Je vous le dis tout de go, nous ne sommes pas du même monde. La mer est votre résidence première, je me noie dans un verre d’eau. Vous êtes apnéiste reconnue, sportive aguerrie, photographe des fonds marins, vous plongez avec les requins… Je suis à bout de souffle à la vue d’un bulot. Mais qu’importe, je n’ai pas hésité longtemps à ouvrir votre ouvrage. L’étendue bleue de la couverture, peut-être !
Sachez qu'”Il n’y a pas de hasard, il y a des rendez-vous” *. Et parfois, d’improbables. Comme celui avec, Recco et ses frères. Et avec le plus sanguinaire d’entre eux : Thommy. Un homme au centre d’un pénitencier. Quatre murs érigés en perpétuité. Le tueur de sang-froid est en cage. Vous, vous êtes libre. Mais vous avez soif d’apprendre.
Le vieil homme et la mer a ses secrets que vous souhaitez découvrir. Alors s’ensuit une correspondance frénétique, avec l’un des plus anciens détenus de France.
Mais celui qui fut apnéiste de combat est prégnant, il a horreur de votre vide et se délecte de l’investir par n’importe quels interstices. Dangereux l’animal ! Vous en avez connu d’autres, sous la mer, mais qui tuaient pour manger. Celui de vos relations épistolaires, c’est autre chose. Parangon de l’horreur.
Mais ce qui vous lie, vous rend plus forte. En l’occurrence la mer. Pas celle que l’on voit danser. Celle des profondeurs “j’y suis, je me laisse couler comme une plume, je vole”. Celle qui rend les hommes fous ou riches, ou les deux à la fois. Qui peut comprendre la jouissance de ses interminables secondes sous l’eau, si l’on n’a pas, soi-même, bu la tasse ?
Mais qu’est-ce qui vous a pris ? Correspondre avec un tueur en série, l’un des plus dangereux, sans doute. Il y a plus tranquille comme quotidien. Mais je crois que vous aimez les emmerdes. Ou alors vous avez gravé au fronton de votre océan ce proverbe bosniaque : “homme sans ennemis, homme sans valeur”.
Et cette récurrente interrogation dans votre livre : comment un homme qui est né en mer, peut-il survivre dans les profondeurs du monde carcéral ? C’est à couper le souffle d’une apnéiste.
Je dois vous avouer, je ne lis pas la 4e de couverture d’un ouvrage avant de m’y plonger. Ni d’ailleurs les commentaires ou articles. Encore moins les rubriques faits divers. Je ne savais plus, au fur et à mesure des pages, si cette histoire était bien réelle. Si Thommy Recco avait bien existé. Alors je n’ai pas voulu savoir, qu’importe. Je verrai bien à la fin du livre. J’ai lu, j’ai vu, j’ai su.
Ah au fait, “Il y a deux sortes de gens, il y a les vivants et ceux qui sont en mer” Jacques Brel. Vous êtes évidemment dans la deuxième catégorie.
* Paul Eluard
Le squale
Francine Kreiss
Le Cherche Midi
cela fait bien longtemps que j’ai refermé votre ouvrage. Bien des mois. Avant ce jour, pas une once de mot posé sur cette correspondance. Par manque de temps (version officielle), par peur de vous décevoir (version officieuse). C’est que j’écris à celui qui fit la
Que je sois écartelé par des chevaux de traie en place de Grève ! Que les restes de mon corps, ainsi démembrés, soient jetés aux vautours charognards et ensuite que l’on brûle ces volatiles sur le bûcher de l’ignorance. Comment ai-je pu douter, ne serait-ce qu’un instant, de votre crédibilité ? A ma décharge, je ne suis pas le seul de mes contemporains (à commencer par ma grand-mère, qui, soit-dit en passant, vous trouve très beau) qui se soit interrogé en découvrant le livre sur mon bureau : “Il s’y connaît en foot Naulleau ?”, “Il écrit des livres Naulleau ?”, “C’est qui Naulleau ?”, “Il joue dans quelle équipe Naulleau ?”…
Combien sont les sportifs qui, désormais, tutoient les Dieux ? Les regardent dans les yeux ? Peu ! Très peu ! Mohamed Ali bien entendu. Mais aussi Emil Zatopek !
Montréal 1976 ! Les Dieux sont vieux et fatigués. Des guerres lasses, des paix éphémères, des mondes sans saveur, sans vie. De l’Homme ennuyeux et si prévisible.