L’intelligence artificielle peut-elle ré-enchanter l’esprit de fraternité ?

L’IA au regard de la Déclaration universelle des droits de l’homme (et de la femme)

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » nous rappelle l’Article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. A cet égard, l’intelligence artificielle soulève des enjeux liés à la finalité de son développement, à la concentration des acteurs et à la captation de la valeur ajoutée. Lorsque “L’esprit de fraternité” fait défaut dans la conception, la mise en œuvre et la gestion de l’IA, il est difficile d’assurer qu’il n’y a pas de mise en danger de la liberté, de la vie humaine et de la sûreté des personnes, de la liberté d’opinion et d’expression. Que cela soit via des usages abusifs, détournés ou criminels des technologies ou du fait des possibilités de surveillance et de contrôle inhérentes au numérique, l’atteinte aux Articles 3, 12, 19 et 20 de la Déclaration universelle des droits de l’homme est possible. De même, il est difficile de garantir que des individus connectés en permanence (et qui alimentent en données de manière non rémunérée les fournisseurs de services) ne sont pas tenus en esclavage et en servitude (Art.4). La transformation des métiers est plus rapide que celle de la création de nouveaux et de l’évolution des compétences. Le remplacement massif de personnes par des machines, mais aussi le fait que des individus soient au service des robots et commandés par des IA, remet en question le droit du travail, les conditions équitables et satisfaisantes de travail (Art. 23, 24). Par ailleurs, les robots conversationnels favorisent la désinformation, la fabrication d’information, le ciblage des personnes et la manipulation de l’opinion. Cela peut perturber le fonctionnement “d’élections honnêtes” (Art. 21). De plus, la faiblesse des mécanismes de régulation internationale ne permet pas que “les droits et libertés énoncés dans la Déclaration puissent y trouver plein effet” (Art.28).

Un mode de possibles

Force est de constater que le déficit de vision prospective et d’actions collectives allant dans le sens de création de mécanismes internationaux de régulation et de contrôle, laisse aux acteurs les plus forts, le soin d’imposer des évolutions technologiques pas forcément compatibles avec la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Tant que les évolutions technologiques servent une logique de rationalisation économique, de compétitivité et de performance pouvant aller jusqu’à la soumission et l’anéantissement de l’autre, que la recherche de profit est au centre de l’informatisation de la société et de l’automatisation des processus, le respect des droits humains restera optionnel. Le développement sauvage de l’intelligence artificielle ouvre la porte à toutes sortes de dérives préjudiciable au bien commun et aux droits humains.

Le cas de la Chine, avec l’évolution des comportements et des pratiques de contrôle des citoyens et des organisations, qui met en œuvre et à grande échelle l’IA (crédit social) pour surveiller, punir et contraindre, est exemplaire. Quelle sera l’évolution dans d’autres pays ? Qui décide de la liberté des Etats dans ce domaine ? Quelles sont les limites du libéralisme ? Peut-on contrôler la recherche et l’innovation ? Qui discute de ces questions et y apporte des réponses convaincantes du point de vue de la société civile ?

Le doute philosophique peut-il s’opposer au techno-centrisme et au laisser-faire?

Comment opposer le doute philosophique à la certitude des fabricants d’utopies technologiques, de celles des marchands et à la volonté des partisans de la surveillance totale et du contrôle? Le doute philosophique, n’est pas un doute ordinaire. Il est, selon Aristote “le commencement de la sagesse”, il permet de s’opposer à l’erreur et de mettre en cause l’ordre établi…Doutons donc aujourd’hui que les choix opérés en matière d’intelligence artificielle et que le culte que certains lui vouent, puissent offrir le meilleur à l’humanité. L’utopie d’une intelligence artificielle parfaite, qui résoudrait tous les problèmes, relève plus du phantasme que de la réalité des faits.

Agissons pour que le monde soit enchanté par l’esprit de fraternité et de solidarité.

Agissions pour que l’intelligence artificielle ne soit pas l’expression d’une hypocrisie pseudo-humaniste, ni le bras armé du techno-libéralisme, ni celui de systèmes autoritaires ou totalitaires.

Agissions pour ne pas avoir à dire avec Simone Veilles choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des machines ; c’est la racine du mal”.

Agissions pour que l’action humaine et l’intelligence artificielle ré-enchante le monde afin que demain soit différent mais en mieux.

Solange Ghernaouti

Solange Ghernaouti

Docteur en informatique, la professeure Solange Ghernaouti dirige le Swiss Cybersecurity Advisory & Research Group (UNIL) est pionnière de l’interdisciplinarité de la sécurité numérique, experte internationale en cybersécurité et cyberdéfense. Auteure de nombreux livres et publications, elle est membre de l’Académie suisse des sciences techniques, de la Commission suisse de l’Unesco, Chevalier de la Légion d'honneur.

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