La mort n’a pas dit son dernier mot

Voilà une belle découverte, et une très bonne surprise. Et surtout ne vous laissez pas décourager par la quatrième de couverture! Même si “Body Language” se passe en grande partie à la morgue, le polar de A.K. Turner n’a rien de morbide. C’est un hommage à la fantaisie, à l’imagination et même, à sa manière, un hymne à la vie.

Avec ses piercings, ses tatouages et sa singularité revendiquée, la gothique Cassie Raven a plus d’un point commun avec la Lisbeth Salander de Millénium. Elevée par une adorable grand-mère polonaise, elle entretient un rapport particulier avec la mort depuis la disparition précoce de ses parents dans un accident de voiture. Après une adolescence difficile à la crête de l’addiction, elle a retrouvé le goût de vivre et la voie des études grâce à une professeur extraordinaire, Geraldine Edwards, alias Mme E., devenue par la suite une amie. Apprentie taxidermiste le soir, Cassie travaille désormais la journée à la morgue de Camden comme technicienne en anatomopathologie. Autant dire que le corps humain n’a pas de secrets pour elle.

Parler avec les morts

Une vie normale? Pas tout à fait, car Cassie parle aux défunts. Elle les traite “comme s’ils étaient toujours en vie, toujours des personnes”, et il leur arrive de lui répondre. La jeune femme est même persuadée que ses “clients” peuvent lui donner des indices sur la cause de leur mort, pour autant qu’on sache les écouter. Or voilà que cet équilibre précaire bascule le jour où elle se trouve confrontée au cadavre de Mme E., son ancienne prof. Le médecin légiste conclut à une mort accidentelle par noyade, excluant ainsi une autopsie plus poussée. Cassie est persuadée qu’elle a été assassinée. Elle le prouvera, avec la complicité tout d’abord fort réticente de l’inspectrice Phyllida Flyte, une femme rigide et glaciale qui s’est elle aussi reconstruite sur la béance d’un drame intime.

Allison K. Turner est écrivaine, scénariste, productrice de documentaires pour la télévision anglaise. Sous le pseudonyme d’Anya Lipska, elle a déjà publié une trilogie mettant en scène un détective dans la communauté polonaise de Londres. “Body Language” est le premier roman d’une autre série dont le deuxième volet, “Life Sentence”, vient de sortir en anglais. Est-il utile de préciser que l’on a hâte de le découvrir?

 

“Body Language”. De A.K. Turner. Traduit de l’anglais par Claire Breton. Alibi, 366 p.

Les terrifiants pouvoirs du Dr Yi Tak-o

Est-ce dû à la structure de la pensée et de la langue coréennes? A une façon un peu différente de concevoir la logique, l’espace et le temps? Nous nous garderons bien de trancher. Mais une chose est sûre. “Mortel motel” de Do Jinki est un polar imprévisible et différent. Il s’apparente à une forêt clairsemée dont les arbres bas s’ordonneraient en bouquets ne révélant leur unité profonde et leur vraie nature de forêt que dans un second temps. L’enquête et la “vraie vie” s’y côtoient, le présent et le passé s’y mêlent, il arrive même que les personnages changent d’identité. Le tout pimenté d’une pointe de fantastique et de quelques frissons d’effroi. On se régale.

L’auteur, Do Jinki, 49 ans, est juge au tribunal de Séoul. Il écrit des polars depuis une dizaine d’année et fait à l’évidence profiter son enquêteur Gojin de son savoir et de son expérience. Gojin lui-même était juge, avant d’abandonner quatre ans plus tôt ses fonctions pour devenir une sorte d’avocat de l’ombre qui “traite ses affaires à l’abri des regards et tente de les résoudre à sa façon, en utilisant les failles obscures de la loi plutôt que les procédures officielles”. Il fait équipe avec Lee Yuhyeon, le chef de la brigade criminelle du commissariat de Seocho (un arrondissement de Séoul), un policier apparemment tout ce qu’il y a de plus classique et qui vient d’être nommé au grade de capitaine. Il est doté d’épais sourcils dominant un visage taillé au couteau. Une description physique qui, comme d’autres portraits du roman, se révèle fort intéressante dans ce qu’elle nous dit de la Corée, de ses critères esthétiques, de sa culture.

Meurtre dans un motel

Mais passons aux choses sérieuses, à l’intrigue proprement dite! En l’occurrence, le meurtre d’une jeune femme dans un motel. L’assassinat s’est produit quasiment sous les yeux de Goji, qui s’était arrêté là pour passer la nuit à cause d’une panne de voiture. Très vite, l’affaire s’avère liée aux pratiques peu orthodoxes d’un certaine docteur Yi Tak-o qui dirige à Séoul un Centre de recherches sur le suicide mental. Ce neuro-psychiatre – un homme aux cheveux tout blancs aussi séduisant que manipulateur – propose à tous ceux dont la vie est un enfer, mais qui n’osent se donner la mort, une autre façon de mettre fin à leurs souffrances.

Cet homme, l’avocat Gojin le connaît bien. Il l’a croisé dans une précédente affaire de meurtre déguisée en accident. Le praticien aurait, pense-t-il, machiavéliquement suggéré à une jeune femme malheureuse en ménage du tuer son mari en le faisant tomber d’une falaise. Rien n’avait pu être prouvé à l’époque. Gojin a donc une revanche à prendre. Et surtout le sentiment que seule la résolution de cette première histoire permettra de vraiment comprendre le meurtre du motel. Le lecteur n’est pas au bout de ses surprises.

 

“Mortel motel”. De Do Jinki. Traduit du coréen par Lim Yeong-hee et Mathilde Colo. Matin calme éditions, 334 p.*

*Cette nouvelle maison d’édition publie depuis 2020 des polars coréens. Un choix motivé par la richesse de tout un pan de la littérature coréenne jusqu’alors peu ou pas traduit en français. Matin calme affiche aujourd’hui à son catalogue une vingtaine de titres, dont un autre polar de Do Jinki, “Le portrait de la Traviata”. 

La disparue d’Islande

Dans le panorama du polar islandais, Lilja Sigurdardóttir occupe une place à part. Alors que le grand Arnaldur Indridason, pionnier du genre, creuse avec ferveur le sillon du passé, elle a choisi – entre criminalité économique, trafic de drogue et politique – de s’ancrer résolument dans le présent. Son nouveau polar, “Froid comme l’enfer” s’inscrit par ailleurs dans une veine plus intime: l’histoire de deux sœurs, à la fois proches et différentes, dont l’une a mystérieusement disparu. Une histoire apparemment toute simple. A voir!

Née en 1973, auteure de théâtre et de romans noirs, Lilja Sigurdardóttir vit aujourd’hui entre l’Islande et Glasgow. Cette double appartenance, elle la partage dans son roman avec ses personnages, les sœurs Aurora et Ísafold. L’occasion de comparer les cultures et les imaginaires, tout en affirmant quelques préférences en matière de nourriture, de sex-appeal masculin ou de savoir-vivre. “L’Islande dans toute sa splendeur”, note-t-elle quand Aurora se fait dépasser dans une queue par un jeune goujat. “Comme si l’idée d’attendre son tour était totalement étrangère ici”, ajoute-t-elle sans illusion.

Enquêtrice financière, mais pas détective

Mais revenons à l’intrigue de “Froid comme l’enfer”. A la demande expresse de sa mère, Aurora, la cadette, quitte donc Edimbourg pour partir en Islande à la recherche de sa sœur Ísafold qui n’a plus donné de nouvelles depuis des semaines. Enquêtrice financière, spécialisée dans le recouvrement de fonds illégalement gagnés, gérés ou dissimulés, elle n’a rien d’un détective privé. D’où son extrême perplexité.

Par où commencer? A qui s’adresser? A Björn, le compagnon de sa sœur dont elle sait qu’il la battait? Il prétend que sa compagne l’a quitté et qu’elle est probablement rentrée en Angleterre. Les voisins de l’immeuble affirment ne rien savoir, ils ont d’autres soucis en tête. Pas trace d’elle non plus dans les hôpitaux. Aurora finit par faire appel à un vague oncle policier, Daniel. Ce dernier pressent d’emblée le pire. Pour la ménager, toutefois, il ne lui en dira rien.

L’art d’alimenter le suspense

Le lecteur sait, lui, qu’Ísafold est morte. Dans les premières pages, il apprend que son corps, enfermé dans une valise, a été abandonné dans la faille volcanique d’un champ de lave désertique. Ce qu’il ignore, en revanche, c’est l’identité du meurtrier. En virtuose, Lilja Sigurdardóttir se plaît à entretenir le suspense, émiettant ici et là des indices qui nous font croire à la culpabilité de l’un, puis de l’autre, tout en nous invitant dans le quotidien chahuté des différents protagonistes de cette tragique histoire. L’histoire d’une jeune femme tombée sous influence, et qui finit par tragiquement mourir d’avoir trop rêvé d’amour.

“Froid comme l’enfer”. De Lilja Sigurdardóttir. Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün. Editions Métailié, 288 p.  

 

Quand les assassins se recyclent

Aussi légendaire qu’étrange, le commissaire divisionnaire Theodor Kolnik possède de curieuses habitudes. Il arrive en retard, repart avant l’heure et passe son temps à relire “Crime et châtiment” de Dostoïevski, “Le procès” de Kafka et l’Ancient Testament. Bien qu’il n’aille jamais voir les cadavres et délègue la plupart des enquêtes à ses adjoints, il n’a toutefois pas son pareil pour élucider une affaire. Des éclairs de génie quasi diaboliques. “Certains disaient que Kolnik connaissait le mal aussi bien qu’il connaissait ses livres, qu’il fouillait en lui-même jusqu’à ce qu’il trouve le bon passage”, écrit Ulrich Effenhauser au début de “Je vis la Bête surgir de la mer”. De quoi mettre la puce à l’oreille du lecteur attentif.

Mi-polar, mi-roman d’espionnage, l’histoire commence en Bavière en1978. Un professeur de musique apparemment sans histoire est tué dans l’explosion de sa voiture. L’assassinat est rapidement revendiqué par la Fraction armée rouge. Friedrich Gutleb, la victime, serait un ancien nazi, un bourreau sanguinaire ayant échappé à la justice. Peu après cette affaire, le commissaire Kolnik – connu, lui, comme un résistant éprouvé par les camps de concentration – est assassiné alors qu’il passe quelques jours de vacances à Prague. Y aurait-il un lien entre les deux affaires?

Au-delà du rideau de fer

Alwin Keller, l’adjoint et successeur désigné de Kolnik, mène l’enquête en compagnie de la fille du défunt. Il traverse le rideau de fer, part à la recherche de témoins, oublie ses certitudes. En recollant les morceaux d’un puzzle soigneusement déchiqueté, il découvre une vérité bien cachée en haut lieu: des anciens criminels nazis ont été recrutés par les services secrets communistes afin d’espionner la République fédérale d’Allemagne pour le compte de la Sécurité d’Etat tchèque.

Dans ce roman policier partiellement inspiré d’un fait réel, Ulrich Effenhauser –historien de formation, né en 1975 – soigne autant la forme que le fond. Pas question pour lui de se contenter d’un récit linéaire agrémenté de classiques flash-back. Il multiplie les collages stylistiques, les ruptures temporelles et narratives, inclut des lettres, des documents, nous convie même au “visionnement” d’un petit film datant de la Seconde Guerre mondiale. Propre aux premiers romans, cette surabondance baroque peut égarer. Un petit retour en arrière alors s’impose, confirmant combien ce texte est riche et passionnant.

 

“Je vis la bête surgir de la mer”. D’Ulrich Effenhauser. Traduit de l’allemand par Carole Fily. Actes Sud, coll. Actes noirs, 240 p.

Devenir mère? Plutôt mourir…

Dina Kaminer a été assassinée. On l’a découverte attachée à une chaise dans son salon, le mot “maman” gravé sur le front, une poupée serrée entre ses doigts. Les journaux se sont généreusement épanchés sur le drame.  Ils ont rappelé que cette brillante quadragénaire était titulaire d’un doctorat en études de genre et qu’elle était notamment l’auteure d’un article sur les femmes stériles dans la Bible. Ils n’ont pas omis de mentionner qu’elle-même avait choisi de rester célibataire sans enfants, s’affirmant ainsi comme la cheffe de file d’un courant très controversé en Israël.

Dina est-elle morte à cause de son refus d’enfanter? C’est ce que nous suggère fort habilement Sarah Blau – l’une des voix montantes de la scène littéraire féministe israélienne – dans les premières pages de son polar “Filles de Lilith”. Quand ensuite le cadavre de Ronit, elle aussi célibataire sans enfant, est retrouvée dans une mise en scène similaire, l’idée d’un tueur en série se profile. Et l’on commence à craindre pour la narratrice, l’attachante et tourmentée Sheila Heller. Cette dernière avait été très proche des deux victimes durant ses études. Elle partage toujours leurs idées mais semble désormais surtout éprouver haine et jalousie à leur égard. Ses jours sont-ils comptés? Sheila elle-même nous rassure: “Si je suis le détective de cette histoire, j’ai au moins la certitude de rester en vie jusqu’à la dernière page.”

L’ombre de la sulfureuse Lilith

Des clins d’œil, de l’ironie, de l’autodérision, on en trouve à foison dans ce déroutant polar. Une mise à distance du suspense et de l’intrigue qui n’empêche pas l’auteure d’éprouver une indéniable tendresse pour ses personnages. Prenez Sheila qui tente non sans peine de concilier ses presque quarante-deux ans et son attirance pour les jeunes hommes. Tout en pestant contre ses muscles faciaux qui se relâchent et sa peau qui se dessèche, elle travaille comme conférencière au musée de la Bible où trône une collection de figurines représentant aussi bien Jacob qu’Abraham, Sarah ou Hagar. La sculpture de la sulfureuse Lilith chère aux féministes, et dont l’ombre plane sur ce récit, en a été bannie. Une femme grande, imposante, poilue et nue plantant “ses dents dans un nouveau-né, tel un prédateur vorace”, cela n’aurait pas été très casher!

 

“Filles de Lilith”. De Sarah Blau. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Les Presses de la Cité, 252 p.

 

Les déboires d’un brillant flic indien

Deux crimes, perpétrés à trois mois de distance, dans deux villes aussi éloignées l’une de l’autre que Calcutta et Londres. Pour les résoudre, un seul enquêteur. Idéaliste, doué, mais débutant. Et à l’autre bout de la chaîne, un lecteur parfaitement ignorant qui va devoir découvrir les deux affaires simultanément, au gré de chapitres savamment alternés, et heureusement clairement balisés.

L’écrivain Ajay Chowdhury ne s’est pas simplifié la tâche pour son premier roman. Son audace lui a visiblement réussi puisque “Le serveur de Brick Lane” a été récompensé en 2019 par le Debut Crime Writing Award et que les droits audiovisuels en ont été acquis par la BBC. Il est vrai que cet entrepreneur dans les nouvelles technologies s’aventurait en terrain connu. Il a lui-même grandi entre Calcutta et Bombay et vit depuis 1986 à Londres, où il a fondé une compagnie de théâtre revisitant notamment “Le marchand de Venise” au sein des communautés indo-pakistanaises.

Dans “Le serveur de Brick Lane”, l’enquêteur s’appelle Kamil Rahman. Obligé de quitter Calcutta après avoir trop bien enquêté sur le meurtre d’une star de Bollywood, ce trentenaire a abandonné ses parents et sa fiancée pour se réfugier à Londres chez des amis de sa famille. Les Chatterjee – qui ont une charmante fille baptisée Anjoli – tiennent le restaurant Tandoori Knights sur Brick Lane, au cœur du quartier des communautés bangladaise et indienne de Londres. Troquant son uniforme blanc de policier contre le gilet et le nœud papillon du serveur, notre ex-sous-inspecteur aux homicides y travaille provisoirement au noir. C’est dans le cadre de cet emploi précaire qu’il se retrouve confronté au meurtre du richissime homme d’affaire Rakesh Sharma, un ami de ses hôtes londoniens.

Une vérité qui fait mal

Qui avait intérêt à éliminer Rakesh Sharma? Beaucoup de monde apparemment. Et notamment tous ceux que le magnat avait ruinés dans sa brusque faillite. Il s’avère aussi que ce crime n’est pas sans lien avec celui de Calcutta. A titre totalement inofficiel, Kamil Rahman retrouve ses réflexes et ses talents d’enquêteur, secondé dans sa tâche par la pétillante et infatigable Anjoli. Au cours de ses investigations, notre attachant policier-serveur va découvrir que son propre père – commissaire en chef de la police de Calcutta à la retraite – n’est pas aussi irréprochable et incorruptible qu’il l’avait cru. Dans la foulée, il apprendra lui-même qu’il faut parfois accepter de faire quelques entorses à ses principes pour sauver ceux qu’on aime.

Un polar à croquer

“Le serveur de Brick Lane” est un polar riche, coloré, accrocheur, jamais simpliste. Il se lit en outre avec délices et gourmandise car Ajay Chowdhury ne manque pas une occasion de décrire avec précision les mets et les parfums entêtants de son pays d’origine, curcuma orange, fenouil jaune, poudre de piment rouge, cumin, coriandre, graine de moutarde ou cannelle. Il nous permet même d’assister, en direct, à une dégustation de kathi rolls de chez Nizam, au  New Market de Calcutta. Une galette brûlante que son héros retrouve comme dans son souvenir, “chaude et épicée, le goût fumé et légèrement acide de la viande se mariant parfaitement avec la pâte feuilletée et croustillante de la paratha, l’onctuosité de l’œuf et la saveur piquante et fraîche des oignons, des tomates et des piments crus.” A tomber, nous assure l’auteur. On le croit aisément.

“Le serveur de Brick Lane.” D’Ajay Chowdhury. Traduit de l’anglais par Lise Garond. Editions Liana Levi, 304 p.

Les cheminées peuvent être mortelles, avis au Père Noël !

Je vais être franche avec vous. Je ne pratique pas la pêche à la mouche. Je n’apprécie pas particulièrement les cow-boys, les rodéos, les ranchs et tout ce qui va avec. Et pourtant, je raffole des enquêtes de la shérif Martha Ettinger et du privé Sean Stranahan, des polars qui précisément tournent autour de ces univers-là. Il est vrai que l’auteur, Keith McCafferty, n’a pas son pareil pour vous attirer dans ses rets et vous entraîner à sa suite dans les intrigues les plus drues, avec en bonus les magnifiques paysages du Montana, quelques lynx, un ours et des pumas rôdant alentour.

Lui-même passionné de pêche à la truite, Keith McCafferty – dont les sept romans ont reçu de nombreux prix littéraires – a le sens des titres qui font mouche. Voici donc “Le Baiser des Crazy Mountains”, une histoire dont je vous mets au défi de découvrir le fin mot avant la dernière partie. Un récit romanesque, voire épique qui, comme il se doit, commence par une macabre découverte.

Un bonnet de Père Noël

Max Gallagher, un auteur de romans policiers en perte de vitesse, a loué un bungalow au cœur des Crazy Mountains. Il y cherche l’inspiration tout en sirotant du bourbon. Au moment d’allumer un feu pour se réchauffer, il se rend compte que quelque chose obstrue la cheminée. En cherchant à la libérer, il fait tomber un chiffon rouge dans le foyer: un bonnet de Père Noël. Intrigué, notre homme monte sur le toit, tente de dégager les brindilles accumulées par des corbeaux et découvre….deux cavités oculaires vides.

Appelés en renfort, la shérif Martha Ettinger et son équipe dégagent de l’étroit conduit le cadavre d’une jeune fille. Elle s’appelle Cinderella Huntington, elle a disparu depuis plusieurs mois et elle est enceinte. Elle est par ailleurs la fille d’une championne de rodéo aussi volcanique que séduisante qui engage Sean Stranahan pour enquêter parallèlement aux officiels, à ses risques et périls. Et des risques, cet artiste peintre et pêcheur à la mouche passionné n’hésite jamais à en prendre.

Un puzzle géant

La suite va se déployer comme une mise en scène sophistiquée. En habile chef d’orchestre, Keith McCafferty fait intervenir une foule de personnages haut en couleurs et toujours précisément décrits qui peu à peu recomposent un puzzle géant suggérant ce que pourrait être la vérité. Avec en prime quelques belles descriptions de paysages, à l’image de cette vision d’un étang niché en contrebas du bungalow dont  les berges sont frangées de glace et où “la surface de l’eau reflète en taches lilas et fuschia la voûte céleste de cette belle soirée printanière du Montana”.

“Le Baiser des Crazy Mountains”. De Keith McCafferty. Traduit de l’américain par Marc Boulet. Gallmeister, 486 p. En librairie le 6 mai.

 

Tragique disparition dans une Yougoslavie à l’agonie

“Le premier polar croate traduit en français”, annonce fièrement son éditeur, l’excellente maison Agullo. “L’Eau rouge” de Jurica Pavičić (né à Split en 1965) représente toutefois plus que cela. C’est une façon intelligente, subtile et non partisane de relire l’histoire de l’ex-Yougoslavie, avec ses guerres, ses mutations, ses douloureuses tables rases et l’arrivée abrupte d’un capitalisme sauvage notamment lié au tourisme. Les valeurs ont changé en même temps que l’on déboulonnait les statues. Les héros d’hier sont devenus les parias d’aujourd’hui, les superflics mis sur la touche se sont reconvertis dans l’immobilier. C’est dans ce contexte mouvant que prend place la quête qui traverse tout le récit de “L’Eau rouge”, celle de Silva Vela, une jeune fille de 17 ans qui a disparu du bourg de Misto le 23 septembre 1989.

Plus rien ne sera comme avant 

La Yougoslavie se fissure, elle s’apprête à basculer dans le chaos, mais nos héros ne le savent pas encore. “C’était une journée chaude et splendide de septembre, comme si le ciel se moquait d’eux par avance”, écrit Jurica Pavičić. Après un dîner en famille, Silva quitte ses parents et son frère jumeau Mate pour se rendre à la fête des pêcheurs. C’est la dernière fois qu’ils la verront. La jeune fille ne rentre ni le lendemain, ni les jours qui suivent. Les policiers interrogent son petit ami – absent de Misto ce soir-là – ainsi que le fils du boulanger, Adrijan, avec qui elle a passé la soirée. Peu à peu le portrait de la jeune fille un brin rebelle mais sans histoire se fissure. On découvre qu’elle dealait de l’héroïne et rêvait de s’enfuir à l’étranger. Le père et son fils placardent des photos de la disparue dans toute la région. On craint le pire. C’est alors qu’une jeune femme déclare l’avoir vue le lendemain de sa disparition à la gare routière de Split où elle s’apprêtait à acheter un billet au guichet international.

Un piste? Mais qui s’avère impossible à suivre. A l’image du pays, la famille de Silva se déchire. La police abandonne les recherches. Cassé par les soupçons, le jeune amoureux d’un soir meurt à la guerre dans l’explosion d’une mine. Mais Mate, le frère de Silva, ne renonce pas. Dès qu’un témoin croit avoir vu la jeune femme quelque part, il saute dans sa voiture ou dans un avion. De fausse alerte en fausse alerte, sa quête va durer plus de vingt ans. Le temps pour le lecteur de scruter l’évolution d’une bourgade, d’un paysage, et de se replonger dans l’histoire d’un pays qui n’est plus.

“L’Eau rouge”. De Jurica Pavičić. Traduit du croate par Olivier Lannuzel. Agullo, 362 p.

A trop jouer avec la mort, l’art se brûle les ailes

Vous rêvez de pénétrer dans les coulisses d’un grand musée? Vous cherchez à vous initier aux rouages passionnants, mais parfois pervers, de l’art contemporain? Le tout avec des spécialistes? “Le Musée des femmes assassinées” est fait pour vous. Sans tomber dans le roman à clé, Maria Hummel parle en initiée, elle qui fut secrétaire d’édition au MOCA (Museum of Contemporary Art) de Los Angeles avant de devenir professeur à l’université de Stanford, puis du Vermont. Et l’on devine sans peine que la narratrice de ce captivant polar, la blonde Maggie Richter, lui ressemble quelque peu.

Native précisément du Vermont, la Maggie du roman s’est initiée toute jeune au journalisme d’investigation avec un ponte du genre. Après un détour par la Thaïlande où elle rencontre Greg Ferguson, elle s’installe à Los Angeles avec son compagnon. Elle travaille au Rocque Museum comme rédactrice-correctrice. Il devient galeriste. Le couple toutefois se sépare quand Greg tombe amoureux d’une artiste célèbre, la belle et intrigante Kim Lord dont le processus créatif ressemble à une synthèse de plusieurs démarches artistiques qui nous sont désormais familières. Kim Lord, en effet, se photographie déguisée et maquillée en quelqu’un d’autre. Ces clichés lui servent ensuite de point de départ à la réalisation de peintures, avant d’être détruits.

Autoportrait de l’artiste en victime d’assassinat

Voilà pour le background de l’histoire proprement dite, qui commence à quelques heures du gala d’ouverture de “Natures mortes”, la nouvelle exposition de Kim Lord. Il s’agit d’une série de onze autoportraits dans lesquels l’artiste incarne autant de femmes qui furent sauvagement assassinées. Dénonciateur, provocateur, à l’évidence un brin malsain, ce thème a de quoi séduire collectionneurs et amateurs d’art fortunés, une foule élégante et snob qui se presse ce soir-là pour déguster petits fours, champagne et discours. Seul bémol, et de taille: Kim Lord  a disparu. Elle a déjà manqué les interviews agendés avant la réception et ne se montrera pas de la soirée. Tout le monde, même son compagnon, ignore où elle se trouve. Et l’on commence à craindre le pire.

Ignorant les mises en garde de ses proches et de la police, Maggie retrouve ses vieux réflexes d’enquêtrice. Elle fouine dans les dossiers et les biographies, remonte des pistes, fait tomber des masques. Au péril de sa vie. Ce qu’elle découvre du monde de l’art et des relations humaines qui s’y tissent est plutôt terrifiant. Que cela ne vous empêche pour autant d’aimer les musées.

“Le Musée des femmes assassinées”. De Maria Hummel. Traduit de l’anglais par Thierry Arson. Actes Sud, 402 p.

De Lesbos à Marseille, aller simple, et retour

Vous rêvez du Sud? La mer, ses couleurs, ses parfums vous hantent? Voici de quoi pallier ce manque. Xavier-Marie Bonnot donne à la Méditerranée le premier rôle dans son nouveau polar, “Les vagues reviennent toujours au rivage”. Les flots y font office aussi bien de fil rouge que de décor et même d’habitat. Désormais retraité de la police, le héros de l’histoire, Michel De Palma dit Le Baron, a en effet choisi de vivre sur un bateau amarré dans le port de l’Estaque. Il compte désormais se consacrer à la voile… et à l’étude du violon. A noter aussi que, à l’instar d’autres fameux enquêteurs de romans policiers dont Wallander, De Palma est un grand amateur d’opéra.

La morte aidait les migrants

Comme vous l’avez sans doute deviné, De Palma va rapidement reprendre du service. La Méditerranée de Xavier-Marie Bonnot n’est en effet pas qu’idyllique. C’est aussi celle des migrants en périls et de leurs embarcations de fortune menacées par de meurtriers naufrages. Une tragédie qui s’invite d’emblée dans le roman avec la mort par empoisonnement, dans son appartement marseillais, de la Grecque Thalia Georguis, 41 ans, médecin psychiatre spécialisée dans l’accueil des migrants et des réfugiés. Ce travail l’avait notamment amenée à collaborer avec SOS Mare Nostrum dans le camp de Moria, sur l’île de Lesbos. Un engagement qui pourrait bien être lié à son assassinat.

En souvenir d’un amour

Quinze ans plus tôt, Thalia avait brièvement traversé la vie de Michel De Palma. Pour rendre un dernier hommage à cet amour bref mais intense, l’ancien policier va discrètement mener l’enquête, en s’appuyant notamment sur des photos et un manuscrit trouvés dans l’appartement. Ses recherches, et une deuxième victime, vont l’amener à s’intéresser à l’idéologie nauséabonde des groupes d’extrême droite hostiles aux migrants. Des soupçons, mais pas de preuve. Refaisant à l’envers la route de l’exil, Le Baron se rend alors à Palerme, puis à Lesbos. Où, entre vignes, oliveraies et plantations de chênes-lièges, la vérité, soudain, lui saute au visage!

“Les vagues reviennent toujours au rivage”. De Xavier-Marie Bonnot. Belfond, 300 p.