Polyphonie pour une cathédrale

 

Il y a des livres dans lesquels on pénètre sur la pointe des pieds de peur de déranger le chant qui mot à mot s’installe, de crainte de casser la voix parfois frêle mais si juste qui en émane. Ce sont des livres que l’on sent d’emblée si fortement habités qu’on leur pardonne ensuite leurs faiblesses. Le premier roman de l’Anglais Barney Norris, “Ce qu’on entend quand on écoute chanter les rivières”, fait partie de cette aristocratie-là.

Jeune et talentueux dramaturge, né en 1987 dans le Sussex, Barney Norris a grandi à Salisbury. C’est dans cette ville, plus précisément autour de sa majestueuse cathédrale évoquant “une flèche enflammée tirée vers le ciel”, qu’il situe son roman. Un récit prismatique dont les différentes facettes se télescopent par instant pour esquisser une vérité possible. L’auteur commence par une curieuse leçon de géographie amoureuse dédiée aux cinq rivières qui se rejoignent au milieu de la plaine où se dresse aujourd’hui la ville de Salisbury, cours d’eau qui depuis toujours ont fasciné les hommes par leur chant. Deux hommes, deux femmes et un enfant, cinq personnages font écho à ces voix murmurantes, cinq destins abîmés par la mort, tourmentés par l’amour et qui – on le découvre peu à peu – sont liés sans le savoir par un tragique accident.

Péché de jeunesse? L’ambitieux propos de Barney Norris est desservi par quelques maladresses et par une complexité formelle sans doute inutile. Un brin volontariste, sa construction en miroir semble par moment trop attendue alors que l’intensité dramatique de ces cinq vies ordinaires sonne un peu artificielle, comme “surjouée”. N’empêche, on se laisse prendre sans peine par ces récits faussement anodins et par ces personnages terriblement humains. Et surtout l’on se promet, dans un futur pas trop lointain, d’aller jeter un œil à cette cathédrale dont l’auteur nous dit qu’il ne connaît rien de plus beau. “Il ne s’agit pas tant de son architecture, précise-t-il. La forme, l’ornementation, les briques et les pierres ne font pas la beauté d’un édifice. Ce qui est fascinant, ce sont les rêves et les aspirations dont il est empreint. C’est un monument à ceux qui l’ont bâti, à ceux qui ont réuni les fonds pour élever ses murs, à ceux qui ont enterré les hommes tombés des échafaudages.”

 

Ce qu’on entend quand on écoute chanter les rivières”. De Barney Norris. Traduit de l’anglais par Karine Lalechère. Seuil, 304 p.

Une mine sème la mort au Chili

Amateurs de frissons glacés, de cadavres profanés et de perversité gratuite, passez votre chemin! Ce n’est pas le genre de la maison. Né en 1956 au Chili – et donc arrivé à l’âge adulte sous Pinochet – Ramón Díaz-Eterovic a suffisamment connu la barbarie pour ne pas en rajouter. Le portrait qu’il nous offre de la société chilienne, de ses parts d’ombre et de ses dérives louches emprunte donc d’autres chemins, moins attendus. Amoureux fou, et parfois déçu, de la ville de Santiago qui devient un personnage à part entière, ce petit-fils d’émigrés croates est en outre un humaniste qui a le goût des clins d’oeil. Non seulement son détective privé, Heredia, confie ses aventures à un mystérieux écrivain surnommé le Scribouillard mais il possède lui-même un chat fort bavard baptisé Simenon.

Pollueurs criminels

Quand commence “Negra Soledad”, le nouveau et septième polar de Ramón Díaz-Eterovic traduit en français, Heredia, comme souvent, n’est pas très en forme. Outre ses éternels problèmes d’argent, il est confronté à un sérieux dilemme: va-t-il ou non accepter de vivre avec la jeune et belle commissaire Doris Fabra qui l’a placé devant un ultimatum? Très vite, toutefois, cette angoisse – car c’est bien de cela qu’il s’agit– est reléguée au second plan par une triste nouvelle. L’avocat Alfredo Razzetti, l’un de ses amis, est retrouvé mort, assassiné dans son bureau.

Razzetti semblait un homme pourtant plutôt rangé. Heredia promet à sa veuve Raquel d’éclaircir le mystère. Fouillant dans les affaires de l’avocat et grâce à quelques coups de main – Heredia est un manche en informatique et ne possède même pas de téléphone portable – il découvre que son ami s’était engagé dans la défense des habitants de Cuenca menacés par une entreprise minière des plus polluantes. Et bien résolue à se débarrasser des gêneurs. Heredia décide alors de se rendre sur place et s’installe pour quelques jours dans ce petit village du nord du Chili. Rassurez-vous, toutefois. Simenon n’est pas abandonné sans subsistance. De toute manière, Heredia ne reste pas absent très longtemps. Il va bien vite retourner à Santiago pour poursuivre l’enquête qui désespérément piétine, reprendre sa tournée des bistrots et ses errances urbaines qui nous donnent l’impression de connaître un peu Santiago sans même jamais y avoir été.

 

“Negra Soledad”. De Ramón Díaz-Eterovic. Traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg. Métailié, 346 p.

Meurtres dans la communauté juive de Glasgow

Plaies terrifiantes, cadavres mutilés, atmosphères glauquissimes. Les auteurs de polars aiment les débuts qui saignent et plongent sans tarder le lecteur dans le bain glacé du crime. L’Ecossais Gordon Ferris ne déroge pas à la règle. Les premières pages de “La filière écossaise” s’ouvrent avec la vision d’un cadavre crucifié dans un parc public de Glasgow. Un spectacle d’autant plus glaçant que la ville toute entière grelotte, prisonnière d’un des hivers les plus rudes du siècle.

Quel siècle? Le XXe, bien sûr. Comme dans ses précédents polars, Gordon Ferris marie avec brio le crime et la grande histoire. Troisième d’une série de quatre enquêtes situées dans l’immédiat après-guerre, “La filière écossaise” se passe en hiver 1947. Comme le reste de l’Europe, l’Ecosse souffre de graves pénuries, notamment en charbon. Ce n’est toutefois qui peu de chose face au mal qui rampe dans les ruelles du populaire quartier des Gorbals, menaçant de gangréner la société glaswégienne avant d’envahir le monde.

Filière d’exfiltration nazie

Au départ, pourtant, le mandat confié à Douglas Brodie – un ex-flic devenu journaliste après avoir servi comme officier dans l’armée – semble des plus anodins, presque sans danger. A la demande de son ami le tailleur Isaac Feldman, il accepte d’enquêter sur une série de cambriolages dont sont victimes les membres de la communauté juive de Glasgow. Très vite, toutefois, les cadavres se multiplient. DouglasBrodie soupçonne  “route des rats”, une filière d’exfiltration de criminels nazis, passe par Glasgow avec pour destination finale les Etats-Unis. Des fuyards aguerris, sans scrupules et qui n’ont plus rien à perdre. Replongé dans le cauchemar des camps, Douglas Brodie en perd le sommeil. Pas de violence gratuite toutefois, pas de complaisance malsaine dans ce polar riche et palpitant qui tisse avec subtilité et respect la vérité historique et la pure fiction.

“La filière écossaise”. De Gordon Ferris, Traduit de l’anglais (Ecosse) par Hubert Tézenas. Seuil, 471 p. 

 

 

Julien Mages ou le pouvoir des mots, à l’Arsenic

La folie, la mort, le suicide, la perte, le manque et la soif d'amour. Une fois encore, une fois de plus. Dans "Sans partir", le jeune auteur et metteur en scène romand Julien Mages revient sur ses obsessions comme on revient sur ses pas. Avec  l'espoir de trouver l'objet perdu, de dénicher la faille, une porte de sortie peut-être. Que le spectateur prenne garde toutefois de ne pas se croire trop vite en terrain connu. Julien Mages est un talentueux trafiqueur de mots qui parvient toujours à se dérouter avec malice pour scruter les ornières du sens et explorer les bas-côtés du possible.

Long poème-monologue, "Sans partir" commence dans le chuchotage et la pénombre. Sur un plan incliné, un homme – le comédien Juan Bilbeny, vêtements sobres et chaussettes rouges trouées –s'éveille à la réalité, donc à la souffrance. Dans un environnement sonore tissé avec finesse par Immanuel de Souza, il s'anime, s'ébroue avant de nous emmener dans une promenade hallucinée à travers Lausanne, entre lac, gare et cimetière.

Après un début un peu flottant  – il s'agissait de la première, Juan Bilbeny devient de plus en plus convainquant. Il réussit le tour de force d'incarner l'émotion et la folie sans caricature ni pathos. Certes, sa gestuelle manque parfois d'incarnation, de vérité. Mais il se rattrape magistralement quand il s'agit d'articuler la parole au silence. Errance à la fois physique et mentale, sa déambulation se transforme en une confession douloureuse toujours aux frontières du délire. Un voyage en enfer paradoxalement maîtrisé et construit grâce au fil rouge de la ville. Et l'on en vient à sourire quand le comédien lâche, imperturbable: "Le problème du lac, c'est qu'il manque de sel."

"Sans partir". Texte et mise en scène Julien Mages. Lausanne. Arsenic. Jusqu'au 29 janvier. 

Le ciel en cadeau à Vidy

Après la dernière scène de "Il cielo non e un fondale", on se surprend à murmurer: "bravo!" Le dernier spectacle des Italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarini n'est pourtant pas de ceux qui s'applaudissent debout. Jamais racoleur, jamais démagogue, il relève d'un théâtre de la parole et du geste nus. Pas de vidéo, pas de musique tonitruante, pas de grands effets qui flattent et draguent l'émotion. Si "Il cielo non e un fondale" séduit, car il séduit, c'est par son intelligence, sa profondeur et sa rigueur. Peut-être aussi, pourquoi pas, par une certaine aridité.

Pour scruter le ciel sans fond, pour interroger notre savoir sur le monde et s'offusquer de "ce moi obèse qui veut seulement se raconter", ils sont quatre en scène. Deux femmes et deux hommes – outre Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, Monica Demuru et Francesco Alberici – vêtus de gris et de noir, sans autre décor qu'un grand mur mobile anthracite. Avec la complicité active des spectateurs invités à fermer les yeux pour permettre aux acteurs de changer de place ou de dispositif, c'est un lent voyage hasardeux qui commence.

L'un après l'autre, ou à plusieurs, les acteurs parcourent la ville contemporaine, sa solitude, ses agressions, ses rencontres. Il est question d'un rêve, d'un accident, des bruits de la circulation qui vous étourdissent, des supermarchés qui vous anesthésient, mais aussi des rencontres forcément tronquées avec ceux qui, à Rome ou Milan, dorment dans les parcs, tendent la main dans la rue ou vendent des roses dans les restaurants. Autobiographie? Fiction? On ne veut pas le savoir. On est pris à partie, un peu gêné, on sourit, on se reconnaît, et l'on finit par adhérer pleinement à l'amour sans faille de Daria Deflorian pour les radiateurs, ces objets amis qui font de nos appartements des lieux véritablement habitables.

 

"Il cielo non è un fondale". Texte et mise ne scène: Daria Deflorian et Antonio Tagliarini. En italien surtitré en français. Lausanne. Théâtre de Vidy. Jusqu'au 20 novembre. 

L’héritage magnifique de Stefan Kaegi à Vidy

Parler de la mort, de sa mort, n'est pas forcément triste. Ce peut être un fragile et précieux cadeau fait à l'autre, une façon, aussi, de regarder sa vie en face. C'est, en tous les cas, ce qui ressort du magnifique travail de Stefan Keagi et Dominic Huber du collectif Rimini Protokoll présenté pour quelques jours encore au Théâtre de Vidy.

 "Nachlass" est une installation scénique dans laquelle le spectateur se meut à sa guise. Elle se compose de huit "pièces sans personne", huit petites chambres, toutes différentes, dans lesquelles une femme ou un homme – il y a aussi un couple – évoque, dans un enregistrement, ce qui restera, ou devrait rester d'eux après leur mort, ce qu'ils désirent transmettre ou partager avant de disparaître.

Une dame très malade qui a choisit la date de sa mort nous chante une chanson de sa jeunesse. Une autre nous présente ses photos de famille et règle la durée de son intervention avec un réveil à la sonnerie implacable. Avec naturel et sérénité, un commerçant zurichois d'origine turque nous présente son futur cercueil et sa tombe. Un homme encore jeune, mais se sachant condamné, s'adresse à sa fille et nous convie à une partie de pêche à la mouche.

Avec "Nachlass", Stefan Kaegi et son équipe se situent bien au-delà du simple document, du témoignage brut comme on peut en voir parfois dans les installations d'arts plastiques. Ce qu'il met à la disposition des neuf personnes qui se sont confiées à lui, c'est un petit théâtre. Avec un décor qu'ils ont choisi, un temps de parole et de représentation limités, avec la possibilité de s'adresser directement au public. L'un d'eux, qui nous a proposé un verre d'eau, nous recommande de ne pas oublier de jeter le gobelet dans la corbeille en sortant. C'est émouvant, très troublant, mais pas triste. Plutôt revigorant, et parfois même presque joyeux. 

"Nachlass". Conception Stefan Kaegi et Dominic Huber (Rimini Protokoll). Lausanne. Théâtre de Vidy. Jusqu'au 24 septembre

Milena Agus met le roman “Sens dessus dessous”

Chaque nouveau livre de la Sarde Milena Agus est un précieux cadeau. Fragile, un peu triste et pourtant plein d'espoir, proche des précédents et cependant différent. On s'y plonge comme dans une eau limpide, transparente et chaude pour en ressortir abasourdi et heureux.

Son dernier roman, "Sens dessus dessous", se passe à Cagliari dans un quartier pauvre "peuplé de naufragés du Pakistan, du Bangladesh, du Sénégal, du Maghreb et de Chine".  Il a pour décor un immeuble "composé de deux ailes en L majuscule" et pour acteurs principaux "la dame du dessous" et "le monsieur du dessus". Elle s'appelle Anna et on le nomme Mr. Johnson. Elle fait des ménages, il est un violoniste autrefois célèbre réduit à jouer sur des bateaux de croisière. Ces deux êtres blessés mais pétris de désirs vont se rencontrer grâce à la narratrice.

Etudiante, Alice vit dans le même immeuble, entre leurs deux appartements. Elle est "bonne à rien, surtout en cuisine". Elle adore voir les bateaux arriver ou partir, rêve de devenir écrivain et tombe amoureuse d'un homme impossible car il aime un homme. C'est elle qui, dans la deuxième partie, s'empare du récit pour lui donner une autre fin, une fin apaisée, presque heureuse.

"Sens dessus dessous" confirme aussi la passion de Milena Agus pour l'architecture. Pour les villes, les maisons, les appartements un peu décatis, les cours et les escaliers. Ce sont ces lieux construits qui engendrent et structurent le récit comme une colonne vertébrale. Ils contrastent et dialoguent avec d'autres espaces, libres et naturels, eux aussi essentiels, la plage et la mer devant laquelle tout paraît plus léger, où "chaque problème arrive avec les vagues, qui le remportent en se retirant".

 

"Sens dessus dessous". De Milena Agus. Traduit de l'italien par Marianne Faurobert. Editions Liana Levi, 160 p. 

Virginie Despentes sur les planches, presque en douceur

Ce spectacle – créé en 2014 –  est né d'une rencontre forte. Celle de la jeune metteuse en scène Emilie Charriot avec "King Kong Théorie", un court texte de la sulfureuse Virginie Despentes. Un opuscule paru en 2006 et que l'on qualifie parfois de "manifeste pour un nouveau féminisme".

A tord? A raison? Le débat n'intéresse pas Emilie Charriot. Ce qui retient son attention, c'est la souffrance, les errances mais aussi les paradoxes qui s'expriment dans ce récit autobiographique où l'auteur parle sans détour ni tabou de son propre viol et de son expérience de la prostitution. La langue est sobre, fluide, tantôt enjôleuse, tantôt revendicatrice, par moment un peu rauque, à la fois lyrique et parlée. Le ton, lui, se veut militant, avec tout ce que cela implique de raccourcis frustrants et de formules chocs.

Le risque était d'en faire trop. Emilie Charriot s'en sort bien. Elle confie cette parole foisonnante et frissonnante à deux corps et deux voix, la comédienne Julia Perazzini et la danseuse Géraldine Chollet. Cette dernière ouvre les feux en évoquant pudiquement sa propre expérience de l'échec, ou plutôt du sentiment "de ne pas y arriver". Julia Perazzini prend le relais avec le texte de Virginie Despentes. Pas de décor, pas d'accessoires, un plateau nu. Les jeunes femmes, quasiment immobiles, ont pour seuls complices la lumière et leur ombre qui se déplace. Un spectacle à fleur d'émotion dont on ressort séduit par la mise en scène et les actrices, mais un peu déçu par le texte souvent plus racoleur que réellement percutant.

 

"King Kong Théorie". Texte de Virginie Despentes. Mise en scène Emilie Charriot. Genève. Théâtre Saint-Gervais. Jusqu'au 21 mai.

Le jus de légumes de Marco Berrettini

Le propos du chorégraphe Marco Berrettini est ambitieux. Et hasardeux dans la mesure où il s'empare d'un sujet au premier abord fort éloigné de la danse. Inspiré du livre "Atlas shrugged" de Ayn Rand, la Bible des néo-conservateurs américains, "iFeel3" se propose d'interroger par la musique et la danse "nos aptitudes à socialiser, nos capacités de nous projeter dans le futur proche ou lointain, nos égoïsmes quand il s'agit de protéger et cacher les peurs qui nous habitent". Le tout en une heure vingt, avec une esthétique épurée et une approche du mouvement basée sur la fluidité répétitive, la monotonie volontaire, le tressaillement, le soubresaut, le presque rien.

Sur la scène bordée de néons, un haut praticable où trônent les deux musiciens (Marco Berrettini et Samuel Pajand). A leur pied, une petite troupe de quatre danseurs interprètes vêtus comme eux de hauts qui semblent en papier. Christine Bombal, Nathalie Broizat, Sébastien Chatellier et Marion Duval déambulent selon une trajectoire plus ou moins triangulaire et quasiment immuable. Ils évoquent une famille faussement soudée ou un groupe de touristes égarés.

Au rythme de chansons dont les paroles sont inspirées aussi bien par Ayn Rand et Ray Kurzweil que par Krishamurti, ils marchent, se cabrent, cherchent à capter notre regard, tressautent ou pour un instant s'évadent dans une solitude chèrement acquise. Ils se frôlent, s'ignorent, esquissent un dialogue corporel, chantonnent pour eux-mêmes. Puis, l'un après l'autre, ils quittent la scène avec leurs vêtements désormais déchirés.

La fin? On les retrouve quelques instants plus tard en pantins désarticulés, hallucinés ou goguenards mais parfaitement immobiles, coincés dans un caisson éblouissant de blancheur. La fin? Non, peu à peu, ces quasi-robots au regard fixe reprennent vie pour venir cérémonieusement se presser un jus de légumes. Une conclusion pleine d'ironie pour un spectacle qui, paradoxalement, manque encore de vitamines. Et peut-être de sens.

 

"iFeel3". Chorégraphie de Marco Berrettini.

Genève. Salle des Eaux-Vives. Jusqu'au 23 janvier.

Lausanne. Théâtre de Vidy. Du 26 au 28 janvier. 

Le jus de légumes de Marco Berrettini

Le propos du chorégraphe Marco Berrettini est ambitieux. Et hasardeux dans la mesure où il s'empare d'un sujet au premier abord fort éloigné de la danse. Inspiré du livre "Atlas shrugged" de Ayn Rand, la Bible des néo-conservateurs américains, "iFeel3" se propose d'interroger par la musique et la danse "nos aptitudes à socialiser, nos capacités de nous projeter dans le futur proche ou lointain, nos égoïsmes quand il s'agit de protéger et cacher les peurs qui nous habitent". Le tout en une heure vingt, avec une esthétique épurée et une approche du mouvement basée sur la fluidité répétitive, la monotonie volontaire, le tressaillement, le soubresaut, le presque rien.

Sur la scène bordée de néons, un haut praticable où trônent les deux musiciens (Marco Berrettini et Samuel Pajand). A leur pied, une petite troupe de quatre danseurs interprètes vêtus comme eux de hauts qui semblent en papier. Christine Bombal, Nathalie Broizat, Sébastien Chatellier et Marion Duval déambulent selon une trajectoire plus ou moins triangulaire et quasiment immuable. Ils évoquent une famille faussement soudée ou un groupe de touristes égarés.

Au rythme de chansons dont les paroles sont inspirées aussi bien par Ayn Rand et Ray Kurzweil que par Krishamurti, ils marchent, se cabrent, cherchent à capter notre regard, tressautent ou pour un instant s'évadent dans une solitude chèrement acquise. Ils se frôlent, s'ignorent, esquissent un dialogue corporel, chantonnent pour eux-mêmes. Puis, l'un après l'autre, ils quittent la scène avec leurs vêtements désormais déchirés.

La fin? On les retrouve quelques instants plus tard en pantins désarticulés, hallucinés ou goguenards mais parfaitement immobiles, coincés dans un caisson éblouissant de blancheur. La fin? Non, peu à peu, ces quasi-robots au regard fixe reprennent vie pour venir cérémonieusement se presser un jus de légumes. Une conclusion pleine d'ironie pour un spectacle qui, paradoxalement, manque encore de vitamines. Et peut-être de sens.

 

"iFeel3". Chorégraphie de Marco Berrettini.

Genève. Salle des Eaux-Vives. Jusqu'au 23 janvier.

Lausanne. Théâtre de Vidy. Du 26 au 28 janvier.