Enquête futée d’un Marocain à Paris

De l’humour, voilà qui rare et bienvenu dans le monde du polar. Certes, celui de Soufiane Chakkouche peut s’avérer parfois un peu lourd et convenu, mais on lui pardonne volontiers. Son deuxième roman, “L’inspecteur Dalil à Paris”, témoigne d’un sens du rythme et de la langue que l’on souhaiterait à bien d’autres. Ce n’est en outre pas tous les jours que l’on tient entre ses mains un roman policier marocain. Avec ce que cela apporte de fraicheur et de différence dans l’approche et le point de vue.

Cette singularité se manifeste déjà dans le choix du personnage principal puisque l’inspecteur Dalil, le héros de l’histoire, n’aurait justement rien à y faire en principe, dans l’histoire. “Ancien inspecteur de police déchu de son titre par le temps”, il se consacre désormais à la pêche en compagnie de son chien, “un magnifique rottweiler femelle très sage pour son jeune âge”. Parallèlement, ce jeune retraité dialogue en quasi permanence avec sa Petite voix, sorte de conscience ironique et lucide qui ne manque pas une occasion de donner son avis, souvent des plus pertinents.

Transhumanisme et Daesch

La quiétude de notre pêcheur est toutefois de courte durée. Le voilà brusquement tiré de sa paisible activité par une offre qu’il ne peut décliner car elle vient de très haut. Le BCIJ (le Bureau central d’investigation judiciaire) lui demande, à 61 ans, de reprendre temporairement du service et de partir pour Paris.Il s’agit de collaborer avec le commissaire Guillaume Maugin, le patron du 36, quai des Orfèvres, sur une enquête urgente et délicate. Bader Farisse, un étudiant marocain qui préparait une thèse sur le transhumanisme, a été enlevé devant la mosquée de la rue Myrha alors qu’il venait de mettre au point une puce qui, greffée sur le cerveau humain, devait donner à son porteur un savoir et un pouvoir infinis, lui permettant notamment de se connecter directement à Internet. En résumé l’heure est grave, très grave, d’autant que l’enlèvement du petit génie a été revendiqué par Daesh.

Grelottant sous la pluie et de plus en plus enrhumé, se méfiant de tous y compris de ses collègues français auxquels il réserve quelques pièges de son cru, l’inspecteur Dalil va découvrir tout à la fois Paris, et la vérité. Dont la logique n’est pas aussi manichéenne qu’on aurait pu l’imaginer.

“L’inspecteur Dalil à Paris”. De Soufiane Chakkouche. Jigal polar, 192 p.

 

 

 

 

 

 

Huis-clos sur arrière-plan mafieux

Contrairement à ce que pourrait laisser entendre son titre, “Une affaire comme les autres” n’est pas un roman noir ordinaire. Sans doute parce qu’il a d’abord été pensé comme un film et qu’il porte la trace du parcours original de son auteur. Un homme associé à l’image plus qu’à la littérature. Né en 1962 à Nuoro, en Sardaigne, diplômé en architecture à Turin, Pasquale Ruju a travaillé dans les milieux du cinéma et du théâtre comme acteur avant de se consacrer au doublage de personnages de feuilletons et de dessins animés. En 1995, il a rejoint l’équipe des scénaristes de la bande dessinée “Dylan Dog”. Il est également l’auteur de mini-séries.

Côté pile, côté face

Sobre, efficace, très visuel, “Une affaire comme les autres” est son premier roman. Le récit est entièrement construit autour du face-à-face entre Silvia Germano, jeune et brillante substitut du procureur, et Annamaria Ferraro, veuve de Marcello Nicotra, un puissant chef de clan de la ‘Ndrangheta – la mafia calabraise, qui vient d’être assassiné. Annamaria a trente-sept ans, elle est belle, si belle que même l’inspecteur chargé de l’accueillir et qui “en vingt ans de service croyait avoir vu toutes les femmes possibles et imaginables”, en est profondément troublé. Au fil d’un huis clos hypnotique, l’une puis l’autre va raconter ce que son interlocutrice ignore ou feint d’ignorer. Le côté pile et le côté face de la vie d’un mafioso puissant, impitoyable et orgueilleux mais qui, à sa manière, fut profondément amoureux de sa femme.

Annamaria commence par raconter sa rencontre avec Marcello – elle n’a alors que quinze ans, leur mariage et leur quotidien luxueux en Calabre. Elle évoque aussi le silence et le mystère qui entourent l’origine de l’argent et la nature du “travail” de son mari, puis les raisons leur installation dans une petite ville du Piémont, aux portes de Turin. Un déménagement imposé par le vieux, le chef suprême, Battista, celui dont on lui a bien précisé qu’il “vaut mieux ne pas prononcer son nom. Jamais. Même à la maison”. Au fil de cette “reconstitution”, Annamaria parlera aussi de son deuxième amour secret, une personne dont, jusqu’à la toute fin du livre, on ignorera le nom.

S’emparer du Nord

Il revient ensuite à la magistrate, Silvia Germano, de retracer “l’autre partie”. Les règlements de comptes entre ‘ndrine rivales, le trafic des déchets toxiques, l’ascension de Marcello, dit ‘u Primu, son amitié indéfectible avec le Catanais, les raisons pour lesquelles il avait été envoyé dans le Nord. “Le siècle s’était achevé et en Italie les choses avaient changé. Les anciens partis avaient laissé place à de nouveaux, les centres de pouvoir étaient en train de se former et de se réorganiser, région par région, ville par ville. Ces gens-là avaient besoin de voix pour les élections, et d’argent. Des voix? De l’argent? Les familles pouvaient leur procurer les uns comme les autres.” Une infiltration qui, on s’en doute, n’est pas sans risque. Mais est-ce de cela que Marcello finira par mourir, assassiné? Pasquale Ruju sait ménager le suspense et tenir son lecteur en haleine jusqu’aux dernières pages.

 

“Une affaire comme les autres”. De Pasquale Ruju. Traduit de l’italien par Delphine Gachet. Denoël, 286 p. 

 

 

Il était une fois Bratislava…et 1968

C’était il y a 50 ans. Dans la nuit du 20 au 21 août 1968, les tanks soviétiques envahissaient la Tchécoslovaquie, mettant fin aux espoirs d’ouverture et de liberté associés aux réformes initiées par Alexander Dubček, ce que l’on a appelé le Printemps de Prague.Villiam Klimáček avait alors dix ans. Une quinzaine d’années plus tard, il sera l’un des fondateurs du fameux théâtre GUnaGu et devient le dramaturge slovaque le plus joué. Parallèlement à son travail pour la scène, la radio, la télévision et le cinéma, il a écrit une vingtaine d’ouvrages, dont “Bratislava 68, été brûlant” paru en 2011. Un livre magnifique, souvent drôle, inspirant et émouvant qui, publié par la très bonne maison d’édition Agullo, vient d’être traduit en français.

Une nation condamnée à la tendresse

“Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement”, nous prévient l’écrivain en préambule. Inspiré de témoignages réels, son récit en cinquante tableaux se veut “un roman vu du bas”. “Je mets de côté les noms qui ont électrisé nos pères et nos mères, qui ont bourdonné à nos oreilles d’enfants et que nous avons depuis refoulés. Ils étaient les protagonistes de la grande Histoire, alors que moi j’écris l’histoire des petits”, précise Villiam Klimáček. Pour incarner ces “crédules anonymes” broyés par des événements qui les dépassent, il met en scène trois couples et leurs enfants presque adultes. Une micro-société dont on suivra les pérégrinations, les épreuves, les deuils et les réussites sur plusieurs années.

De la plume élégante et tendre de l’auteur surgit ainsi l’incroyable figure de Jozef Rola. Cet homme éminemment polyvalent a d’abord étudié la théologie. On lui a toutefois refusé l’ordination parce qu’il n’acceptait pas d’espionner ses paroissiens. Pour subsister, ce pasteur sans ouailles travaille donc à la radio slovaque après s’être lancé dans des études d’art dramatique. Jozef est le beau-frère d’Alexander, dit Šani, qui occupe un poste important dans “l’unique entreprise tchécoslovaque de matériel médical”. Habillé par sa femme d’un gilet tricoté noir et jaune qui le fait ressembler à une guêpe, il est très fier de son cabriolet Škoda Felicia – beaucoup moins apprécié par son épouse. Le couple a une fille, Petra, qui termine brillamment sa médecine et qui a vécu, durant ses études, dans la famille juive de son amie Tereza. Fille d’un rescapé des camps de concentration, cette dernière se trouve justement en vacances dans un kibboutz au moment de l’invasion de son pays par les troupes du Pacte de Varsovie. 

Un choix cornélien

Rentrer? Rester? Partir? Chacun va devoir faire son choix. Au plus vite. “Pendant quelques jours, la frontière d’Etat fut un vrai boulevard, comme le constaterait plus tard un politicien avant de la faire fermer”, note l’auteur. Conscients que les choses allaient rapidement empirer en Tchécoslovaquie, plusieurs des personnages de “Bratislava 68, été brûlant” opteront pour l’exil, laissant au pays en “otage” une mère, une femme, un frère. Pour les uns comme pour les autres, la vie ne sera pas facile. Et les pressions du régime pour faire plier les réfractaires se révéleront aussi sournoises que déloyales.

“Bratislava 68, été brûlant”. De Viliam Klimáček. Traduit du slovaque par Richard Palachak et Lydia Palascak. Agullo, 368 p.

Une nouvelle enquête de Javier Cercas

Javier Cercas est un écrivain hanté. Après avoir consacré plusieurs romans au passé récent et éminemment tragique de l’Espagne, notamment à la guerre civile, il revient une fois encore sur ce thème dans “Le monarque des ombres”, son nouveau livre. Et c’est par le biais de l’histoire familiale qu’il revisite cette fois-ci la grande histoire. Fouillant dans les archives, interrogeant les rares témoins encore en vie, s’efforçant avec obstination à lever le voile du non-dit, il enquête un peu à la manière d’un journaliste sur la vie et la mort héroïques de Manuel Mena, un oncle paternel de sa mère tué à 19 ans, le 21 septembre 1938, au cours de la bataille de l’Ebre.

La honte du passé

“C’était un franquiste fervent, ou du moins un fervent phalangiste, ou du moins l’avait-il été au début de la guerre”, nous prévient-il. Les difficultés et l’enjeu de la démarche sont ainsi posés dès les premières pages. “Manuel Mena était le paradigme de l’héritage le plus accablant de ma famille”, ajoute-t-il “raconter son histoire ne voulait pas seulement dire que je prenais en charge son passé politique mais aussi le passé politique de toute ma famille, ce passé qui me faisais rougir de honte.”

Ce livre auquel Javier Cercas, 56 ans, pensait depuis très longtemps – et auquel il croyait avoir renoncé – a donc lui-même une longue histoire. L’auteur la partage généreusement avec son lecteur tout en le conviant dans la fabrique du récit. Réalité? Fiction? Comme de coutume, Cercas met en scène les incertitudes et les failles d’une vérité à jamais inaccessible. Mais cette fois-ci, dit-il, “l’affabulation m’est interdite”. Pour nous permettre de juger sur pièces, il commence donc par nous convier à Ibahernando, le village d’Estrémadure d’où ses parents ont émigré dans les années 60 pour s’installer en Catalogne. C’est là que lui-même a vécu ses toutes premières années. Là également qu’est né et qu’a vécu Manuel Mena.

Mort pour rien?

Ayant choisi habilement de se dédoubler pour mieux garantir une certaine objectivité, Javier Cercas confie par moment le récit à un narrateur extérieur qui, du coup, transforme Cercas lui-même en personnage. L’entreprise est complexe. Elle exige du lecteur qu’il reste actif et se glisse avec souplesse dans le trouble et les incertitudes de l’écrivain. Manuel Mena est-il mort en héros convaincu de la justesse de sa cause ou avait-il pris conscience qu’il s’était fourvoyé et qu’on l’avait trompé? Pièce après pièce, le roman tente de recoller les pièces d’un puzzle condamné à rester incomplet. Une quête qui parfois peut devenir un peu fastidieuse quand l’auteur évoque, dans ses moindres détails, le déroulement d’une bataille à laquelle participa son “héros”. Mais la vérité est à ce prix. Elle réside toujours dans l’infinie complexité. On ne peut que remercier Javier Cercas de nous le rappeler.

“Le monarque des ombres”. De Javier Cercas. Traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujicic avec la collaboration de Karine Louesdon. Actes Sud, 320 p. En librairie le 29 août 2018.

Back to Belfast

Vous ne connaissez pas Maurice Gouiran? Et bien vous avez tort. Né en 1946 à Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers, docteur en mathématiques, spécialiste de l’informatique appliquée aux risques et à la gestion des feux de forêts, cet écrivain au style clair et sobre est l’auteur d’une trentaine de romans policiers, dont plusieurs ont été primés. Il est en outre lauréat du Grand Prix littéraire de Provence 2018 pour l’ensemble de son oeuvre. Et vient de sortir un nouveau polar, “L’Irlandais”, publié comme les précédents aux Editions Jigal.

C’est à Marseille, tout naturellement, que démarre l’histoire. Le peintre Zach Nicholl vient d’être retrouvé mort dans son atelier, le crâne fracassé. Après avoir été l’une des figure importante du street art, l’Irlandais – c’est ainsi qu’on le surnomme – s’était reconverti dans une peinture plus classique et préparait une exposition en galerie, une série de grands tableaux sur le thème des fleurs rouges.

De cet homme passablement mystérieux, ses potes du Beau Bar savent tout au plus qu’il a quitté Belfast et l’Irlande du Nord vingt ans plus tôt, juste au lendemain des accords de paix de 1998. Et qu’il est marié avec Aileen, une compatriote de la région de Galway rencontrée à Paris, “une grande fille mince et brune au regard un peu triste qu’il avait emmenée dans ses valises à Marseille”.

Du Bloody Sunday aux grèves de la faim

Zach a-t-il fait l’objet d’un règlement de comptes tardif liés à ses possibles liens avec l’IRA? Ou s’agit-il simplement d’un cambriolage qui a mal tourné? La police penche d’abord pour cette dernière explication, une dizaine de toiles du peintre ayant disparu. Eleveur de chèvres à ses heures et héros récurrent des polars de Maurice Gouiran, le journaliste Clovis Narigou n’y croit pas. Il connaît bien l’Irlande du Nord pour y avoir travaillé à l’époque de ce qu’on appelle pudiquement Les Troubles. Il convainc son chef au journal Les Temps Nouveaux de l’autoriser à repartir pour Belfast sous prétexte qu’il a de nouveaux scoops et veut enquêter sur la résurgence des querelles autour de l’IRA.

Du Bloody Sunday de janvier 1972 aux meurtrières grèves de la faim de 1981, ce voyage est pour l’auteur l’occasion de revisiter un passé peut-être un peu vite enterré. Il en profite aussi pour rappeler le rôle clé joué dans ce conflit par le street art et les fameux murals utilisés comme instrument de lutte aussi bien par les catholiques que par les protestants.

 

“L’Irlandais”. De Maurice Gouiran. Editions Jigal, 238 p.

Trafics odieux en terrain miné

L’exploitation éhontée des ressources naturelles par les puissants? Le thème n’est pas neuf, mais malheureusement toujours d’actualité. Il renvoie à un exotisme mortifère, à un monde sans pitié où la violence, le cynisme et la corruption sont monnaie courante. Il évoque par ailleurs des montages juridiques, politiques et financiers complexes où se retrouvent impliquées les hautes sphères du pouvoir. De quoi alimenter de passionnants polars tout en permettant d’évoquer, par la bande et sous couvert de fiction, une réalité pas forcément bonne à dire.

Partenariat entre la France et la Chine

Aussi palpitant que glaçant, “Kisanga” d’Emmanuel Grand, s’inscrit avec bonheur dans cette veine prometteuse. Ou plutôt faudrait-il dire dans ce filon puisque c’est dans une mine qu’il nous emmène. Alors que l’entreprise Carmin enterre l’un de ses cadres assassiné par des rebelles en Afrique – une mort jugée suspecte par d’aucuns – elle fête le contrat historique qu’elle vient de signer avec la Chine pour l’exploitation en commun d’un immense gisement de cuivre au Congo. Le projet Kisanga doit être inauguré d’ici trois mois. Un délai toutefois bien trop court, estime Olivier Martel, l’ingénieur envoyé sur place avec une petite équipe pour démarrer le chantier.

Une diabolique arnaque

Que cache cette précipitation? Très vite, cet homme ambitieux mais profondément intègre se rend compte que la répartition des terrains a été faite au détriment de la France. Et que le rapport des experts se révèle plus que douteux. Il finira par découvrir les dessous de l’affaire avec l’aide du journaliste Raphaël Da Costa, qui fouille depuis plusieurs années le passé louche de Carmin. Kisanga s’avère une diabolique arnaque dans laquelle, entre autres, un ministre est impliqué. Le savoir met rapidement la vie de nos deux enquêteurs en danger. Mais tout cela, rassurez-vous, n’est qu’une fiction. Vous en doutiez?

 

“Kisanga”. D’Emmanuel Grand. Liana Levi, 387 p. 

 

Le retour des morts…vivants

Noël n’est plus tout à fait d’actualité. C’est vrai. Mais “La disparue de Noël” de Rachel Abbott n’a pas grand-chose à voir avec les célébrations de fin d’année. Le titre de ce palpitant roman noir – en anglais “Stranger Child” – ne fait que renvoyer à un mystérieux événement survenu peu avant les Fêtes et sur lequel s’ouvre le récit: un tragique accident.

Il fait nuit. Caroline Joseph revient chez elle en voiture après avoir dîné dans sa famille. Elle est tendue, elle n’aime pas conduire dans l’obscurité. Elle peste contre son mari David – directeur d banque à Manchester – qui aurait pu faire l’effort, pour une fois, de se joindre à elle. A elles, plutôt, puisque sur la banquette arrière dort Tasha, leur petite fille de six ans. Soudain, c’est la panique. Une voiture est arrêtée au milieu de la chaussée, son téléphone sonne et un homme – dont elle finit pas reconnaître la voix – la conjure de ne surtout ne pas s’arrêter. La jeune femme tente de contourner l’obstacle et c’est le drame. La voiture dérape sur la route givrée, elle se retourne. Quand les secours arrivent, Caroline est morte. L’enfant, elle, a disparu.

L’arrivée d’une revenante

Six ans plus tard, le mari inconsolable a refait sa vie. Il vient d’avoir un petit garçon, Ollie, avec sa nouvelle femme Emma. C’est alors que Tasha réapparaît. Elle semble physiquement en bonne forme, mais se révèle extrêmement hostile et quasi muette. Ses premiers mots seront aussi catégoriques que déroutants: “Pas la police. Si vous appelez la police je m’en vais.” Son arrivée coïncide en outre avec la découverte du corps d’une adolescente du même âge. Y aurait-il un lien entre les deux affaires? Déjà présent dans les précédents romans de Rachel Abbott, l’inspecteur-chef Tom Douglas mène l’enquête.

Après une telle entrée en matière, on peut s’attendre au pire. Quand les auteurs de polar choisissent des enfants comme victimes, cela peut très vite friser l’horreur. Pour éviter les cauchemars, on lâche alors le bouquin et l’on passe à autre chose. Rien de tel chez Rachel Abbott. De son vrai nom Sheila Rodgers, l’écrivaine britannique contourne le piège avec une certaine maestria. Même si elle sait à merveille susciter l’effroi, elle n’en fait jamais trop.

Manipulation de l’extérieur

Avec un art consommé, elle ne cesse de doser la tension et d’alimenter le suspense tout en créant chez son lecteur l’irrépressible besoin d’en savoir plus. Contrairement aux personnages du roman, ce dernier comprend très vite que Tasha est manipulée par quelqu’un d’extérieur et que si elle est réapparue, c’est en quelque sorte en service commandé.

Nous ne vous en dirons pas plus. Sachez tout de même que, dans “La disparue de Noël”, la jeune fille n’est pas la seule à revenir d’entre les morts. Bref! Dans ce livre où l’humain et la psychologie comptent beaucoup plus que la description des lieux, des atmosphères ou des paysages, les retournements de situations les plus imprévisibles sont au programme. Alors, encore un conseil, sous aucun prétexte n’allez jeter un œil à la fin. Vous vous en mordriez les doigts!

“La disparue de Noël”. De Rachel Abbott. Traduit de l’anglais par Muriel Levet. Belfond, 469 p.

 

 

 

 

 

Polyphonie pour une cathédrale

 

Il y a des livres dans lesquels on pénètre sur la pointe des pieds de peur de déranger le chant qui mot à mot s’installe, de crainte de casser la voix parfois frêle mais si juste qui en émane. Ce sont des livres que l’on sent d’emblée si fortement habités qu’on leur pardonne ensuite leurs faiblesses. Le premier roman de l’Anglais Barney Norris, “Ce qu’on entend quand on écoute chanter les rivières”, fait partie de cette aristocratie-là.

Jeune et talentueux dramaturge, né en 1987 dans le Sussex, Barney Norris a grandi à Salisbury. C’est dans cette ville, plus précisément autour de sa majestueuse cathédrale évoquant “une flèche enflammée tirée vers le ciel”, qu’il situe son roman. Un récit prismatique dont les différentes facettes se télescopent par instant pour esquisser une vérité possible. L’auteur commence par une curieuse leçon de géographie amoureuse dédiée aux cinq rivières qui se rejoignent au milieu de la plaine où se dresse aujourd’hui la ville de Salisbury, cours d’eau qui depuis toujours ont fasciné les hommes par leur chant. Deux hommes, deux femmes et un enfant, cinq personnages font écho à ces voix murmurantes, cinq destins abîmés par la mort, tourmentés par l’amour et qui – on le découvre peu à peu – sont liés sans le savoir par un tragique accident.

Péché de jeunesse? L’ambitieux propos de Barney Norris est desservi par quelques maladresses et par une complexité formelle sans doute inutile. Un brin volontariste, sa construction en miroir semble par moment trop attendue alors que l’intensité dramatique de ces cinq vies ordinaires sonne un peu artificielle, comme “surjouée”. N’empêche, on se laisse prendre sans peine par ces récits faussement anodins et par ces personnages terriblement humains. Et surtout l’on se promet, dans un futur pas trop lointain, d’aller jeter un œil à cette cathédrale dont l’auteur nous dit qu’il ne connaît rien de plus beau. “Il ne s’agit pas tant de son architecture, précise-t-il. La forme, l’ornementation, les briques et les pierres ne font pas la beauté d’un édifice. Ce qui est fascinant, ce sont les rêves et les aspirations dont il est empreint. C’est un monument à ceux qui l’ont bâti, à ceux qui ont réuni les fonds pour élever ses murs, à ceux qui ont enterré les hommes tombés des échafaudages.”

 

Ce qu’on entend quand on écoute chanter les rivières”. De Barney Norris. Traduit de l’anglais par Karine Lalechère. Seuil, 304 p.

Une mine sème la mort au Chili

Amateurs de frissons glacés, de cadavres profanés et de perversité gratuite, passez votre chemin! Ce n’est pas le genre de la maison. Né en 1956 au Chili – et donc arrivé à l’âge adulte sous Pinochet – Ramón Díaz-Eterovic a suffisamment connu la barbarie pour ne pas en rajouter. Le portrait qu’il nous offre de la société chilienne, de ses parts d’ombre et de ses dérives louches emprunte donc d’autres chemins, moins attendus. Amoureux fou, et parfois déçu, de la ville de Santiago qui devient un personnage à part entière, ce petit-fils d’émigrés croates est en outre un humaniste qui a le goût des clins d’oeil. Non seulement son détective privé, Heredia, confie ses aventures à un mystérieux écrivain surnommé le Scribouillard mais il possède lui-même un chat fort bavard baptisé Simenon.

Pollueurs criminels

Quand commence “Negra Soledad”, le nouveau et septième polar de Ramón Díaz-Eterovic traduit en français, Heredia, comme souvent, n’est pas très en forme. Outre ses éternels problèmes d’argent, il est confronté à un sérieux dilemme: va-t-il ou non accepter de vivre avec la jeune et belle commissaire Doris Fabra qui l’a placé devant un ultimatum? Très vite, toutefois, cette angoisse – car c’est bien de cela qu’il s’agit– est reléguée au second plan par une triste nouvelle. L’avocat Alfredo Razzetti, l’un de ses amis, est retrouvé mort, assassiné dans son bureau.

Razzetti semblait un homme pourtant plutôt rangé. Heredia promet à sa veuve Raquel d’éclaircir le mystère. Fouillant dans les affaires de l’avocat et grâce à quelques coups de main – Heredia est un manche en informatique et ne possède même pas de téléphone portable – il découvre que son ami s’était engagé dans la défense des habitants de Cuenca menacés par une entreprise minière des plus polluantes. Et bien résolue à se débarrasser des gêneurs. Heredia décide alors de se rendre sur place et s’installe pour quelques jours dans ce petit village du nord du Chili. Rassurez-vous, toutefois. Simenon n’est pas abandonné sans subsistance. De toute manière, Heredia ne reste pas absent très longtemps. Il va bien vite retourner à Santiago pour poursuivre l’enquête qui désespérément piétine, reprendre sa tournée des bistrots et ses errances urbaines qui nous donnent l’impression de connaître un peu Santiago sans même jamais y avoir été.

 

“Negra Soledad”. De Ramón Díaz-Eterovic. Traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg. Métailié, 346 p.

Meurtres dans la communauté juive de Glasgow

Plaies terrifiantes, cadavres mutilés, atmosphères glauquissimes. Les auteurs de polars aiment les débuts qui saignent et plongent sans tarder le lecteur dans le bain glacé du crime. L’Ecossais Gordon Ferris ne déroge pas à la règle. Les premières pages de “La filière écossaise” s’ouvrent avec la vision d’un cadavre crucifié dans un parc public de Glasgow. Un spectacle d’autant plus glaçant que la ville toute entière grelotte, prisonnière d’un des hivers les plus rudes du siècle.

Quel siècle? Le XXe, bien sûr. Comme dans ses précédents polars, Gordon Ferris marie avec brio le crime et la grande histoire. Troisième d’une série de quatre enquêtes situées dans l’immédiat après-guerre, “La filière écossaise” se passe en hiver 1947. Comme le reste de l’Europe, l’Ecosse souffre de graves pénuries, notamment en charbon. Ce n’est toutefois qui peu de chose face au mal qui rampe dans les ruelles du populaire quartier des Gorbals, menaçant de gangréner la société glaswégienne avant d’envahir le monde.

Filière d’exfiltration nazie

Au départ, pourtant, le mandat confié à Douglas Brodie – un ex-flic devenu journaliste après avoir servi comme officier dans l’armée – semble des plus anodins, presque sans danger. A la demande de son ami le tailleur Isaac Feldman, il accepte d’enquêter sur une série de cambriolages dont sont victimes les membres de la communauté juive de Glasgow. Très vite, toutefois, les cadavres se multiplient. DouglasBrodie soupçonne  “route des rats”, une filière d’exfiltration de criminels nazis, passe par Glasgow avec pour destination finale les Etats-Unis. Des fuyards aguerris, sans scrupules et qui n’ont plus rien à perdre. Replongé dans le cauchemar des camps, Douglas Brodie en perd le sommeil. Pas de violence gratuite toutefois, pas de complaisance malsaine dans ce polar riche et palpitant qui tisse avec subtilité et respect la vérité historique et la pure fiction.

“La filière écossaise”. De Gordon Ferris, Traduit de l’anglais (Ecosse) par Hubert Tézenas. Seuil, 471 p.