials.

Quant à l’écologie et à la nécessité de valoriser précisément des activités à la fois plus sociales, humaines, centrées sur les personnes, moins énergivores et inscrites dans les limites planétaires, elles ne sont pas plus mises en avant dans les arguments actuels en faveur du RBI que la nécessité de relancer la croissance. Le modèle d’un financement du dispositif par une rente pétrolière à l’instar du modèle en Alaska reste valide, économiquement et éthiquement parlant, avec une extension des financements à des taxes sur les robots ou un prélèvement sur le taux de croissance à niveau européen le cas échéant.

De fait, à mon sens, on passe malheureusement complètement à côté de l’impératif écologique de devoir produire et consommer dans la limite des ressources naturelles disponibles. Se prévaloir d’un droit sur la nature n’a pas de sens quand cette nature elle-même est menacée et nous menace au point d’éteindre notre espèce pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité. Avec la crise sanitaire et économique que nous traversons, il n’est donc pas étonnant de voir ressurgir cette fausse nouvelle idée d’un RBI : donner à tout le monde un revenu, comprenant ou pas une monnaie locale, sans proposer un modèle économique durable alternatif, pour simplement permettre aux gens de consommer, et aux entreprises d’avoir des liquidités. Est-ce vraiment avoir compris le fond du problème qui est désormais écologique (au-delà des partis politiques) ?

Or, une mesure comme le RBI est défendue aussi bien par la droite de la droite et les partisans de l’ultralibéralisme – au nom d’une restructuration de nos mécanismes de protection sociale –, que par ceux qui croient vraiment à la fin du travail, pensée comme une activité uniquement spoliatrice, reflétant l’exploitation des travailleurs. Mais peut-on tenir ensemble, dans une seule mesure autant d’arguments contradictoires ? De plus, en complément de l’urgence climatique, est-ce vraiment la fin du travail, et de quel travail parle-t-on ?

Deux conceptions du travail

En France en particulier, en Europe en général, ce sont deux conceptions du travail qui s’affrontent : celle prônant un travail qui aliène et dont il faut s’affranchir dans une société post-capitaliste ; une société dans laquelle chacun serait à même de mener les activités de son choix. Et une autre conception du travail, perçue comme facteur de reconnaissance et d’émancipation, auquel tout le monde a droit. Dans cette dernière conception du travail, l’épanouissement a un sens et un travail choisi peut avoir plus d’attrait qu’un loisir.

Car, qu’on le veuille ou non, le travail reste un fort facteur de reconnaissance sociale, et peut encore être un facteur d’épanouissement. C’est précisément le cas pour cette vague de plus en plus forte des actrices et acteurs de la transition qui se lancent dans de nouveaux métiers, compatibles avec une empreinte écologique faible. Ces initiatives s’organisent autour de communs à protéger, sur des territoires bien identifiés. Ce sont des communs sur chaque territoire qu’il s’agit de repérer (eau, forêts, ressources naturelles), pour les protéger et en s’appuyant, ce qui est fondamental pour son acceptabilité, sur les dispositifs et ressources humaines déjà existantes : collectifs de citoyens engagés, élus motivés, municipalités, associations actives et ONG.

Cela est rassurant, car ce qui nous attend avec le dérèglement climatique et la destruction de nos écosystèmes, c’est une multiplication des problèmes sanitaires, mais pas seulement. Avec des températures à 50 degrés dans l’arc indopakistanais, au Sud du Maghreb et en Espagne en 2018 puis en 2019, si nos organismes ont du mal à s’adapter, certains insectes ravageurs en profitent pour proliférer ; ainsi, au-delà des conséquences sur notre santé, les récoltes elles-mêmes ont été touchées : en Ukraine, la production de céréales en 2019 a chuté de près de 30 % ; en Australie de 66 % pour le riz et le sorgho. Aujourd’hui, avec la crise sanitaire en cours, impliquant la fermeture des frontières et le manque de main d’œuvre dans les champs, c’est de nourriture dont nous risquons de manquer à court-terme dans les magasins. Que dire alors des prochaines décennies, quand on sait que les épisodes caniculaires vont se rallonger, sans même évoquer les autres catastrophes « naturelles », du type inondations hors normes, méga-feux, cyclones au plafond de la catégorie 5, etc. Ce que nous vivons aujourd’hui, en termes de confinement forcé et de ressources alimentaires sous pression, nous donne donc un aperçu de ce que nous ne voudrions surtout pas vivre pour l’avenir.

Des secteurs clés à soutenir

De fait, dans ce contexte, s’il est vraiment bien compris (et pas juste mentionné pour ajouter plus de poids à un plaidoyer identitaire déconnecté des réalités écologiques en cours), proposer encore et toujours une même vieille fausse solution tout faite, plaquée sur une réalité mal appréhendée, est-ce bien raisonnable ? Une version basique (revenu de subsistance) de cette idée peut avoir un sens transitoire pour les millions de personnes sans terres ni emplois des mégapoles du tiers-monde, mais certainement pas pour les anciens pays industriels aux modes de vie destructeurs. Quand on lit les rapports du GIEC et de l’IPBES (plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques), ceux de l’OIT annonçant des millions d’emplois dans la transition, est-ce éthiquement et raisonnablement fondé de défendre encore aujourd’hui l’idée d’un versement à tout le monde, un même droit à un revenu unique ? Lequel serait payé à un pilote de ligne sur vol low cost comme à une infirmière présente au front 80h par semaine, un magasinier dans un supermarché de quartier, un bénévole pour ATD, ou encore à une maraîchère sans vacances assurant le maximum de production pour que nous mangions ?

Alors le bon côté de la crise sanitaire que nous traversons, confinées, aujourd’hui, c’est que nous pouvons ressentir dans notre corps les joies, mais aussi les limites à long terme d’un enfermement qui n’est pas que monétaire, mais psychologique, social, personnel en se disant que certes travailler a du bon, ainsi que le télétravail, mais les interactions sociales aussi, avec les assistantes sociales et les médecins que valorisent les précaires dans les personnes qui les aident à s’émanciper. A ce titre, même les plus précaires, auxquels ces débats d’idées que monopolisent les théoriciens du RBI, ne donnent jamais la parole, ne souhaitent justement pas un revenu inconditionnel, mais un emploi rémunéré, qui leur donne l’occasion de participer à la vie citoyenne, de se sentir utile, de rencontrer d’autres personnes, comme l’ont révélé les témoignages livrés dans le rapport des TZCLD (Territoires zéro chômeur de longue durée).

In fine, réduire la crise écologique et sanitaire à une solution de distribution d’un revenu universel, sans contrepartie, est non seulement socialement problématique, et éthiquement difficilement acceptable, mais surtout cela manque complètement le tournant d’une transition écologique et solidaire. La transition s’appuie précisément sur le besoin urgent d’emplois rémunérés et de productivité dans des secteurs clés bien repérés.

Car, ne nous voilons pas la face, c’est 20 à 30% des emplois dans les champs dont nous aurons besoin pour assurer une autonomie sur le long terme, dans une société énergétiquement sobre ! Nous sommes à 1 à 3% en Europe seulement. L’incitation est donc fondamentale dans ce secteur-clé, mais pas seulement : nous manquons de soignantes et de soignants dans les campagnes désertifiées, alors que l’on a besoin de terres fertiles à cultiver ! Nous avons aussi besoin de repenser la mobilité, les circuits-courts, les constructions (avec moins de béton et plus d’espaces végétalisés et de panneaux solaires à la fois). Ce sont tous les métiers qui sont à revoir sous le prisme de l’urgence, à commencer par l’agriculture, la logistique, la santé et l’habitat.

En période de « guerre », pour autant que la métaphore soit adéquate, c’est un État fort qui est requis. Pas un État autoritaire, mais surtout doté d’un capital public suffisant pour faire face à une prochaine pandémie, et assurer notre survie, à court terme, et plus encore à long terme. Cela signifie investir massivement, mais non pour « relancer la croissance », une croissance responsable de la destruction du capital naturel et qui, à terme plus ou moins court, causera notre perte. Cela signifie donc aussi investir dans le renouvelable et surtout investir avec et dans les territoires et les régions.

En effet, c’est au niveau local que se fait déjà et se fera la résilience, avec les entreprises, ONG, collectivités de terrain qui font déjà souvent le travail de la transition en cours, mais qui ne sont pas suffisamment aidées aujourd’hui, financièrement et dans la valorisation de ce qui se joue en termes de création de richesses et d’innovation sociétale.

Les freins à la « transition », il faudrait dire plutôt les freins au nécessaire basculement désormais dans une société écologique et solidaire, sont d’ordre psychologiques, mais aussi idéologiques et politiques. Méfions-nous donc des solutions trop faciles qui ressortent en période de crise et mettons une bonne paire de lunettes, celles qui nous font vraiment voir le tsunami qui arrive, afin de nous préparer à temps.

 

Article également publié dans la Revue de la Pensée Ecologique le 31.03.2020

 

Peut-on encore avoir confiance ?

Au début de l’année 2020, j’ai été invitée par le groupe PwC pour participer à leur conférence et vœux de rentrée autour de la thématique : « Préserver la confiance en 2020 ». A ce moment là, l’épidémie que l’on vit aujourd’hui était encore loin. Mais la réflexion que j’avais amorcée pour l’occasion est, me semble-t-il, toujours d’actualité. En voici une version condensée et actualisée pour ce blog auquel je pensais déjà, résolution de bonne année oblige, et confinement chez soi permet (enfin).
Commençons par un dicton : on dit souvent de la confiance qu’elle est difficile et longue à acquérir mais qu’elle peut se perdre en un instant. Et le chemin de la reconquête sera difficile. Quand on l’a perdue, peut-on la retrouver ? Construction sociale ou vertu cardinale, peut-on encore faire recours au terme même de confiance ? Que signifie aujourd’hui pour tout un chacun, jeunes, retraité.e.s, grévistes, activistes, salarié.e.s, chef.f.e d’entreprise, manager avoir ou faire confiance aux autres et à l’avenir dans un contexte non seulement écologique et social mais également sanitaire aux abois ?

Se fier à « autre » que soi : une construction sociale

Car la confiance, étymologiquement, signifie cum / fidere c’est à dire se fier par la foi –concept proche – à un autre que soi. C’est abandonner sa part de croyance exclusive en soi pour s’abandonner à la bonne volonté dont dispose l’autre d’agir dans un sens qui permettra de fonder cette confiance, de l’honorer et de créer les bases de relations sociales solides et pacifiées.

En philosophie morale, politique, économique, la confiance est la base de la relation entre les personnes ; entre les citoyens ; entre les institutions. Effet, sans confiance, il ne peut exister de relations sociales : il faut bien qu’une personne fasse le premier pas de foi en l’action future de l’autre pour que la réciprocité inhérente à la confiance s’opère. Dans la sphère privée, cela se traduit par faire confiance à un époux, une compagne, des enfants / adolescents, un groupe d’ami.e.s, des collègues de travail, à sa propre aptitude à tenir ses promesses comme le rappelait Kant.

Dans la sphère publique, il est dans le fondement même de nos sociétés dites modernes, que sans la certitude que l’Etat les défendra en cas de danger, les citoyens, dans la lignée d’une interprétation très caricaturale de Hobbes et de son Léviathan, ne s’en remettraient pas à un pouvoir plus fort que leur droits individuels et pour paraphraser Rousseau, il n’y aurait plus de raison à les « forcer d’être libres ».

Dans la perspective même de nos modèles économiques passés et présents, comment comprendre le système certes de nos échanges marchands et non marchands sans un crédit au sens de foi que l’on accorde à une monnaie dite officielle qui ne réduit pas un simple intermédiaire dans l’échange ?

La monnaie est une institution par excellence qui suppose la confiance, pour peu qu’on l’appréhende de manière non limitée à un intermédiaire des échanges dans une optique exclusive de circulation des biens, mais dans la perspective anthropologique de sa genèse. En effet, dans toutes les sociétés, comme l’explique Servet, la monnaie fait lien : les monnaies ne sont pas nécessairement des contre-parties de bien ou de service mais se saisissent dans des relations d’interdépendance au sein de communautés. Ce faisant, elles favorisent l’émergence de liens – au-delà des théories du don et du contre-don.

En 2007, la crise de confiance est ce que les autorités bancaires ont le plus redouté : que se passe-t-il lorsque les agents économiques retirent leur épargne, investissent massivement dans de l’or, dont le cours part à la hausse, changent leurs euros contre des francs suisses, ne font plus confiance à leurs banques tout court ?

Une perte de confiance généralisée

Précisément, l’année 2019 s’est vue caractérisée dans nos sociétés démocratiques occidentales par une crise généralisée de la confiance, une crise amorcée avec les gilets jaunes en France et latente depuis des décennies, mais qui a vu son paroxysme atteint en Europe avec les marches pour le climat. Quand les jeunes, nos jeunes, celles et ceux qui assurent la relève de la perpétuation de notre espèce et, accessoirement, celle de notre système de protection sociale en tant que société solidaire dans son organisation, ne font plus confiance à nos institutions politiques, bancaires, éducatives mêmes quant à les protéger et leur assurer un avenir tout court, que penser, que faire, comment réagir ?

En politique, une vague verte a pris le dessus, symbolisant autour du clivage droite-gauche, un déplacement de la problématique autour de terrien-destructeurs et de lutte juste pour la survie de l’humanité. Mais beaucoup de jeunes qui ont manifesté ne sont pas allés voter, refusent encore de le faire tandis que d’autres au contraire s’engagent en politique. Les sondages qui sortent de manière récurrente, montrent que la population, en Suisse et ailleurs, ne croient pas – ou très faiblement- aux politiques pour faire bouger les lignes. En revanche la majorité des interviewé.e.s croit aux mouvements citoyens…aux autres donc.

Cela signifie –t- il qu’il reste un espoir ? Peut-on encore faire confiance ? En cas d’effondrement bancaire, par exemple, comment l’Etat assurerait-il notre besoin de nous nourrir ? Comment pourrions-nous partager des denrées insuffisantes ? Pourrions-nous continuer à avoir foi en notre prochain pour assurer notre survie commune ?

Les scénarios des séries de Netlix ne manquent pas de produire des imaginaires horrifiants pour nous rappeler la barbarie dont nous détenons en tant qu’êtres humains le palmarès sur terre. Mais quid d’autres solutions ? De notre capacité à nourrir le loup blanc en nous, celui dont le grand-père indien disait à son petit fils d’après un conte ancestral, qu’il ne tient qu’à nous de nourrir, face à l’autre loup sombre cette fois que nous abritons et qui se nourrit et grandit de nos peurs.

Or, malgré toutes les peurs primales que peuvent éveiller en nous l’épidémie que nous traversons en ce mois de mars 2020, les politiques ont montré leur capacité de se mobiliser au-delà des partis, en gestion coordonnée européenne et mondiale. Et cela, malgré les lacunes et les réserves formulables, rassurant. Reste à savoir si, une fois trouvé un vaccin (on y croit), nous recommencerons comme avant (comme les banques classiques l’ont fait après 2008) ou pas.

En tant que mère, enseignante, citoyenne avec mes propres limites physiques, culturelles, émotionnelles, psychiques et spirituelle, j’ai de sérieux doutes. Et pourtant, je reste persuadée, en tant que philosophe aussi, que le sens de la question doit se déplacer : ce n’est pas seulement une question de légitimité de confiance, mais aussi de devoir.

Le devoir de se faire confiance

Quand un soldat ne fait pas ce qu’on lui demande en temps de guerre, qu’il désobéit, on peut en invoquer philosophiquement parlant à un devoir moral autre que la seule obéissance. En même temps, sans l’obéissance, le système lui-même s’effondre : pour faire confiance, pour invoquer le devoir de faire confiance, il est donc fondamental de recourir au principe de transparence des informations.

Nos enfants, nos jeunes ont le devoir d’être informé.e.s, comme elles et ils le demandent sur l’état actuel de nos ressources naturelles ; mais pas seulement : il est de notre devoir aussi de leur re-donner confiance en l’avenir quel qu’il soit, en leur montrant aussi, à côté du pire possible, comment l’éviter encore partiellement à travers des pistes de solution qui sont déjà mises en œuvre et qui seules pourront nous permettre de sortir du désastre écologique donc humain qui se profile.

Cela suppose un Etat fort, qui inspire la confiance, qui renforce son capital public, un investissement du secteur privé face à ses responsabilité, une confiance dans les mouvements sociaux et les initiatives citoyennes.

Car, parallèlement, la Nature peut-elle faire confiance en l’Homme ? Au regard de ce qu’on lui fait subir, en se basant sur la réalité bien explicites des données des scientifiques, la Nature continuera-t-elle à nous permettre ne serait-ce que de respirer, en évitant notamment aux plantes de ne pas subir de stress hydrique avec des températures s’élevant à plus de 2 degrés d’ici la fin du siècle ? La Terre pourra-t-elle encore nous nourrir, pas simplement en Suisse mais dans le monde ?

Pour le savoir, je pense que c’est à nous de faire immédiatement le pas et le pari à la fois de soutenir celles et ceux qui font déjà pour nous procurer les bases de la résilience, une résilience qui peut s’apprendre collectivement : avec la permacircularité notamment, de projets inscrits dans les limites planétaires ; avec l’agroécologie, la bio-dynamie ; les écoles en forêts ; l’urbanisme durable pour protéger et intégrer levivant au sein de villes ; le biomimétisme et le low tech ; les monnaies locales et les banques de temps; les coopératives de transition écologique et nouveaux modèles de développement qui émergent sur les territoires et les régions ; les entreprises locales en gouvernance horizontale ; l’ensemble des actrices et acteurs qui, en intelligence collective, rassemblent sans concéder à la haine sociale ni à la peur de l’autre.

Ce sont ces acteurs, souvent de l’économie sociale et solidaire qui permettent souvent aujourd’hui d’agir en réseaux, en circuits courts, et de nous nourrir aujourd’hui. Amplifiées, cumulées avec d’autres outils et leviers de politiques publiques, ces pistes pourraient nous permettre de limiter le choc du « droit dans le mur » dans lequel nous fonçons tête baissée.

Cela suppose alors de nous faire confiance intérieurement, à un niveau profond : accéder à une transition intérieure sans laquelle la paix, l’absence de peur, de colère et de déni ne seront pas sublimées par la force de la joieet de la résilience.

Croire en soi, c’est reconnaître sa vulnérabilité d’abord, faire acte d’humilité, de besoin de connexion et d’interdépendance avec les autres sans lesquels nous ne parviendrons à rien.

Les acteurs politiques seuls ne feront rien et doivent faire confiance à celles et ceux qui, sans forcément les élire d’ailleurs, assurent la relève dans leurs régions, dans leur pays, afin de les soutenir et de les encourager en leur accordant le droit d’expérimenter de nouveaux modèles économique durables et solidaires.

Les acteurs économiques ne ferontrien sans l’engagement des politiques à les soutenir sur du long terme, et pas seulement en période électorale ou en période de crise sanitaire pour éviter les effets catastrophiques d’une récession parvenue trop abruptement.

Et sans les associations, les bénévoles, les grands-parents, les précaires qui connaissent continuellement la sobriété subie et les limites de l’émancipation dite citoyenne, en vivant le confinement dans leur être, nous n’intègrerons pas l’idée de richesse dans la diversité (permacircularité sociale).

C’est bien des uns des autres que nous devons aussi apprendre pour retrouver le sens de la confiance les uns dans les autres et pour la survie de l’ensemble, à l’instar des soignant.e.s, des producteurs / livreuses, de celleset ceux qui alimentent aujourd’hui les rayons de leurs commerces encore ouverts à l’alimentation, héroïques en ce moment qui prennent soin de nous. L’éthique du care, le soin à l’autre, aux vivants, de même nature que celui attendu vers la Terre.

Vive le cercle !

A l’avenir, plutôt que les syllos, nous pouvons faire confiance à la notion de cercle qui a fait perdurer les savoirs ancestraux depuis des millénaires : autour d’un cercle, chacun.e est à la bonne place. Chacun.e. a le droit et le devoir de s’exprimer sur ses attentes, sur ce qu’il est prêt à faire pour que les autres aussi lui fasse confiance.

Car nous devons nous faire confiance suffisamment confiance pour nous avouer que nous ne le faisons pas toujours ; cela implique de partager et non opposer nos peurs, nos attentes, nos doutes et nos espoirs. Nos besoins d’espaces pour discuter de notre propre intériorité, pour créer, avec tous ces artistes qui souffrent professionnellement de la crise aujourd’hui aussi et dont nous avons plus que jamais besoin pour co-créer le monde de demain.

Tel est précisément l’autre pendant des discours sur la collapsologie que, à mon grand regret, on n’entend pas suffisamment. Le but est bien d’atteindre la résilience, l’espoir et la foi en un renouveau de notre capacité à interagir, avec la Nature et avec les autres vivants.

Comme le disait Omraam Mikhail Aïvanhov dans l’une de ses conférences que me relatait tout récemment le journaliste Philippe Le Bé :

« Il existe des réponses à tout ce que la tristesse et le découragement peuvent objecter. Encore faut-il accepter de regarder autrement les choses, de raisonner autrement : devant chaque événement, chaque situation, arrêtez-vous un moment pour considérer les deux aspects : négatif mais aussi positif.

Ressentir une chose et penser en est une autre, mais souvent la sensation déteint sur la pensée. Parfois vous vous sentezépuisé, ce qui n’a rien d’anormal ; mais voilà que cette sensation déclenche en vous des pensées des sentiments de découragements, de tristesse, de désespoir. Eh bien non, dans ces moments-là, c’est au contraire la pensée qui doit agir sur la sensation.

Rien ne peut vous justifier de vous laisser aller à des états négatifs. Mais, direz-vous, je suis dans cet état parce que les gens m’ont trompé, ils m’ont trahi, ce n’est pas moi qui… Si, c’est vous : vous raisonnez mal, personne ne vous force à être dans cet état. Même si des gens ont voulu vous nuire, vous n’êtes pas obligé de subir passivement leur méchanceté et d’ajouter encore à cet inconvénient le malheur de perdre votre amour et de vous dessécher. »

Pour conclure, je dirai que l’autre pendant de la confiance c’est l’espoir. Et l’ennemi de la confiance c’est le désespoir et la peur. A nous de transformer ces émotions incontournables en nourriture consistante pour le loup blanc en nous et aider nos jeunes à devenir des guerrier.res pacifistes oeuvrant à la mise en place de projets bien réels et durables qui permettront à notre espèce de conserver une place raisonnable au cœur du vivant.

Où sont les emplois de la transition ?

Dans son rapport de 2018 sur l’emploi et les questions sociales dans le monde, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) affirme que « les mesures prises dans le domaine de la production et de l’utilisation de l’énergie entraîneront la perte d’environ 6 millions d’emplois, mais aussi la création de 24 millions d’autres approximativement. »

Mais concrètement quels sont ces « green jobs » ou emplois verts de la transition ? Qui concernent-ils ? Compenseront-ils les annonces de destructions d’emplois par la robotisation et l’intelligence artificielle ? Sont-ils inscrits dans un projet de société ?

Des perspectives d’emplois encourageantes

 D’après le même rapport de 2018 de l’OIT, un modèle économique basé sur l’économie circulaire, c’est à dire sur le recyclage, la réutilisation, la réparation des bien, créerait 6 millions d’emplois possibles dans le monde entier.

De plus, ces emplois rémunérés sortiraient de ce que l’on nomme l’économie linéaire, à savoir le modèle productiviste classique basé sur le schéma en trois temps : extraction massive des ressources naturelles ; production et consommation à outrance ; élimination des déchets et gaspillage de flux d’énergie.

En d’autres termes, il faudrait passer du schéma je prends ; je consomme ; je jette, à celui de : je recycle, je réutilise, je répare. Tout en limitant les flux d’énergie au niveau des intrants.

En effet, rappelons que pour rendre compatibles écologie et économie – sous réserve que la volonté politique soit au rendez-vous pour renforcer cette compatibilité et non aggraver le fossé qui les sépare aujourd’hui – il importe de rester dans les limites de ce que la Terre peut supporter ; et cesser d’extraire plus que le temps nécessaire à sa régénération.

Or, précisément, cela tombe bien car, selon ce même rapport, l’adoption de pratiques agricoles « plus durables », permettrait non seulement de « créer des emplois salariés dans les moyennes et grandes fermes biologiques », mais également de « permettre aux petits exploitants de diversifier leurs sources de revenus à la faveur d’une transition vers l’agriculture de conservation ».

En outre, « complétée par des mesures de soutien aux travailleurs », la mise en œuvre de cette « agriculture de conservation » pourrait contribuer à la « transformation structurelle dans les pays en développement ».

Mais quelles seraient des mesures d’accompagnement dites complémentaires ?

Des données manquantes

Car les chiffres, selon le rapport cette fois-ci de l’OCDE du 20 mai dernier, sont nettement moins réjouissants.

Le rapport de l’OCDE pointe un certain nombre de points difficiles à ignorer en matière de politiques publiques pour réaliser les objectifs de transition écologique et solidaire aussi. Relevons en cinq en particulier.

Premièrement, environ 14 % de la population de la zone OCDE vit dans une relative pauvreté, loin donc de l’objectif d’un taux de pauvreté divisé par deux initialement visé. Deuxièmement, 14 % des jeunes sont, à l’échelle de l’OCDE, sortis du système éducatif, sans emploi et sans aucune formation suivie. Notons que le chiffre s’envole à plus de 20 % en Italie et en Turquie.

Troisièmement, aucun des pays de l’OCDE n’a atteint le niveau ciblé en termes de représentation des femmes siégeant dans les parlements nationaux. Quatrièmement, le niveau de l’aide publique au développement est encore «  à moins de la moitié de la cible fixée par l’ONU de 0.7 % du revenu national ».

Enfin, le rapport déplore « l’absence considérable de données vis-à-vis de la liste mondiale des indicateurs de l’ONU », en particulier ceux environnementaux, dont la conséquence est la suivante : « plus d’un tiers des cibles des ODD ne peut être mesuré dans les pays de l’OCDE ».

La question se repose : concrètement, au-delà d’objectifs globaux dont on peut difficilement être en désaccord (lutter contre la faim, les inégalités, les discriminations..etc.), quelles seraient des mesures d’accompagnement dites complémentaires à ces grands objectifs, notamment l’emploi des jeunes, des femmes, de celles et ceux qui s’engagent dès aujourd’hui dans la transition ?

Identifier les freins pour mieux les dépasser

Définir une visée générale implique de définir les outils pour aider à sa mise en œuvre. Affiner les outils implique de comprendre le contexte de la problématique. Aujourd’hui, les porteuses et porteurs de projets qui œuvrent déjà activement pour la transition sont souvent épuisé.e.s ; manquant d’aide, de soutien, de reconnaissance aussi beaucoup alors qu’elles et ils sont les maillons centraux d’une transition écologiques et solidaires qui ne peut se faire sans elles ni eux.

Quant aux jeunes ou aux moins jeunes qui souhaitent se lancer, ils ont besoin d’une sécurité financière : comment passer à l’acte sans un soutien monétaire, garantissant le droit à une formation le cas échéant ? Ensuite, ils ont besoin d’un accompagnement sur mesure, de conseils personnalisés : par où commencer ? Enfin, la plupart se demande : qu’ont fait les autres ? A qui se relier ? Peut-on mutualiser nos pratiques, nos bonnes combines et actions en concentrant nos réseaux et nos forces ?

A mon sens, c’est en prenant pleinement en compte les besoins du terrain, localement, ainsi que les demandes des plus précaires qui souhaitent trouver un travail épanouissant, et non pas vivre d’un revenu d’assistance, que l’on peut dépasser les freins et identifier de véritables emplois inscrits dans les limites planétaires : agroécologie, permaculture, construction low tech, alternatives à l’obsolescence programmée, mobilité, urbanisme, énergie citoyenne, éducation environnementale (photo du toit végétalisé du DIP à Genève), économie de la fonctionnalité etc.

Tel est le sens de ma proposition de revenu de transition écologique (RTE). Loin d’être une variante de revenu de base inconditionnel, ou une seule application microéconomique, le RTE est un dispositif complet pour les politiques publiques, combinable avec d’autres, inscrit dans une éthique particulière qui en constitue la base.

Cette éthique repose sur l’idée d’une appartenance première à la Terre. Cette appartenance commune à la Terre qui nous préexiste nous préexiste questionne notre place relative dans le vivant (voir l’article de ce blog sur la place de l’être humain dans la nature).

 

 

Des rappels inquiétants

A ce titre, rappelons que le 29 juillet 2019, nous avons encore franchi une limite dans ce que la Terre peut supporter de nos actions toxiques.

Le 30 juillet l’annonce de la mort de Emyra Waiapi, chef de la tribu de son nom, fait le tour des réseaux sociaux, indignant les associations de défense des peuples premiers et faisant protester l’ONU. Sans grande surprise, le territoire des Waiapi (Etat d’Amapa), riche en or, en fer et en cuivre, encourage l’appât du gain et le néo-colonialisme du président brésilien.

Enraciné dans une économie purement linéaire, ce dernier se montre peu enclin à s’inquiéter du sort de notre humanité dont dépend cruellement la protection des forêts amazoniennes. Si Bolsonaro partageait une vision progressiste de l’humain et de son modèle économique (l’espoir fait vivre), il comprendrait que l’une des plus grandes richesses de son pays concerne le patrimoine culturel et naturel des savoirs ancestraux que les peuples premiers ayant échappé au massacre, à la corruption et l’acculturation, tentent aujourd’hui de transmettre à leurs jeunes.

Des savoirs leur permettant de conserver leur lien à la terre, à leurs ancêtre, et de créer ainsi des emplois dans : la protection des eaux et des forêts, les produits non ligneux, les plantes médicinales, les universités indigènes, à l’instar des actions que mènent les Paiter Surui sous l’impulsion de leur Chef Almir Surui, menacé de mort depuis des années, utilisant la technologie et, comme il le dit, « la modernité à distance » (dont google).

Au final, les emplois dits verts les plus urgents à mettre en œuvre ou à soutenir le temps de leur pérennisation, concernent souvent les actions de celles et ceux qui se battent pour protéger nos ressources naturelles tout en créant de vrais emplois pour la transition, dont l’agriculture de conservation. C’est vers leurs savoirs précieux du terrain qu’il importe de se tourner pour mettre en œuvre un dispositif complet de soutien et de reconnaissance, cumulant aide monétaire, accompagnement adapté et mise en réseau.

En cela, s’accroîtra la résilience de nos territoires, en Suisse, en France, en Europe, comme dans les forêts de nos frères et sœurs des peuples premiers.

 

Elections indonésiennes : le Diable contré par Joko Widodo

L’Indonésie a mauvaise presse depuis quelques décennies. Un gouvernement militaire qui a perduré pendant près de trente ans sous « l’Ordre Nouveau » de Suharto (1966-1998), renversant le président Sukarno, symbole de l’Indépendance du pays après la colonisation néerlandaise ; des attentats commis par des terroristes fanatiques à plusieurs reprises dans des sites touristiques, dont dans l’île balinaise hindoue bouddhiste, depuis le 11 septembre 2001 ; une production intensive d’huile de palme corrélée à une destruction massive de forêts et de la biodiversité locale ; des pathologies sociales dans plusieurs îles, incluant une criminalité liée au trafic de drogue dont des incidents ont été relayés en boucle par certains médias.

Même le Président Joko Widodo nouvellement réélu le 17 avril 2019 est loin de faire l’unanimité en Occident. En double cause : son combat contesté contre la drogue ; et son ministère défendant partiellement les intérêts de la production d’huile de palme. Après avoir fait la couverture du Times en 2014 en tant qu’homme de l’année après sa première élection contre le gendre de Suharto, c’est tout juste aujourd’hui, notamment en France, s’il n’est pas accusé de commettre des écocides et des massacres d’Orang-outans.

Mais que connaît-on au juste de l’héritage politique et du programme de Jokowi, surnom du Président ? Plus généralement, que connaît-on de cette troisième plus grande démocratie du monde mis à part un étalage de « nouvelles » souvent peu flatteur ?

Sans doute, devons-nous faire un petit effort de compréhension, d’abord historique, ne serait-ce que pour comprendre d’où (re)part le peuple indonésien, ainsi que les enjeux et les défis économiques qui nous rapprochent aujourd’hui et nous lient, qu’on le veuille ou non, à commencer par la consommation de leur production d’huile de palme dont nous sommes si dépendants et qu’il serait un peu hypocrite -et injuste- de condamner hâtivement et bilatéralement.

Et ce d’autant plus que la Suisse a conclu en décembre 2018 un accord d’échange bilatéral à la défaveur des paysans indonésiens qui pratiquent pourtant encore l’échange de semences… Tout en applaudissant à la Déclaration de l’ONU sur la protection des droits paysans, paradoxe qui n’a pas échappé à un collectif d’ONG, dont Pain pour le Prochain.

Pas de parti écologique, ni de « droite » ou de « gauche »

Tout d’abord, il importe de préciser qu’il n’y a pas en soi de parti politique de droite ou de gauche, ni de parti écologique en Indonésie à proprement parler. Depuis le massacre des communistes durant le régime militaire de Suharto, le terme même de communiste est encore tabou et imprononçable en public ; celui de socialiste reste suspect et non revendiqué. Il faut donc lire entre les lignes, comprendre comment s’imbriquent le socialisme et l’écologie notamment au sein des partis eux-mêmes dont celui de Jokowi ; et voir aussi au-delà de notre interprétation des religions. Car Joko Widodo n’est pas simplement un « musulman modéré ». Son parti, le PDI-P (parti démocrate indonésien), est un parti progressiste, qui prend en soin les précaires, s’intéresse au volet social et à l’éducation qui ont été les points forts de son programme et ont largement contribué à sa réélection en 2019. Sous sa présidence la pauvreté a reculé et la protection sociale avancé.

De plus, ce Président, du point de vue de ceux qui le soutiennent et de la législation mise en œuvre protège aussi les petits producteurs du rachat systématique de leurs terres, défend leurs intérêts, et se déplace plus qu’aucun avant lui pour aller rencontrer les gens, dont les peuples aborigènes avec lesquels les relations se pacifient. Enfin, dans une tradition syncrétiste qu’il incarne aussi, il reste ferme avec l’intégrisme religieux, allié de son rival battu, et a réaffirmé pendant les débats l’annonce d’un programme de protection des forêts dont les dégradations ont chuté sous son mandat. Pour autant, la tâche est loin d’être aisée.

Un héritage énorme à gérer pour Jokowi

La relève politique démocratique qu’incarne le Président Joko Widodo doit composer avec le lourd héritage colonial, politique et économique du pays auquel s’ajoute la richesse de ses racines culturelles, spirituelles, ethniques : 77 langues parlées reconnues à travers les 18’000 îles du pays et plus de 400 dialectes identifiés entre les communautés et clans locaux.

Or, de cette diversité, le Président Sukarno qui a mené le pays à l’Indépendance après la seconde Guerre Mondiale et quatre cent ans de colonisation néerlandaise, en a fait une force. Il a créé, dans un discours fondateur du 17 août 1945, le Pancasila, doctrine qui s’articule autour de cinq principes clés et qui incarne la philosophie du nouvel Etat indonésien. Ces cinq principes combinent la croyance en un Dieu suprême ; l’affirmation d’une humanité à la fois civilisée et juste ;  l’unité de l’Indonésie ; l’idée d’une démocratie dirigée par la sagesse de la délibération parmi les représentants ; et la justice sociale.

Au-delà de l’existence de différentes ethnies, le nationalisme est revendiqué. Si le pays est connu pour être musulman à 90%, il est fondamental de préciser que toutes les grandes religions sont reconnues par l’Etat, faisant du Pancasila une doctrine officielle, au-dessus des religions elles-mêmes. Il s’agit de conserver à tout prix l’unité dans la diversité, ce qu’a su habilement construire le Président Sukarno et qui fait aujourd’hui encore figure de « père de la Nation ». Car depuis le VIIIème siècle, l’Indonésie a connu différents clans et religions qui se côtoient et se remplacent progressivement de manière très pacifiée. Le fanatisme religieux n’est pas une constituante du pays, bien au contraire !

Les quelques fanatiques intégristes disséminés sur le territoire sont apparus après le 11 septembre 2001 directement arrivés d’autres pays. Ceux-là sont interdits de politique et soumis à des contrôles réguliers. La plupart des musulmans indonésiens sont « traditionalistes » : ils gardent les croyances et pratiques des religions qui les ont précédées ; respectivement l’animisme, le bouddhisme, l’hindouisme.

Et la guerre civile qui a dévasté le pays après l’ère Sukarno est d’origine politico-militaire, avec de grands enjeux économiques à la clé, passés et présents. Qui implique l’occident.

La complaisance occidentale face à la dérive Suharto

A l’automne 1965 le général Suharto s’empare du pouvoir dans des circonstances non encore élucidées invoquant, dans un contexte mondial de guerre froide, une machination communiste qu’il incombait à l’armée et au peuple indonésien de combattre. Cette accusation est étonnante quand on sait que Sukarno, en 1964, était en excellent terme avec le parti communiste de son pays qui comptait des millions de membres. En revanche, il était en moins bons termes avec les américains, identifiés la même année comme de potentiels colonisateurs… « L’Année de tous les dangers » avait annoncé Sukarno, inspirant le titre du roman de Peter Weir qui donna lieu au film du même nom relatant l’horreur du massacre civil de la communauté chinoise notamment.

Durant trois décennies, le gouvernement militaire de Suharto a bel et bien fait des carnages dont la population porte encore les stigmates, avec plus de trois millions de morts. Pourtant, loin de s’en offusquer, cette propulsion foudroyante au pouvoir fut applaudie par les Occidentaux. Officiellement, il fallait bien se défendre contre la menace communiste. Officieusement, les Etats-Unis n’étaient sans doute pas contre obtenir quelques mines d’or à l’Est de la Papouasie. A la bonne heure, c’est justement ce que ne manqua pas de leur offrir Suharto, juste après l’officialisation de son arrivée au pouvoir en 1966, imposant son parti : le Golkar.

Parallèlement, des pans entiers de forêts ont été détruits, au bénéfice d’une poignée de personnes en Indonésie, des proches de Suharto, encore aujourd’hui dans les sillons du pouvoir : c’est bien son gendre, Prabowo Subianto, qui s’est présenté contre Joko Widodo et qui, dans le deuxième débat télévisé de la campagne, a promis qu’il restituerait au pays la majorité des jungles qu’il possède. Or, d’après les activistes locaux que j’ai rencontrés (un livre avec le témoignage de l’un d’entre eux sortira aux Puf en septembre prochain), cela n’est légalement pas possible. Et ce d’autant plus que des contrats en Occident ont été établis avec des multinationales depuis le « règne » de son beau-père. Ainsi, des entreprises américaines ont profité des années de largesses économiques au détriment des populations locales.

Précisément, à son arrivée au pouvoir, Joko Widodo s’est prioritairement occupé de nationaliser à moitié certaines de ces mêmes organisations pour que la moitié au moins de leurs bénéfices profite au peuple et non à un clan corrompu, comme d’usage sous Suharto.

Assurer une transition écologique et solidaire au mieux !

Le grand défi de Jokowi et de son gouvernement sera en partie de reprendre des contrats écrasants pour l’Indonésie, passés il y a des dizaines d’années, afin d’assurer au mieux une transition écologique et solidaire.

Mais tout ne peut pas être remplacé d’office. Il en va ainsi de l’Indonésie comme des autres pays. Joko Widodo doit encore honorer des contrats, faire face à des emplois dans le secteur, et assurer là encore une transition sur le long terme pour les producteurs et les métiers qui assurent malgré tout un emploi à des personnes que le Président cherche à préserver. En résumé, il doit lui aussi affronter la problématique de la fin du mois (du jour ici) avant celle du monde.

Quand on voit dans nos riches démocraties les industries que nous devons soutenir en termes d’emplois et de richesse produites et ce que nous importons de non durable en Indonésie, il semble a minima raisonnable de ne pas jeter la pierre en cette période de Pâques à un Président qui fait de son mieux et dont on peut se réjouir de la victoire compte-tenu du contexte en cours.

Du dire du Dr. Tri Agus Susanto Siswowiharjo, enseignant à l’Université de Yogiakarta, et qui a fait deux ans de prisons sous Suharto pour l’avoir critiqué dans un article, « Jokowi est soutenu par des gens biens et d’autres liés au Diable, mais son adversaire, Prabowo Subianto, est à lui seul le Diable ! ».

Restons donc vigilants sur le fait que la transition écologique et solidaire ne s’arrête pas à nos frontières, à nos pays, à nos villes, à notre vision nécessairement limitée de ce que devrait être ou pas la transition. Pour ouvrir son esprit c’est important aussi d’échanger et de tenter, dans ce combat mondial pour l’avenir de notre humanité, de se mettre parfois à la place de l’autre, et d’évaluer la distance commune que nous avons à parcourir pour construire ensemble un avenir plus durable.

 

 

 

La place de l’être humain dans la nature : qui domine ?

Interroger la place de l’être humain dans la nature, constater froidement les effets de son action, c’est être rapidement conduit à remettre en cause la place prépondérante qui lui est usuellement attribuée. Celle, appuyée par une certaine interprétation de la Genèse, qui consacre l’Homme comme l’espèce dominante. Nous seuls avons pu domestiquer la nature, y puiser les ressources nécessaires à notre survie et à notre double prodigieuse expansion démographique et économique. Nous nous estimons manière au sommet de la pyramide. Mais que dominons-nous au juste ?

Au sommet de la pyramide

Au lieu d’interroger notre place au sein de la nature, nous en sommes venus à questionner la place de la nature pour l’être humain. Et nous avons fini par imaginer, à compter du 19ème siècle, une nature surabondante, disponible sans bornes à nos activités économiques, celles-là mêmes qui ont amorcé l’anthropocène.

Nous régnons désormais en maître sur les autres animaux, avons éradiqué les mystères de l’orage, des tempêtes et du vent qui ne résonnent plus comme les Esprits invoqués des peuples « primitifs » mais comme des éléments « maîtrisés », au même titre que l’atome. Pourtant, cette interprétation est aujourd’hui remise en question.

En terme d’autorité morale d’abord, notons que l’Encyclique du Pape François, Laudato Si, évoque la « maison commune » : notre « sœur » la Terre qui « pleure » des maux que nous lui infligeons. Et les autres espèces animales, végétales sont nommées comme « nos frères et nos sœurs ». Est rendu un vibrant hommage aux peuples autochtones que les chrétiens parmi les premiers n’ont pourtant pas épargné les siècles passés, contribuant, quelque fois, à justifier un arrachement à leurs terres « sacrées ».

Mais ce serait bien réducteur de limiter l’Encyclique Laudato Si’ à un mea culpa public de l’Église romaine. Car ce que Laudato Si’ a touché, au-delà de l’émotion et de la ferveur pour un cercle d’initié.e.s, c’est la dimension essentielle qui fonde et permet notre humanité : la réalité physique et biologique de l’interdépendance et de la coopération

Telle est la deuxième interprétation, de nature scientifique cette fois, qui questionne une vision des êtres humains comme espèce dominante dans et de la nature, grâce, entre autres atouts compétitifs, à l’utilisation exclusive d’une rationalité dite supérieure. La Nature n’a-t-elle vraiment rien à nous apprendre que nous ne saurions déjà ?

La coopération aussi est naturelle

Dans leur dernier ouvrage au titre évocateur, (L’entraide, l’autre loi de la jungle), les biologistes Pablo Servigne et Gauthier Chapelle rappellent l’interdépendance qui existe entre les espèces. Les lionnes coopèrent pour chasser. Les manchots se regroupent pour se réchauffer. Les crocodiles ne dévorent pas les oiseaux qui, dans leur gueule, leur ôtent les parasites qui attaquent leur langue. Le monde végétal fourmille d’exemples de symbiose, comme celui entre champignons et arbres, entre corail marin et algue verte permettant la photosynthèse nécessaire à la respiration du corail. Les bactéries elles-mêmes ne sont pas exclusivement pathogènes et coopèrent avec leur milieu, en particulier les humains, et en ce qui concerne la digestion.

Car la compétition ininterrompue est source de stress et n’est pas toujours la meilleure stratégie de survie. Coopérer, c’est optimiser son action, son temps, son énergie. Coopérer entre vivants et pas seulement entre êtres humains au détriment du vivant. Coopérer avec la nature. Les êtres vivants constituent les maillons d’une Terre qui leur préexiste, même s’ils contribuent à la façonner, et sur laquelle ils ne sont que de passage : il s’agit bien de notre « maison commune ».

Précisément, c’est ce que revendiquent également les tenants de la transition écologique. La transition écologique se définit comme le passage d’une société non durable et destructrice de la nature à une société résiliente, durable et solidaire, respectueuse du vivant et des limites planétaires.

Dans cet imaginaire de la transition, l’être humain ne s’oppose pas à la nature mais en fait partie, en tant que maillon de la biosphère, au sens de l’ensemble des êtres vivants. C’est la loi des dominos : nous sommes reliés à un vaste système Terre d’échanges de flux et d’énergie. Nous ne sommes pas extérieurs à la nature mais lui appartenons et en dépendons, notamment par l’oxygène que nous fournit la photosynthèse des plantes, l’eau qu’épurent les écosystèmes, ce dont nous nous nourrissons et ce avec quoi nous transformons et fabriquons notre environnement immédiat, etc.

Or, justement, ce que la science nous (re) apprend, c’est que les forêts, les arbres, les plantes coopèrent aussi, parlent et communiquent à leur manière, par les racines ou par les feuilles. C’est ce que montrent les derniers travaux en cours de biologie végétale dont ceux du Pr. Farmer dans un entretien récent à paraître dans la revue de la pensée écologique : les plantes développent des mécanismes de défense contre leurs prédateurs, insectes ou grands herbivores, et sont capables de stratégie de camouflage sans se mouvoir, émettent des signaux électriques pour déclencher la production d’une hormone de défense, etc.

Heureusement qu’elles coopèrent avec nous, êtres humains, et ne nous prennent pas -encore- pour des prédateurs qu’il faudrait stériliser au même titre que des parasites ! C’est l’hypothèse de fiction intéressante du romancier Paul Cauwelaert, mais aussi, dans un autre registre, celui du dessin animé Nausicaä de la vallée du vent, ou encore de Zep dans sa récente BD aux élans de thriller écologique. Et si cette fiction n’en n’était pas totalement une ? Quels seraient la place et l’avenir d’Homo sapiens ?

Homo natura, l’avenir d’homo sapiens ?

 Recadré à l’échelle géologique, et comparé à l’existence même de la vie sur Terre, Homo sapiens est bien jeune : 300 000 ans. La vie a 3,7 milliards d’années, et s’expérimente sans cesse.

Et si l’Humanité au fond n’était qu’une expérimentation de la nature ? Loin de la dominer, il s’agirait d’un test pour savoir si la nature s’en débarrassera ou pas. Peut-être d’ailleurs que l’Homme y arrivera tout seul, après s’être inventé un avenir exclusif d’homme robot.

Pour éviter cet écueil, Valérie Cabanes propose de réapprendre à vivre avec la nature. Si Homo sapiens s’éteint après 300 000 ans d’existence sur terre, Homo natura lui survivra-t-il ? Cela suppose, selon la juriste internationale, d’utiliser notre intelligence pour maintenir la vie en s’appuyant sur le laboratoire naturel.

Ne plus penser individuellement face à une menace, en particulier celle du réchauffement climatique, mais se réapproprier le sentiment d’urgence collective. S’inspirer des sagesses traditionnelles, non pour un utopique et non désirable retour en arrière, mais pour réapprendre à interagir avec le vivant en le préservant et en le régénérant.

A ce titre les valeurs de solidarité et de coopération ne sont pas obsolètes, bien au contraire.

Elles sont au cœur des nouvelles formes d’économie, collaborative, de partage, symbiotique qui s’inspirent de la nature.

Aussi variées soient-elles, ces initiatives économiques ont en commun de redécouvrir la nature sous l’angle de la coopération, du partage et de l’entraide. Reste à savoir quels leviers politiques et économiques il importerait d’activer pour les encourager. Et, ce faisant, nous aider, modestes êtres humains, à reconquérir une place, non pas au-dessus, mais avec et parmi les autres vivants.

La face cachée de notre fascination pour Mars

Surnommée « la planète rouge » en raison de sa couleur due à l’abondance de l’oxyde de fer à sa surface, Mars, quatrième parmi les huit planètes du système solaire, par ordre de distance croissante au soleil interroge et fascine. Déjà associée dans l’Antiquité au dieu romain de la guerre, Mars alimente encore aujourd’hui des récits de science-fiction, et la science tout court. Permet-elle aussi de raconter une autre histoire, « notre » histoire en cours ?

Une tempête pour comprendre  

Environ dix fois moins massive que la terre avec laquelle elle présente des analogies (formations d’origine tectonique et climatique) ainsi qu’avec la lune (cratères), Mars a fait l’objet d’ambitieux programmes d’exploration.

Depuis le 30 mai dernier, Mars fait surtout parler d’elle par la mystérieuse tempête de poussières géantes qui l’entoure, bloquant l’un des appareil de la Nasa envoyé en 2004 : le rover Opportunity, fonctionnant à l’énergie solaire.

La tempête risquant de se prolonger jusqu’en septembre, les scientifiques craignent que l’appareil, privé d’accès à la lumière, ne parvienne pas à se recharger suffisamment pour se protéger du froid.

Toutefois, avec les autres sondes en orbites autour de Mars et le dernier rover au sol de la Nasa introduit en 2012, les scientifiques espèrent obtenir des informations plus précises sur l’origine des tempêtes locales, et surtout sur l’origine et l’évolution de Mars elle-même.

En effet, les scientifiques visent à percer un mystère demeurant entier, auquel on doit sans doute une large part de l’attraction que suscite la planète rouge : comprendre le mystère de son changement brutal il y a des milliards d’années, lorsque l’eau liquide existait encore à sa surface. Une équipe de chercheurs italiens vient de publier à ce sujet dans la revue Nature un article y démontrant la probable présence sous les calottes glaciaires d’un lac souterrain.

De là à glisser – ou à flotter cosmiquement- de Mars à la Terre, il n’y a dès lors qu’un petit pas, que l’imaginaire franchit aisément.

Si Mars et la Terre sont à ce point similaires, peut-être que nous pourrons un jour y habiter – voire y re-habiter- si des conditions d’existence passées étaient avérées. Et pourquoi pas y développer de nouvelles opportunités commerciales.

C’est en tous les cas l’une des dimensions affichées d’un récit qui va au-delà de la science et de la science-fiction : un discours directement connecté à la politique.

S’émanciper de la Terre et des ses limites

Depuis Obama et bien avant l’armée de l’espace plébiscitée par Trump pour gérer les dangers et conflits spatiaux malgré le traité international de 1967 sur la neutralité de l’espace, nous sommes bel et bien entrés dans une ère de surcroît de marchandisation.

Comment cela se manifeste-t-il ? Par une recherche croissante de progrès, de nouvelles technologies permettant l’accès à de nouveaux marchés dont celui de l’espace : ce dernier est important pour les besoins civils tels que les systèmes de communications ou le GPS.

A l’horizon, c’est la vie elle-même qui va être marchandisée, comme cela a commencé avec la réalité augmentée, et terminera peut-être un jour avec une amortalité. Tel est le discours dit transhumaniste, évoquant un au-delà de la condition mortelle humaine.

Si la Terre ne peut plus nous offrir un capital naturel suffisant pour poursuivre notre expansion économique, alors il nous suffira de conquérir d’autres espaces et trouver des astéroïdes adaptés.

Mars peut-elle nous enseigner autre chose, nous aider à développer un autre récit ?

Le bonheur dans un gros tas de cailloux ?

Car, en l’état, Mars n’est ni plus ni moins qu’un gros tas de cailloux, un véritable désert minéral ! Comme celui que la terre s’apprête à devenir d’ici le siècle prochain si le processus d’extraction massif des ressources et des minéraux qui la constituent se poursuit à ce rythme effréné, s’ajoutant aux dérèglements climatiques et à la chute du vivant sauvage.

Si Mars devait nous enseigner quelque chose, ne serait-ce pas d’abord celui du mouvement constant des choses et des conditions simples et basiques pour vivre sur terre ?

Respecter le vivant, les limites planétaires, le cycle de l’eau et de la gestion des forêts par exemple qui sont les poumons de notre planète bleue à nous.

Peut-être que la sonde qui tâte frénétiquement le sol de Mars apportera des preuves que la vie y a existé à l’ère du Noachien. Peut-être apprendrons-nous que cette vie a disparu à cause du désir des martiens de toujours extraire plus que le capital naturel de leur planète le supportait, au détriment de la qualité de vie immédiate.

Dans ce scénario, au fond, c’est la Terre qui est l’avenir : notre avenir et celui de Mars compris. Et Mars nous fascinerait alors comme le vestige d’une civilisation ravagée par la guerre des métaux et dans laquelle le fer aurait triomphé de la vie.

Et si nous arrêtions de fantasmer sur notre seule destruction, que se passerait-il ?

Commençons déjà concrètement par habiter notre Terre intelligemment en combinant subtilement nos technologies high et low tech. Et regardons d’un œil nouveau -et pas nécessairement et exclusivement bionique- les initiatives humaines qui s’y épanouissent.

La fascination pour Mars a du sens aussi et surtout si elle permet de repenser et de rendre leur place aux mondes végétal et animal sans lesquels le monde minéral lui-même perd son utilité.