Art numérique, Beeple et le marché du NFT

 

Il aura fallu que le marché s’emballe pour que l’art numérique se place au centre de l’attention médiatique. Le 11 mars dernier, la maison de vente aux enchères Christie’s peut se targuer d’un sacré coup : une œuvre de l’artiste américain Beeple trouve preneur à 69,3 millions de dollars (fig. 1).

On se souvient d’autres affaires médiatiques récentes : le tableau de Banksy qui s’autodétruit sous les yeux du public médusé en 2018 lors d’une vente aux enchères chez Sotheby’s (prix : 1,042 million de livres avant sa destruction, par la suite maintenu), la banane scotchée au mur (intitulée Comedian) lors de la foire Art Basel à Miami en 2019, coup de l’artiste Maurizio Cattelan, vendue 120’000 dollars.

Cette fois, l’artiste n’y est pour rien ou presque. Et le marché ?

 

Fig. 1. L’œuvre de Beeple vendue chez Christie’s, 2021 (capture d’écran).

 

Un nouveau marché

« Marché de l’art chamboulé » (RTS, 12 mars 2021), « l’art numérique prend son envol » (Les Echos, 20.03.2021), « How Beeple Crashed the Art World » (New Yorker, 22.03.2021), la couverture médiatique de l’affaire porte sur les records de la vente et l’inattendue envolée de la valeur de l’œuvre numérique d’un artiste jusqu’ici méconnu du réseau de l’art – Mike Winkelmann de son vrai nom – artiste américain du Wisconsin –, mais suivi par de nombreux internautes sur les réseaux sociaux (près de deux millions de followers sur son compte Instagram avant la vente de Christie’s).

Bien loin du cercle fermé des artistes vivants sur le podium des meilleurs ventes (David Hockney, Jeff Koons), Beeple n’appartient pas au mouvement de l’art internet (ou net art), né au milieu des années 1990, dont les artistes principaux (Olia Lialina, Vuk Cosic, Alexei Shulgin, Heath Bunting, Jodi), portent leur intérêt sur le médium internet en pleine expansion à l’époque, explorant le langage du net (Olia Lialina), l’esthétique du code ASCII (Vuk Cosic) ou le glitch (Jodi). Ces net.artistes, qui élaborent leurs travaux en marge du système de l’art, sont parmi les pionniers à travailler internet comme un médium, à en sonder le fonctionnement, à en exploiter les potentiels artistiques. Les débats qui émergent à la suite de l’organisation d’une section de la Documenta X à Kassel, en 1997, réunissant des artistes dont les œuvres sont basées sur internet, présentées dans une salle particulière à la scénographie qui rappelait un bureau, isolées du reste des œuvres sélectionnées, témoignaient d’une première étape dans la reconnaissance de l’art basé sur internet, mais d’une forme d’incompréhension encore de ce courant par les institutions (Bosma, 2011).

Dans leur ouvrage de 2003, Edmond Couchot et Norbert Hillaire constatent le peu d’intérêt porté à l’art numérique par le marché (Couchot, Hillaire, 2003, p. 8). Les auteurs, citant Raymonde Moulin qui, dans son ouvrage Le marché de l’art. Mondialisation et nouvelles technologies (2000), décrit les valeurs principales sur lequel le marché de l’art repose – authenticité et originalité – observent la remise en question de ces principes hérités du XIXe siècle provoquée par l’art numérique. Les modes de distribution des œuvres et leur nature reproductible tendent à reconfigurer le marché. L’œuvre internet, dans les années 1990, se libère de sa matérialité pour se déployer en ligne, rompant ainsi avec l’espace traditionnel de la galerie et du marché, invitant à une interaction directe entre l’œuvre et le public qui y accède sans intermédiaire, rendant complexe sa mise sur le marché tout comme sa conservation (l’obsolescence rapide des technologies numériques posent de sérieux problèmes de pérennisation).

Si la génération actuelle renoue avec des formats matériels, celle-ci est inscrite dans un réseau institutionnel traditionnel. Ces artistes, dont l’œuvre sondent la culture numérique pour en questionner l’influence (Aleksandra Domanovic, Oliver Laric, Cory Arcangel, etc.), proposent une réflexion souvent critique des nouvelles technologies (Trevor Paglen par exemple). Et Beeple ?

Revenir aux détails

Le discours médiatique ne s’attarde que peu sur l’œuvre elle-même, dont on mentionne la démarche – un dessin réalisé quotidiennement depuis le 1er mai 2007, postée en ligne sur son blog, puis sur ses comptes Twitter, Facebook et Instagram – formant un ensemble en mosaïque de 5000 images, mosaïque produite explicitement pour la vente de Christie’s (Chayka, 22.03.2021). Mais que nous dit ce journal visuel ? Qu’exprime-t-il du numérique, tant d’un point de vue technologique, qu’esthétique et culturel ? Si l’œuvre se donne à voir dans sa profusion iconique, elle n’en demeure pas moins composée d’images singulières, traces de l’évolution graphique de son auteur et récit visuel quotidien, sorte de journal, de commentaire au jour le jour.

On ne saurait trop recommander de relire Daniel Arasse qui a montré l’importance du détail (Arasse, 1992) au sein d’œuvres bien antérieures, dont l’effet d’abondance n’était en rien comparable avec ce qui s’affiche aujourd’hui, mais dont l’approche souligne l’importance des conditions du regard sur les œuvres. Un article du critique d’art Ben Davis, publié sur Artnet – plateforme sur internet dédiée au marché de l’art – invite à décortiquer l’ensemble, interrogeant les intentions de son auteur au sujet de certains dessins dont l’humour grossier laisse songeur et dont la teneur sexiste, homophobe et raciste interpelle (Davis, 17.03.2021 ; Waddoups, 22.03.2021). On peut en effet s’interroger sur la valeur (autre que spéculative) de cette œuvre. Si le protocole me paraît plutôt faible (une image produite chaque jour), dont l’aspect conceptuel ne peut se vanter d’être original (pensons à On Kawara ou à Roman Opalka), l’usage de la mosaïque ne l’est pas non plus (on se référera aux Googlegrams (2004-2006) de Joan Fontcuberta). Le canal de diffusion de l’œuvre n’est pas non plus historique (les artistes du net.art en sont des exemples antérieurs, et d’autres artistes me paraissent proposer des démarches plus fortes dans leur critique des canaux d’information et d’expression de soi : Petra Cortright ou Amalia Ulman pour ne citer que deux exemples). L’approche de Winckelmann se rapproche davantage de la satire (notamment politique au travers de compositions qui malmènent Hilary Clinton ou Donald Trump notamment). Par ailleurs, Winckelmann ne se présente pas comme un artiste, avoue son peu d’intérêt pour l’histoire de l’art et ne revendique aucun héritage artistique (Chayka, 22.03.2021).

Ainsi, il apparaît bien davantage que le record de cette vente soit plutôt le symptôme d’un marché en évolution que la trace d’une œuvre marquante de l’art numérique, dont on ne saurait résumer ici la variété et la richesse (allant des œuvres générées par ordinateur aux installations à la réalité virtuelle, en passant par la photographie, l’animation, la vidéo, les technologies d’impression 3D, etc. Voir : Paul, 2004; 2016).

Un article très fourni du New Yorker (Chayka, 22.03.2021) détaille le parcours de Winkelmann et la genèse de son arrivée sur le marché du N.F.T (non-fungible token ou jeton non fongible), technologie permettant l’authentification d’une œuvre en l’associant à un identifiant numérique unique infalsifiable. Apparus en 2017, les jetons non fongibles reposent sur la blockchain. Le NFT fonctionne selon les mêmes principes d’authenticité et de rareté que le marché traditionnel. Les acheteurs de Everydays : the First 5000 Days, révélés quelques jours après la vente, Vignesh Sundaresan (pseudonyme : Metakovan) et Anand Venkateswaran (pseudonyme : Twobadour), sont deux investisseurs indiens qui, par cet achat, visent à décentraliser le système de l’art et prouver que la domination occidentale du marché peut être renversée par de nouveaux acteurs (de couleur) (Matekovan, Twobadour, 18.03.2021 ; Davis, 19.03.2021). Ces derniers ont également des projets de subsides et d’espaces muséographiques virtuels dont le dessein est de proposer un nouveau modèle dédié à l’art numérique et au crypto-marché. Cette vente renouvelle le public intéressé à l’art en intégrant des amateurs de nouveaux horizons – collectionneurs ou investisseurs (Winckelmann désigne ses acheteurs par le terme d’« investisseurs », Chayka, 22.03.2021).

Et demain ?

Il faudra observer si cet emballement du marché virtuel s’accompagne d’une revalorisation marchande d’œuvres numériques ou basées sur internet d’artistes contemporains. Mais il me semble que ce coup marchand et médiatique, s’il s’inscrit dans un contexte d’offre et de la demande, assigne davantage de valeur au marché numérique qu’à l’œuvre elle-même dont les qualités me paraissent largement surestimées tant d’un point de vue esthétique qu’historique. Un record dans l’histoire du marché de l’art, qui redistribue les cartes, intègre de nouveaux acteurs, renouvelant les problématiques fondamentales du goût (Baxandall, 1985 ; Haskell, 1986), et du regard porté sur les œuvres. Ainsi, c’est à une appréciation dans le détail de l’œuvre et de ses composantes à laquelle j’aimerais inviter chacun-e, dans ce que cette œuvre dit, en tant qu’œuvre, de notre société numérique, mais aussi dans sa réception. Car si la banane scotchée par Cattelan provoquait les limites de l’objet artistique, sa portée transgressive peut être interrogée puisque celle-ci s’inscrit dans un système de l’art institutionnalisé, dans une foire d’art faisant autorité, exposée dans le stand d’une des galeries d’art contemporain les plus influentes (la galerie Perrotin), geste dès lors légitimé par le réseau qui le présente et le soutient (ou l’absout, les points de vue divergent…). Selon certain-e-s, c’est le marché qui fait l’œuvre. Ainsi Emmanuel Perrotin peut-il affirmer que la vente de Comedian a « complété » l’œuvre : « Une œuvre comme celle-là, si vous ne la vendez pas, ce n’est pas une œuvre d’art » (Casone, 04.12.2019).

 

Fig. 2. Adam Broomberg, Going. Full. time. 1, vendu sur SuperRare.com, 2021 (capture d’écran)

 

Si plusieurs objets culturels ont déjà été vendus sous la forme de NFT (le premier tweet du fondateur de Twitter, des extraits de vidéos de la NBA, des albums de musique, notamment le dernier album de Kings of Leon, etc.), d’autres artistes contemporains suivent le mouvement (Refik Anadol par exemple) et plus récemment Adam Broomberg, artiste contemporain à la renommée internationale qui met en vente, le 26 mars 2021, sur SuperRare.com, une œuvre réalisée en collaboration avec l’artiste informatique Isaac Schaal, utilisant l’Intelligence artificielle pour générer le portrait de l’activiste transgenre Gersande Spelsberg à partir d’une photographie prise par Broomberg avant son changement de sexe. Si cette œuvre animée (Going. Full. time. 1, format Mp.4, 0 :44 min., éd. 1 de 1, fig. 2) explore la génération d’images par algorithmes et les implications qui s’y rattachent en termes d’assignation de genre (et des stéréotypes qui s’y rapportent), cette mise en vente par un artiste issu du réseau traditionnel de l’art contemporain, marque l’intérêt de ce nouveau marché en plein essor qui dépasse largement le champ de l’art numérique et de ses adeptes.

 

Références

AFP/BR, « Une œuvre numérique vendue 69,3 millions de dollars, le marché de l’art chamboulé », RTS, 12 mars 2021, https://www.rts.ch/info/culture/arts-visuels/12039256-une-uvre-numerique-vendue-693-millions-de-dollars-le-marche-de-lart-chamboule.html

Arasse Daniel, Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Paris, Flammarion, 1992.

Baxandall Michael, L’Œil du Quattrocento : l’usage de la peinture dans l’Italie de la Renaissance, Paris, Gallimard, 1985.

Bosma Josephine, Nettitudes : Let’s Talk Net Art, Rotterdam, NAi Publishers, 2011.

Casone Sarah, « Maurizio Cattelan Is Taping Bananas to a Wall at Art Basel Miami Beach and Selling Them for $120’000 Each », Artnet.com, 4 décembre 2019, https://news.artnet.com/market/maurizio-cattelan-banana-art-basel-miami-beach-1722516

Chayka Kyle, « How Beeple Crashed the Art World », The New Yorker, 22.03.2021, https://www.newyorker.com/tech/annals-of-technology/how-beeple-crashed-the-art-world

Couchot Edmond, Hillaire Norbert, L’Art numérique, Paris, Flammarion, 2003.

Davis Ben, « I Looked Through All 5000 Images in Beeple’s $69 Million Magnum Opus. What I Found Isn’t So Pretty », Artnet.com, 17.03.2021, https://news.artnet.com/opinion/beeple-everydays-review-1951656

Davis Ben, « The Byers of the $69 Million Beeple Reveal Their True Identities – and Say the Purchase Was About Taking a Stand for People of Color », Artnet.com, 19.03.2021, https://news.artnet.com/art-world/beeple-buyers-metakovan-twobadour-1953418

Haskell Francis, La Norme et le caprice. Redécouvertes en art : aspects du goût, de la mode et de la collection en France et en Angleterre, 1789-1914, Paris, Flammarion, 1986.

Raymonde Moulin, Le marché de l’art. Mondialisation et nouvelles technologies, Paris, Flammarion, 2000.

Metakovan, Twobadour, « NFTs : The First 5000 Beeples », metapurser.substack.com, 18.03.2021, https://metapurser.substack.com/p/nfts-the-first-5000-beeples

Paul Christiane, L’Art numérique, Paris, Thames & Hudson, 2004.

Paul Christiane (ed.), A Companion to Digital Art, Hoboken, John Wiley & Sons Inc., 2016.

Robert Martine, « Grâce à la blockchain, l’art numérique prend son envol », Les Échos, 20.03.2021, https://www.lesechos.fr/industrie-services/services-conseils/grace-a-la-blockchain-lart-numerique-prend-son-envol-1300082

Waddoups Ryan, « Wait, Did Anyone Actually Look at Beeple’s Work ? », Surface, 22.03.2021, https://www.surfacemag.com/articles/beeple-crypto-artwork/

Beyonce et la Madone : retour sur une image déjà iconique

10 millions 800’000 « likes » et des poussières… C’est le nombre de cliques actuellement enregistrés sous le portrait mis en ligne sur le portail Instagram de la chanteuse américaine Beyoncé. La photographie a été publiée pour illustrer l’annonce de la grossesse de la star qui attend des jumeaux. Le cliché qui se classe en haut du podium des images les plus « likées » sur Instagram, est une image iconique, tant par son immense popularité que par la référence chrétienne qu’elle convoque. Retour sur ce portrait iconique.

© Beyonce Knowles/Awol Erizku

Iconographie mariale

Dans la photographie réalisée par Awol Erizku (1988), Beyoncé pose assise sur les genoux, fixant le spectateur dans une attitude digne et retenue, portant ses mains sur son ventre arrondi. Sous ses jambes et derrière elle, un décor floral fait figure de cadre devant un ciel bleu. Elle est vêtue d’une large culotte à volants bleu clair et d’un soutien-gorge violet, et porte un long voile vert transparent.

Le portrait de la star renvoie à l’iconographie mariale à plus d’un titre. Le voile qui couvre son visage rappelle celui de la Madone, les couleurs de ses sous-vêtements font référence au rouge et au bleu que porte traditionnellement la Vierge, symbole respectivement d’amour et de royauté.

 

Raphaël, La Visitation, ca. 1518, Musée du Prado, Madrid

Quant aux fleurs qui ornent la photographie, elles font allusion à la tradition iconographique de la Madone à la guirlande et au thème de l’hortus conclusus, le jardin clos parsemé de fleurs dans lequel se tient la Vierge, symbole de sa pureté.

Ecole de Jan Brueghel le Jeune, Vierge à l’Enfant dans une guirlande de fleurs, XVe siècle

 

«Beymaculate Conception»

Les médias ont rapidement fait le lien entre le portrait de la star enceinte et la représentation archétypale de la Vierge Marie (The Guardian, Vox, The Daily Mail).La Une du New York Post publie l’image avec le titre « BEYMACULATE CONCEPTION », jouant sur le surnom de la chanteuse « Bey » et l’Immaculée Conception (2 février 2017). La chanteuse a déjà utilisé l’iconographie chrétienne par le passé, notamment en rejouant la pietà dans son clip Mine de 2013. Elle s’est aussi présentée aux derniers Grammys en figure sacrée, mêlant déesse de la fertilité, Madone chrétienne et traditions africaines (voir l’article du Washington Post).

 

Iconographie chrétienne et culture pop

D’autres cas de réappropriation de l’iconographie chrétienne par la culture pop sont connus. Ce n’est pas la première fois qu’une star se représente en Christ, en Madone ou en saint. La chanteuse Diamanda Galás a posé en crucifiée sous l’objectif d’Annie Leibovitz en 1991. Les artistes français Pierre et Gilles ont fait posé de nombreuses célébrités en figures chrétiennes. L’Américain David LaChapelle a régulièrement photographié les stars en figures saintes (Madonna, Leonardo di Caprio, Moby, etc.). Sa Pietà (2006) montrant Courtney Love en Madone tenant un Christ mort d’une overdose illustre ce phénomène de déclinaison contemporaine d’une formule iconographique chrétienne reprise de la tradition (ici la célèbre Pietà de Michel-Ange) et interprétée dans le contexte contemporain et profane. C’est aussi à David LaChapelle que l’on doit le portrait de Kanye West, autre star afro-américaine comme Beyoncé, en Christ aux outrages (David LaChapelle pour qui Awol Erizku a travaillé, soit dit en passant).

© David LaChapelle, Pietà : Courtney Love, 2006

 

Scène du clip Mine qui fonctionne comme un tableau vivant rejouant la Pietà de Michel-Ange

 

Identification revendicatrice

Que penser de ce portrait de Beyonce en Madone ? L’histoire des représentations récentes peut nous renseigner sur les raisons d’une telle référence. En premier lieu, le portrait de Beyoncé enceinte à la manière d’une Madone à la guirlande, inscrit la photographie au sein de la longue tradition iconographique occidentale, de culture judéo-chrétienne, héritée des Grands Maîtres. Ce faisant, elle rend son portrait iconique en utilisant les codes visuels des chefs-d’œuvre de la culture. Mais surtout, et c’est là le principal intérêt de cette image, elle inscrit sa propre image, c’est-à-dire la femme noire, au sein de cette tradition. Elle n’est pas la première à opérer ce type de réappropriation militante : la photographe afro-américaine Renee Cox est une des figures majeures de ce type de réemploi revendicateur ; le peintre afro-américain Kehinde Wiley participe aussi de cette même démarche où des modèles afro-américains rejouent des tableaux célèbres de l’histoire de l’art.

 

© Kehinde Wiley, The Lamentation Over the Dead Christ (2008), inspiré du Christ mort (ca. 1480) de Mantegna

 

L’auteur du portrait de Beyoncé, Awol Erizku, a déjà opéré ce procédé de détournement de l’iconographie traditionnelle dans une visée militante. L’une des œuvres les plus connues de l’artiste américain d’origine éthiopienne est un pastiche de la Jeune fille à la perle (ca. 1665) de Vermeer où la jeune beauté est incarnée par une femme noire, réinterprétant ainsi les icônes de l’art occidental en insérant un autre modèle de beauté[1].

 

© Awol Erizku, The Girl with a Bamboo Earring, 2009

 

Beyoncé est connue pour s’engager pour la cause des Noirs aux Etats-Unis et pour les femmes. C’est d’ailleurs ainsi qu’un papier de Katie Edwards dans The Conversation l’interprète :

« Beyoncé’s beautiful re-appropriation of Virgin Mary iconography offers a biting critique of this supreme exemplar of feminine whiteness and the ideology that constructs and perpetuates it »[2].

Le portrait de Beyoncé en Madone révèle donc trois choses : en premier lieu, la force symbolique de l’iconographie chrétienne et sa capacité à être sans cesse renouvelée en dehors du champ religieux. En deuxième lieu, l’importance d’inscrire les minorités – incarnées par le corps de la chanteuse (et ce n’est pas pour rien qu’elle est en sous-vêtements) – au sein de l’iconographie traditionnelle, un usage militant qui vise à l’intégration. Enfin, la valorisation de la maternité, non sans peut-être faire allusion aux soupçons de fausse grossesse dont la star avait été victime pour son premier enfant[3]. La photographie jouerait alors son rôle d’évidence, de preuve que la star est bien enceinte et que précisément, il ne s’agit pas d’immaculée conception.

 

[1] D’autres clichés de Beyoncé la montrent enceinte en Vénus, renversant ainsi les canons occidentaux et imposant l’image de la mère comme un idéal de beauté à adorer.

[2] Katie Edwards, « How Beyoncé pregnancy pics challenge racist, religious and sexual stereotypes ». The Conversation, 5 février 2017,  http://theconversation.com/how-beyonce-pregnancy-pics-challenge-racist-religious-and-sexual-stereotypes-72429

[3] Sarah Anne Hughes,« The Beyonce baby bump conspiracy continues (Update) ». The Washington Post, 11 octobre 2011,  https://www.washingtonpost.com/blogs/celebritology/post/the-beyonce-baby-bump-conspiracy-continues-video/2011/10/10/gIQA2GdXcL_blog.html?tid=a_inl&utm_term=.8ba59f444aae