Entre adultes vaccinés

Les principaux espoirs communément partagés en ce début d’année … Un retour à la vie normale, donc sociale, ouverte, active, mouvante, saccadée, vibrante … La possibilité de se faire mutuellement toute confiance, de se toucher, de s’approcher, de croiser un-e inconnu-e sans appréhension, de travailler ou d’étudier en commun sans écrans interposés en permanence … Le retour au collectif, au petit magasin de quartier, au bistrot, au théâtre, au concert, au festival, au cinéma, à la bibliothèque … et le retour au travail ou en formation, dans l’openspace, la classe, l’amphithéâtre, la cafét, le préau, les coulisses … L’ouverture des lieux publics et de convivialité … Le passage des frontières, à tous les sens du terme et dans toutes les directions …

S’y ajoutent des considérations plus civiques et politiques, suite aux récents événements qui ont accaparé l’attention des médias du monde entier, mais suite également à d’autres sources d’inquiétudes plus largement et dangereusement répandues, touchant au complotisme, à la défiance et à la désinformation dont l’internet se fait le porte-voix condescendant.

Que de nouveaux vaccins conduisent à se poser des questions est naturel et sain ; qu’on puisse, souvent sans aucune culture ni lecture scientifiques préalables, raconter les pires sornettes à leur égard tient d’une ignorance et d’une stupidité communicatives. A chacun-e de décider librement s’il ou elle accepte la double piqûre anti-covid … mais faut-il pour autant se répandre dans des argumentations de plus ou moins bas étage pour convaincre tous ses correspondants électroniques de ses propres doutes et raisons. Le libre-arbitre n’exige pas le prosélytisme. D’autant qu’un vaccin ne se fait pas que pour se protéger soi-même, mais se décide dans le cadre d’une responsabilité familiale et sociale … pour que les espoirs exprimés en introduction aient une chance de se réaliser d’ici l’été.

On ne le constate que trop, certains pays se mettant à ce sujet en particulière évidence : le débat démocratique a également besoin de vaccins efficaces. Car il faut pouvoir se parler et s’écouter, chercher aussi bien à se comprendre qu’à se convaincre mutuellement, avec des arguments concrets et solides, se complétant et s’enrichissant de leurs échanges et débats entre individus et entre groupes d’intérêt ou de pression. Il ne s’agit donc pas seulement de s’invectiver, de reproduire à n’en plus finir les slogans imposés par d’autres, de faire basculer des statues ou d’envahir des lieux symboliques ou sacrés. La démocratie s’étiole quand le fanatisme dissout l’objectivité, quand la propagande remplace l’instruction, quand les intérêts autocratiques et/ou narcissiques tiennent lieu de programme politique imposé aux masses désemparées et/ou désinformées.

 

On peut donc rêver en ce début d’année d’un monde meilleur rempli d’adultes vaccinés, pas forcément à coups de seringues, mais de réflexions et de responsabilités assumées et diversifiées. Cet espoir peut-être un peu fou se rattache à la “chose publique”, au vivre-ensemble (que nous évoquions précédemment sur ce blog à la suite de l’assassinat d’un professeur français ou des excès de la cancel culture). Aux premiers jours de 2021, David Sylvan, professeur américain de l’IHEID de Genève, analysait avec pertinence dans Le Temps les dérives du débat dans la res publica. Il déplorait l’augmentation de la captation du débat public par les effets de silence ou de silo. Le silence relève d’une pratique gouvernementale déjà ancienne, consistant à éviter de soumettre à la discussion certaines questions délicates ou régaliennes, et à décider sans débat et sans explications. Le silo est un risque bien plus récent et sournois, dont les USA font une démonstration tonitruante : de plus en plus d’individus captent et interprètent le monde, les événements et leur environnement au travers de sources – groupes d’appartenance, médias, réseaux sociaux – présélectionnées et réduites, excluant toute pluralité et controverse quant à leur opinion initiale. Il devient dès lors impossible d’entrer dans un débat, seuls l’opposition et le combat, sinon le dédain ou la haine, s’installent entre les silos de pensée. La démocratie va rapidement accéder aux soins intensifs, faute d’un vaccin sauvegardant le débat d’opinion et le respect de l’autre.

Un tel vaccin ne va pas sortir des laboratoires : c’est un fait éducatif, une responsabilité vitale de l’éducation.

Bonne année et bon courage à tous les enseignant-e-s et formateurs-trices, qui constituent également un personnel soignant vital pour la société.

 

 

Olivier Maradan

Ayant exercé de multiples fonctions dans l'encadrement et la coordination de la formation, dont 21 ans au service des conférences intercantonales nationale et romande (notamment en tant que responsable d'HarmoS), Olivier Maradan s'est établi comme consultant indépendant et travaille depuis l'automne 2019 dans la gestion de projets et le conseil sur le plan institutionnel, de même que comme rédacteur et chargé de cours.

7 réponses à “Entre adultes vaccinés

  1. A vous lire il n’y a pas/ plus de débats…
    Auriez vous aussi des conflits d’intérêts..
    Comment Big pharma, Moderna ont reçu des millions des états, de nous tous, de l’UE, sans nous donner aucunes garanties, même pas responsables de ce qu’il nous injecte!. Aucun recul, aucunes études des des effets secondaires certains .. C’est très grave Heureusement c’est l’heure de reprendre Sa Souveraineté et l’heure du Grand Réveil à sonné pour chaque un

  2. Monsieur Maradan,
    Je vous remercie pour votre article “entre adultes vaccinés” que j’ai lu avec intérêts. J’en partage le fond sur la nécessité d’un débat démocratique qui sorte des effets de silence ou de silo.
    Quant au vaccin contre les interdits de penser, je pense mieux qu’il est nécessaire de cultiver sa conscience en ouvrant sa pensée aux autres cultures et manières d’envisager le monde. C’est pour cela qu’aujourd’hui il devient de plus en plus urgent et important de parler, entre autre, d’interactions éco-systémiques et de transdisciplinarité.
    En effet la vie est complexe et les individus ont autant de différences physique, qu’émotionnelles et/ou psychologiques (culturelles, éthniques, sociales, symboliques, etc…).
    A l’heure ou la médecine se spécialise pour apporter des accompagnements médicaux ciblés aux besoins spécifiques et individuels des malades, une cocktail vaccinal aux vertus universelles est-il vraiment sincérement envisageable ? Pourrait-il vraiment être, comme on nous le présente généralement, une sorte de panacée universelle ayant une formule miracle pour lutter efficacement contre un virus que l’on sait peu stable ? Une exception universelle ? Ou un mirage des temps modernes ?
    J’aimerai bien y croire…ce serait tellement beau et simple, non ?
    Le vaccin briserait la triangulation diabolique de Karpmann dans laquelle nous nous sommes nous mêmes enfermés ?
    Ou est-ce notre vision de l’Homme et de la nature qui est sous le joug de peurs et de postulats que partiellement fondés qui nous induisent et nous poussent vers des solutions qui fondent inconsciemment les problématiques auxquelles nous nous confrontons ? Einstein ne nous disait-il pas qu’un problème ne peut pas être résolu avec le même état d’esprit qui l’a créé ?
    D’où la nécessité aujourd’hui de fonder nos réflexions sur des approches transdisciplinaires vraiment ouvertes à l’altérité. Le philosophe Jean-François Malherbe ne nous disait-il pas dans le nomade polyglotte que toute démarche qui vise une éthique d’intersubjectivité critique (ou encore de finitude) se fonde sur une dialogique ouverte aux discours des idiots (« idiotès » signifie « qui manifeste une particularité remarquable ») , des barbares (« barbaros » désigne « un humain dont je n’entends point la langue » et des hérétiques («`airétikos » dénote quelqu’un qui est « capable de penser par lui-même ») ?
    Celles et ceux que l’on accuse, fustige, juge et classe comme de dangereux troublions de la pensée dominante seraient-ils en fait des sortes de gardiens, des miroirs de nos interdits de penser en osant être et penser en dehors du cadre normatif ?
    N’est-il pas plus commode de les penser être les “cons” même pas invités à notre table distinguée et bien pensante ? Et les étiqueter un peu trop facilement du terme bien commode de “complotistes” ?
    N’est-ce pas là un signal d’alerte de notre incapacité à penser de manière complexe comme le suggère Reda Benkirane et les 18 scientifiques témoignants dans son livre “Complexité, vertiges et promesses” ?
    Ne détenons nous pas toutes et tous une part infinitésimale mais non nulle de vérité ? Ne peinons nous pas juste à reconstituer consciemment le puzzle de la conscience collective en jugeant ce qui sort de nos cadres de références et conception des possibles ?
    Les méchants virus (les bourreaux invisibles idéaux), les individus impuissants (les victimes parfaites), Les solutions vaccinales de l’industrie pharmaceutique (Les seuls sauveur possibles de l’humanité en péril).
    C’est un peu grossier et simpliste, j’en conviens, mais c’est pourtant LA triangulation mise en avant et portée fièrement avec une intelligence non dissimulée par la plupart de nos dirigeants et sociétés depuis le début de cette crise sanitaire !
    Est-ce la peur qui conduit les individus à se rattacher à une solution unique et à mettre tous les oeufs dans le même panier ? Cela paraît à premier abord très peu logique et quelque peu enfantin, non ? Des choix aussi restrictifs, pour ne pas dire unilatéraux ne nous amènent-ils pas naturellement à jouer avec le feu ?
    Un écosystème équilibré n’as-t-il pas toujours de multiples ressources, alternatives et solutions à sa disposition ?
    Est-ce qu’un éco-système juge une solution meilleure qu’une autre ? Est-ce qu’il stigmatise les sous-systèmes qui n’adhérerait pas à la volonté du système “supérieur” ? Est-ce que la notion de supériorité et d’infériorité existe de manière naturelle ? Est-ce que la notion de peur y existe et détermine les choix naturels ?
    Est-ce que la démocratie peut s’exercer sans une garantie des libertés intrinsèques et fondamentales des uns et des autres ?
    Veillons à ce que la liberté ne deviennent pas l’expression de la subjectivité de celles et ceux qui tiennent le plus gros bâton…
    Ceci me semble être de notre responsabilité commune comme vous l’indiquez dans votre article.
    Meilleures salutations
    Yves Borgeaud

    1. Cher Monsieur Borgeaud,
      Quel plaisir de vous lire, les blogueurs reçoivent rarement de réponses aussi riches et élargissantes, grand merci. Nous sommes sur la même longueur d’ondes et aspirons aux mêmes ouvertures pluralistes et approfondies des débats. Tel devrait être le cas par exemple face aux mesures à prendre pour réagir au réchauffement climatique, entre rebelles actifs et inventifs et sceptiques profonds. Le débat du siècle !
      Je vous rejoins avec une autre citation d’un philosophe qui m’accompagne : “Aime l’autre qui engendre en toi une troisième personne : l’esprit.” (Michel Serres, Le Tiers-Instruit).
      Bien cordialement.

      1. Monsieur Maradan,

        Merci d’avoir pris le temps de me lire.

        Il est vrai que la posture recherchée, et qui me semble rejoindre votre citation de Michel Serres que vous me partagez, n’est pas toujours évidente à cultiver au quotidien tellement nous sommes nous-même pris dans le « totum » de nos projections (héritées et inconscientes) sur les autres et sur le monde (voir le graphique de la poire de Carl Gustav Jung « https://i37.servimg.com/u/f37/13/17/61/25/poire_15.jpg » car même si la carte n’est pas le territoire, elle peut être au service d’une compréhension plus ou moins commune).

        L’altérité renvoie à soi-même et dérange souvent quand elle ne fait pas peur. Dans nos sociétés, elle est encore bien mal intégrée à l’expérience personnelle de nombreuses personnes et même bien mal comprise intellectuellement parlant. Et ce n’est pas surprenant car cela se joue en grande partie à un autre niveau, celui de notre humanité, de notre cœur d’être humain, afin de devenir capable de maintenir un espace à l’intérieur de soi pour vraiment accueillir l’autre dans ses côtés sombres comme dans ses côtés lumineux (St-Exupéry nous dit bien que “l’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur” et ce n’est absolument pas un hasard pour moi).

        Cela demande de développer une authenticité et une maturité liée à l’expérience de vie que l’on ne pourra jamais apprendre uniquement sur des bancs d’école ou d’universités.
        L’engagement intérieur et l’ouverture active que cela nécessite de développer ne s’apprendra pas « ex-cathedra » ou même « extérieurement ». Elle se vit et se cultive dans l’intimité de chaque instant du quotidien.

        Tant que les informations acquises restent au niveau intellectuel, risque de s’opérer une dissociation non seulement entre la théorie et la pratique, mais à l’intérieur de l’être.
        Seule l’expérience est à même d’être au service de la connaissance qui ne relève pas uniquement du savoir intellectuel qui peut, s’il se suffit à lui-même, devenir dur, froid, distant, calculateur, manipulateur et asséchant.

        La “théorie” ne devrait-elle pas venir qu’ensuite pour éclairer l’expérience vécue ? La rendre intelligible, autant faire se peut, et la transformer en connaissance consciente. Toute expérience ne peut pas se transcrire en mots car nombre d’expériences se situent hors du champ du mental/intellect et ne peuvent pas être transposées en mots vraiment représentatifs du vécu (surtout les expériences qui se situent dans l’extrémité supérieure de la pyramide de Maslow).

        Bref, je m’égare un tant soit peu du sujet initial. Il faudrait en outre probablement donner un peu plus de texture et de consistance aux sujets abordés pour les étayer davantage.
        Je vais donc en rester là dans mes considérations que je partage toujours avec plaisir quand j’en ai le temps et la disposition d’esprit.

        Cordialement

        Yves Borgeaud

        1. Bravo, amis Yves et Olivier, quelle quintessence de commentaires aiguisés.
          L’avenir appartient aux idéalistes et non aux complotistes 🙂

  3. Je me permets encore un texte dense qui ne vient pas de moi mais d’un homme de près de 80 ans qui fait preuve d’une humanité et d’une érudition que l’on ne rencontre pas tous les jours. Il nous partage son regard empli de sensibilité et de sagesse qui pour moi est en lien avec nos précédents partages. Un baume pour le coeur et l’Esprit en ces temps ou la culture et l’intelligence sont relativement peu mis en avant :

    Michel Maffesoli – Professeur émérite à la Sorbonne

    S’accorder au cycle même du monde, voilà ce qui est la profonde sagesse des sociétés équilibrées. Tout comme, d’ailleurs, de tout un chacun. C’est cela même qui fonde le sens de la mesure. Le « bon sens » qui, selon Descartes, est la chose du monde la mieux partagée. Bon sens qui semble perdu de nos jours. Tout simplement parce que l’opinion publiée est totalement déconnectée de l’opinion publique.

    Mais pour un temps, sera-t-il long ? cette déconnection est quelque peu masquée. C’est la conséquence d’une structure anthropologique fort ancienne : la stratégie de la peur.

    La stratégie de la peur pour se maintenir au pouvoir
    D’antique mémoire, c’est en menaçant des supplices éternels de l’enfer que le pouvoir clérical s’est imposé tout au long du Moyen-Âge. Le protestantisme a, par après, fait reposer « l’esprit du capitalisme » (Max Weber) sur la théologie de la « prédestination ». Vérifier le choix de dieu : être élu ou damné aboutit à consacrer la « valeur travail ». L’économie du salut aboutit ainsi à l’économie stricto sensu !

    Dans la décadence en cours des valeurs modernes, dont celle du travail et d’une conception simplement quantitativiste de la vie, c’est en surjouant la peur de la maladie que l’oligarchie médiatico-politique entend se maintenir au pouvoir. La peur de la pandémie aboutissant à une psycho-pandémie d’inquiétante allure.

    Comme ceux étant censés gérer l’Enfer ou le Salut, la mise en place d’un « Haut commissariat au Bonheur » n’a, de fait, pour seul but que l’asservissement du peuple. C’est cela la « violence totalitaire » du pouvoir : la protection demande la soumission ; la santé de l’âme ou du corps n’étant dès lors qu’un simple prétexte.

    Le spectre eugéniste, l’aseptie de la société, le risque zéro sont des bons moyens pour empêcher de risquer sa vie. C’est-à-dire tout simplement de vivre ! Mais vivre, n’est-ce pas accepter la finitude ? Voilà bien ce que ne veulent pas admettre ceux qui sont atteints par le « virus du bien ». Pour utiliser une judicieuse métaphore de Nietzsche, leur « moraline » est dès lors on ne peut plus dangereuse pour la vie sociale, pour la vie tout court !

    La morale comme instrument de domination
    Étant entendu, mais cela on le savait de longue date, que la morale est de pure forme. C’est un instrument de domination. Quelques faits divers contemporains, animant le Landernau germanopratin montrent, à loisir que tout comme le disait le vieux Marx, à propos de la bourgeoisie, l’oligarchie « n’a pas de morale, elle se sert de la morale ».

    Le moralisme fonctionne toujours selon une logique du « devoir-être », ce que doivent être le monde, la société, l’individu et non selon ce que ces entités sont en réalité, dans leur vie quotidienne. C’est cela même qui fait que dans les « nuées » qui sont les leurs, les élites déphasées ne savent pas, ne veulent pas voir l’aspect archétypal de la finitude humaine. Finitude que les sociétés équilibrées ont su gérer.

    C’est cela le « cycle du monde ». Mors et vita ! Le cycle même de la nature : si le grain ne meurt… Qu’est-ce à dire, sinon que la beauté du monde naît, justement, de l’humus ; du fumier sur lequel poussent les plus belles fleurs. Régle universelle faisant de la souffrance et de la mort des gages d’avenir.

    En bref, les pensées et les actions de la vie vivante sont celles sachant intégrer la finitude consubstantielle à l’humaine nature. À la nature tout court, mais cela nous oblige à admettre qu’à l’opposé d’une histoire « progressiste » dépassant, dialectiquement, le mal, la dysfonction et pourquoi pas la mort, il faut s’accommoder d’un destin autrement tragique, où l’aléa, l’aventure le risque occupent une place de choix.

    Pour une philosophie progressive
    Et au-delà du rationalisme progressiste, c’est bien de cette philosophie progressive dont est pétrie la sagesse populaire. Sagesse que la stratégie de la peur du microcosme ne cesse de s’employer à dénier. Et ce en mettant en œuvre ce que Bergson nommait « l’intelligence corrompue », c’est-à-dire purement et simplement rationaliste.

    Ainsi le funambulisme du microcosme s’emploie-t-il pour perdurer à créer une masse infimie de zombies. Des morts-vivants, perdant, peu à peu, le goût doux et âcre à la fois de l’existence . Par la mascarade généralisée, le fait de se percevoir comme un fantôme devient réel. Dès lors, c’est le réel qui, à son tour, devient fantomatique.

    Monde fantomatique que l’on va s’employer à analyser d’une manière non moins fantomatique. Ainsi, à défaut de savoir « déchiffrer » le sens profond d’une époque, la modernité, qui s’achève, et à défaut de comprendre la postmodernité en gestation, l’on compose des discours on ne peut plus frivoles. Frivolités farcies de chiffres anodins et abstraits

    Il est, à cet égard, frappant de voir fleurir une quantophrénie ayant l’indubitabilité de la Vérité ! Carl Schmidt ou Karl Löwith ont, chacun à leur manière, rappelé que les concepts dont se servent les analyses politiques ne sont que des concepts théologiques sécularisés.

    La dogmatique théologique propre à la gestion de l’Enfer ou la dogmatique progressiste théorisant la « valeur travail » s’inversent en « scientisme » prétendant dire ce qu’est la vérité d’une crise civilisationnelle réduite en crise sanitaire. « Scientisme » car le culte de la science est omniprésent dans les divers discours propres à la bien-pensance.

    Cet étrange culte de la science
    Il est frappant d’observer que les mots ou expressions, science, scientifique, comité scientifique, faire confiance à la Science et autres de la même eau sont comme autant de sésames ouvrant au savoir universel. La Science est la formule magique par laquelle les pouvoirs bureaucratiques et médiatiques sont garants de l’organisation positive de l’ordre social. Il n’est jusqu’aux réseaux sociaux, Facebook, Tweeter, Lindkedin, qui censurent les internautes qui « ne respectent pas les règles scientifiques », c’est-à-dire qui ont une interprétation différente de la réalité. Doute et originalité qui sont les racines de tout « progrès » scientifique !

    Oubliant, comme l’avait bien montré Gaston Bachelard que les paradoxes d’aujourd’hui deviennent les paradigmes de demain, ce qui est le propre d’une science authentique alliant l’intuition et l’argumentation, le sensible et la raison, le microcosme se contente d’un « décor » scientiste propre à l’affairement désordonné qui est le sien.

    Démocrates, peut-être, mais démophiles, certainement pas
    Politiques, journalistes, experts pérorant jusqu’à plus soif sont en effet, à leur « affaire » : instruire et diriger le peuple, fût-ce contre le peuple lui-même. Tant il est vrai que les démocrates auto-proclamés sont très peu démophiles. Au nom de ce qu’ils nomment la Science, ils vont taxer de populistes, rassuristes voire de complotistes tous ceux qui n’adhèrent pas à leurs lieux communs.

    On peut d’ailleurs leur retourner le compliment. Il suffit d’entendre, pour ceux qui en ont encore le courage, leur lancinante loggorhée, pour se demander si ce ne sont pas eux, les chasseurs de fake news, qui sont les protagonistes essentiels d’une authentique « complosphère »[1]. Très précisément parce qu’ils se contentent de mettre le monde en spectacle.

    Pour reprendre le mot de Platon, décrivant la dégénérescence de la démocratie, la « Théâtrocratie » est leur lot commun. Politique spectacle des divers politiciens, simulacre intellectuel des experts de pacotille et innombrables banalités des journalistes servant la soupe aux premiers, tels sont les éléments majeurs constituant le tintamarre propre à ce que l’on peut nommer la médiocrité de la médiacratie.

    Face à l’inquisition de l’infosphère
    J’ai qualifié ce tintamarre « d’infosphère ». Nouvelle inquisition, celle d’une élite déphasée regardant « de travers » tout à la fois le peuple malséant et tous ceux n’adhérant pas au catéchisme de la bienpensance. « Regarder de travers », c’est considérer ceux et ce que l’on regarde en coin comme étant particulièrement dangereux. Et, en effet, le peuple est dangereux. Ils ne sont pas moins dangereux tous ceux n’arrivant pas à prendre au sérieux la farce sanitaire mise en scène par les théâtrocrates au pouvoir.

    Il faudrait la plume d’un Molière pour décrire, avec finesse, leurs arrogantes tartufferies. Leur pharisianisme visant à conforter la peur, peut aller jusqu’à susciter la délation, la dénonciation de ceux ne respectant pas la mise à distance de l’autre, ou de ceux refusant de participer au bal masqué dominant. Leur jésuitisme peut également favoriser la conspiration du silence vis-à-vis du mécréant. (celui qui met en doute La Science). Et parfois même aller jusqu’à leur éviction pure et simple des réseaux sociaux.

    Dans tous ces cas, il s’agit bien de la reviviscence inquisitoriale. La mise à l’Index : Index librorum prohibitorum. Délation et interdiction selon l’habituelle manière de l’inquisition : au moyen de procédures secrètes. L’entre-soi est l’élément déterminant de la tartufferie médiatico-politique. L’omerta mafieuse : loi du silence, faux témoignages, informations tronquées, demi-vérités, sournoiseries etc. Voilà bien le modus operandi de la fourberie en cours. Et tout un chacun peut compléter la liste de ces parades théâtrales.

    Voilà les caractéristiques essentielles de « l’infosphère », véritable complosphère dominante. Mafia, selon la définition que j’ai proposée des élites, rassemblant « ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire ». Puis-je ici rappeler, à nouveau, une rude expression de Joseph de Maistre pour décrire ceux qui sont abstraits de la vie réelle : « la canaille mondaine ».

    Peut-être faudrait-il même dire « demi-mondaine ». Ce qui désigne, selon Alexandre Dumas, une « cocotte » richement entretenue et se manifestant bruyamment dans la sphère médiatique, le théâtre et la vie publique ou politique. Demi-monde on ne peut plus nébuleux dont les principales actions sont de déformer la réalité afin de la faire rentrer en congruence avec leur propre discours. Demi-mondaines entretenues par l’État ou les puissances financières de la démocratie afin de faire perdurer un état de choses désuet et rétrograde.

    Mais cette déformation de la réalité a, peu à peu, contaminé l’espace public.

    C’est cela le cœur battant du complotisme de « l’infosphère » : entretenir « mondainement » la peur de l’enfer contemporain. Anxiété, restriction des libertés acceptée, couardise, angoisse diffuse et tout à l’avenant au nom du « tout sanitaire ». Forme contemporaine du « tout à l’égoût » !

    Une vraie psycho-pandémie
    Sans nier la réalité et l’importance du virus stricto sensu, sans négliger le fait qu’il ait pu provoquer un nombre non négligeable de décès, ce qui n’est pas de ma compétence, il faut noter que le « virus » s’est introduit de manière essentielle dans nos têtes. Ce qui devrait nous conduite à parler d’une « psycho-pandémie » suscitée et entretenue par l’oligarchie médiatico-politique.

    Psycho-pandémie comme étant la conséquence logique de ce que Heidegger nomme la « pensée calculante » qui, obnubilée par le chiffre et le quantitatif et fascinée par une logique abstraite du « devoir être », oublie la longue rumination de la « pensée méditante » qui, elle, sait s’accorder, tant bien que mal à la nécessité de la finitude.

    Voilà ce qui, pour l’immédiat suscite une sorte d’auto-anéantissement ou d’auto-aliénation conduisant à ce que ce bel esprit qu’était La Boétie nommait la « servitude volontaire ». Ce qui est, sur la longue durée des histoires humaines, un phénomène récurrent. Cause et effet de la stratégie de la peur qui est l’instrument privilégié de tout pouvoir, quel qu’il soit.

    Stratégie de la peur qui, au-delà ou en-deçà de l’idéal communautaire sur lequel se fonde tout être ensemble, aboutit, immanquablement à une grégaire solitude aux conséquences on ne peut plus dramatique : violence perverse, décadence des valeurs culturelles, perte du sens commun et diverses dépressions collectives et individuelles. L’actualité n’est pas avare d’exemples illustrant une telle auto-aliénation !

    Il est deux expressions qui devraient nourrir la pensée méditante, ce que Durkheim nomme le « conformisme logique », ou ce que Gabriel Tarde analyse dans « les lois de l’imitation ». Des insanités déversées d’une manière lancinante, dans la presse écrite, radiophonique ou télévisuelle par l’oligarchie, au spectacle du bal masqué que nous offre la réalité quotidienne, on voit comment la stratégie de la peur induite par l’inquisition contemporaine aboutit à un état d’esprit tout à fait délétère, et on ne peut plus dangereux pour toute vie sociale équilibrée.

    Cette grégaire solitude est particulièrement angoissante pour les jeunes générations auxquelles est déniée tout apprentissage vital. Et c’est pour protéger des générations en fin de vie que l’on sacrifie une jeunesse qui est, ne l’oublions pas, la garante de la société à venir.

    De diverses manières de bons esprits ont rappelé qu’une société prête à sacrifier la liberté, la joie de vivre, l’élan vital en échange de sécurité et de tranquillité ne mérite ni les uns, ni les autres. Et, in fine, elle perd le tout. N’est-ce point cela qui menace, actuellement, la vie sociale en son ensemble ?

    De la raison sensible
    Mais une fois le diagnostic fait, il est nécessaire de formuler un pronostic pertinent. Ainsi, en accord avec le réalisme que l’on doit à Aristote ou à Saint Thomas d’Aquin, il faut savoir mettre en oeuvre un chemin de pensée alliant les sens et l’esprit. Ce que j’ai nommé la « raison sensible ».

    Voilà qui peut mettre à bas les châteaux de cartes du rationalisme étroit dans lequel les concepts abstraits servent de pseudo-arguments. Le bon sens et la droite raison réunis peuvent permettre de mettre un terme au brouhaha des mots creux. C’est bien d’ailleurs ce qui est en train de se passer sur les réseaux sociaux dans lesquels grâce aux tweets, forums de discussion, échanges sur Facebook, sites et blogs de résistance divers et presse en ligne est en train de s’élaborer une manière de penser et d’agir différente. Il faut être attentif à la société officieuse en gestation, totalement étrangère à la société officielle propre à l’oligarchie médiatico-politique.

    Il est une heureuse expression que l’on doit à l’universitaire et homme politique Pierre-Paul Royer-Collard (1763 – 1845) qu’il est utile de rappeler de nos jours. C’est ainsi qu’il oppose « le pays légal au pays réel ». Par après cette opposition a été reprise, diversement, par Auguste Comte ou Charles Maurras. Mais elle a l’heur de nous rappeler que parfois, il existe un divorce flagrant qui oppose la puissance populaire, puissance instituante, au pouvoir officiel et institué. C’est ce qui permet de saisir la lumière intérieure du bon sens populaire. C’est ce qui permet de comprendre qu’au-delà de la décomposition d’une société peut exister une renaissance. C’est cette métamorphose qui est en cours. Et au-delà de la soumission induite par la protection, c’est dans le « pays réel » que se préparent les soulèvements fondateurs d’une autre manière d ‘être ensemble.

    Ainsi de la révolte des « gilets jaunes » à la résistance, multiforme, à la mascarade, à la distanciation, voire aux vaccins, c’est une métamorphose sociétale qui se prépare. Le « monde d’après » est déjà là. Métamorphose qui bien évidemment à ce que Vilfredo Pareto nommait, avec pertinence, la « circulation des élites ».

    La faillite des élites est déjà là
    Une telle circulation est inéluctable. La faillite des élites est, maintenant, chose acquise. La forte abstention aux diverses élections, la désaffection vis-à-vis des organes de presse, émissions de télévision ou radio en portent témoignage. Ce que l’on peut appeler « des bulletins paroissiaux » n’intéresse que des affidés, des petites sectes médiatico-politiques se partageant le pouvoir.

    Or le propre des « sectaires » est, en général, d’être totalement aveugles vis-à-vis de ce qui échappe à leur dogmatique. C’est ainsi que tout en considérant cela comme dangereux, ils sont incapables de repérer et de comprendre ces indices hautement significatifs que sont les rassemblements festifs se multipliant un peu partout. Il en est de même des multiples transgressions aux divers « confinements » et autres « couvre-feu » promulgués par l’appareil technico-bureaucratique. Et l’on pourrait multiplier à loisir des exemples en ce sens.

    Lorsque dans les années 70, je soulignais que la vraie violence, la « violence totalitaire » était celle d’une « bureaucratie céleste » voulant aseptiser la vie sociale et ce en promulguant la nécessité du risque zéro, je rappelais qu’à côté d’une soumission apparente existaient une multiplicité de pratiques rusées. Expression d’une duplicité structurelle : être tout à la fois double et duple.

    Il s’agit là d’un quant à soi populaire assurant, sur la longue durée, la survie de l’espèce et le maintien de tout être ensemble. C’est bien un tel « quant à soi » auquel l’on rend attentif tout au long de ces pages. Il témoigne d’une insurrection larvée dont la tradition donne de nombreux exemples et qui ponctue régulièrement l’histoire humaine.

    Duplicité anthropologique de ce bon sens dont Descartes a bien montré l’importance. Duplicité qui à l’image de ce qu’il disait : « larvatus prodeo », l’on s’avance masqué dans le théâtre du monde. Mais il s’agit là d’un masque provisoire qui sera, plus ou moins brutalement, ôté lorsque le temps s’y prêtera. Et ce en fonction du vitalisme populaire qui sait, de savoir incorporé, quand il convient de se soulever. Et ce avant que le bal masqué ne s’achève en danse macabre !

    [1] Je renvoie ici à la lucide et sereine analyse de Raphaël Josset, Complosphère. L’esprit conspirationniste à l’ère des réseaux, Lemieux éditeurs, 2015

    Michel Maffesoli nous livre un texte direct et panoramique sur la décadence de notre société que suscitent nos élites. A force d’être obsédées par la morale et par une étiquette de cour, ces élites se sont détournées de flux du vivant et entretiennent une vision artificielle de la société dont le seul destin est de disparaître.

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