“Ben mon vieux, si j’aurais su j’aurais pô venu !“

Après autant de contributions sérieuses ayant massivement viré corona, dont les miennes, j’ose me permettre sur le Blog du Temps un peu plus de relâchement. Mais sans quitter pour autant le sujet mondial du moment. J’espère que, de leur nuage là-haut, le cinéaste Yves Robert et son épouse Danièle Delorme me pardonneront l’emprunt, en ce soir du 1er avril, de cette phrase culte, doublée d’une photo encore protégée par leurs droits d’auteur. Je tenais à appeler à la rescousse le PETIT GIBUS, ses mimiques et ses répliques inoubliables projetées dès 1962 sur les écrans. Avec au passage un clin d’oeil à Louis Pergaud, l’instituteur qui créa en 1912 ce personnage dans La Guerre des Boutons, avant de mourir à Verdun. C’est vrai que le Petit Nicolas de Sempé aurait tout aussi bien fait l’affaire … mais pas le titre !

Imaginons donc, en cette troisième semaine de chaos organisé, Tigibus confronté à la classe à domicile et aux aléas du cloisonnement.

 

Ben je m’en souviendrai longtemps de ce vendredi treize. Avec les copains, on avait hurlé de joie, poussé des hourras revanchards, dansé la zumba, pire qu’au début juillet, quasiment les cahiers au feu et la maîtresse au milieu. Plus d’école jusqu’à nouvel avis, des heures de retenue … mais à la maison avec tout le confort, les chips et les écrans disponibles. Que du bonheur quoi !

Et ben mon vieux, c’était de la daube tout ça. J’en peux déjà plus. Si j’avais su ce que ça allait devenir, j’aurais pas accepté d’embarquer mes livres et mes cahiers dans le cartable ce fameux vendredi. Et j’aurais mieux fait de faire une réserve de chips et de malabars, parce que ça part vite et on peut même pas se les faire livrer.

Imagine un peu mec. Les devoirs qu’on pensait oublier, on les reçoit par la poste, plein de photocopies avec un petit mot perso de la maîtresse, qui nous souhaite le meilleur et nous rappelle de ne surtout pas sortir voir les copains. Bon, Salomé ça passe encore, c’est de toute manière une vieille de neuf ans, mais Fabien, Ali et Burak, je peux quand même pas leur parler depuis le balcon, faut qu’on se checke, qu’on se tape quoi. Et puis s’ils m’oubliaient tous, qu’on grandisse tellement pendant ce temps qu’on arrive plus à se reconnaître au retour, ou alors nos cheveux plus coupés, comment on va faire, hein ?

Bon, en plus ces devoirs on doit les faire, et remplir des cahiers pour pas perdre la mémoire paraît-il. C’est mon père qui surveille parce que maman, elle, elle doit aller tout le temps à son job, qu’est monstre important. D’ailleurs, quand elle rentre, vachement tard et crevée, elle veut pas en parler, de son boulot et du connardevirus qu’elle doit chasser toute la journée. Elle, c’est Zorro l’infirmière masquée avec un sabre laser qui traque les virus de chauve-souris, mais pas Batman, non, plutôt une méchante chauve-souris qu’on n’a même pas vue. Trop forte ma mère ! Par contre papa il reste tout le jour en training et schlaps à la maison et c’est plutôt cool. Sauf qu’il monopolise le seul bon ordi parce qu’il doit sans arrêt envoyer des trucs à ses collègues et puis discuter à tout moment avec eux en se montrant des dessins à l’écran. Même que des fois ils font santé en rigolant comme des malades, parce qu’ils le sont justement pas, malades. Nous c’est tous les soirs sur le balcon qu’on fait la guggenmusik en buvant des sodas pour féliciter tous les zorros des hôpitaux, et ça c’est drôlement chouette et qu’est-ce que ça défoule. J’espère qu’on gardera l’habitude … après.

Mais surtout, le matin, mon père il joue les profs avec nous trois, visiblement il a dû oublier pas mal de trucs depuis le temps, à part de faire les gros yeux quand on déconne ou qu’on fait trop de bruit. En tout cas, c’est sûr qu’il est plus fort à la Playstation 4 pro que sur la plateforme pédagogique où il doit me guider pour que j’oublie pas tout. C’est d’ailleurs marrant de voir papa nous emmener dans le PER et les MER pour qu’on fasse l’école à la maison. Mais finalement, c’est quand je fais les repas avec lui que j’apprends le plus de choses, compter, peser, lire les temps de cuisson et les recettes, là ça carbure et on rigole bien. Quand il doit me faire apprendre du français, c’est moins cool et je regrette drôlement la patience et les trucs de Juliette, ma maîtresse. Dans dix ans, quand je commencerai l’auto-école, j’espère que je pourrai plutôt la faire avec elle et que papa lui prêtera notre voiture.

C’est vrai quoi, c’est quand même un peu galère la classe à la maison, vous vous rendez pas compte ! Je suis sensé faire des trucs et voir des vidéos utiles avec la tablette, vu que l’ordi c’est pour le professionnel donc presque tout le temps réservé aux parents. Mais mon grand frangin il doit être plusieurs fois par jour en visuel avec l’un ou l’autre de ses profs ou avec le groupe de travail dans lequel ceux-ci l’ont fourgué sans lui demander son avis. Il doit sans arrêt imprimer ou envoyer des choses à gauche ou à droite. D’ailleurs, on vient d’entamer la dernière cartouche de toner. A peu près pareil pour ma soeur, sans compter son cours d’allemand quand elle met le son bien fort pour nous énerver et que mon frère et moi on chante à tue-tête des schlager en se tapant sur les cuisses. En plus, ma soeur, elle fait des crises de larmes si elle peut pas passer au moins une heure par jour sur le site de Daisy, son influenceuse adorée. Moi, comme petit dernier, je me retrouve bézette, papier-crayon et salle d’attente. Mais j’ai trouvé le truc pour demain, je leur ai piqué le chargeur de la tablette et je l’ai caché dans la chasse d’eau. En attendant, j’ai pris des livres dans leur chambre et je bouquine comme jamais.

Heureusement quand même, l’école à la maison, elle est natellisée. Mon frère s’était fait confisquer trois fois son smartphone depuis le début de l’année et maman devait aller le chercher ensuite avec lui chez le provi, et maintenant c’est le provi qui l’appelle sur FaceTime et qui s’énerve s’il ne répond pas à l’heure fixée. Du coup, avec les copains, on se whatzappe et on se tiktoque et s’instragramme parmi, plein de gags, de déconnades et, de temps en temps, de réponses de maths ou de géographie. FaceTime, on le pratique maintenant même avec papy-mamie, … sont devenus branchés et obsédés des tchats, m’appellent bientôt plus souvent que Burak, ça me gonfle, mais j’suis content de voir qu’ils vont bien. Et puis la maîtresse nous envoie sur la télé ou dans des mails des liens sur des émissions à regarder pour comprendre plein de trucs. Comme y’a plus de matchs, à part des remakes pourris, c’est finalement plutôt chouette. Par exemple, on nous explique en dessins animés ce que c’est que des algorithmes. Paraît que c’est ça qui fait marcher nos ordis et bientôt nos voitures, paraît même que j’acquière une pensée computationnelle ! Moi ça m’a fichu la trouille, mais maman, qu’est du métier, elle m’a juré que ça n’était pas un virus et que ça pouvait pas me faire de mal, au contraire. J’en ai profité pour lui demander un ordi rien qu’à moi pour après ou pour noël.

On sort tous les jours, et on va se tirer des penaltys entre deux arbres, mais on voit personne de tout près. Même Salomé, je peux plus la voir parce que sa tante est malade, elle risque de nous refiler le connardevirus. Donc rideau. Ça c’est vachement dur quand même. Et puis les copains, on en croise parfois au magasin quand on va faire des commi pour nous et mes grands-parents, et on se fait des signes secrets comme dans les rangs à l’école et pendant les interros, mais à deux rayons de distance c’est sacrément mois drôle. Même avec Jérémie, que je pouvais plus piffrer depuis l’histoire de la vitre cassée au vestiaire de la gym, on se dit salut et se fixant rencard pour plus tard.

Vous vous rendez compte que ça va bientôt faire vingt jours que dure ce cirque. Vingt jours qu’on a dansé la zumba en se disant qu’on partait en colonie de vacances, youkeidi youkeida. Mais comme dit papy, à la va-comme-j’te-pousse faut savoir garder le moral. Mais bon, tout de même, si j’aurais su …

 

Nota Bene : Toute ressemblance avec des enfants et des familles que vous connaissez pourrait ne pas être fortuite.

 

Redevenons sérieux pour conclure. Au-delà de cette caricature du premier avril, plus de 1,3 milliard d’enfants et de jeunes sont actuellement privés d’école ou d’études dans le monde et poursuivent leurs apprentissages tant bien que mal à domicile, soit près de 80 % des apprenants selon l’UNESCO. Les services officiels se sont mobilisés dans tous nos pays, de même que les instances culturelles et les médias, pour proposer des supports et des contacts en ligne. A ce sujet, quelques experts expriment des avis intéressants sur la classe à domicile dans un dossier vidéo du Monde de l’Education.

Au delà des centres cantonaux, nombre d’enseignants ont perfectionné, élargi et ouvert à tout un chacun, élèves et parents, leurs réalisations numériques personnelles. A titre d’exemples captivants, voici un concept très bien fait de site internet pour animer à distance une classe d’élèves de 8 à 10 ans en Suisse romande, réalisé par Micaël Chevalley, enseignant vaudois qui a lancé depuis dix ans un site fort bien documenté pour l’enseignant primaire, ainsi qu’en Suisse alémanique la plateforme “Schule am Bildschirm“, réalisée par Christoph Müller, un enseignant de Winterthur, avec deux collègues et mise gratuitement à disposition. Beaucoup d’autres existent ici et là.

Et ne manquez pas une heure quotidienne de documentaires et d’animations tirés des archives de RTS découverte sous le titre de “y’a pas école“.

Sûr, si j’aurais eu tout ça comme élève ou plus tard comme enseignant, j’aurais pas hésité !

Et vous vous souvenez de la dernière phrase du Petit GIbus au terme de la Guerre des Boutons ?

“Et dire que quand on sera grands on sera aussi bêtes qu’eux !”.

 

Loft story scolaire … la galère ???

Cela n’a rien d’une nouvelle forme de téléréalité, pourtant … poursuivre sa scolarité ou sa formation durant des semaines ou des mois consécutifs dans le huis clos familial tient d’une Loft Story aux multiples épisodes. La communauté familiale partage en milieu fermé la désorganisation et l’exigence, la tension et le fou-rire, le drame et le cocasse, la découverte et la solitude, la collaboration et la lassitude. Rien n’a véritablement préparé les élèves ni leurs parents à devoir y faire face. Toutes les familles sont loin d’être égales face à ces responsabilités scolaires soudaines, loin d’être suffisamment équipées, psychologiquement et matériellement, en termes d’espace ou de présence, pour y faire face de manière un tant soit peu efficace et mesurée. Et aucune ne peut le faire sereinement, d’autant plus quand les menaces de santé rôdent aux alentours ou ont déjà atteint un proche.

Et pourtant, cela se vit désormais chez M. et Mme Tout le monde, s’apprivoise au jour le jour, et va devoir dès cette semaine se structurer et trouver ses marques.

 

La première semaine de confinement scolaire fut, de l’avis général, à la fois fort chaotique et malgré tout encadrante. Les priorités étaient clairement fixées pour les responsables scolaires : limiter le présentiel en classe aux seuls élèves devant impérativement être pris en charge en l’absence de toute autre solution pour leurs parents tenus d’être présents sur leur lieu de travail ; mettre en place en urgence de quoi occuper utilement et partiellement leurs élèves, qui n’étaient pas mis en vacances ; se réorganiser en équipes pédagogiques face à une situation d’enseignement à distance qui devrait durer au bas mot six semaines, voir s’étaler au pire jusqu’à la fin de l’année scolaire. A lire dans la presse et sur les sites officiels les premiers bilans en ce début de deuxième semaine, le ton utilisé par les autorités est uniformément rassurant en Suisse. Fort peu d’enfants ont finalement dus être pris en charge en classe, rendant plus simple le maintien des distances physiques dans les locaux scolaires encore occupés. L’investissement des enseignants est remarquable et l’effet de bascule vers les outils numériques et la correspondance très impressionnant. Enfin, les dispositions d’urgence ont pu être prises dans les Départements, institutions et établissements de formation pour se préparer à tenir longuement et consciencieusement le siège face à l’épidémie et au risque de déculturation scolaire.

Car il s’agit maintenant de structurer, de délimiter, d’alimenter et d’organiser matériellement et pédagogiquement des mesures de plus longue haleine, en les adaptant aux  situations diverses des degrés scolaires successifs et des cadres familiaux qui se retrouvent au coeur de ce dispositif inédit et du stress qu’il engendre.

Dans ce contexte, nous nous trouvons face à de nombreux défis qui s’entrecroisent et souvent s’additionnent ; j’en évoquerai quelques-uns ci-après. Pour chacun d’eux, on doit considérer le verre simultanément à la fois à moitié vide et à moitié plein, en restant convaincu que le système sortira de la crise plus expérimenté et plus prévoyant, comme on le souhaite pour le système de santé et pour tous les systèmes de gouvernance et de sécurité en général. Car force est de constater que, bien qu’alertés par l’épidémie du SRAS en 2002-2003, nous-mêmes et aucun de ces systèmes ne s’était réellement préparés, dans les pays occidentaux, au faisceau de situations auxquelles nous sommes tous actuellement confrontés. Cette crise doit absolument rendre, dans la situation actuelle comme dans le retour à un fonctionnement “normal”, le système éducatif “agile” au sens où l’entendent depuis vingt ans les entreprises de technologie numérique. Il ne me semble pas inutile de rappeler à ce stade que les méthodes agiles appellent à privilégier

  • les individus et leurs interactions davantage que les processus et les outils,
  • des logiciels opérationnels davantage qu’une documentation exhaustive,
  • la collaboration avec les clients davantage que la négociation contractuelle,
  • l’adaptation au changement davantage que le suivi d’un plan.

N’est-ce pas ce que les divers acteurs de l’éducation, dans l’urgence et une demi-pagaille, ont justement dû mettre en oeuvre depuis dix jours ? à l’insu de leur plein gré !

 

Les défis pédagogiques du moment

Il n’en va pas différemment pour les enfants et les jeunes que pour les adultes lorsque les uns comme les autres se retrouvent contraints de ne plus travailler qu’à domicile, tout en y cohabitant. La plupart n’en ont qu’une maigre expérience et se trouvent désemparés et démunis face aux inconnues d’une organisation autonome, d’un horaire non contraint, de la disponibilité des ressources instrumentales, de la perte des contacts directs, de l’insécurité des manques et déficits consécutifs à cette rupture du cadre habituel, volontiers critiqué mais si rassurant. Pour les responsables de l’éducation, tout cela constitue une liste non exhaustive de mesures à préparer et de consignes à communiquer, comme autant de défis qui doivent se résoudre à divers niveaux successivement. Pour les parents, qui ne peuvent d’ailleurs légalement être contraints de collaborer, tout cela devra permettre de trouver un cadre temporel un tant soit peu harmonisé et d’éviter d’en faire trop ou pas assez. Ils n’échapperont pas toutefois à la prise de relais de l’encouragement et de l’autorité, de l’encadrement et du respect du travail scolaire de leur-s enfant-s, d’ordinaire délégués aux professionnels.

  • Convaincre d’adopter un rythme et une discipline de travail à domicile

Après la stabulation libre de la première semaine doivent se mettre en place au niveau familial une certaine stabilité dans la gestion du temps et une rigueur propre à la notion de travail. Les conseils des psychologues sont unanimes dans tous les médias : pour l’adulte comme pour le jeune, il faut fixer des plages horaire et s’y tenir, en tenant compte des heures propres à la concentration, mais également de la disponibilité réduite des uns pour les autres, de l’accès aux pièces calmes, à l’ordinateur familial et aux autres écrans disponibles, en évitant les conflits et l’organisation bordélique. Il est évident que ce n’est pas l’horaire et la charge scolaires habituels qui vont s’appliquer, mais que des temps d’apprentissage autonome et des temps de communication avec son enseignant-e et/ou ses pairs doivent être réservés. Pour chacune et chacun, grands et petits, le travail à la maison s’organise comme un job, d’aucuns conseillent même de s’habiller et de s’asseoir en conséquence, pour renforcer la concentration et l’autosuggestion.

  • Maintenir le contact visuel et social, animer les groupes et soutenir les individus

La plus grande rupture, c’est celle de ne plus vivre ensemble dans la classe et dans l’école, d’être physiquement séparés. Les enseignant-e-s s’avouent même surpris par l’ampleur de ce grand manque, certaines humoristes s’en amusent habilement d’ailleurs. Les experts disent qu’il y a “désynchronisation”. Il est donc capital de maintenir le contact, d’assurer la continuité pédagogique. Ce à quoi les enseignant-e-s se sont dévoués la semaine dernière. Et voilà qu’ils encensent Skype et ses dérivés, ainsi même que les smartphones qui étaient dûment bannis des classes et des préaux. Ces prochaines semaines, il faudra constituer des groupes d’élèves, quatre ou cinq à la fois, hétérogènes ou thématiques, et leur consacrer des moments de téléclasse sur skype, zoom ou teams, ou sur les plateformes dédiées conçues dans les cantons. Il faudra contacter certains individuellement, soutenir et encourager, apporter des suppléments d’explication et des tâches plus individualisées. Pour beaucoup, ces échanges constitueront une nouveauté, certainement aussi un précieux échange personnel. Il sera possible d’y associer les parents, pour leur donner une vision plus concrète de l’apprentissage, de discuter des tâches, des limites (minimales et maximales selon les indications officielles) du temps à y consacrer, d’apporter des conseils et des félicitations, de prendre également et sans indiscrétion le pouls de la famille.

  • Associer Célestin Freinet et Steve Jobs sur leur nuage céleste

Devant perdre de vue l’enseignement collectif des grandes notions et des nouveaux chapitres, la projection massive de vidéos, la dictée de résumés, les travaux de groupes et les corrections en classe, et ne pouvant se contenter de généraliser le remplissage à distance des textes à trous, le maître va devoir transformer son message et raviver les méthodes actives que Decroly, Freinet et bien d’autres pédagogues du XXe siècle, pour les mettre au goût du jour. C’est l’occasion d’utiliser, à condition qu’un tel instrument soit réellement et suffisamment disponible et opérationnel à la maison, les nombreux potentiels d’une tablette, d’un laptop ou d’un PC. Les élèves dès 8 ans et bien au-delà ne sauraient passer leurs journées à répéter, recopier et compléter entre deux jeux de maths et trois mots-croisés : ils doivent devenir actifs, faire des recherches, des vérifications, des photos, des enregistrements, des découpages d’extraits vidéo, des mises en relations de sources et de manuels scolaires. Ils peuvent produire et échanger des pages entières et dynamiques de contenus comme le font actuellement les journalistes de tous nos médias autour d’une salle de rédaction virtuelle et d’un rédacteur en chef accessible à son domicile. A ce dernier de mettre en valeur les résultats, évidemment liés aux sujets traités dans le programme scolaire, qui comme un journal seront diffusés auprès des parents, des familles, des grands-parents cloîtrés dans leur appartement ou leur EMS, des copains et collègues de l’établissement, etc. Cette période de confinement forcé doit être davantage l’opportunité d’acquérir des savoir-faire et des connaissances générales et culturelles que de nouveaux chapitres du programme. Au niveau de l’école obligatoire, il sera en effet difficile de respecter celui-ci, au risque sinon de creuser d’importants décalages rédhibitoires entre les élèves. Une suggestion au passsage : il serait intéressant de traiter, au secondaire I, des incidences déjà visibles de la diminution des transports aériens et routiers et d’une partie de l’économie sur la pollution à l’échelle d’un continent ou d’une région et de les mettre en relation avec les accords de la COP-21 adoptés à Paris en 2015. Mais ne traitons pas non plus que des sujets d’inquiétudes planétaires, de grâce un peu de fantaisie et haut les coeurs !

  • Mettre à profit les plateformes de ressources

Comme pour les sites de streaming et de jeux en ligne, cette période constitue une explosion exponentielle des plateformes de ressources éducatives et culturelles. Au point qu’on pourrait craindre pléthore et surchauffe ; le site Ma classe à la maison du Centre national français d’enseignement à distance a par exemple été très rapidement saturé la semaine dernière et il n’est pas le seul. Les plus incontournables sont les plateformes officielles des Centres cantonaux et des Hautes écoles pédagogiques, boostées et renforcées pour l’occasion. S’y ajoutent celles des moyens d’enseignement, manuels officiels sur le plan intercantonal ou outils d’éditeurs scolaires. Dans la plupart des cas, ces sites ne sont accessibles qu’au moyen d’un sésame sous forme d’identifiant personnel (adresse email de l’élève et du prof engendrée par le réseau pédagogique cantonal ou un système national d’identités numériques, ce dernier étant actuellement en pleine transformation). On peut compter également avec les plateformes des régions/académies et pays francophones, des musées et institutions culturelles, des associations pédagogiques, des fondations nationales à but éducatif, des archives audiovisuelles, des médias, etc. Rappelons au passage deux incontournables en Suisse romande : RTS découverte et NotreHistoire.ch. Tania Chytil, l’hyperactive responsable de RTS découverte, s’apprête de plus à lancer Y a pas école sur son site. Coexistent en outre les innombrables blogs et réseaux entre enseignant-e-s, devenus hyper-fréquentés depuis dix jours, déversoirs à la fois d’idées, de matériaux, de conseils, de dynamismes et de spleen. Des plateformes professionnelles spécifiques, souvent associatives, existent également ici et là pour les parents et l’aide aux devoirs, comme par exemple au Québec. Rappelons au passage que les programmes scolaires sont nationaux et qu’ils sont sous-jacents aux diverses plateformes, ce qui ne rend pas celles-ci interchangeables et universelles.

Prenons garde toutefois, toute pléthore peut constituer un danger. On peut aisément se perdre dans ces plateformes, qui restent des grands magasins numériques. Il doit rester un pilote dans l’avion, l’enseignant-e, qui détermine le plan de vol, a des intentions explicites et un but raisonné et dont le rôle reste de guider le travail, par exemple la recherche documentaire, de ses élèves, de chaque élève, facilement perdus dans les labyrinthes d’Internet, dans lesquels on ne fait pas que de plaisantes rencontres. Fonctionner pédagogiquement ainsi à distance avec des groupes et des individus n’a rien d’une période de vacances et demande d’autant plus de préparation et de doigté. N’oubliez dès lors pas, dans vos concerts d’applaudissements et de cloches sur vos balcons, d’associer à vos remerciements les enseignant-e-s et les personnes qui s’activent en arrière-plan, elles sont au taquet.

  • Apprendre sur le tas et en formation permanente et collégiale les manières d’enseigner à distance

Les responsables de la formation continue des enseignants doivent s’en frotter les mains, … et je ne pense pas là aux solutions désinfectantes. Jamais ils n’auraient oser imaginer un tel bond et un tel souci de bien faire dans les pratiques pédagogiques associées aux outils numériques. La corporation enseignante s’active, se soutient, se forme parmi, on y voit du rattrapage, de la répartition des tâches, l’invention ou la réactivation de procédures de contacts à distance et de suivi individuel. Quelque chose aura immanquablement changé dans le système éducatif lorsqu’il reviendra à la normale. Ces grandes manoeuvres valent pour tous les degrés, du primaire au tertiaire, et les Hautes écoles ont mis en place une panoplie de soutiens sous forme de formations en lignes, de didacticiels, de webinars, de ressources gratuites, de hotlines. Les centres d’éducation numérique des HEP, des Unis et de la HES-SO sont d’un grand secours pour apprendre à construire un cours, à y inclure des enregistrements, vidéos ou commentaires, à gérer un réseau de classe à distance, à enseigner en live avec caméra et tableau blanc commun sur lequel chacun peut écrire devant les autres, à pratiquer des évaluations en ligne, etc. Là encore, il faut toutefois savoir raison garder et s’adapter à l’âge de ses élèves et à l’équipement qui leur est accessible … l’école publique n’a pas (encore ?) équipé ses élèves de tablettes et de périphériques comme ont su le faire grand nombre d’écoles privées.

 

Les trois grands défis du moment pour l’Instruction publique

Le discours des responsables des DIP et des associations professionnelles d’enseignants souligne désormais sur tous les canaux que leurs préoccupations majeures portent sur trois sujets extrêmement sensibles. Ces défis nécessitent une étroite collaboration entre les niveaux de décision et d’intervention. Ils iront croissants au fur et à mesure que la situation exceptionnelle se prolongera. On touche du bois.

  • Prendre soin des plus démunis et fragiles sur le plan scolaire et social

Deux dangers guettent un certain nombre d’enfants et les enseignant-e-s sont une fois encore au front. Il leur sera toutefois d’autant plus difficile d’observer les signaux d’alerte que tout se passe derrière des portes closes et qu’ils ne peuvent se montrer intrusifs dans le cadre privé du domicile familial. D’une part, par manque de savoir-faire, de présence, d’autorité, d’aisance linguistique ou culturelle, ou simplement de préoccupation éducative, les rôles d’encadrement, d’encouragement, de rigueur et de soutien qui se voient par la force des choses conférés aux parents restés au domicile peuvent se voir galvaudés, au grand préjudice des élèves. Les retards d’apprentissage, l’oubli des connaissances acquises, le manque d’activités éducatives au profit de la consommation massive de distractions en ligne peuvent facilement s’accumuler durant cette période et creuser les déficits déjà constatés dans le cadre scolaire habituel. D’autre part, la cohabitation à huis clos pour se tenir à l’abri du coronavirus peut instiller une autre infection gravissime, celle de la violence domestique. Les services d’aide à l’enfance et aux victimes de violence familiale, physique ou psychologique, tirent la sonnette d’alarme et comptent sur des lanceurs d’alerte. Mais on marche là sur des oeufs. Potentiellement aux premières loges de par leurs liaisons vidéo et réseaux régulières avec leurs élèves, les enseignants sont mis dans une situation des plus délicates et des consignes extrêmement précises doivent leur être données par les autorités compétentes quant à leur rôle et leurs moyens d’action. Les cantons ont mis en place des task force inter-services et se gardent la possibilité d’intervenir.

  • Assurer la conduite des examens de fin d’année

Le printemps vient de commencer et nul n’ose exprimer un pronostic sur les échéances de sortie de crise. Les cantons et la Confédération ont rapidement empoigné la question de la tenue des examens de fin d’année scolaire. S’il est aisé et logique de lâcher la pression sur les évaluations cantonales en cours de scolarité obligatoire, comme le Département vaudois vient par exemple de l’annoncer, il en va tout autrement des examens de passage et surtout des examens finaux. D’ores et déjà, les partenaires de la formation professionnelle se sont entendus sur la protection des apprentis et de leur salaire ou indemnité de chômage, mais également sur la garantie de pouvoir passer, éventuellement en décalage horaire, leur CFC, AFP ou matu-pro, et de pouvoir accéder ensuite au marché du travail. La question se pose également pour toutes celles et ceux qui sont en recherche d’une place d’apprentissage pour l’automne et des accords de procédure sont passés avec les organisations faîtières du monde  du travail. Pour les examens de maturité gymnasiale ou spécialisée, des solutions seront également trouvées dans le cadre de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique. Idem au niveau de swissuniversities concernant tous les types de Hautes écoles. Raison de plus pour les dizaines de milliers d’étudiants concernés de ne pas lâcher du lest. Restent ouvertes de nombreuses questions, comme celle des stages professionnels qualificatifs, ou, dans certains cantons alémaniques, des examens d’entrée au gymnase : Schaffhouse par exemple a conduit assez récemment le sien en présentiel et on s’en étonne. Il convient pour l’instant, avant de communiquer des dates et des procédures encore impossibles à déterminer, de rassurer et de confirmer, afin de ne pas décourager et démotiver les jeunes concernés : leurs futurs titres restent accessibles et ne seront pas galvaudés ou mésestimés du fait de la situation de leur obtention. Ceci est des plus importants pour la motivation et la continuité au sein du système éducatif, à l’heure où l’Angleterre, rapidement suivie de l’Ecosse, ont de leur côté annoncé la suppression pure et simple des examens de fin de secondaire I et II.

  • Ne pas concéder d’année perdue

En ce début de semaine, la présidente de l’association zurichoise des chefs d’établissement de la scolarité obligatoire a ouvert une polémique ambigüe en invitant les autorités à décréter cette année scolaire comme perdue et devant être reprise à zéro. Elle s’est prestement fait remonter les bretelles devant une telle aberration, dont le coût symbolique, organisationnel et financier serait considérable. Le constat est clair et unanime pour les pouvoirs publics : les objectifs d’apprentissage ne pourront être atteints aussi largement qu’en situation normale, mais le travail continue moyennant les adaptations évoquées. Au final le déficit économique sera bien plus lourd que le déficit de formation, pour autant qu’on relève avec le plus grand soin et la meilleure harmonisation possible les deux défis qui précèdent. La communauté se sert les coudes.

 

Le travail continue solidairement, prenez soin de vous et des autres.

Merci à toutes et tous, vous faites un super travail !

Apprendre des situations de crise … mais durablement !

Les mesures de confinement enfin imposées dans notre pays comme peu à peu chez nos voisins rebattent, brutalement et temporairement, les cartes traditionnelles de la vie sociale, familiale, professionnelle, économique et scolaire. Les espaces de vie correspondants s’en trouvent bousculés, déstructurés et interrogés. Des solutions doivent être inventées et adaptées au fur et à mesure à chaque situation particulière ; les réseaux sociaux fourmillent d’idées et de conseils peu ou prou sensés ; de nombreux opportunistes surfent déjà sur l’offre de nouveaux services et d’autres profitent malhonnêtement de l’angoisse d’une partie de la population.

De fait, notre population n’a plus connu depuis la dernière guerre mondiale une telle situation, mais notre potentiel pour y répondre est aujourd’hui sans commune mesure. Va-t-on savoir en profiter pour instaurer un certain nombre de progrès déterminants dans nos manières d’agir, de se protéger, de s’entraider, de communiquer, d’apprendre ? Les réactions à une telle situation d’urgence pourraient-elles engendrer des “faits éducatifs” durables à l’échelle de toute une société ?

 

Tous les commentaires tournent autour du coronavirus, pourquoi se priver de rebondir, vu que ces réactions donnent matière à réfléchir. Nous n’avons certainement pas encore atteint le pic infectieux, mais savons que cette crise aura un terme, à l’échéance de plusieurs semaines sans doute et sur un bilan que nous osons espérer pas trop lourd. De nombreuses réactions, et en particulier les éditos du Monde de ces deux derniers lundis (9 et 16 mars), m’inspirent une réflexion sur les opportunités à saisir pour progresser durablement à partir des mesures prises en urgence et en dépannage du fait des exigences de confinement et de nécessité qui viennent d’être imposées dans de nombreux pays, dont le nôtre. Plus succinctement : saurons-nous conserver, entretenir et améliorer toutes sortes de bonnes pratiques issues de la crise 2020 du coronavirus ? en sortirons-nous mieux préparés, plus solidaires et sociables, musclés de nouveaux usages et réflexes exercés en temps de crise ?

 

On peut aisément entamer à ce stade des réactions au COVID-19 un florilège non exhaustif de triolets d’observations ou d’espoirs quant à nos comportements futurs.

– sur le plan de l’hygiène et de la prévention :

  • se laver correctement et précautionneusement les mains à de réitérées reprises dans la journée, notamment en période de grippe saisonnière, au moment de se retrouver en situation sociale, de passer à table ou d’entrer dans un établissement médico-social, de profiter d’un moment d’intimité … si ce n’est plus trivialement après s’être soulagé aux WC ;
  • apprendre dès le jardin d’enfants à éternuer ou tousser dans son coude ou dans un mouchoir jetable, comme cela se fait depuis longtemps déjà dans plusieurs pays ; il en va de même d’ailleurs pour le brossage des dents sans mélange des instruments ;
  • se laisser vacciner conformément aux alertes et recommandations de santé publique, en particulier au sein des professions soignantes, non seulement pour se protéger soi-même, mais plus encore pour ne pas transmettre à d’autres plus fragiles un virus, à commencer par celui de la souche grippale saisonnière ciblée ;

– sur le plan de la gouvernance et de la communication :

  • assurer rapidement une communication publique limpide, franche et adaptée, par des personnalités crédibles, bonnes vulgarisatrices et sachant rassurer de manière non anxiogène, ce qui suppose également la permanence d’un centre national d’épidémiologie en interaction avec l’OMS et ses partenaires étrangers ;
  • collaborer efficacement avec les médias de tout type, en ayant notamment su préserver des médias de service public, et instaurer dès le début de crise des centres d’appels aux répondants formés couvrant collectivement les principales langues des résidents immigrés ;
  • solliciter des vecteurs de communication ciblés et sur d’autres canaux, selon les publics et selon les styles (sur l’exemple du professeur Didier Pittet des HUG, mettant intelligemment à contribution humoristes et caricaturistes aux dizaines de milliers de followers), tout en s’attaquant aux influenceurs jouant les apprentis sorciers et aux sites survivalistes et apocalyptiques ;

– sur le plan économique et international :

  • assurer, sous l’égide d’une institution onusienne, une veille universelle et permanente et une capacité rapide de réaction et de coordination, aussi bien face aux Etats plus ou moins collaboratifs, aux lanceurs d’alerte qu’aux entreprises pharmaceutiques et aux instituts universitaires de pointe ;
  • promouvoir sans tarder et de manière stratégique une sérieuse déglobalisation, une diversification et une recontinentalisation de la production de diverses ressources indispensables ne pouvant souffrir de pénuries ou d’embargos ;
  • développer en commun, hors des critères commerciaux et sans monopole industriel ou privé, des applications permettant d’utiliser le big data en respect des standards de protection des données personnelles pour assurer les premiers dépistages précoces et massifs, à l’instar de l’exemple taïwanais qui a su contenir d’emblée, un mois avant la Chine, l’explosion de l’épidémie ;

– sur le plan des relations interpersonnelles et du voisinage :

  • se décarcasser et sortir de sa zone de confort pour se rendre moult petits services entre voisins et entre générations, en mettant à profit les réseaux sociaux et les applications conviviales ; les exemples commencent à pulluler et sont des plus chaleureux et réjouissants, puissent-ils perdurer ;
  • entretenir les liens sociaux, directs ou audiovisuels avec ses “proches” et ses voisins ou, pourquoi pas, de proches et voisins inconnus, surtout s’ils sont âgés et/ou isolés, bien au-delà de la période de quarantaine ;
  • retisser une foule d’activités familiales que le confinement et la fermeture des classes auront réveillées ou fait découvrir, à l’intérieur comme à l’extérieur de son salon ou de sa cuisine ;

– sur le plan du travail et de la formation :

  • accepter et développer comme un fait courant et non permanent le télétravail et les téléséances, avec les technologies et les savoir-faire et savoir-être qui les conditionnent, afin qu’ils entrent tant que faire se peut dans une part permanente de l’activité professionnelle, limitant également les déplacements et les complications occasionnelles de l’organisation familiale ;
  • pouvoir et savoir enseigner  – et respectivement pour les élèves apprendre et travailler ainsi à distance – dans le contexte scolaire, ce qui devrait constituer une part intégrante de l’éducation numérique, pouvant être déployée individuellement et collectivement selon les nécessités ; autant dire que, pour ce faire, les enseignants soient au taquet et le BYOD indispensable dans le cadre domestique, alors que les premiers manquent encore de pratique sinon de formation et que le second est déjà tant décrié sur le plan scolaire ou rendu impossible par la gratuité totale de la scolarité obligatoire ! ;
  • accéder à des contenus d’apprentissage attractifs et adaptatifs, gérables hors des situations de classe, ayant statut de moyens d’enseignement ou de compléments agréés et adaptés aux moyens d’enseignement officiels, en fonction des objectifs d’apprentissage propres à chaque niveau et filière d’enseignement ; quelques éditeurs en proposent désormais.

 

On pourrait poursuivre longuement l’exercice au-delà de ces quinze brefs exemples, … mais force est de reconnaître qu’on a tout un chacun encore du boulot devant soi ! Dans son texte très pertinent récemment paru dans les Blogs et même repris dans l’édition imprimée du Temps du 16 mars, Ola Söderström emprunte au philosophe Michel Foucault les termes de “biopolitique” et “biosocial” pour évoquer de la gestion du COVID-19 par les gouvernements nationaux. Comme il le souligne, “l’épidémie est un processus biosocial” et doit être traitée “comme une question biopolitique”. Autrement dit, la propagation du virus dépend principalement des interactions sociales et ses dégâts peuvent être, selon les stratégies de prévention, de protection et de prise en charge, démographiquement et socialement sélectifs. Or, d’autres épidémies apparaîtront encore dans le futur, pour lesquelles le genre humain n’a pas encore développé d’anticorps et la pharmacopée de vaccins et de traitements. Autant s’y préparer socialement et politiquement, entre autres par des comportements plus adaptés progressivement enrichis de l’expérience acquise. C’est un véritable objectif éducatif.

Le coronavirus a également infecté toute l’actualité, repoussant dans l’ombre des flashs info les questions géopolitiques, la violence des conflits, la misère des réfugiés et les effets des changements climatiques. Soyons pourtant certains que la déliquescence du climat et de l’environnement impactera nos habitudes quotidiennes plus lentement mais plus lourdement et durablement qu’un virus, aussi bien qu’elle occasionnera d’autres conflits entre populations ou pays et des vagues successives de réfugiés climatiques. Face à ces événements potentiels ou probables, saurons-nous, comme citoyens, parents, enseignants, gouvernants, anticiper, prendre les bonnes décisions et anticiper correctement et courageusement les mesures adéquates ? Parce que, espérons-le, nous aurons su nous montrer, à l’échelle locale, mieux préparés, plus solidaires et sociables, musclés de nouveaux usages et réflexes exercés en temps de crise à l’échelle planétaire.

 

Les smartphones exclus des classes et des préaux : protection salutaire ou autogoal ?

D’ici la prochaine rentrée scolaire, la plupart des cantons romands se seront résolus à interdire purement et simplement l’usage du smartphone à l’école … sauf dans le cas d’hypothétiques activités pédagogiques encadrées. Au Tessin, cette question fait couler beaucoup d’encre et de salive politique depuis le début février. Le smartphone, couteau suisse numérique désormais présent dans la poche de chaque teenager, n’est-il vraiment plus que cette espèce de perturbateur endocrinien dénoncée par une majorité d’enseignants et de directions ? Majorité professionnelle qui déplore simultanément le manque crucial d’équipements pouvant lui permettre de donner suite à la mission d’éducation numérique nouvellement confiée à l’école publique !    Ce flagrant paradoxe constitue un fait éducatif des plus contemporains.

 

L’interdit engendre, immanquablement et simultanément, surtout à l’adolescence, de la frustration à le respecter et de la motivation à le transgresser. Plutôt que de forcer tout le monde à éteindre son smartphone toute la sainte journée de classe, ne devrait-on pas plutôt mettre à profit sa généralisation chez les pré-ados et adolescent-e-s pour profiter, à de multiples occasions, de ses fonctionnalités de recherche – visualisation – calcul – ressource – communication, dans une combinaison d’activités ponctuelles encadrées, productives, dynamiques, ouvrant à la fois sur une plus grande efficacité de l’apprentissage et de la prévention des mésusages ? L’éducation ne doit-elle pas viser à acquérir une socialisation, une envie d’apprendre, la débrouillardise intelligente et le respect du vivre ensemble ? La vie adulte, dans l’entreprise, la sphère associative et la famille, n’a-t-elle pas totalement intégré ce nouvel instrument avec suffisamment de recul, de nécessité et de pression sociale pour savoir comment ne pas en être toxiquement dépendant et à quels moments l’éteindre et l’oublier ? Alors, comme il apprend à survivre dans l’eau puis à nager, ou le moment venu à conduire un scooter ou une voiture, grâce à l’encadrement de ses parents ou aînés et d’un moniteur spécifiquement formé, l’enfant ou le jeune peut être précautionneusement accompagné et instruit tout à la fois pour grandir et pratiquer sciemment, sans mettre en danger lui-même et les autres usagers. L’insertion du smartphone dans la vie quotidienne est trop ancrée et pérenne pour pouvoir et devoir purement et simplement l’écarter, alors même que son usage massif et non dénué de risques appelle à de l’éducation, de l’apprentissage et de la prévention, … comme nager et conduire un véhicule, compétences qui ne peuvent être acquises qu’in situ, dans l’eau, sur la route, dans la vraie vie qui exige du praticien la prise de responsabilités et la considération d’autrui.

 

Vingt ans jusqu’à une généralisation et un multiusage qui passent avant tout pour un problème majeur aux yeux des enseignants

Depuis tout juste vingt ans paraissent régulièrement dans la presse des articles sur l’intrusion et/ou l’usage du téléphone cellulaire en milieu scolaire. L’évolution des points de vue y est frappante et dénote une approche assez similaire dans les pays occidentaux et les cantons suisses. Le début du siècle se montrait plein d’espoirs, d’ambitions technologiques au parfum d’innovations pédagogiques, sinon l’inverse. Une poignée d’années plus tard, la puissance et la démocratisation des smartphones provoque simultanément nombre de questions et d’alertes, appelant davantage à la prévention des risques qu’à l’exploitation d’un accès encadré aux multiples usages. L’extension des groupes WhatsApp, puis leur interdiction pour les mineurs, attirent un certain temps les feux de l’actualité. Suivra le scandale des profs poussés à bout et filmés à leur insu sur des applications vidéo à diffusion immédiate. Et plus récemment, la quasi généralisation de l’accès au smartphone pour les milléniums, consécutive à l’offre attractive des abonnements forfaitaires incluant communications et appareil, est considérée comme un raz-de-marée bousculant les digues traditionnelles du milieu scolaire bien protégé et structuré. Les médias s’interrogent, les enseignants s’inquiètent, les pouvoirs publics hésitent, puis édictent sous la pression.

Comment s’empêcher de voir dans le cap actuel un décalage des réalités, des pans d’habitudes qui s’écroulent, un réflexion protectionniste qui occulte – ou sans doute plutôt qui précède – une nécessité d’aggiornamento didactique. L’économie s’adapte en l’occurrence de manière bien plus proactive et adéquate que la pédagogie. Le constat est acquis : le smartphone est devenu le meilleur ami de nos jeunes et cela n’a rien d’une mode passagère avant un retour raisonné à la vie cloisonnée des années nonante. Ou, plus joliment dit : “Après la génération X, Y et Z, voici la génération Millénium, il s’agit des jeunes d’aujourd’hui, né-e-s à partir des années 2000, celle qui composera notre monde de demain. Encore plus nomades que les Y, encore plus connectés que les Z, les Milléniums vont plus loin. Tout doit être accessible en un clic, depuis n’importe quel appareil connecté ! Les générations Y et Z avaient le tchat, MSN et la webcam ; eux alimentent en permanence Instagram, Snapchat et Tinder. Pour la génération Millénium, le portable est indispensable à tout moment, surtout qu’il sert à tout, sauf à appeler.” (Apostrof).

L’étude JAMES de 2018, déjà évoquée dans ce blog, est tout à fait claire pour notre pays : à l’heure actuelle, 99 % des jeunes possèdent leur propre téléphone portable et il s’agit quasi exclusivement de smartphones. SI un bon tiers encore des plus jeunes observés (les 12-13 ans) utilisent une carte prépayée, l’abonnement forfaitaire va croissant, jusqu’à concerner 94 % des 18-19 ans. En moyenne, les 12 à 19 ans dépensent 37 francs par mois pour leur usage. Et il est fort intéressant de relever à quels usages ils s’adonnent effectivement, sachant qu’on observe une certaine variation selon l’âge, le sexe et le niveau socioéconomique des individus :

De l’avis majoritaire du corps enseignant toutefois, la présence de cet appareil dans le sac à dos de leurs élèves et étudiants est intrusive et pédagogiquement contre-productive. Il perturbe leur attention, leur respect, ainsi que la vie scolaire et sociale de l’établissement. Il isole les jeunes, même durant les récréations. Il favorise les indiscrétions, le mobbing et le harcèlement entre les pairs. Il donne accès à des contenus non adéquats, prosélytes, violents, pornographiques ou dangereux ; les filtres techniques sont insuffisants et le contrôle parental le plus souvent débordé. Bref, le cellulaire est délétère, le téléphone portable insupportable ! Par souci de calmer le jeu et d’en harmoniser les règles, les Départements romands de l’éducation (et quelques alémaniques) ont pour la plupart décidé de ne plus laisser chaque établissement prendre ses propres dispositions. Imitant le Ministre Blanquer dans le grand hexagone voisin, nos Conseillers d’Etat ont l’un après l’autre promulgué l’extinction et le dépôt quotidiens de l’accusé, sauf activité didactique garantie protégée. Une dispute très médiatisée agite actuellement le Tessin à ce sujet : la commission parlementaire de la formation et de la culture, s’inspirant de la décision vaudoise, exige à l’unanimité une interdiction ; le Conseiller d’Etat juge cette décision contradictoire et contre-productive, empiétant qui plus est sur les compétences du Département et sur la conduite assumée et relativement autonome des établissements. On ne lui donnera pas tort en l’occurrence.

 

La combinaison de l’équipement et de l’éducation numériques

Les cantons et les communes font face à un grand défi d’équipement pour mettre en oeuvre l’éducation numérique à tous les étages de la formation. Les bilans intermédiaires sont mitigés ou inquiets face aux exigences nouvelles des plans d’études, comme on l’avouait ces jours-mêmes à Schaffhouse. Le renouvellement des PC ou l’acquisition de tablettes et de claviers sont coûteux et doivent s’accompagner d’autres technologies pointues : wifi professionnel, protégé aussi bien des intrusions externes que du rayonnement électromagnétique, routeurs, systèmes de projection ou d’affichage déporté, fédération d’identités individuelles sécurisées, cloud réservé, etc. Le BYOD n’est pas autorisé dans la scolarité obligatoire et il se voit souvent contesté au secondaire supérieur. Sur un autre registre, l’équipement traditionnel en calculatrices, dictionnaires de diverses langues, atlas, encyclopédies et autres instruments de référence reste également requis et encombrant.

Et, pendant ce temps, dans la poche de presque chaque élève, dort un petit boîtier plus puissant que les ordinateurs embarqués dans les capsules Apollo. Pourquoi ne pas y recourir quant l’opportunité se présente, et faire ainsi d’une pierre plusieurs coups, et le tout sous contrôle ? Toutes les disciplines scolaires s’y prêtent à maintes occasions, citez m’en une qui n’y gagnerait rien ! Il ne s’agit pas pour autant de se complaire en permanence dans le virtuel, de passer le témoin aux réseaux et à Google, mais d’aiguiser les bons réflexes et les méthodes appropriées lorsqu’un écran, même de petite taille, peut assister utilement l’apprentissage. Il ne s’agit pas non plus de populisme juvénile, de scoutisme scolaire à bon marché, juste pour faire fun et d’jeune ! Ce serait au contraire l’occasion d’apprendre à trouver et utiliser les ressources adéquates, les brèves vidéo de vulgarisation, les définitions ou orthographes à comparer, les démonstrations et variantes les plus efficaces, la possibilité de communiquer avec la classe correspondante ou dans le cadre de tandems linguistiques. Le travail de prévention contre les abus et le harcèlement, raison revendiquée par les députés tessinois pour poser leur interdiction, serait bien plus efficace et pertinent in vivo. Les mésusages agressifs et les mauvais comportements doivent eux faire l’objet d’interdits explicites et porter à conséquence pour leurs auteurs.

Il va de soi que, comme pour les ordinateurs ou tablettes disponibles en classe ou dans l’établisserment, l’usage scolaire du smartphone ne peut être permanent ni forcément collectif. Plutôt qu’une armoire verrouillée, de simples caissettes ou cartons à casiers nominatifs pourraient accueillir dans la classe les appareils obligatoirement placés en mode silence, voire totalement éteints dans de nombreuses situations. C’est à l’enseignant de décider quand un élève, un groupe ou l’intégralité de la classe aurait la possibilité d’y recourir selon les consignes ou les nécessités de l’exercice ou de l’expérience en cours. L’organisation peut certes varier selon les degrés et les situations, celle des examens restant évidemment exceptionnelle. Au Tessin justement, un responsable proposait de recourir à des pochettes spéciales dans lesquelles déposer les appareils entre deux usages autorisés ; ce système fonctionnant comme une cage de Faraday, il présente l’avantage de couper tout échange et toute pollution électromagnétique.

Il m’apparaît qu’une bonne dose de pragmatisme, un large catalogue d’idées, de supports et de bonnes pratiques, ainsi qu’un éventail d’ateliers par établissement et de formations continues à plus large échelle pour les enseignant-e-s ne manqueraient pas de dédramatiser les tensions qui ont conduit aux interdits et de renforcer l’indispensable et désirée éducation numérique. Les jeunes utilisateurs de smartphones sont d’ailleurs les premiers à admettre que celle-ci leur est indispensable. Alors, pourquoi attendre ?

 

Le droit de vote à 16 ans et l’éducation aux médias et au débat sont appelés à s’entraider.

L’année 2019 aura sonné le réveil civique tonitruant d’une expression juvénile s’engageant sur la place publique. La sauvegarde climatique et l’égalité entre les sexes ont trouvé un nouveau porte-voix, vigoureux et inventif, généralement bien documenté et fortement revendicateur. Il faut se réjouir de ce sursaut civique et peu politisé, lequel soulève – indépendamment des sujets traités – au moins deux questions capitales quant à l’évolution de notre société : cette voix vigoureuse ne peut-elle disposer que de la rue et des réseaux sociaux pour s’exprimer quant aux perspectives de son avenir ? l’école et les médias classiques peuvent-ils encore participer à une éducation civique précoce à l’heure des réseaux numériques ? Alors que les médias d’information paniquent face à la chute drastique de leur auditoire jeune, nous voici confrontés à un “fait éducatif” contemporain : donner et outiller le droit de vote dès seize ans.

 

Seul Glaris l’a adopté jusqu’ici, et qui plus est en Landsgemeinde voici deux ans. Vaud, Genève, Valais, le Jura et Zurich en traitent à nouveau, alors qu’une initiative fédérale est dans l’air après l’échec voici dix-huit mois d’une initiative parlementaire de la verte genevoise Liza Mazzone. Le droit de vote sera accordé tôt ou tard aux jeunes dès 16 ans, sans doute après qu’un certain nombre de communes et cantons l’aient déjà mis en pratique. L’initiative constitutionnelle populaire sur laquelle se prononcera le 9 février le corps électoral neuchâtelois a su se montrer prudente, se réservant ainsi quelques chances de succès : pour exercer son droit, le ou la jeune intéressé/e devra expressément s’inscrire au registre électoral de sa commune de domicile et il/elle ne sera pas éligible avant 18 ans révolus. Une courte majorité du Parlement et le Gouvernement neuchâtelois soutiennent la proposition. Pourtant la droite libérale et la droite dure s’y opposent, alors que le POP et le PDC s’abstiennent frileusement de toute recommandation de vote. A-t-on peur d’un rajeunissement des opinions ou d’une croissance quasi exclusive de l’électorat rose-vert ? Le politologue Claude Longchamp pointe l’âge médian de l’électorat helvétique, qui déborde désormais les 57 ans ; voilà qui fait réfléchir et qui justifie, après de nombreux reculs parlementaires sur des questions vives de société, le ras-le-bol adolescent et les bruyants cortèges des derniers mois.

Booster dès l’école l’accès aux sources d’in”formation”

Laissons de côté l’argumentaire faiblard d’un manque de cohérence entre les majorités civile, civique et pénale, qui s’ajoute à des propos qui nous rappellent ceux s’opposant jadis au vote des femmes. Que les voix variées qui déplorent, après chaque taux maigrichon de participation aux grandes votations, le manque d’éducation civique de nos chères têtes blondes et le désintérêt croissant pour les débats de société et pour l’information qui les alimente, se montrent enfin cohérentes et proactives. A l’école revient très officiellement la tâche de la formation générale à la citoyenneté (pour preuve l’alinéa 1.1, lit. g de La déclaration 2003 de la CIIP sur les finalités et objectifs de l’école publique). Elle s’y emploie, mais ce n’est jamais gagné d’avance. Les récents moyens d’enseignement en sciences humaines et sociales (histoire/géographie/citoyenneté) poussent le bouchon bien plus loin en ce sens que leurs prédécesseurs, surtout lorsque ces derniers étaient importés de pays voisins. Mais, plus largement, enseignants et établissements sont invités par le Plan d’études romand à mettre en pratique dans la vie scolaire les formes du débat démocratique, la représentation élective, le droit de proposition … sans en prendre peur. Une foule d’exemples pertinents peut l’illustrer (La jeunesse débat). Ce n’est toutefois pas au système scolaire de faire du prosélytisme politique, d’influencer les opinions ou d’encourager les grèves pour le climat ou les actes de rébellion.

Comment dès lors ne pas tourner à vide en pratiquant l’exercice démocratique pour sa seule forme et sur des contenus d’emprunt ? En incluant fortement et dès la fin du degré primaire l’éducation au débat et l’usage des médias fondés sur l’analyse des faits et arguments proposés sur la place publique. Il ne s’agit pas là d’une simple récup opportuniste : l’interdisciplinarité et les liens avec la vraie vie sont encouragés à l’école depuis un siècle et demi. Les stratégies officiellement adoptées en faveur de l’éducation numérique souhaitent renforcer l’éducation aux médias, alors profitons-en.

Raviver la nécessité de la presse d’information et d’opinion

Après avoir compris que le business model de Metro, le journal gratuit suédois à l’origine de tous les produits similaires, n’allait pas sauver la presse quotidienne, les rédactions en chef s’inquiètent du manque croissant d’intérêt des jeunes générations pour leurs pages imprimées et numériques, et par conséquent de la relève de leur lectorat, lui aussi vieillissant. La dernière étude JAMES produite par l’Institut de psychologie des médias de la zhaw (Jeunes | Activités | Médias – Enquête suisse, Rapport JAMES 2018) montre, au fil des six dernières années, que les jeunes lisent de moins en moins souvent les quotidiens, même en ligne, tout comme ils regardent beaucoup moins la télévision, alors que, en deux ans, leur nombre d’abonnés aux services de streaming (musique ou films/séries) a plus que doublé. On voit toutefois que l’usage de portails de journaux et magazines est deux fois plus important chez les 18-19 ans que chez les 16-17, restant nettement inférieur chez les Romands en comparaison des autres régions linguistiques.

Les médias romands, tous formats confondus, préparent actuellement leur deuxième forum, après avoir lancé, fort inquiets, cette forme d’états généraux voici une année. En plenum, les rédacteurs en chef ont notamment constitué un groupe de travail dévolu à l’éducation aux médias, prêt à collaborer avec les DIP. A l’automne 2019, plusieurs quotidiens (dont Le Temps) ont lancé des offres d’abonnements numériques à bas prix pour les jeunes. Ils ont collaboré à des ateliers en milieu scolaire, notamment dans le cadre de la Semaine des médias à l’école , et poussé sur l’événementiel jeunes publics. Mais, comme l’écrivait en Une le rédacteur en chef de La Liberté le 2 octobre dernier : “Reste qu’une offre commerciale novatrice ne suffira pas à assurer la relève. Nous devons en parallèle continuer à nous développer sur le numérique et aborder les sujets qui touchent les jeunes. Sans oublier tous ceux qui, aujourd’hui, nous font vivre.” Il est rejoint par le vice-président de la Commission fédérale des médias qui, préconisant une aide directe au journalisme, mentionnait dans Le Temps de la semaine dernière qu’une offre d’abonnements digitaux à bas prix pour les jeunes ne reste qu’une des pistes à explorer : “Personnellement, je pense qu’il faut faire attention à ne pas se tromper de combat. Les médias doivent faire la preuve de leur valeur et expliquer que l’information a un coût. Aujourd’hui, les jeunes et les moins jeunes investissent des sommes extravagantes dans l’accès aux contenus et via leur abonnement télécom, mais ils ne sont pas prêts à payer le contenu. C’est un paradoxe qu’il faut essayer de corriger.” Mais que faire ?

Il est certain que les DIP n’ont pas à militer pour les abonnements privés, mais pour l’éducation aux médias et à la citoyenneté en général. C’est dans ce contexte qu’il faut applaudir au Plan d’actions médias annoncé à la mi-janvier par le Conseil d’Etat vaudois, suite à un postulat, dont le crédit correspondant, à hauteur de 6,2 millions, sera prochainement soumis au Grand Conseil. L’une des actions phare vise directement la jeunesse : “Le Conseil d’Etat considère qu’il est nécessaire de sensibiliser les quelque 8 à 9 mille jeunes qui atteignent chaque année l’âge de 18 ans dans le canton en les incitant à entrer dans une logique d’information payante, qui traite des enjeux de la vie publique et citoyenne. Pour ce faire, la création d’une plate-forme d’abonnement pour la presse vaudoise est proposée (un kiosque virtuel vaudois). Le but est d’agréger les offres payantes existantes des différents médias couvrant l’actualité vaudoise et d’offrir à ces jeunes la possibilité d’y accéder pour une année et à un tarif hautement préférentiel. Par le biais de cette plate-forme, les éditeurs se verront également offrir l’opportunité de se présenter et de fidéliser leurs offres auprès d’un public renouvelé.” Et d’annoncer une expérience pilote dans une vingtaine d’établissements de l’enseignement obligatoire et postobligatoire avec la constitution et l’usage de packs média. Chapeau bas les Vaudois ! Il faudra toutefois veiller à ne pas soigner que les filières études et à stimuler la réactivité et l’engagement des enseignantes et enseignants. Les trente années d’expérience du Centre pour l’éducation aux médias et à l’information rattaché au Ministère français de l’éducation nationale pourraient être utilement mises à profit. Les solutions ne manquent pas et elles interpellent positivement autant les conférences intercantonales que le forum des médias romands. Ce d’autant si le droit de vote devenait progressivement plus précoce …

Choyer la démocratie directe et la pluralité des médias, un atout helvétique cumulé

L’actualité nous immerge dans les Primaires à la présidence américaine. Force est d’y déplorer depuis de nombreuses années un mal insidieux qui ronge la démocratie d’outre-Atlantique : l’évangélisation partisane et outrancière pratiquée par certains grands médias et la polarisation rédhibitoire de la société qui peut en résulter selon la consommation exclusive qui peut en être faire par les citoyens. La journaliste Béatrice Barton en constatait les dangers dans une opinion publiée voici tout juste deux ans dans Le Temps.

La Suisse n’en est pas là, certes, mais des médias qui nous étaient proches ont disparu au fil des ans, la consommation de l’information par les jeunes (et sans doute pas qu’eux !?) se réduit au profit d’autres loisirs, et le monde comme l’avenir ne sont pas des plus radieux par les temps qui courent. Notre pays a le privilège d’une offre médiatique pluraliste et de proximité, d’une formation de qualité et d’un corps enseignant engagé, de la culture de l’écoute, du souci (en principe) constant de la démocratie, du respect de la pluralité et des minorités. Elle a l’occasion de rebondir de manière constructive et formative en secouant énergiquement tout ces atouts dans un shaker et de faire déguster à nos jeunes et futurs citoyennes et citoyens de colorés cocktails d’opinions au moment de former leur libre-arbitre et de traiter, en tous lieux et au fil de nos fréquentes votations, des sujets qui nous concernent, et surtout de ceux qui ont su mobiliser notre jeunesse. Ne pas la mettre à profit serait coupable, les jeunes voix sur les places publiques n’auraient par la suite pas tort de nous le reprocher … ou de définitivement s’en détourner.