Sombres trafics à Larvik

Ancien officier de police, le Norvégien Jørn Lier Horst “écrit” en connaissance de cause et c’est fort appréciable. Tous les auteurs de polars ne peuvent en dire autant. Résultat, on le croit sur parole quand il souligne l’importance de l’interprétation sur une scène de crime, évoque la meilleure façon de construire un interrogatoire ou évoque la transformation des rapports entre le public et la police ces trente dernières années. Mais Jørn Lier Horst n’est pas qu’un homme du terrain. C’est d’abord, et surtout, un très bon écrivain comme le confirme son nouveau polar, “Le disparu de Larvik”.

Les plaisirs de l’été scandinave

Contrairement à “L’usurpateur”, son précédent roman récemment sorti en poche et qui se passe à quelques jours de Noël par un froid glacial, “Le disparu de Larvik” nous fait partager les plaisirs de l’été scandinave. On y dîne au jardin ou en terrasse, on se plaint de la chaleur, mais pas trop, avant de se rabattre sur un verre de Farris – l’eau minérale locale – agrémentée de glaçons. Et bien sûr, on retrouve avec bonheur le sagace et patient inspecteur Willliam Wisting, ainsi que sa fille Line sur le point d’accoucher.

Quand il n’aide pas la jeune femme à retaper la maison qu’elle vient d’acheter dans la petite ville côtière de Larvik, le policier gamberge sur une affaire non résolue qui le hante: la disparition, il y a six mois, de Jens Hummel, un chauffeur de taxi qui semble s’être volatilisé avec sa voiture. Alors que plus personne n’y croit, une piste soudain se dessine. L’automobile est retrouvée dans une grange, puis le corps du conducteur sous un tas de fumier. Divers indices conduisent à Frank Mandt, un personnage plus que douteux qui a développé durant des années divers trafics à grande échelle – d’abord l’alcool de contrebande, puis la drogue – sans jamais être inquiété.

Les secrets du coffre-fort

Quelques jours après la disparition de Jens Hummel, Mandt s’est tué en tombant dans son escalier. Sa petite-fille, et unique héritière, habite désormais la maison avec son enfant d’un an. Rapidement, elle se lie d’amitié avec sa voisine… qui n’est autre que la fille de l’inspecteur Wisting. Les deux jeunes femmes vont découvrir dans le coffre-fort du vieil homme de quoi relancer l’enquête et remettre en question les conclusions d’une autre affaire criminelle baptisée “Le meurtre du Nouvel An”.

Avec Jørn Lier Horst, le lecteur n’est jamais au bout de ses surprises. Et cela, miraculeusement, de manière très naturelle, presque organique. Entre deux révélations, l’écrivain prend en outre le temps de nous faire visiter la ville et la région. Clair, sobre, mais ne dédaignant pas une touche de poésie ici ou là, il se révèle un excellent guide qui parvient, en quelques phrases éclairée par une image juste, à faire surgir tout un paysage ou l’atmosphère particulière d’un bâtiment abandonné à la poussière et au vent.

 

“Le disparu de Larvik”. De Jørn Lier Horst. Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier. Gallimard Série noire, 470 p.

A lire également: “L’usurpateur”. De Jørn Lier Horst. Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier. Folio policier, 446 p.

 

Le code, les bitcoins et la musique classique

Voilà un polar bien informé, riche en suspense et généreux. Mais avec les défauts de ses qualités. Dans « Le code et la diva », Christian Grenier en fait un peu trop, comme s’il voulait à tout prix partager avec le lecteur sa passion pour l’art, et la musique classique en particulier. Résultat : son ton devient par moment un brin didactique, voire sentencieux. Mais on le lui pardonne volontiers. L’histoire est bonne, les personnages complexes et l’intrigue bien menée. Et l’on y apprend beaucoup de choses, ce qui n’est pas à dédaigner.

Un compte en bitcoins

Après un petit prélude rapide et efficace, le roman démarre …. le 20 octobre 2020.  Ce jour-là, Rémi Gémeaux, la quarantaine distinguée, atterrit à Orly en provenance de la Réunion. Une grève des contrôleurs aériens l’a empêché d’assister à l’enterrement de son père Gérard, mort dans un accident de voiture. Ce dernier se rendait à un rendez-vous fixé par Robert, son fils aîné, avec qui il entretenait des rapports difficiles.

Influencé par de mauvaises fréquentations, ce fils – qui se fait appeler Bob – a viré vaguement voyou. Endetté jusqu’au cou, il fait pression sur son frère Rémi pour toucher rapidement sa part d’héritage. Il lorgne en particulier sur un compte en bitcoins censé contenir entre deux et trois cents millions d’euros. Gérard Gémeaux n’en a toutefois pas transmis le mot de passe à ses proches. Un code d’accès qui peut contenir jusqu’à 80 caractères. L’a-t-il consigné quelque part ou s’est-il contenté de le mémoriser ?

Un rébus musical

Connaissant le goût de son père pour les rébus, Rémi imagine que la solution se trouve dans les morceaux de musique que Gérard a choisis lui-même pour son enterrement. Malheureusement, la clé USB contenant cette bande-son a disparu. Pour la reconstituer, Rémi va devoir enquêter. Il commence par interroger ceux qui, contrairement à lui, ont assisté à la cérémonie. Il retrouve aussi la mystérieuse mezzo-soprano qui, superbe et émouvante, a magistralement interprété le lied Im Abendrot de Richard Strauss. Lara Haberer, 34 ans, avait été brièvement la maîtresse de son père. Rémi en tombe à son tour éperdument amoureux.

L’histoire ne fait cependant que commencer. Après un démarrage andante, l’écrivain français nous réserve deux parties riches en rebondissements, en cadavres et en surprises. Et si, une fois dégusté le finale, il vous prend l’envie d’écouter les œuvres qui constituent la substantifique moelle de ce gros polar musical, il vous suffit de consulter le signet glissé entre ses pages. De Allegri à Verdi en passant par Bach, Mozart ou Prokofiev, il vous livre tous les indices nécessaires pour, à votre tour, « casser le code » et vous concocter un menu des plus alléchants.

« Le code et la diva ». De Christian Grenier. Editions du Rouergue, 478 p.

 

Justice à l’anglaise

Bafoué, trompé, abandonné par ceux qu’il croyait proches, Terry Flynt a connu de sales moments. Un cauchemar qu’il a tenté de noyer dans l’alcool, réflexe quasi héréditaire chez un fils de gros buveurs irlandais. Mais tout cela, c’est du passé. Il a arrêté de boire, fondé une famille et gagne désormais sa vie comme greffier dans le cabinet juridique Kopf-Randall-Purdom à Londres. Une vie paisible mise en péril un soir où, travaillant tard au bureau, il répond au téléphone d’une collègue absente.

Un job empoisonné

Selon la règle de l’appel et de la réponse – “On t’appelle, tu réponds présent, et c’est à toi que revient l’affaire” – il décroche alors un job qui va lui valoir les pires ennuis. Il s’agit d’assister sa patronne Janet Randall dans la défense de Vernon James, un très riche homme d’affaires accusé d’avoir étranglé une jeune femme dans la suite de luxe d’un grand hôtel londonien. Un procès surmédiatisé et qui va faire grand bruit, se réjouissent les associés du cabinet. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que Terry Flynt a été le meilleur ami de Vernon James jusqu’à ce que ce dernier ne l’accuse injustement de vol, et obtienne ainsi son renvoi de Cambridge où il étudiait le droit. Depuis, la haine de Terry pour Vernon est restée intacte. Elle ne l’empêchera pas de risquer sa vie pour percer à jour l’énigme qui entoure cette affaire. Et ce qu’il découvre, je vous le promets, est parfaitement stupéfiant.

Les coulisses de la justice

Gros thriller palpitant, bien rythmé et habilement conçu, “Le verdict” de l’anglais Nick Stone évoque tout à la fois la préparation du procès, ses à-côtés parfois pittoresques ou épiques, et son déroulement. Nous conviant au cœur même de l’Old Bailey – cour criminelle centrale de la Couronne britannique, il nous introduit dans les coulisses du pouvoir judiciaire et nous en explique les rouages. Et si vous ne connaissez rien au fonctionnement de la justice anglaise, pas de souci. Sans didactisme excessif ni pédanterie, l’auteur nous en explique tous les ressorts et les particularismes. Et c’est totalement passionnant.

“Le verdict”. De Nick Stone. Traduit de l’anglais par Frédéric Hanak. Folio policier, 790 p.

 

 

 

Horreurs boréales

Reconnaissons-le! “La fille sans peau” de Mads Peder Nordbo n’est pas un livre tendre. Il comprend une série meurtres cruels et glaçants. Il a en outre pour fil rouge la maltraitance et les abus sexuels sur les enfants. Typiquement nordique, diront certains. Ils n’ont pas tort. “La fille sans peau” n’est cependant pas un polar nordique parmi d’autres. C’est d’abord un bon polar où l’auteur évite toute complaisance dans la torture et l’horreur pour privilégier une forme de témoignage. Ces violences et ces abus, ce sont en effet l’un des fléaux de la société groenlandaise qui sert de cadre et de décor au roman. Un pays que l’auteur connaît bien. Il y a vécu de nombreuses années, en travaillant notamment pour la mairie de Nuuk, la capitale du pays. “La fille sans peau” est le premier volet d’une trilogie. On ne peut que s’en réjouir.

Une macabre découverte

Comme l’écrivain, son “héros” Matthew Cave est un homme venu d’ailleurs. Journaliste danois, il s’est établi à Nuuk, après un accident de voiture qui a coûté la vie à sa femme enceinte. Engagé par le journal local, il se retrouve en première ligne lorsque, en août 2014, on découvre un corps parfaitement conservé dans la glace, la momie de ce qui pourrait être “le dernier des Vikings”. Il a déjà rédigé son article quand, le lendemain, le cadavre s’est volatilisé. Et plus grave encore, le policier chargé de monter la garde est lui-même retrouvé mort, nu, éventré de l’entrejambe au sternum. Il a été éviscéré comme un phoque. Un procédé qui évoque, pour les locaux, une série d’anciens et terribles meurtres restés impunis.

Matthew voit son scoop lui échapper. Il lui est par ailleurs formellement interdit d’évoquer l’affaire et, “quand ça vient d’en haut, on préfère obéir. Dans cette ville, c’est comme ça”, lui précise son rédacteur en chef.Pour lui permettre de se changer les idées tout en faisant quelque chose d’utile, ce dernier lui suggère de se pencher sur ces fameux meurtres perpétrés dans les années 1970, “parmi les plus terribles affaires non élucidés des pays nordiques”.  Quatre hommes, encore jeunes, avaient été retrouvés morts, éventrés, éviscérés et qui plus est écorchés, probablement avec un ulo, un couteau inuit muni d’une lame en demi-lune.

Des notables impliqués

Par où commencer? Matthew se tourne d’abord vers un ancien du journal. Ottesen, un policier dont le père avait travaillé sur l’affaire, lui confie ensuite le carnet tenu par l’un des enquêteurs à l’époque. Il y découvre que les hommes assassinés étaient fortement soupçonnés d’avoir abusés de leurs filles et que des gens influents de Nuuk – eux encore en vie – semblaient impliqués dans ces maltraitances. Intimidations et menaces ne tardent pas à confirmer les soupçons du journaliste. Pour échapper à ses poursuivants et découvrir la vérité, Matthew va bénéficier de l’aide de Tupaarnaq, une jeune Groenlandaise fière et rebelle, emprisonnée à l’âge de 15 ans pour avoir tué son père, sa mère et ses deux petites sœurs et qui vient d’être libérée. Aussi mystérieuse que fascinante, cette habile chasseuse de phoques a le corps entièrement recouvert de tatouages. Vous l’avez devinez, la fille sans peau, c’est elle.

 

“La fille san peau”. De Mads Peder Nordbo. Traduit du danois par Terje Sinding. Actes Sud, 380 p.

 

Une guêpe dans le bonheur

Addictif! Tout simplement addictif! Une fois plongé dans “Nid de guêpes” de Rachel Abbott, on n’en sort plus. La preuve, une fois encore, de l’habileté de cette Anglaise qui excelle dans l’art diabolique de tisser les fils d’un suspense. Et qui d’emblée nous prévient: “Tout le monde ment. A soi et aux autres.”

Le mensonge, justement, c’est le gros problème d’Anna Franklyn. Pour réussir dans la vie et ménager ses proches, la jeune femme a dû mentir à tout le monde sur son passé. A l’école dont elle est la brillante et énergique directrice, à son prévenant mari Dominic, à ses deux jeunes enfants, à ses parents. Et ça a marché. Désormais, tout va pour le mieux. Du moins jusqu’à ce lundi de début septembre où elle découvre une guêpe posée sur la vitre de sa voiture flambant neuve couleur framboise. Plus de peur de que mal, mais pour Anna, c’est un mauvais présage. Qui ne tarde pas à se confirmer.

Giflée par le passé

En plein embouteillage, alors qu’elle écoute à la radio son émission favorite “On m’a quitté”, un homme qui prétend s’appeler Scott évoque en deux mots l’histoire d’amour qu’il a vécue avec une femme surnommée Spike. S’il est sélectionné par les auditeurs, il promet de tout révéler la semaine suivante. Or Spike, c’est Anna, et cette histoire, c’est la sienne, une histoire passionnelle et destructrice qui s’est terminée, il y a juste quatorze ans dans le Nebraska, par la mort de Scott. Le jeune homme aurait-il survécu? Impossible, elle le sait, car c’est elle qui l’a tué.

La vérité! Quelle vérité?

Que c’est-il passé à l’époque? L’auteure – de son vrai nom Sheila Rodgers, née en 1952 près de Manchester – nous le chuchote avec parcimonie, au fil des pages, à doses quasi homéopathiques. Elle n’a pas son pareil pour suggérer sans dire et lancer habilement l’hameçon qui emprisonne et tire le lecteur vers l’avant. Celui-ci devra donc attendre la fin du roman pour découvrir la vérité. Et encore, même la vérité comporte ici plusieurs visages.

Dans “Nid de guêpes”, le suspense ne s’applique toutefois pas qu’au passé. Un premier, puis un deuxième homme sont retrouvés morts, tous deux assassinés dans un parking de Manchester où se situe le roman. Anna connaissait fort bien l’un d’eux. Personnage récurrent des polars de Rachel Abbott, le Detective Chief Inspector Tom Douglas mène l’enquête, tout en se démenant avec ses problèmes privés. Et cette fois-ci, le lecteur a de l’avance sur lui. Il sait, ou croit savoir, mais se laisse malgré tout surprendre. Diabolique! On vous avait prévenus.

“Nid de guêpes”. De Rachel Abbott. Traduit de l’anglais par Véronique Roland. Belfond, 448 p.

Sur la même auteure, dans Polars, Polis et Cie, “La disparue de Noël”. Le retour des morts…vivants

 

L’homme qui aimait les étangs, les rivières et les poissons

Une fois n’est pas coutume, délaissons le polar pour déguster un petite merveille, “Comment j’ai rencontré les poissons” du Tchèque Ota Pavel, une chronique familiale douce amère pleine d’humour, d’intelligence et de tendresse. Publié en 1971, deux ans avant la mort de son auteur, ce livre vient de sortir en poche dans la collection Folio. Et c’est le grand écrivain italien Erri De Luca qui, en quatrième de couverture, lui sert d’ambassadeur en nous promettant “une lecture physiquement contagieuse, qui produit des bulles de joie sous la peau”. Il dit vrai! Ce livre est un régal.

Une vie marquée par la tragédie

Qui est Ota Pavel? De son vrai nom Otto Popper, il est né en 1930 à Prague d’un père juif et d’une mère chrétienne. Ses deux frères aînés, Jirka et Hugo, l’initient à la pêche. Arrive la Seconde Guerre mondiale qui met fin à cette vie heureuse. Les enfants ne peuvent plus aller à l’école, la famille Popper quitte Prague pour s’installer dans la maison des grands-parents à Buštěhrad en Bohème – on y trouve aujourd’hui un musée consacré à l’écrivain. Les deux aînés puis le père sont envoyés en camp de concentration. Par chance, ils survivront et reviendront à la fin de la guerre, plus ou moins mal en point. C’est à ce moment-là que la famille change de nom pour prendre celui de Pavel.

Joueur de hockey passionné, le jeune Ota rêve de devenir professionnel. Il doit y renoncer mais décroche un poste de journaliste sportif à la radio nationale. Et c’est lors d’un reportage aux Jeux olympiques d’hiver d’Innsbruck en 1964 que se manifestent les premiers signes de sa maladie mentale. Après avoir reçu des injures antisémites de la part d’un joueur, il part dans les montagnes et met le feu à une grange dont il fait sortir les animaux pour les épargner. “Je désirais allumer une grande lumière pour chasser le brouillard”, écrira-t-il pour expliquer son geste. Diagnostiqué bipolaire, il est hospitalisé à de nombreuses reprises avant de mourir, d’une crise cardiaque, le 31 mars 1973. C’est durant cette période de souffrance extrême qu’il a écrit ses livres. Deux d’entre eux sont traduits en français.

Rivières et poissons

“Comment j’ai rencontré les poissons” évoque tout cela avec humour et malice, avec un brin de mélancolie parfois, mais sans tristesse. Et avec une fraîcheur de regard qui trouve ses racines dans l’enfance. Au gré de descriptions magiques et sensibles, l’écrivain partage avec le lecteur son amour pour les ruisseaux, les rivières, les étangs et les barrages à poissons, “ce que j’avais jamais vécu de plus beau”. A ses côtés, on guette, on braconne, on capture. On s’émerveille devant les chevaines argentés, le barbeau élégant, les anguilles d’or, les gardons ventrus des eaux calmes et les vandoises des courants rapides. Sans oublier de somptueuses carpes malheureusement confisquées par la Wehmarcht.

Champion du monde dans la vente d’aspirateurs

Au fil de ce voyage dans le passé, Ota Pavel compose également un magnifique portrait de son père Leo. Un homme excessif et généreux, recordman du monde de la vente d’aspirateurs et de réfrigérateurs pour la firme Electrolux et capable de faire un miracle pour offrir à ses fils un dernier repas de viande avant leur départ pour le camp de concentration. Lui-même revenu sain et sauf de l’enfer, ce père relève alors avec une énergie déconcertante les plus improbables défis comme la diffusion d’un attrape-mouches prétendument révolutionnaire ou l’élevage de lapins argentés de Champagne. Et quand, alors qu’il est mourant, une ambulance vient le chercher pour l’emmener à l’hôpital, il accroche fièrement au portillon de sa maisonnette une belle pancarte qui proclame: “Je reviens de suite”.

“Comment j’ai rencontré les poissons”. De Ota Pavel. Traduit du tchèque par Barbora Faure. Folio, 276 p.

Cinq petits nègres aux Marquises

Géographe, professeur à l’Université de Rouen – spécialiste en géographie électorale, Michel Bussi est par ailleurs une véritable star du polar français. Depuis la parution en 2011 de “Nymphéas noirs”, accueilli par une pluie de prix divers, ses livres – un par an en principe – caracolent en tête des ventes. Ils sont traduits dans pas moins de 35 pays et les droits de plusieurs d’entre eux ont été cédés en vue d’adaptations télévisuelles. Michel Bussi, 54 ans, est également auteur de contes pour enfants. Bref, de quoi susciter autant d’admiration … que de méfiance.

Plaire au plus grand nombre? Voilà en tout cas qui ne gêne guère ce défenseur de la culture populaire. Un auteur qui se dit lui-même “enfant de Jules Verne, de Maurice Leblanc et d’Agatha Christie” et qui évoque, parmi les livres qui ont façonné ses premières années, les aventures du Club des cinq ou les enquêtes d’Alice. Michel Bussi sait aussi faire preuve d’humour et d’autodérision. Il le prouve dans son nouveau roman, “Au soleil redouté” qui vient de sortir aux Presse de la Cité, comme les précédents.

Atelier d’écriture aux Marquises

Cette intrigue, fort bien ficelée, met en scène un écrivain célèbre, adulé et sans doute quelque peu vaniteux. Extrêmement prolifique, il écrit cinq livres par an au grand dam de son éditrice qui peine à lui faire comprendre qu’on ne peut pas en publier plus d’un tous les six mois. Dans le cas présent, il est toutefois d’abord question du talent des autres plus que du sien. Pierre-Yves François, alias PYF, encadre un atelier d’écriture, accessible sur concours et organisé aux Marquises par sa maison d’édition, les éditions Servane Astine.

Jacques Brel et Paul Gauguin

Les cinq lauréates, sélectionnées parmi quelque 32 000 candidats, n’ont apparemment qu’un rêve, écrire. Avec leur mentor, elles sont logées, ainsi que leurs deux accompagnants – la fille de l’une, le mari d’une autre – dans la pension Au soleil redouté. Entre tartare de thon coco, purée d’umara et poulet fafa, leur quotidien est rythmé par les chansons de Jacques Brel et l’ombre de Gauguin. En dépit de son ventre trop rond et de son crâne à moitié dégarni, Pierre-Yves François plaît aux femmes et ne s’en prive pas. Il donne par ailleurs à son auditoire conquis quelques conseils et deux exercices. Avant de disparaître avec une troublante mise en scène. Peu après, une participante est assassinée puis une deuxième. Pierre-Yves François est retrouvé mort lui aussi. Et l’on se doute bien que ce n’est pas terminé.

Suspense et fausses pistes

Agatha Christie et ses “Dix petits nègres” ne sont pas loin. Grand amateur de fausses pistes, Michel Bussi ne se prive pas de nous le suggérer, en se cachant derrière les textes et les récits de ses personnages. Je m’arrête là, et n’ayez aucune crainte. Je n’ai rien révélé d’essentiel. Le suspense, promis juré, reste intact. D’autant que Michel Bussi apprécie les retournements virtuoses de dernière minute. “J’aime qu’entre le point de départ de l’histoire et la dernière page, la résolution paraisse impossible”, annonce-t-il en quatrième de couverture. La fin d'”Au soleil redouté” – nom emprunté à la chanson “Les Marquises” de Jacques Brel – s’avère effectivement assez bluffante.

“Au soleil redouté”. De Michel Bussi. Presse de la Cité, 428 p.

Perpignan: le mort du Vendredi saint

Rien de tel qu’un bal masqué pour régler ses comptes avec l’humanité et commettre un crime impunément. Une procession de pénitents peut offrir “les mêmes avantages”, avec ses cagoules en pointe et ses longues robes de bure, pour autant que l’on prenne soin de bien choisir ses chaussures afin de brouiller les pistes et de ne pas être aussitôt identifié. Telle est la leçon d'”Une ritournelle ne fait pas le printemps” du Français Philippe Georget, quatrième polar d’une série dédiée aux saisons et dont les enquêtes sont confiées aux bons soins du lieutenant Gilles Sebag, un policier attachant et particulièrement humain.

Le roman débute à Perpignan, un Vendredi saint, en pleine procession de la Sanch. Les pénitents défilent, cachés sous la traditionnelle caparutxa. Craignant un attentat terroriste, la police est sur les dents. Mais c’est de l’intérieur que viendra le danger. Et la mort. Après une fausse alerte – des pétards lancés par des enfants gitans – un des participants s’effondre, frappé d’un coup de couteau en plein cœur.

Un ami de Charles Trenet

La victime s’appelait Christian Aguilar. Professeur de piano “discret, voire secret, célibataire sans enfants”, cet homme de 63 ans vivait dans une maison ayant appartenu précédemment à Charles Trenet, qu’il semblait par ailleurs avoir bien connu. Le pianiste avait-il le même goût pour les jeunes hommes que le chanteur? Avait-t-il commis quelque geste déplacé envers l’un ou l’autre de ses élèves? Pour bien comprendre le contexte, il faut aussi préciser qu’au moment du crime, étrange coïncidence, le lieutenant Gilles Sebag et son collègue Jacques Molina avaient été rappelés en urgence pour s’occuper d’un hold-up dans une bijouterie, boulevard Clémenceau

Chronique d’une ville

Y aurait-il un lien entre les deux affaires? La police le soupçonne. Ce qui rend l’enquête plus complexe encore. Et sans révéler le fin mot de l’histoire, précisons que Philippe Georget n’est pas auteur à se contenter des évidences et que le lecteur n’est donc pas au bout de ses surprises. Né en 1963 dans la région parisienne, licencié en histoire, grand voyageur devenu journaliste, l’écrivain connaît en outre bien la région ayant travaillé pour France 3 à la Locale de Perpignan. Clair et rythmé, son nouveau polar se fait la chronique de cette ville, avec ses petits et ses grands trafics, ses notables pas tout à fait nets, ses quartiers pauvres et bien sûr sa gastronomie. Entre deux interrogatoires, Gilles Sebag et son équipe se retrouvent régulièrement au Carlit pour une cargolada – des petits escargots gris grillés sur la braise – ou aux Halles Vauban où “on sait avec qui on vient déjeuner mais on ignore toujours avec qui, au final, on partagera une table.”

 

“Une ritournelle ne fait pas le printemps”. De Philippe Georget. Editions Jigal, 262 p.

Fureur et mystère dans le marais camarguais

Questions de style, questions de rythme, les bons polars se reconnaissent souvent dès les premières pages. On croche, on adhère, un vrai bonheur. Réédition, chez Belfond, d’un livre paru en 2004 à L’Ecailler du Sud, “La Bête du marais” de Xavier-Marie Bonnot – réalisateur de documentaires et auteur d’une dizaine de romans – fait partie de ces réjouissantes découvertes. D’emblée l’auteur pose le décor, tisse une atmosphère et patiemment noue les fils de l’intrigue. Très imagée, sa langue n’en reste pas moins naturelle et quand l’argot ou le patois s’en mêle, c’est toujours à propos.

Un monstre mythique

La bête du marais, c’est la Tarasque, un monstre du folklore provençal, une sorte de dragon décrit par Jacquesde Voragine dans la Légende dorée et qui, semant la terreur, est censé hanter les marécages dans la région de Tarascon. La Tarasque a sa fête, le jour de la Sainte-Marthe, et ses chevaliers. Se serait-elle soudain réincarnée? Peu probable, et pourtant….Le mythique animal constitue le fil rouge reliant toute une série de meurtres dont les victimes, affreusement mutilées, font l’objet de terrifiantes mises en scène.

De Palma, flic atypique amateur d’opéra

La vengeance d’un justicier masqué? Les morts appartenaient au milieu ou semblaient impliqués dans diverses magouilles. A l’exception du premier, toutefois, un mystérieux industriel allemand tombé amoureux de la Provence et de son passé. Pour mener l’enquête, Xavier-Marie Bonnot, lui-même né à Marseille en 1962, fait appel à son personnage fétiche, Michel De Palma, alias le Baron, flic idéaliste et atypique, “homme de colère et de tempête” par ailleurs très cultivé et grand amateur d’opéra. Toujours hanté par l’ancien meurtre d’une jeune fille qu’il n’est pas parvenu à élucider, le policier se remet à peine d’une blessure. Souffrant de terribles migraines, il se jette à corps perdu, et au péril de sa vie, dans une traque qui le conduit – et nous avec – de Marseille à Mausane, au pied des Alpilles, et de Tarascon à La Capelière, au bord de l’étang de Vaccarès.

Et si vous vous êtes attaché au commandant De Palma, réjouissez-vous! Vous le retrouverez dès mars prochain dans “La voix du loup”, une réédition également, à découvrir chez le même éditeur.

“La bête du marais”. De Xavier-Marie Bonnot. Belfond, 476 p.

Enquête futée d’un Marocain à Paris

De l’humour, voilà qui rare et bienvenu dans le monde du polar. Certes, celui de Soufiane Chakkouche peut s’avérer parfois un peu lourd et convenu, mais on lui pardonne volontiers. Son deuxième roman, “L’inspecteur Dalil à Paris”, témoigne d’un sens du rythme et de la langue que l’on souhaiterait à bien d’autres. Ce n’est en outre pas tous les jours que l’on tient entre ses mains un roman policier marocain. Avec ce que cela apporte de fraicheur et de différence dans l’approche et le point de vue.

Cette singularité se manifeste déjà dans le choix du personnage principal puisque l’inspecteur Dalil, le héros de l’histoire, n’aurait justement rien à y faire en principe, dans l’histoire. “Ancien inspecteur de police déchu de son titre par le temps”, il se consacre désormais à la pêche en compagnie de son chien, “un magnifique rottweiler femelle très sage pour son jeune âge”. Parallèlement, ce jeune retraité dialogue en quasi permanence avec sa Petite voix, sorte de conscience ironique et lucide qui ne manque pas une occasion de donner son avis, souvent des plus pertinents.

Transhumanisme et Daesch

La quiétude de notre pêcheur est toutefois de courte durée. Le voilà brusquement tiré de sa paisible activité par une offre qu’il ne peut décliner car elle vient de très haut. Le BCIJ (le Bureau central d’investigation judiciaire) lui demande, à 61 ans, de reprendre temporairement du service et de partir pour Paris.Il s’agit de collaborer avec le commissaire Guillaume Maugin, le patron du 36, quai des Orfèvres, sur une enquête urgente et délicate. Bader Farisse, un étudiant marocain qui préparait une thèse sur le transhumanisme, a été enlevé devant la mosquée de la rue Myrha alors qu’il venait de mettre au point une puce qui, greffée sur le cerveau humain, devait donner à son porteur un savoir et un pouvoir infinis, lui permettant notamment de se connecter directement à Internet. En résumé l’heure est grave, très grave, d’autant que l’enlèvement du petit génie a été revendiqué par Daesh.

Grelottant sous la pluie et de plus en plus enrhumé, se méfiant de tous y compris de ses collègues français auxquels il réserve quelques pièges de son cru, l’inspecteur Dalil va découvrir tout à la fois Paris, et la vérité. Dont la logique n’est pas aussi manichéenne qu’on aurait pu l’imaginer.

“L’inspecteur Dalil à Paris”. De Soufiane Chakkouche. Jigal polar, 192 p.