A trop jouer avec la mort, l’art se brûle les ailes

Vous rêvez de pénétrer dans les coulisses d’un grand musée? Vous cherchez à vous initier aux rouages passionnants, mais parfois pervers, de l’art contemporain? Le tout avec des spécialistes? “Le Musée des femmes assassinées” est fait pour vous. Sans tomber dans le roman à clé, Maria Hummel parle en initiée, elle qui fut secrétaire d’édition au MOCA (Museum of Contemporary Art) de Los Angeles avant de devenir professeur à l’université de Stanford, puis du Vermont. Et l’on devine sans peine que la narratrice de ce captivant polar, la blonde Maggie Richter, lui ressemble quelque peu.

Native précisément du Vermont, la Maggie du roman s’est initiée toute jeune au journalisme d’investigation avec un ponte du genre. Après un détour par la Thaïlande où elle rencontre Greg Ferguson, elle s’installe à Los Angeles avec son compagnon. Elle travaille au Rocque Museum comme rédactrice-correctrice. Il devient galeriste. Le couple toutefois se sépare quand Greg tombe amoureux d’une artiste célèbre, la belle et intrigante Kim Lord dont le processus créatif ressemble à une synthèse de plusieurs démarches artistiques qui nous sont désormais familières. Kim Lord, en effet, se photographie déguisée et maquillée en quelqu’un d’autre. Ces clichés lui servent ensuite de point de départ à la réalisation de peintures, avant d’être détruits.

Autoportrait de l’artiste en victime d’assassinat

Voilà pour le background de l’histoire proprement dite, qui commence à quelques heures du gala d’ouverture de “Natures mortes”, la nouvelle exposition de Kim Lord. Il s’agit d’une série de onze autoportraits dans lesquels l’artiste incarne autant de femmes qui furent sauvagement assassinées. Dénonciateur, provocateur, à l’évidence un brin malsain, ce thème a de quoi séduire collectionneurs et amateurs d’art fortunés, une foule élégante et snob qui se presse ce soir-là pour déguster petits fours, champagne et discours. Seul bémol, et de taille: Kim Lord  a disparu. Elle a déjà manqué les interviews agendés avant la réception et ne se montrera pas de la soirée. Tout le monde, même son compagnon, ignore où elle se trouve. Et l’on commence à craindre le pire.

Ignorant les mises en garde de ses proches et de la police, Maggie retrouve ses vieux réflexes d’enquêtrice. Elle fouine dans les dossiers et les biographies, remonte des pistes, fait tomber des masques. Au péril de sa vie. Ce qu’elle découvre du monde de l’art et des relations humaines qui s’y tissent est plutôt terrifiant. Que cela ne vous empêche pour autant d’aimer les musées.

“Le Musée des femmes assassinées”. De Maria Hummel. Traduit de l’anglais par Thierry Arson. Actes Sud, 402 p.

De Lesbos à Marseille, aller simple, et retour

Vous rêvez du Sud? La mer, ses couleurs, ses parfums vous hantent? Voici de quoi pallier ce manque. Xavier-Marie Bonnot donne à la Méditerranée le premier rôle dans son nouveau polar, “Les vagues reviennent toujours au rivage”. Les flots y font office aussi bien de fil rouge que de décor et même d’habitat. Désormais retraité de la police, le héros de l’histoire, Michel De Palma dit Le Baron, a en effet choisi de vivre sur un bateau amarré dans le port de l’Estaque. Il compte désormais se consacrer à la voile… et à l’étude du violon. A noter aussi que, à l’instar d’autres fameux enquêteurs de romans policiers dont Wallander, De Palma est un grand amateur d’opéra.

La morte aidait les migrants

Comme vous l’avez sans doute deviné, De Palma va rapidement reprendre du service. La Méditerranée de Xavier-Marie Bonnot n’est en effet pas qu’idyllique. C’est aussi celle des migrants en périls et de leurs embarcations de fortune menacées par de meurtriers naufrages. Une tragédie qui s’invite d’emblée dans le roman avec la mort par empoisonnement, dans son appartement marseillais, de la Grecque Thalia Georguis, 41 ans, médecin psychiatre spécialisée dans l’accueil des migrants et des réfugiés. Ce travail l’avait notamment amenée à collaborer avec SOS Mare Nostrum dans le camp de Moria, sur l’île de Lesbos. Un engagement qui pourrait bien être lié à son assassinat.

En souvenir d’un amour

Quinze ans plus tôt, Thalia avait brièvement traversé la vie de Michel De Palma. Pour rendre un dernier hommage à cet amour bref mais intense, l’ancien policier va discrètement mener l’enquête, en s’appuyant notamment sur des photos et un manuscrit trouvés dans l’appartement. Ses recherches, et une deuxième victime, vont l’amener à s’intéresser à l’idéologie nauséabonde des groupes d’extrême droite hostiles aux migrants. Des soupçons, mais pas de preuve. Refaisant à l’envers la route de l’exil, Le Baron se rend alors à Palerme, puis à Lesbos. Où, entre vignes, oliveraies et plantations de chênes-lièges, la vérité, soudain, lui saute au visage!

“Les vagues reviennent toujours au rivage”. De Xavier-Marie Bonnot. Belfond, 300 p.

 

Nuit de “crystal” à Hambourg

Voilà un livre qui détonne dans le petit monde parfois quelque peu paresseux du polar contemporain. Si l’histoire de “Nuit bleue” – du nom d’un bar – demeure assez classique, son style, sa forme et plus généralement son esprit surprennent agréablement. L’Allemande Simone Buchholz écrit bien. Elle ignore les formules toutes faites et les descriptions à l’emporte-pièce, les phrases qui semblent directement sorties d’un guide touristique. Du coup, c’est avec un plaisir tout neuf que l’on découvre en sa compagnie Hambourg – où elle vit depuis une vingtaine d’années – Leipzig et Dresde, avec même une petite escapade à la frontière tchèque.

“Nuit bleue” commence par une bagarre rythmée comme un rap. L’enquête démarre ensuite sur les chapeaux de roue. Pas de mise en contexte, pas de longue présentation des personnages. Glissés entre les chapitres comme des petits billets oubliés, de brefs monologues permettent à chaque protagoniste d’évoquer, à la première personne, différents moments clés de son existence. Au premier abord dérouté par le procédé, le lecteur très vite trouve ses marques et complète, ravi, le puzzle qui lui est malicieusement proposé.

Une procureure mise au placard

Enquêtrice et personnage principal de cette série – qui compte une dizaine de titres en allemand, Chastity Riley nous devient d’emblée fort sympathique. Cette procureure un brin déjantée s’est retrouvée placardisée à la suite de quelques problèmes que l’auteur n’évoquera pas ici. Fille d’une Allemande et d’un soldat américain, grand fumeuse et grosse buveuse de bière, elle vit dans le quartier chaud de Sankt Pauli, entourée d’amis et de collègues un peu cabossés par la vie comme elle.

A défaut de pouvoir exercer son métier, Chastity Riley s’occupe de la protection des victimes. C’est ainsi qu’elle se retrouve au chevet d’un homme hospitalisé dans un état critique après un passage à tabac. Elle est accueillie par un médecin juvénile qui porte sa blouse “comme un trench-coat” et lui confie la phrase que le blessé a dite à une infirmière avant de retomber dans les vapes: “Ça prend la place de tout ce que tu aimes”.

Une drogue terrifiante

Qui est donc l’homme aux multiples fractures et que voulait-il dire pas là? Mystère. A son réveil, Chastity Riley comprend à son accent que ce grand baraqué dans la cinquantaine, qui s’il n’était pas aussi amoché “ressemblerait presque à Georges Clooney, en plus grand”, doit être Autrichien. Lui-même lui révèle s’appeler Joe. Le reste, la jeune femme devra le lui arracher progressivement, au fil de rencontres agrémentées de nombreuses bières et cigarettes.

A contre-cœur, Joe finira par lui révéler que son agression est liée au trafic de drogue, celui de la “crystal meth”, mais surtout d’une autre et encore plus terrible substance, la drogue-crocodile. Pour en apprendre davantage, il lui conseille de prendre contact avec Hannes Wieczorkowski à la PJ de Leipzig. L’occasion d’un petit voyage vers l’ex-Allemagne de l’Est, et d’une sacrée découverte. Dommage, Chastity Riley commençait à bien l’aimer, “ce butor des Alpes”!

“Nuit Bleue”. De Simone Buchholz. Traduit de l’allemand par Claudine Layre. Collection Fusion, Editions L’Atalante, 336 p. En librairie à partir du 21 janvier 2021. 

La jeune morte du lac

Auteur de polars prolifique et inventif, Peter May a imaginé un fil rouge passablement astucieux pour structurer l’une de ses séries: un pari. Lors d’une soirée bien arrosée, Enzo Macleod, un ancien légiste de la police écossaise établi en France, relève le défi de résoudre les sept affaires criminelles non élucidées recensées par le journaliste Roger Raffin dans son ouvrage “Assassins sans visages”. On notera que l’une des victimes, la dernière, n’est autre que la propre femme de Raffin, Marie, journaliste elle aussi, qui a été tuée alors qu’elle enquêtait sur une affaire demeurée mystérieuse.

Mais nous ne sommes pas encore là. Dans “Un alibi en béton”, qui vient d’être traduit en français, Enzo Macleod, bientôt 56 ans, des goûts esthétiques plutôt conservateurs, un brin machiste et toujours ultra-sensible aux charmes féminins, se penche sur la mort de Lucie Martin, la sixième et avant-dernière affaire recensée par Raffin. Et “la première qui nous offre si peu d’éléments pour démarrer”, relève-t-il un brin découragé. Fille unique d’un juge à la cour d’appel, la jeune femme avait tout juste vingt ans, en 1989, lorsqu’elle a disparu inexplicablement. Son corps fut retrouvé quatorze ans plus tard, non loin de la petite ville de Duras, dans le lac de la propriété familiale en partie asséché par la canicule. Elle semble avoir été étranglée.

Un coupable tout trouvé

Au moment de sa disparition, Julie travaillait à Bordeaux pour une association caritative baptisée La Rentrée. C’est là qu’elle aurait rencontré Régis Blanc, proxénète réputé violent arrêté peu après la date fatidique pour le meurtre de trois prostituées. Or, en fouillant la chambre de leur fille, les parents ont découvert une lettre d’amour signée R. De là à accuser l’homme du meurtre de Lucie, il n’y a qu’un pas qu’ils n’hésitent pas à franchir même si Blanc possède pour ce jour-là “un alibi en béton”.

Par où commencer. s’interroge Macleod? Une petite visite à la famille de la victime dans un premier temps s’impose. Notre fringant enquêteur se rend donc au château Gandolfo qui se dresse “au sommet d’une colline dans les environs vallonnés de la petite ville de Duras, en lisière du la région viticole du Bordelais”. La suite de l’histoire nous emmène à Cahors, Bordeaux, Biarritz et bien sûr à Paris où vit l’une des filles adultes d’Enzo Macleod et la mère de son tout jeune fils – eh oui, la vie amoureuse de Macleod est assez mouvementée.

Pas sans clichés

Ce nomadisme géographique se révèle plutôt plaisant, d’autant que Peter May connaît bien les villes dont il parle – il vit lui-même dans le Lot depuis de nombreuses années. On s’agace en revanche de sa façon un peu artificielle d’arrêter le récit pour décrire avec précision le physique et l’habillement de ses personnages, notamment des femmes dont il ne se prive pas d’apprécier les jambes, la poitrine, le balancement des hanches ou la finesse des chevilles. Et quand les années ne les ont pas épargnées, charitable, il ne manque pas de relever qu’elles ont pu être jolies et séduisantes, autrefois.

Heureusement pour “Un alibi en béton”, son suspense est bien construit, ses rebondissements innombrables et la vérité finale déconcertante. S’octroyant même le luxe de proposer de nouveaux éclairages sur les précédentes enquêtes de Macleod, Peter May nous emmène de fausses pistes en découvertes avec la malice et la roublardise d’un écrivain pour qui les ficelles du polar classique n’ont plus aucun secret. Addictif et délassant! A condition de pardonner à l’auteur ses quelques facilités et faiblesses.

“Un alibi en béton”. De Peter May. Traduit de l’anglais par Ariane Bataille. Editions du Rouergue, 362 p.

Quand le diable hante les couloirs du pouvoir

Avec “Trahison”, Lilja Sigurdardóttir poursuit son riche portrait d’une société islandaise en pleines turbulences. Après les dérives de la finance, voici donc les magouilles des politiciens. Un monde très accommodant où un terroriste peut se glisser parmi les investisseurs potentiels d’une importante infrastructure routière. Une micro-société où le machisme n’a de loin pas dit son dernier mot.

Cette réalité, certains cherchent à l’oublier pour faire carrière. Ursúla Aradóttir n’appartient à cette caste-là. Revenue vivre en Islande avec son mari et ses enfants après avoir travaillé dans l’humanitaire au Liberia – dans la lutte contre l’épidémie d’Ebola – et en Syrie, elle s’y sent malheureuse, “comme déconnectée”, peinant à sortir de sa torpeur. Or voilà qu’on lui propose de prendre la tête du ministère de l’Intérieur pour un an, en remplacement de l’actuel ministre en arrêt maladie. Cela tombe à pic. Fidèle à ses principes, le jour où elle prend ses fonctions, elle promet à une mère de l’aider dans son combat pour faire condamner le policier qui a violé sa fille de quinze ans.

Les mises en garde d’un SDF

Et c’est alors que les ennuis commencent. Outre des injures et des menaces, Ursúla reçoit d’étranges messages qui l’accusent de pactiser avec le Diable. Ils émanent d’un sans-abri du nom de Pétur Pétursson. Or Ursúla le connaît très bien. Il a été l’ami et le compagnon de beuverie de son propre père. Avant de devenir son meurtrier. C’est du moins la version qu’on lui donna à l’époque. Une version qu’elle va mettre en doute. Au péril de sa vie.

Autour de cette ministre forte et exigeante, mais totalement débordée par la haine et les jalousies qu’elle suscite, Lilja Sigurdardóttir fait graviter toute une constellation de personnages secondaires qui lui permettent d’étoffer l’histoire, tout en multipliant les pistes et les possibles coupables. Outre des méchants particulièrement veules et de jeunes femmes attachantes et paumées, on découvre qu’il existe en Islande un Comité des prénoms chargé de valider tout nouveau prénom en s’assurant qu’il respecte les règles d’orthographe et de grammaire islandaises. Et l’on s’attache particulièrement au personnage de Gunnar, le chauffeur – et un peu garde du corps – d’Ursúla qui, au fil des jours, deviendra le complice fidèle de ses déconvenues et de ses combats.

“Trahison”. De Lilja Sigurdardóttir. Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün. Editions Métailié, 350 p.

Sombres trafics à Larvik

Ancien officier de police, le Norvégien Jørn Lier Horst “écrit” en connaissance de cause et c’est fort appréciable. Tous les auteurs de polars ne peuvent en dire autant. Résultat, on le croit sur parole quand il souligne l’importance de l’interprétation sur une scène de crime, évoque la meilleure façon de construire un interrogatoire ou évoque la transformation des rapports entre le public et la police ces trente dernières années. Mais Jørn Lier Horst n’est pas qu’un homme du terrain. C’est d’abord, et surtout, un très bon écrivain comme le confirme son nouveau polar, “Le disparu de Larvik”.

Les plaisirs de l’été scandinave

Contrairement à “L’usurpateur”, son précédent roman récemment sorti en poche et qui se passe à quelques jours de Noël par un froid glacial, “Le disparu de Larvik” nous fait partager les plaisirs de l’été scandinave. On y dîne au jardin ou en terrasse, on se plaint de la chaleur, mais pas trop, avant de se rabattre sur un verre de Farris – l’eau minérale locale – agrémentée de glaçons. Et bien sûr, on retrouve avec bonheur le sagace et patient inspecteur Willliam Wisting, ainsi que sa fille Line sur le point d’accoucher.

Quand il n’aide pas la jeune femme à retaper la maison qu’elle vient d’acheter dans la petite ville côtière de Larvik, le policier gamberge sur une affaire non résolue qui le hante: la disparition, il y a six mois, de Jens Hummel, un chauffeur de taxi qui semble s’être volatilisé avec sa voiture. Alors que plus personne n’y croit, une piste soudain se dessine. L’automobile est retrouvée dans une grange, puis le corps du conducteur sous un tas de fumier. Divers indices conduisent à Frank Mandt, un personnage plus que douteux qui a développé durant des années divers trafics à grande échelle – d’abord l’alcool de contrebande, puis la drogue – sans jamais être inquiété.

Les secrets du coffre-fort

Quelques jours après la disparition de Jens Hummel, Mandt s’est tué en tombant dans son escalier. Sa petite-fille, et unique héritière, habite désormais la maison avec son enfant d’un an. Rapidement, elle se lie d’amitié avec sa voisine… qui n’est autre que la fille de l’inspecteur Wisting. Les deux jeunes femmes vont découvrir dans le coffre-fort du vieil homme de quoi relancer l’enquête et remettre en question les conclusions d’une autre affaire criminelle baptisée “Le meurtre du Nouvel An”.

Avec Jørn Lier Horst, le lecteur n’est jamais au bout de ses surprises. Et cela, miraculeusement, de manière très naturelle, presque organique. Entre deux révélations, l’écrivain prend en outre le temps de nous faire visiter la ville et la région. Clair, sobre, mais ne dédaignant pas une touche de poésie ici ou là, il se révèle un excellent guide qui parvient, en quelques phrases éclairée par une image juste, à faire surgir tout un paysage ou l’atmosphère particulière d’un bâtiment abandonné à la poussière et au vent.

 

“Le disparu de Larvik”. De Jørn Lier Horst. Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier. Gallimard Série noire, 470 p.

A lire également: “L’usurpateur”. De Jørn Lier Horst. Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier. Folio policier, 446 p.

 

Le code, les bitcoins et la musique classique

Voilà un polar bien informé, riche en suspense et généreux. Mais avec les défauts de ses qualités. Dans « Le code et la diva », Christian Grenier en fait un peu trop, comme s’il voulait à tout prix partager avec le lecteur sa passion pour l’art, et la musique classique en particulier. Résultat : son ton devient par moment un brin didactique, voire sentencieux. Mais on le lui pardonne volontiers. L’histoire est bonne, les personnages complexes et l’intrigue bien menée. Et l’on y apprend beaucoup de choses, ce qui n’est pas à dédaigner.

Un compte en bitcoins

Après un petit prélude rapide et efficace, le roman démarre …. le 20 octobre 2020.  Ce jour-là, Rémi Gémeaux, la quarantaine distinguée, atterrit à Orly en provenance de la Réunion. Une grève des contrôleurs aériens l’a empêché d’assister à l’enterrement de son père Gérard, mort dans un accident de voiture. Ce dernier se rendait à un rendez-vous fixé par Robert, son fils aîné, avec qui il entretenait des rapports difficiles.

Influencé par de mauvaises fréquentations, ce fils – qui se fait appeler Bob – a viré vaguement voyou. Endetté jusqu’au cou, il fait pression sur son frère Rémi pour toucher rapidement sa part d’héritage. Il lorgne en particulier sur un compte en bitcoins censé contenir entre deux et trois cents millions d’euros. Gérard Gémeaux n’en a toutefois pas transmis le mot de passe à ses proches. Un code d’accès qui peut contenir jusqu’à 80 caractères. L’a-t-il consigné quelque part ou s’est-il contenté de le mémoriser ?

Un rébus musical

Connaissant le goût de son père pour les rébus, Rémi imagine que la solution se trouve dans les morceaux de musique que Gérard a choisis lui-même pour son enterrement. Malheureusement, la clé USB contenant cette bande-son a disparu. Pour la reconstituer, Rémi va devoir enquêter. Il commence par interroger ceux qui, contrairement à lui, ont assisté à la cérémonie. Il retrouve aussi la mystérieuse mezzo-soprano qui, superbe et émouvante, a magistralement interprété le lied Im Abendrot de Richard Strauss. Lara Haberer, 34 ans, avait été brièvement la maîtresse de son père. Rémi en tombe à son tour éperdument amoureux.

L’histoire ne fait cependant que commencer. Après un démarrage andante, l’écrivain français nous réserve deux parties riches en rebondissements, en cadavres et en surprises. Et si, une fois dégusté le finale, il vous prend l’envie d’écouter les œuvres qui constituent la substantifique moelle de ce gros polar musical, il vous suffit de consulter le signet glissé entre ses pages. De Allegri à Verdi en passant par Bach, Mozart ou Prokofiev, il vous livre tous les indices nécessaires pour, à votre tour, « casser le code » et vous concocter un menu des plus alléchants.

« Le code et la diva ». De Christian Grenier. Editions du Rouergue, 478 p.

 

Justice à l’anglaise

Bafoué, trompé, abandonné par ceux qu’il croyait proches, Terry Flynt a connu de sales moments. Un cauchemar qu’il a tenté de noyer dans l’alcool, réflexe quasi héréditaire chez un fils de gros buveurs irlandais. Mais tout cela, c’est du passé. Il a arrêté de boire, fondé une famille et gagne désormais sa vie comme greffier dans le cabinet juridique Kopf-Randall-Purdom à Londres. Une vie paisible mise en péril un soir où, travaillant tard au bureau, il répond au téléphone d’une collègue absente.

Un job empoisonné

Selon la règle de l’appel et de la réponse – “On t’appelle, tu réponds présent, et c’est à toi que revient l’affaire” – il décroche alors un job qui va lui valoir les pires ennuis. Il s’agit d’assister sa patronne Janet Randall dans la défense de Vernon James, un très riche homme d’affaires accusé d’avoir étranglé une jeune femme dans la suite de luxe d’un grand hôtel londonien. Un procès surmédiatisé et qui va faire grand bruit, se réjouissent les associés du cabinet. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que Terry Flynt a été le meilleur ami de Vernon James jusqu’à ce que ce dernier ne l’accuse injustement de vol, et obtienne ainsi son renvoi de Cambridge où il étudiait le droit. Depuis, la haine de Terry pour Vernon est restée intacte. Elle ne l’empêchera pas de risquer sa vie pour percer à jour l’énigme qui entoure cette affaire. Et ce qu’il découvre, je vous le promets, est parfaitement stupéfiant.

Les coulisses de la justice

Gros thriller palpitant, bien rythmé et habilement conçu, “Le verdict” de l’anglais Nick Stone évoque tout à la fois la préparation du procès, ses à-côtés parfois pittoresques ou épiques, et son déroulement. Nous conviant au cœur même de l’Old Bailey – cour criminelle centrale de la Couronne britannique, il nous introduit dans les coulisses du pouvoir judiciaire et nous en explique les rouages. Et si vous ne connaissez rien au fonctionnement de la justice anglaise, pas de souci. Sans didactisme excessif ni pédanterie, l’auteur nous en explique tous les ressorts et les particularismes. Et c’est totalement passionnant.

“Le verdict”. De Nick Stone. Traduit de l’anglais par Frédéric Hanak. Folio policier, 790 p.

 

 

 

Horreurs boréales

Reconnaissons-le! “La fille sans peau” de Mads Peder Nordbo n’est pas un livre tendre. Il comprend une série meurtres cruels et glaçants. Il a en outre pour fil rouge la maltraitance et les abus sexuels sur les enfants. Typiquement nordique, diront certains. Ils n’ont pas tort. “La fille sans peau” n’est cependant pas un polar nordique parmi d’autres. C’est d’abord un bon polar où l’auteur évite toute complaisance dans la torture et l’horreur pour privilégier une forme de témoignage. Ces violences et ces abus, ce sont en effet l’un des fléaux de la société groenlandaise qui sert de cadre et de décor au roman. Un pays que l’auteur connaît bien. Il y a vécu de nombreuses années, en travaillant notamment pour la mairie de Nuuk, la capitale du pays. “La fille sans peau” est le premier volet d’une trilogie. On ne peut que s’en réjouir.

Une macabre découverte

Comme l’écrivain, son “héros” Matthew Cave est un homme venu d’ailleurs. Journaliste danois, il s’est établi à Nuuk, après un accident de voiture qui a coûté la vie à sa femme enceinte. Engagé par le journal local, il se retrouve en première ligne lorsque, en août 2014, on découvre un corps parfaitement conservé dans la glace, la momie de ce qui pourrait être “le dernier des Vikings”. Il a déjà rédigé son article quand, le lendemain, le cadavre s’est volatilisé. Et plus grave encore, le policier chargé de monter la garde est lui-même retrouvé mort, nu, éventré de l’entrejambe au sternum. Il a été éviscéré comme un phoque. Un procédé qui évoque, pour les locaux, une série d’anciens et terribles meurtres restés impunis.

Matthew voit son scoop lui échapper. Il lui est par ailleurs formellement interdit d’évoquer l’affaire et, “quand ça vient d’en haut, on préfère obéir. Dans cette ville, c’est comme ça”, lui précise son rédacteur en chef.Pour lui permettre de se changer les idées tout en faisant quelque chose d’utile, ce dernier lui suggère de se pencher sur ces fameux meurtres perpétrés dans les années 1970, “parmi les plus terribles affaires non élucidés des pays nordiques”.  Quatre hommes, encore jeunes, avaient été retrouvés morts, éventrés, éviscérés et qui plus est écorchés, probablement avec un ulo, un couteau inuit muni d’une lame en demi-lune.

Des notables impliqués

Par où commencer? Matthew se tourne d’abord vers un ancien du journal. Ottesen, un policier dont le père avait travaillé sur l’affaire, lui confie ensuite le carnet tenu par l’un des enquêteurs à l’époque. Il y découvre que les hommes assassinés étaient fortement soupçonnés d’avoir abusés de leurs filles et que des gens influents de Nuuk – eux encore en vie – semblaient impliqués dans ces maltraitances. Intimidations et menaces ne tardent pas à confirmer les soupçons du journaliste. Pour échapper à ses poursuivants et découvrir la vérité, Matthew va bénéficier de l’aide de Tupaarnaq, une jeune Groenlandaise fière et rebelle, emprisonnée à l’âge de 15 ans pour avoir tué son père, sa mère et ses deux petites sœurs et qui vient d’être libérée. Aussi mystérieuse que fascinante, cette habile chasseuse de phoques a le corps entièrement recouvert de tatouages. Vous l’avez devinez, la fille sans peau, c’est elle.

 

“La fille san peau”. De Mads Peder Nordbo. Traduit du danois par Terje Sinding. Actes Sud, 380 p.

 

Une guêpe dans le bonheur

Addictif! Tout simplement addictif! Une fois plongé dans “Nid de guêpes” de Rachel Abbott, on n’en sort plus. La preuve, une fois encore, de l’habileté de cette Anglaise qui excelle dans l’art diabolique de tisser les fils d’un suspense. Et qui d’emblée nous prévient: “Tout le monde ment. A soi et aux autres.”

Le mensonge, justement, c’est le gros problème d’Anna Franklyn. Pour réussir dans la vie et ménager ses proches, la jeune femme a dû mentir à tout le monde sur son passé. A l’école dont elle est la brillante et énergique directrice, à son prévenant mari Dominic, à ses deux jeunes enfants, à ses parents. Et ça a marché. Désormais, tout va pour le mieux. Du moins jusqu’à ce lundi de début septembre où elle découvre une guêpe posée sur la vitre de sa voiture flambant neuve couleur framboise. Plus de peur de que mal, mais pour Anna, c’est un mauvais présage. Qui ne tarde pas à se confirmer.

Giflée par le passé

En plein embouteillage, alors qu’elle écoute à la radio son émission favorite “On m’a quitté”, un homme qui prétend s’appeler Scott évoque en deux mots l’histoire d’amour qu’il a vécue avec une femme surnommée Spike. S’il est sélectionné par les auditeurs, il promet de tout révéler la semaine suivante. Or Spike, c’est Anna, et cette histoire, c’est la sienne, une histoire passionnelle et destructrice qui s’est terminée, il y a juste quatorze ans dans le Nebraska, par la mort de Scott. Le jeune homme aurait-il survécu? Impossible, elle le sait, car c’est elle qui l’a tué.

La vérité! Quelle vérité?

Que c’est-il passé à l’époque? L’auteure – de son vrai nom Sheila Rodgers, née en 1952 près de Manchester – nous le chuchote avec parcimonie, au fil des pages, à doses quasi homéopathiques. Elle n’a pas son pareil pour suggérer sans dire et lancer habilement l’hameçon qui emprisonne et tire le lecteur vers l’avant. Celui-ci devra donc attendre la fin du roman pour découvrir la vérité. Et encore, même la vérité comporte ici plusieurs visages.

Dans “Nid de guêpes”, le suspense ne s’applique toutefois pas qu’au passé. Un premier, puis un deuxième homme sont retrouvés morts, tous deux assassinés dans un parking de Manchester où se situe le roman. Anna connaissait fort bien l’un d’eux. Personnage récurrent des polars de Rachel Abbott, le Detective Chief Inspector Tom Douglas mène l’enquête, tout en se démenant avec ses problèmes privés. Et cette fois-ci, le lecteur a de l’avance sur lui. Il sait, ou croit savoir, mais se laisse malgré tout surprendre. Diabolique! On vous avait prévenus.

“Nid de guêpes”. De Rachel Abbott. Traduit de l’anglais par Véronique Roland. Belfond, 448 p.

Sur la même auteure, dans Polars, Polis et Cie, “La disparue de Noël”. Le retour des morts…vivants