Orham Pamuk fait parler les images

J’aime les pas de côté. Une liberté que je m’arroge volontiers jusque dans ce blog censé prioritairement s’intéresser au polar, mais plus largement placé sous le signe généreux de la ville, de l’architecture et du regard sur le monde. Cette élasticité me permet de vous parler aujourd’hui d’un livre magnifique d’Orhan Pamuk – Prix Nobel de littérature 2006 – “Souvenirs des montagnes au loin”. Hors genres et catégories, cet ouvrage élégant propose une sélection de 200 doubles pages reproduites en fac-similé et tirées des carnets dessinés que l’écrivain turc tient depuis plus de dix ans. Relevons que ce livre est publié en avant-première en France. “En France et chez Gallimard, parce que c’est Gallimard qui a inventé la publication des journaux d’écrivains vivants, avec le “Journal” de Gide, qui reste le journal le plus célèbre”, précise l’auteur dans une interview publiée sur le site de son éditeur. Précisons aussi qu’Orhan Pamuk a aujourd’hui 70 ans, l’âge de Gide à l’époque.

La peinture, un premier amour

L’attachement d’Orhan Pamuk aux arts visuels est connu. Il a souvent raconté comment, entre sept et vingt-deux ans, il pensait devenir peintre, avant d’étudier l’architecture et le journalisme, puis d’opter pour l’écriture. Cette passion fut aussi relayée, en 2012, par la création, à Istanbul, du Musée de l’innocence, conçu parallèlement à l’écriture d’un roman éponyme en forme de miroir.

“Souvenirs de la montagne au loin”, lui, relève du journal et non de la fiction. Il s’agit d’un curieux projet “bilingue” puisque tout entier consacré au “bonheur de recouvrir un dessin de texte” – texte à son tour traduit ici en français. L’écrivain y évoque sa ville d’Istanbul, ses voyages, ses séjours aux Etats-Unis ou en Inde, ses rêves nocturnes, parfois le menu de ses repas, ses baignades, ses doutes et son travail d’écrivain, ses agacements quotidiens. L’image, essentiellement des paysages, ne se contente jamais d’illustrer son propos. A l’inverse, les mots et les lettres acquièrent une vie propre, une dimension esthétique en soi.

Une irrépressible frénésie de remplissage

Ces feuillets saturés de traits et de signes emmènent le lecteur dans un espace incertain qui tient à la fois de la scène de théâtre et de l’écran de cinéma, deux rectangles accolés où l’image et le texte – un peu comme dans l’art brut – cohabitent, s’ignorent, se fondent et parfois s’entredévorent comme saisis par une irrépressible frénésie de remplissage. Dans l’interview de Gallimard, Orhan Pamuk précisait aussi que ce journal a toujours été pensé dans la perspective d’une possible publication. “Je suis un auteur conscient de moi-même, précise-t-il. Je n’ai pas voulu d’un journal qui soit des mémoires ou une confession, j’ai voulu faire de ces pages un espace artistique.” Cela ne l’empêche pas d’évoquer son “programme habituel de nage”, une terrible douleur à l’oreille, la prise d’un somnifère pour calmer ses “peurs existentielles les plus profondes” ou la beauté et la tendresse de sa compagne Asli Akyavas, devenue en avril 2022 sa deuxième épouse.

Illustration: ©2022, Orhan Pamuk, tous droits réservés

 

“Souvenirs des montagnes au loin”. Carnets dessinés d’Orhan Pamuk. Traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes. Gallimard, 392 p.

Ultime clin d’oeil de John le Carré

Avec un peu de honte, et pas mal de regrets, j’avoue que je n’avais jamais lu de romans de John le Carré avant de me plonger dans “L’espion qui aimait les livres”, paru à titre posthume – l’écrivain britannique est décédé en décembre 2020, à 89 ans. Le plaisir de la découverte fut si grand qu’aussitôt je me suis précipitée sur d’autres de ses livres, sans cependant toujours retrouver la magie et la fascination de son dernier opus. Un savant dosage d’humour et de gravité, un époustouflant génie d’écriture qui permet à l’auteur de multiplier les niveaux de lecture et les points de vue, passant en un instant du récit au commentaire et du dialogue à l’analyse sans que jamais le lecteur – tantôt acteur, tantôt spectateur – n’ait le sentiment de buter sur une faille ou une quelconque incohérence.

Les doutes arrivent avec l’âge

Avec les années, les agents secrets de John le Carré – de son vrai nom David Cornwell – ont pris de l’âge et engrangés quelques doutes sur le fonctionnement de la grande maison. C’est le cas de Stewart Proctor, l’un des personnages pivots de “L’espion qui aimait les livres”. Patron de la Sécurité intérieure et “chasseur de sorcières en chef”, ce haut gradé quinquagénaire “au corps délié légèrement incliné vers la gauche” apprend par une lettre qu’une taupe organiserait la fuite d’informations confidentielles. Son enquête le conduit d’abord dans une base militaire où même les tulipes sont au garde-à-vous et où le plancher en séquoia est si bien astiqué qu’on y voit “le reflet de ses semelles avant de poser le pied”. Il rencontre ensuite divers interlocuteurs grâce auxquels le lecteur découvre habilement, par petites touches subtiles, la trajectoire et le profil de la brebis galeuse.

L’intéressé, d’origine polonaise, s’appelle Edward Avon. Mystérieux personnage vêtu d’un imperméable camel et coiffé d’un feutre, il a travaillé en différents endroits du globe avant de se retirer avec sa femme mourante – espionne elle aussi – dans une petite station balnéaire des côtes du Suffolk. Très cultivé, apparemment passionné de livres, il fréquente assidûment la petite librairie que vient de reprendre Julian Lawndsely, l’autre personnage pivot du récit. Cet ex-trader a choisi, à 33 ans, de quitter son activité trépidante à la City pour entamer une nouvelle vie. Il ignore tout des activités d’Edward et de sa femme. Il va devenir le témoin privilégié d’une vérité qui peu à peu se dénude révélant la force inconditionnelle et parfois amorale de l’amour.

Un roman achevé, mais non publié

Comme on l’apprend dans la postface signée par Nick Cornwell, le plus jeune fils de John le Carré, “L’espion qui aimait les livres” n’est pas un roman laissé en friche par la mort de l’auteur. C’est un livre terminé, mais non finalisé, que l’écrivain reprenait sans cesse comme s’il ne pouvait se résoudre à le rendre public. Pourquoi ces réticences? Peut-être, estime Nick Cornwell, parce qu’il y décrit un service de renseignement divisé, pas toujours bienveillant, pas toujours très efficace et que John le Carré – qui avait travaillé quelques années pour le Secret Intelligence Service – “renâclait à l’idée d’être le héraut de ces révélations sur l’institution qui l’avait recueilli alors qu’il était un chien perdu sans collier au mitan du XXe siècle”.

 

“L’espion qui aimait les livres”. De John le Carré. Traduit de l’anglais par Isabelle Perrin. Seuil, 232 p.

Le mystère de l’homme en rose

Vous partez pour Gênes? N’oubliez pas d’emporter dans vos bagages “Nuages baroques” d’Antonio Paolacci et Paola Ronco. Riche et multiple, ce polar écrit à quatre mains, et dont le titre est un clin d’œil au chanteur Fabrizio De André, évoque aussi bien l’âme des différents quartiers de la ville que son histoire récente – la violente répression des manifestations anti-G8 de 2001 – ou certains défauts propres à ses habitants. Gênois d’adoption, les deux auteurs font même dire à leur personnage principal, un exilé turinois parfois nostalgique, le sous-préfet adjoint Paolo Nigra: “Pour les restaus, je peux vous donner quelques noms. Mais si vous cherchez des endroits où les clients sont bien traités, je pense que vous devriez quitter Gênes, voire toute la Ligurie.”

“Qui aime bien châtie bien”, plus que jamais le proverbe semble s’appliquer ici. Antonio Paolacci et Paola Ronco sont à l’évidence tombés amoureux de cette ville accrochée entre mer et montagne et à laquelle ils consacrent de belles descriptions. Ils ont aussi faite leur la cause des homosexuels souvent stigmatisés dans une Italie restée très conservatrice. Leur personnage principal, le policier Paolo Nigra, en sait quelque chose. Contrairement à son compagnon, acteur, qui craint pour sa carrière, il a choisi de faire son coming out, au grand dam de certains de ses collègues. Il peut heureusement compter sur l’appui indéfectible de son patron, Fabio Virdis arrivé de Pérouse depuis peu, et de ses pittoresques adjoints, le très hypocondriaque inspecteur en chef Giacomo Caccialepori, et la pétillante Marta Santamaria.

C’est justement autour de la violence faite aux homosexuels que tourne cette première enquête de Nigra. Un jeune homme est retrouvé mourant par un joggeur matinal. Vêtu d’un incroyable manteau rose brillant, il semble avoir participé à la fête de soutien aux unions civiles – une loi votée en 2016 autorisant le concubinage et l’union entre homosexuels – organisée le soir précédent sur le vieux port. Cet étudiant en architecture est issu d’une riche et puissante famille. Il ne semble pas avoir eu d’ennemi. Les soupçons se portent rapidement sur trois jeunes hommes connus pour leurs propos racistes et homophobes. Ils ont des alibis en béton. Paolo Nigra et ses collèges pataugent. Ils finissent par comprendre qu’il faut se méfier des évidences et qu’un train peut toujours en cacher un autre.

 

“Nuages baroques”. D’Antonio Paolacci et Paola Ronco. Traduit de l’italien par Sophie Bajard. Rivages / Noir, 346 p.

Enquête à hauts risques sur un campus nigérian

Les polars ancrés dans des pays lointains sont parmi les plus inspirants. A condition que leurs auteurs y soient nés, ou y aient passé une partie importante de leur vie. Cette familiarité avec un territoire, sa langue, ses usages et son histoire prévient tout exotisme de pacotille. Le roman policier devient alors une porte d’entrée ambitieuse et riche pour aborder un autre territoire, une autre culture, s’initier à l’ailleurs sans préjugés ni clichés.

Situé au Nigéria, “Les colliers de feu” de Femi Kayode relève de cette catégorie-là. Son auteur, qui vit aujourd’hui en Namibie, a grandi à Lagos. Il a étudié la psychologie clinique avant d’entamer une carrière dans la publicité. Après avoir écrit pour la télévision et le théâtre, il a suivi une formation en creative writing couronnée de succès. “Les colliers de feu”, son premier livre, a reçu le Little, Brown/UEA Crime Fiction Award. Il est en cours de traduction dans une dizaine de pays.

Trois étudiants lynchés par la foule

Philip Taiwo, l’enquêteur et personnage principal de Femi Kayode, a plus d’un point commun avec lui. Nigérian, docteur en psychocriminologie, il vient de rentrer des Etats-Unis avec sa femme – désormais professeur de droit à l’Université de Lagos – et ses enfants. Lui-même donne des cours ponctuels à l’Ecole de police. C’est dans ce contexte, pas toujours simple, d’un retour au pays et à ses racines, qu’il se retrouve embarqué dans la sordide et sale affaire des “Trois d’Okriki”. Accusés de vol, trois étudiants ont été lynchés et brûlés vifs deux ans plus tôt par une foule en furie. Les assassins ont fait usage de la tristement fameuse technique du collier de feu, ou supplice du pneu. Le tout a été filmé en vidéo. De quoi donner des cauchemars aux plus endurcis.

La police a – distraitement – enquêté. Plusieurs personnes ont été arrêtées. En gros, on connaît désormais les assassins, mais on ignore toujours la vraie raison de ce déferlement de haine. Emeka Nwamadi, directeur général de la National Bank et père d’une des victimes, charge Philip Taiwo de la découvrir en mettant à sa disposition d’importants moyens. Notre criminologue a beau expliquer qu’il n’est pas enquêteur mais “psychologue, spécialisé dans les mobiles qui sous-tendent certains crimes et dans la manière dont ils sont commis”, rien n’y fait. Après un voyage en avion, qui à lui seul tient déjà de l’épopée, il débarque à Port Harcourt, dans le sud-est du pays. Son but: se rendre sur le lieu du crime, puis à l’université où étudiaient les trois victimes. Il va devoir rapidement mettre en pratique ses analyses sur le comportement des foules et les phénomènes de lynchage.

Ragoût de chèvre et igname pilée

Très habilement, l’auteur utilise le statut de son personnage – à cheval sur les cultures et, à certains égards, presque étranger dans son propre pays – pour nous faire découvrir la singularité de la vie, et notamment de la vie étudiante, nigériane. On s’initie avec lui à l’existence de nombreuses sectes sur les campus. On découvre que les gens aisés paient un “garçon de queue” pour attendre à leur place dans les aéroports. On apprend qu’il suffit de s’acquitter d’une certaine somme pour franchir sans peine un barrage de la police militaire. Et notre héros n’hésite pas à passer outre les risques d’une intoxication alimentaire pour renouer avec les délices de son adolescence et déguster dans un buka – une sorte de cantine – du ragoût de chèvre accompagné d’igname pilée. A s’en lécher les doigts, semble-t-il.

“Les colliers de feu”. De Femi Kayode. Traduit de l’anglais par Laurent Philibert-Caillat. Les Presses de la Cité, 414 p.

La mort n’a pas dit son dernier mot

Voilà une belle découverte, et une très bonne surprise. Et surtout ne vous laissez pas décourager par la quatrième de couverture! Même si “Body Language” se passe en grande partie à la morgue, le polar de A.K. Turner n’a rien de morbide. C’est un hommage à la fantaisie, à l’imagination et même, à sa manière, un hymne à la vie.

Avec ses piercings, ses tatouages et sa singularité revendiquée, la gothique Cassie Raven a plus d’un point commun avec la Lisbeth Salander de Millénium. Elevée par une adorable grand-mère polonaise, elle entretient un rapport particulier avec la mort depuis la disparition précoce de ses parents dans un accident de voiture. Après une adolescence difficile à la crête de l’addiction, elle a retrouvé le goût de vivre et la voie des études grâce à une professeur extraordinaire, Geraldine Edwards, alias Mme E., devenue par la suite une amie. Apprentie taxidermiste le soir, Cassie travaille désormais la journée à la morgue de Camden comme technicienne en anatomopathologie. Autant dire que le corps humain n’a pas de secrets pour elle.

Parler avec les morts

Une vie normale? Pas tout à fait, car Cassie parle aux défunts. Elle les traite “comme s’ils étaient toujours en vie, toujours des personnes”, et il leur arrive de lui répondre. La jeune femme est même persuadée que ses “clients” peuvent lui donner des indices sur la cause de leur mort, pour autant qu’on sache les écouter. Or voilà que cet équilibre précaire bascule le jour où elle se trouve confrontée au cadavre de Mme E., son ancienne prof. Le médecin légiste conclut à une mort accidentelle par noyade, excluant ainsi une autopsie plus poussée. Cassie est persuadée qu’elle a été assassinée. Elle le prouvera, avec la complicité tout d’abord fort réticente de l’inspectrice Phyllida Flyte, une femme rigide et glaciale qui s’est elle aussi reconstruite sur la béance d’un drame intime.

Allison K. Turner est écrivaine, scénariste, productrice de documentaires pour la télévision anglaise. Sous le pseudonyme d’Anya Lipska, elle a déjà publié une trilogie mettant en scène un détective dans la communauté polonaise de Londres. “Body Language” est le premier roman d’une autre série dont le deuxième volet, “Life Sentence”, vient de sortir en anglais. Est-il utile de préciser que l’on a hâte de le découvrir?

 

“Body Language”. De A.K. Turner. Traduit de l’anglais par Claire Breton. Alibi, 366 p.

Les terrifiants pouvoirs du Dr Yi Tak-o

Est-ce dû à la structure de la pensée et de la langue coréennes? A une façon un peu différente de concevoir la logique, l’espace et le temps? Nous nous garderons bien de trancher. Mais une chose est sûre. “Mortel motel” de Do Jinki est un polar imprévisible et différent. Il s’apparente à une forêt clairsemée dont les arbres bas s’ordonneraient en bouquets ne révélant leur unité profonde et leur vraie nature de forêt que dans un second temps. L’enquête et la “vraie vie” s’y côtoient, le présent et le passé s’y mêlent, il arrive même que les personnages changent d’identité. Le tout pimenté d’une pointe de fantastique et de quelques frissons d’effroi. On se régale.

L’auteur, Do Jinki, 49 ans, est juge au tribunal de Séoul. Il écrit des polars depuis une dizaine d’année et fait à l’évidence profiter son enquêteur Gojin de son savoir et de son expérience. Gojin lui-même était juge, avant d’abandonner quatre ans plus tôt ses fonctions pour devenir une sorte d’avocat de l’ombre qui “traite ses affaires à l’abri des regards et tente de les résoudre à sa façon, en utilisant les failles obscures de la loi plutôt que les procédures officielles”. Il fait équipe avec Lee Yuhyeon, le chef de la brigade criminelle du commissariat de Seocho (un arrondissement de Séoul), un policier apparemment tout ce qu’il y a de plus classique et qui vient d’être nommé au grade de capitaine. Il est doté d’épais sourcils dominant un visage taillé au couteau. Une description physique qui, comme d’autres portraits du roman, se révèle fort intéressante dans ce qu’elle nous dit de la Corée, de ses critères esthétiques, de sa culture.

Meurtre dans un motel

Mais passons aux choses sérieuses, à l’intrigue proprement dite! En l’occurrence, le meurtre d’une jeune femme dans un motel. L’assassinat s’est produit quasiment sous les yeux de Goji, qui s’était arrêté là pour passer la nuit à cause d’une panne de voiture. Très vite, l’affaire s’avère liée aux pratiques peu orthodoxes d’un certaine docteur Yi Tak-o qui dirige à Séoul un Centre de recherches sur le suicide mental. Ce neuro-psychiatre – un homme aux cheveux tout blancs aussi séduisant que manipulateur – propose à tous ceux dont la vie est un enfer, mais qui n’osent se donner la mort, une autre façon de mettre fin à leurs souffrances.

Cet homme, l’avocat Gojin le connaît bien. Il l’a croisé dans une précédente affaire de meurtre déguisée en accident. Le praticien aurait, pense-t-il, machiavéliquement suggéré à une jeune femme malheureuse en ménage du tuer son mari en le faisant tomber d’une falaise. Rien n’avait pu être prouvé à l’époque. Gojin a donc une revanche à prendre. Et surtout le sentiment que seule la résolution de cette première histoire permettra de vraiment comprendre le meurtre du motel. Le lecteur n’est pas au bout de ses surprises.

 

“Mortel motel”. De Do Jinki. Traduit du coréen par Lim Yeong-hee et Mathilde Colo. Matin calme éditions, 334 p.*

*Cette nouvelle maison d’édition publie depuis 2020 des polars coréens. Un choix motivé par la richesse de tout un pan de la littérature coréenne jusqu’alors peu ou pas traduit en français. Matin calme affiche aujourd’hui à son catalogue une vingtaine de titres, dont un autre polar de Do Jinki, “Le portrait de la Traviata”. 

La disparue d’Islande

Dans le panorama du polar islandais, Lilja Sigurdardóttir occupe une place à part. Alors que le grand Arnaldur Indridason, pionnier du genre, creuse avec ferveur le sillon du passé, elle a choisi – entre criminalité économique, trafic de drogue et politique – de s’ancrer résolument dans le présent. Son nouveau polar, “Froid comme l’enfer” s’inscrit par ailleurs dans une veine plus intime: l’histoire de deux sœurs, à la fois proches et différentes, dont l’une a mystérieusement disparu. Une histoire apparemment toute simple. A voir!

Née en 1973, auteure de théâtre et de romans noirs, Lilja Sigurdardóttir vit aujourd’hui entre l’Islande et Glasgow. Cette double appartenance, elle la partage dans son roman avec ses personnages, les sœurs Aurora et Ísafold. L’occasion de comparer les cultures et les imaginaires, tout en affirmant quelques préférences en matière de nourriture, de sex-appeal masculin ou de savoir-vivre. “L’Islande dans toute sa splendeur”, note-t-elle quand Aurora se fait dépasser dans une queue par un jeune goujat. “Comme si l’idée d’attendre son tour était totalement étrangère ici”, ajoute-t-elle sans illusion.

Enquêtrice financière, mais pas détective

Mais revenons à l’intrigue de “Froid comme l’enfer”. A la demande expresse de sa mère, Aurora, la cadette, quitte donc Edimbourg pour partir en Islande à la recherche de sa sœur Ísafold qui n’a plus donné de nouvelles depuis des semaines. Enquêtrice financière, spécialisée dans le recouvrement de fonds illégalement gagnés, gérés ou dissimulés, elle n’a rien d’un détective privé. D’où son extrême perplexité.

Par où commencer? A qui s’adresser? A Björn, le compagnon de sa sœur dont elle sait qu’il la battait? Il prétend que sa compagne l’a quitté et qu’elle est probablement rentrée en Angleterre. Les voisins de l’immeuble affirment ne rien savoir, ils ont d’autres soucis en tête. Pas trace d’elle non plus dans les hôpitaux. Aurora finit par faire appel à un vague oncle policier, Daniel. Ce dernier pressent d’emblée le pire. Pour la ménager, toutefois, il ne lui en dira rien.

L’art d’alimenter le suspense

Le lecteur sait, lui, qu’Ísafold est morte. Dans les premières pages, il apprend que son corps, enfermé dans une valise, a été abandonné dans la faille volcanique d’un champ de lave désertique. Ce qu’il ignore, en revanche, c’est l’identité du meurtrier. En virtuose, Lilja Sigurdardóttir se plaît à entretenir le suspense, émiettant ici et là des indices qui nous font croire à la culpabilité de l’un, puis de l’autre, tout en nous invitant dans le quotidien chahuté des différents protagonistes de cette tragique histoire. L’histoire d’une jeune femme tombée sous influence, et qui finit par tragiquement mourir d’avoir trop rêvé d’amour.

“Froid comme l’enfer”. De Lilja Sigurdardóttir. Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün. Editions Métailié, 288 p.  

 

Quand les assassins se recyclent

Aussi légendaire qu’étrange, le commissaire divisionnaire Theodor Kolnik possède de curieuses habitudes. Il arrive en retard, repart avant l’heure et passe son temps à relire “Crime et châtiment” de Dostoïevski, “Le procès” de Kafka et l’Ancient Testament. Bien qu’il n’aille jamais voir les cadavres et délègue la plupart des enquêtes à ses adjoints, il n’a toutefois pas son pareil pour élucider une affaire. Des éclairs de génie quasi diaboliques. “Certains disaient que Kolnik connaissait le mal aussi bien qu’il connaissait ses livres, qu’il fouillait en lui-même jusqu’à ce qu’il trouve le bon passage”, écrit Ulrich Effenhauser au début de “Je vis la Bête surgir de la mer”. De quoi mettre la puce à l’oreille du lecteur attentif.

Mi-polar, mi-roman d’espionnage, l’histoire commence en Bavière en1978. Un professeur de musique apparemment sans histoire est tué dans l’explosion de sa voiture. L’assassinat est rapidement revendiqué par la Fraction armée rouge. Friedrich Gutleb, la victime, serait un ancien nazi, un bourreau sanguinaire ayant échappé à la justice. Peu après cette affaire, le commissaire Kolnik – connu, lui, comme un résistant éprouvé par les camps de concentration – est assassiné alors qu’il passe quelques jours de vacances à Prague. Y aurait-il un lien entre les deux affaires?

Au-delà du rideau de fer

Alwin Keller, l’adjoint et successeur désigné de Kolnik, mène l’enquête en compagnie de la fille du défunt. Il traverse le rideau de fer, part à la recherche de témoins, oublie ses certitudes. En recollant les morceaux d’un puzzle soigneusement déchiqueté, il découvre une vérité bien cachée en haut lieu: des anciens criminels nazis ont été recrutés par les services secrets communistes afin d’espionner la République fédérale d’Allemagne pour le compte de la Sécurité d’Etat tchèque.

Dans ce roman policier partiellement inspiré d’un fait réel, Ulrich Effenhauser –historien de formation, né en 1975 – soigne autant la forme que le fond. Pas question pour lui de se contenter d’un récit linéaire agrémenté de classiques flash-back. Il multiplie les collages stylistiques, les ruptures temporelles et narratives, inclut des lettres, des documents, nous convie même au “visionnement” d’un petit film datant de la Seconde Guerre mondiale. Propre aux premiers romans, cette surabondance baroque peut égarer. Un petit retour en arrière alors s’impose, confirmant combien ce texte est riche et passionnant.

 

“Je vis la bête surgir de la mer”. D’Ulrich Effenhauser. Traduit de l’allemand par Carole Fily. Actes Sud, coll. Actes noirs, 240 p.

Devenir mère? Plutôt mourir…

Dina Kaminer a été assassinée. On l’a découverte attachée à une chaise dans son salon, le mot “maman” gravé sur le front, une poupée serrée entre ses doigts. Les journaux se sont généreusement épanchés sur le drame.  Ils ont rappelé que cette brillante quadragénaire était titulaire d’un doctorat en études de genre et qu’elle était notamment l’auteure d’un article sur les femmes stériles dans la Bible. Ils n’ont pas omis de mentionner qu’elle-même avait choisi de rester célibataire sans enfants, s’affirmant ainsi comme la cheffe de file d’un courant très controversé en Israël.

Dina est-elle morte à cause de son refus d’enfanter? C’est ce que nous suggère fort habilement Sarah Blau – l’une des voix montantes de la scène littéraire féministe israélienne – dans les premières pages de son polar “Filles de Lilith”. Quand ensuite le cadavre de Ronit, elle aussi célibataire sans enfant, est retrouvée dans une mise en scène similaire, l’idée d’un tueur en série se profile. Et l’on commence à craindre pour la narratrice, l’attachante et tourmentée Sheila Heller. Cette dernière avait été très proche des deux victimes durant ses études. Elle partage toujours leurs idées mais semble désormais surtout éprouver haine et jalousie à leur égard. Ses jours sont-ils comptés? Sheila elle-même nous rassure: “Si je suis le détective de cette histoire, j’ai au moins la certitude de rester en vie jusqu’à la dernière page.”

L’ombre de la sulfureuse Lilith

Des clins d’œil, de l’ironie, de l’autodérision, on en trouve à foison dans ce déroutant polar. Une mise à distance du suspense et de l’intrigue qui n’empêche pas l’auteure d’éprouver une indéniable tendresse pour ses personnages. Prenez Sheila qui tente non sans peine de concilier ses presque quarante-deux ans et son attirance pour les jeunes hommes. Tout en pestant contre ses muscles faciaux qui se relâchent et sa peau qui se dessèche, elle travaille comme conférencière au musée de la Bible où trône une collection de figurines représentant aussi bien Jacob qu’Abraham, Sarah ou Hagar. La sculpture de la sulfureuse Lilith chère aux féministes, et dont l’ombre plane sur ce récit, en a été bannie. Une femme grande, imposante, poilue et nue plantant “ses dents dans un nouveau-né, tel un prédateur vorace”, cela n’aurait pas été très casher!

 

“Filles de Lilith”. De Sarah Blau. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Les Presses de la Cité, 252 p.

 

Les déboires d’un brillant flic indien

Deux crimes, perpétrés à trois mois de distance, dans deux villes aussi éloignées l’une de l’autre que Calcutta et Londres. Pour les résoudre, un seul enquêteur. Idéaliste, doué, mais débutant. Et à l’autre bout de la chaîne, un lecteur parfaitement ignorant qui va devoir découvrir les deux affaires simultanément, au gré de chapitres savamment alternés, et heureusement clairement balisés.

L’écrivain Ajay Chowdhury ne s’est pas simplifié la tâche pour son premier roman. Son audace lui a visiblement réussi puisque “Le serveur de Brick Lane” a été récompensé en 2019 par le Debut Crime Writing Award et que les droits audiovisuels en ont été acquis par la BBC. Il est vrai que cet entrepreneur dans les nouvelles technologies s’aventurait en terrain connu. Il a lui-même grandi entre Calcutta et Bombay et vit depuis 1986 à Londres, où il a fondé une compagnie de théâtre revisitant notamment “Le marchand de Venise” au sein des communautés indo-pakistanaises.

Dans “Le serveur de Brick Lane”, l’enquêteur s’appelle Kamil Rahman. Obligé de quitter Calcutta après avoir trop bien enquêté sur le meurtre d’une star de Bollywood, ce trentenaire a abandonné ses parents et sa fiancée pour se réfugier à Londres chez des amis de sa famille. Les Chatterjee – qui ont une charmante fille baptisée Anjoli – tiennent le restaurant Tandoori Knights sur Brick Lane, au cœur du quartier des communautés bangladaise et indienne de Londres. Troquant son uniforme blanc de policier contre le gilet et le nœud papillon du serveur, notre ex-sous-inspecteur aux homicides y travaille provisoirement au noir. C’est dans le cadre de cet emploi précaire qu’il se retrouve confronté au meurtre du richissime homme d’affaire Rakesh Sharma, un ami de ses hôtes londoniens.

Une vérité qui fait mal

Qui avait intérêt à éliminer Rakesh Sharma? Beaucoup de monde apparemment. Et notamment tous ceux que le magnat avait ruinés dans sa brusque faillite. Il s’avère aussi que ce crime n’est pas sans lien avec celui de Calcutta. A titre totalement inofficiel, Kamil Rahman retrouve ses réflexes et ses talents d’enquêteur, secondé dans sa tâche par la pétillante et infatigable Anjoli. Au cours de ses investigations, notre attachant policier-serveur va découvrir que son propre père – commissaire en chef de la police de Calcutta à la retraite – n’est pas aussi irréprochable et incorruptible qu’il l’avait cru. Dans la foulée, il apprendra lui-même qu’il faut parfois accepter de faire quelques entorses à ses principes pour sauver ceux qu’on aime.

Un polar à croquer

“Le serveur de Brick Lane” est un polar riche, coloré, accrocheur, jamais simpliste. Il se lit en outre avec délices et gourmandise car Ajay Chowdhury ne manque pas une occasion de décrire avec précision les mets et les parfums entêtants de son pays d’origine, curcuma orange, fenouil jaune, poudre de piment rouge, cumin, coriandre, graine de moutarde ou cannelle. Il nous permet même d’assister, en direct, à une dégustation de kathi rolls de chez Nizam, au  New Market de Calcutta. Une galette brûlante que son héros retrouve comme dans son souvenir, “chaude et épicée, le goût fumé et légèrement acide de la viande se mariant parfaitement avec la pâte feuilletée et croustillante de la paratha, l’onctuosité de l’œuf et la saveur piquante et fraîche des oignons, des tomates et des piments crus.” A tomber, nous assure l’auteur. On le croit aisément.

“Le serveur de Brick Lane.” D’Ajay Chowdhury. Traduit de l’anglais par Lise Garond. Editions Liana Levi, 304 p.