Virginie Despentes sur les planches, presque en douceur

Ce spectacle – créé en 2014 –  est né d'une rencontre forte. Celle de la jeune metteuse en scène Emilie Charriot avec "King Kong Théorie", un court texte de la sulfureuse Virginie Despentes. Un opuscule paru en 2006 et que l'on qualifie parfois de "manifeste pour un nouveau féminisme".

A tord? A raison? Le débat n'intéresse pas Emilie Charriot. Ce qui retient son attention, c'est la souffrance, les errances mais aussi les paradoxes qui s'expriment dans ce récit autobiographique où l'auteur parle sans détour ni tabou de son propre viol et de son expérience de la prostitution. La langue est sobre, fluide, tantôt enjôleuse, tantôt revendicatrice, par moment un peu rauque, à la fois lyrique et parlée. Le ton, lui, se veut militant, avec tout ce que cela implique de raccourcis frustrants et de formules chocs.

Le risque était d'en faire trop. Emilie Charriot s'en sort bien. Elle confie cette parole foisonnante et frissonnante à deux corps et deux voix, la comédienne Julia Perazzini et la danseuse Géraldine Chollet. Cette dernière ouvre les feux en évoquant pudiquement sa propre expérience de l'échec, ou plutôt du sentiment "de ne pas y arriver". Julia Perazzini prend le relais avec le texte de Virginie Despentes. Pas de décor, pas d'accessoires, un plateau nu. Les jeunes femmes, quasiment immobiles, ont pour seuls complices la lumière et leur ombre qui se déplace. Un spectacle à fleur d'émotion dont on ressort séduit par la mise en scène et les actrices, mais un peu déçu par le texte souvent plus racoleur que réellement percutant.

 

"King Kong Théorie". Texte de Virginie Despentes. Mise en scène Emilie Charriot. Genève. Théâtre Saint-Gervais. Jusqu'au 21 mai.

Le jus de légumes de Marco Berrettini

Le propos du chorégraphe Marco Berrettini est ambitieux. Et hasardeux dans la mesure où il s'empare d'un sujet au premier abord fort éloigné de la danse. Inspiré du livre "Atlas shrugged" de Ayn Rand, la Bible des néo-conservateurs américains, "iFeel3" se propose d'interroger par la musique et la danse "nos aptitudes à socialiser, nos capacités de nous projeter dans le futur proche ou lointain, nos égoïsmes quand il s'agit de protéger et cacher les peurs qui nous habitent". Le tout en une heure vingt, avec une esthétique épurée et une approche du mouvement basée sur la fluidité répétitive, la monotonie volontaire, le tressaillement, le soubresaut, le presque rien.

Sur la scène bordée de néons, un haut praticable où trônent les deux musiciens (Marco Berrettini et Samuel Pajand). A leur pied, une petite troupe de quatre danseurs interprètes vêtus comme eux de hauts qui semblent en papier. Christine Bombal, Nathalie Broizat, Sébastien Chatellier et Marion Duval déambulent selon une trajectoire plus ou moins triangulaire et quasiment immuable. Ils évoquent une famille faussement soudée ou un groupe de touristes égarés.

Au rythme de chansons dont les paroles sont inspirées aussi bien par Ayn Rand et Ray Kurzweil que par Krishamurti, ils marchent, se cabrent, cherchent à capter notre regard, tressautent ou pour un instant s'évadent dans une solitude chèrement acquise. Ils se frôlent, s'ignorent, esquissent un dialogue corporel, chantonnent pour eux-mêmes. Puis, l'un après l'autre, ils quittent la scène avec leurs vêtements désormais déchirés.

La fin? On les retrouve quelques instants plus tard en pantins désarticulés, hallucinés ou goguenards mais parfaitement immobiles, coincés dans un caisson éblouissant de blancheur. La fin? Non, peu à peu, ces quasi-robots au regard fixe reprennent vie pour venir cérémonieusement se presser un jus de légumes. Une conclusion pleine d'ironie pour un spectacle qui, paradoxalement, manque encore de vitamines. Et peut-être de sens.

 

"iFeel3". Chorégraphie de Marco Berrettini.

Genève. Salle des Eaux-Vives. Jusqu'au 23 janvier.

Lausanne. Théâtre de Vidy. Du 26 au 28 janvier. 

Le jus de légumes de Marco Berrettini

Le propos du chorégraphe Marco Berrettini est ambitieux. Et hasardeux dans la mesure où il s'empare d'un sujet au premier abord fort éloigné de la danse. Inspiré du livre "Atlas shrugged" de Ayn Rand, la Bible des néo-conservateurs américains, "iFeel3" se propose d'interroger par la musique et la danse "nos aptitudes à socialiser, nos capacités de nous projeter dans le futur proche ou lointain, nos égoïsmes quand il s'agit de protéger et cacher les peurs qui nous habitent". Le tout en une heure vingt, avec une esthétique épurée et une approche du mouvement basée sur la fluidité répétitive, la monotonie volontaire, le tressaillement, le soubresaut, le presque rien.

Sur la scène bordée de néons, un haut praticable où trônent les deux musiciens (Marco Berrettini et Samuel Pajand). A leur pied, une petite troupe de quatre danseurs interprètes vêtus comme eux de hauts qui semblent en papier. Christine Bombal, Nathalie Broizat, Sébastien Chatellier et Marion Duval déambulent selon une trajectoire plus ou moins triangulaire et quasiment immuable. Ils évoquent une famille faussement soudée ou un groupe de touristes égarés.

Au rythme de chansons dont les paroles sont inspirées aussi bien par Ayn Rand et Ray Kurzweil que par Krishamurti, ils marchent, se cabrent, cherchent à capter notre regard, tressautent ou pour un instant s'évadent dans une solitude chèrement acquise. Ils se frôlent, s'ignorent, esquissent un dialogue corporel, chantonnent pour eux-mêmes. Puis, l'un après l'autre, ils quittent la scène avec leurs vêtements désormais déchirés.

La fin? On les retrouve quelques instants plus tard en pantins désarticulés, hallucinés ou goguenards mais parfaitement immobiles, coincés dans un caisson éblouissant de blancheur. La fin? Non, peu à peu, ces quasi-robots au regard fixe reprennent vie pour venir cérémonieusement se presser un jus de légumes. Une conclusion pleine d'ironie pour un spectacle qui, paradoxalement, manque encore de vitamines. Et peut-être de sens.

 

"iFeel3". Chorégraphie de Marco Berrettini.

Genève. Salle des Eaux-Vives. Jusqu'au 23 janvier.

Lausanne. Théâtre de Vidy. Du 26 au 28 janvier. 

Le cri d’amour de Pippo Delbono

Chez l'Italien Pippo Delbono, théâtre et biographie souvent se chevauchent, interagissent, s'alimentent. "Vangelo", sa dernière création présentée au Théâtre de Vidy, participe clairement de ce besoin de relire le monde à la lumière de sa propre vie. Micro en main, l'acteur et metteur en scène – né à Varazze en 1959 –  arpente la salle ou la scène, dirige ses comédiens à la manière d'un chef d'orchestre, rugit, hurle, souffre, danse et chante en direct. Et surtout, il raconte. Il raconte comment sa mère, quelques jours avant sa mort, lui a dit: "Pippo, pourquoi ne ferais-tu pas un spectacle sur l'Evangile? Tu enverrais ainsi un message d'amour. On en a tellement besoin, de nos jours." 

"Vangelo" est donc une réponse. Sa réponse. Forcément pleine de révolte et de refus, notamment face à l'Eglise, à ses hypocrisies, à sa morale culpabilisante et triste. Et puis, tout en nous proposant de réécouter les textes sacrés, Pippo Delbono confronte leur force et leur violence aux tragédies actuelles, notamment à celles des réfugiés qu'il a rencontrés lors de la préparation de ce spectacle. Il convoque aussi les images, l'iconographie douloureuse associée à l'Evangile, la musique classique et la chanson, multiplie les citations et les clins d'œil.

Héritier de Grotowski et de Pina Bausch, forgé à l'école des plus grands du théâtre et de la danse, Pippo Delbono nous offre une création totalement baroque, à la fois brute et savante, toujours à la limite du dérapage. Ne craignant ni la démesure ni le mauvais goût, ne maîtrisant pas toujours le temps, "Vangelo" est un spectacle plein de qualités et de défauts. A l'image de cette vie et de cet amour dont il essaie de capter le principe et l'essence. 

 

"Vangelo". Texte, mise en scène et films de Pippo Delbono. Lausanne. Théâtre de Vidy. Jusqu'au 16 janvier. Rencontre avec les artistes le 14 janvier à l'issue de la représentation.

 

Les tableaux animés d’Augustin Rebetez

Augustin Rebetez est d'abord plasticien. A moins de trente ans, ce Jurassien, qui vit et travaille à Mervelier, possède déjà un univers complexe et riche où les dessins, les photographies, les textes et les vidéos se combinent aux objets trouvés et aux machines délirantes. Un monde à la fois magique et inquiétant, peuplé de revenants, d'êtres hybrides, de signes cabalistiques et de cœurs à l'envers. A la demande du directeur du Théâtre de Vidy Vincent Baudriller, Augustin Rebetez aborde aujourd'hui la scène. Un pas de plus et un véritable défi. Un pari réussi.

Dans "Rentrer au volcan" – dont le titre est en soi tout un programme – le spectateur n'a qu'une chose à faire: se rendre disponible, se laisser prendre par la main, accepter qu'à chaque instant surgisse l'improbable. Sur scène, des musiciens, une chanteuse venue du Nord et des performeurs souvent masqués et plus ou moins contorsionnistes. Entre incantation et bruitage, comme s'ils surgissaient d'une imagination enfiévrée, se succèdent une série de tableaux animés qui voient un personnage surgir d'une paroi, un cheval se mettre à chanter et un dentier reprendre sa liberté.

Le théâtre n'est pas fait que d'espace et d'images. Il est aussi juste maîtrise des rythmes, des séquences et du temps. On craint un instant que "Rentrer au volcan" ne se transforme en parade sans fin ni tension. Augustin Rebetez et ses malicieux complices très vite nous rassurent. Et nous offrent, en guise de point final, une dernière scène étonnante et très poétique.

 

"Rentrer au volcan". Conception Augustin Rebetez. Lausanne. Théâtre de Vidy. Jusqu'au 11 décembre. Rencontre avec les artistes à l'issue de la représentation le 9 décembre. Le 11 décembre dès 21h, Aftershow Party.

"Rentrer au volcan" se prolonge sous forme d'exposition à La Kantina du Théâtre de Vidy, jusqu'au 16 décembre. 

Plan fixe sur Danilo Mondada

Le grand public connaît bien les réalisations de l'architecte Danilo Mondada, mais sans toujours les lui attribuer. A Lausanne, on lui doit, en effet, la rénovation de la gare, de la salle de l'Opéra ou la création de l'extension de la Fondation de l'Hermitage. Actuellement, son bureau travaille sur des projets de restauration-conservation au Château Saint-Maire à Lausanne et à la Collégiale de Neuchâtel. Parallèlement à ces interventions dans des hauts lieux patrimoniaux, Danilo Mondada a construit différents nouveaux bâtiments, dont la très belle école Pierrefleur. 

Créée en 1977, l'Association Film Plans-Fixes s'est donnée pour mission  de réaliser des portraits de personnalités de Suisse romande. Avec des règles strictes: des films en noir et blanc, en cinq plans fixes sans reprises ni coupures, tournés en un seul lieu et un seul jour. L'un de ces portraits est justement consacré à Danilo Mondada, Il sera présenté en première le 5 novembre à 18 h 30, à la Cinémathèque suisse, en présence de l'architecte

Dans le film, interrogé par la journaliste Florence Grivel, Danilo Mondada évoque son métier, ses choix, sa volonté de privilégier la qualité de la rencontre plus que le geste architectural. Il revient sur ses origines tessinoises, sur son goût du dessin, ses collaborations avec d'autres architectes – un partage qu'il apprécie particulièrement. Il évoque également sa foi et son émerveillement toujours aussi vif devant l'aventure du projet. Il parle enfin du futur et de l'évolution de son bureau qui a changé de nom avec l'intégration de trois associés plus jeunes. Il s'appelle désormais Mondada Frigerio Blanc Architectes, mais conserve la même exigence et  la même éthique.

 

"Danilo Mondada. Architecte humaniste". Interlocutrice Florence Grivel. Lausanne. Cinémathèque suisse. Jeudi 5 novembre à 18 h 30. Entrée libre.

Visite du bureau Mondada Frigerio Blanc Architectes, le 13 novembre de 16 h à 19 h, rue de Bourg 20A, 3e étage.

 

A Vidy, le grand art de Nicolas Bouchaud

Il est des spectacles qui ne se racontent pas. Ils se vivent, s'éprouvent et se partagent. Ils vous accueillent dans l'intensité de leur juste présence et vous habitent encore longtemps. Présenté jusqu'au 7 novembre au Théâtre de Vidy à Lausanne, "Le Méridien" de Nicolas Bouchaud, d'après le texte de Paul Celan, fait partie de ces spectacles-là. Un cheminement hasardeux, mais magique dans le territoire immense et incertain de ce que pourrait être l'art, en particulier la poésie.

Au départ, un discours. Celui que prononça Paul Celan le 22 octobre 1960, lors de la réception du prix Georg Büchner à Darmstadt. Né en 1920 en Roumanie dans une famille juive de langue allemande, l'écrivain a subi les persécutions fascistes et nazies. Il a fait de son œuvre un outil de témoignage et de lutte contre la barbarie. Dans "Le Méridien"  – c'est son titre – il recourt à tous les codes du discours de réception pour aller bien au-delà et transformer ce passage obligé en une véritable performance. Multipliant les allers et retours, les virages, les zigzags, il s'appuie sur le théâtre de Büchner et sur la complexité de ses personnages pour libérer peu à peu sa propre parole.

Mis en scène par Eric Didry dans un décor intelligemment réduit à l'essentiel, le comédien Nicolas Bouchaud s'approprie les mots et les phrases de Celan avec une fulgurante évidence. Il les mâche, les avale, les engloutit ou les recrache. Il les rythme et les danse. Il jongle avec eux comme un bateleur libéré de la pesanteur pour nous rappeler, avec Paul Celan, que "Celui qui marche sur la tête, Mesdames et Messieurs, – celui qui marche sur la tête, il a le ciel en abîme sous lui."

Lausanne. Théâtre de Vidy. Jusqu'au 7 novembre.

Le 3 novembre, rencontre avec l'équipe artistique à l'issue de la représentation.

Le 4 novembre, introduction au spectacle par Eric Vautrin, une heure avant le début de la représentation.

 

A Vidy, le grand art de Nicolas Bouchaud

Il est des spectacles qui ne se racontent pas. Ils se vivent, s'éprouvent et se partagent. Ils vous accueillent dans l'intensité de leur juste présence et vous habitent encore longtemps. Présenté jusqu'au 7 novembre au Théâtre de Vidy à Lausanne, "Le Méridien" de Nicolas Bouchaud, d'après le texte de Paul Celan, fait partie de ces spectacles-là. Un cheminement hasardeux, mais magique dans le territoire immense et incertain de ce que pourrait être l'art, en particulier la poésie.

Au départ, un discours. Celui que prononça Paul Celan le 22 octobre 1960, lors de la réception du prix Georg Büchner à Darmstadt. Né en 1920 en Roumanie dans une famille juive de langue allemande, l'écrivain a subi les persécutions fascistes et nazies. Il a fait de son œuvre un outil de témoignage et de lutte contre la barbarie. Dans "Le Méridien"  – c'est son titre – il recourt à tous les codes du discours de réception pour aller bien au-delà et transformer ce passage obligé en une véritable performance. Multipliant les allers et retours, les virages, les zigzags, il s'appuie sur le théâtre de Büchner et sur la complexité de ses personnages pour libérer peu à peu sa propre parole.

Mis en scène par Eric Didry dans un décor intelligemment réduit à l'essentiel, le comédien Nicolas Bouchaud s'approprie les mots et les phrases de Celan avec une fulgurante évidence. Il les mâche, les avale, les engloutit ou les recrache. Il les rythme et les danse. Il jongle avec eux comme un bateleur libéré de la pesanteur pour nous rappeler, avec Paul Celan, que "Celui qui marche sur la tête, Mesdames et Messieurs, – celui qui marche sur la tête, il a le ciel en abîme sous lui."

Lausanne. Théâtre de Vidy. Jusqu'au 7 novembre.

Le 3 novembre, rencontre avec l'équipe artistique à l'issue de la représentation.

Le 4 novembre, introduction au spectacle par Eric Vautrin, une heure avant le début de la représentation.

 

A Vidy, le grand art de Nicolas Bouchaud

Il est des spectacles qui ne se racontent pas. Ils se vivent, s'éprouvent et se partagent. Ils vous accueillent dans l'intensité de leur juste présence et vous habitent encore longtemps. Présenté jusqu'au 7 novembre au Théâtre de Vidy à Lausanne, "Le Méridien" de Nicolas Bouchaud, d'après le texte de Paul Celan, fait partie de ces spectacles-là. Un cheminement hasardeux, mais magique dans le territoire immense et incertain de ce que pourrait être l'art, en particulier la poésie.

Au départ, un discours. Celui que prononça Paul Celan le 22 octobre 1960, lors de la réception du prix Georg Büchner à Darmstadt. Né en 1920 en Roumanie dans une famille juive de langue allemande, l'écrivain a subi les persécutions fascistes et nazies. Il a fait de son œuvre un outil de témoignage et de lutte contre la barbarie. Dans "Le Méridien"  – c'est son titre – il recourt à tous les codes du discours de réception pour aller bien au-delà et transformer ce passage obligé en une véritable performance. Multipliant les allers et retours, les virages, les zigzags, il s'appuie sur le théâtre de Büchner et sur la complexité de ses personnages pour libérer peu à peu sa propre parole.

Mis en scène par Eric Didry dans un décor intelligemment réduit à l'essentiel, le comédien Nicolas Bouchaud s'approprie les mots et les phrases de Celan avec une fulgurante évidence. Il les mâche, les avale, les engloutit ou les recrache. Il les rythme et les danse. Il jongle avec eux comme un bateleur libéré de la pesanteur pour nous rappeler, avec Paul Celan, que "Celui qui marche sur la tête, Mesdames et Messieurs, – celui qui marche sur la tête, il a le ciel en abîme sous lui."

Lausanne. Théâtre de Vidy. Jusqu'au 7 novembre.

Le 3 novembre, rencontre avec l'équipe artistique à l'issue de la représentation.

Le 4 novembre, introduction au spectacle par Eric Vautrin, une heure avant le début de la représentation.

 

Henning Mankell, la mort d’un conteur

En 2009, dans "L'homme inquiet", l'inspecteur Kurt Wallander prenait congé  du monde pour sombrer dans l'oubli. Atteint par la maladie d'Alzheimer, il ne reviendrait plus. Beaucoup de lecteurs ont alors pleuré la perte d'un compagnon de misère éclairé, d'un complice en désespérance habitée. Les mêmes, et beaucoup d'autres, pleurent aujourd'hui la mort de son père. L'écrivain Henning Mankell s'est éteint dans la nuit du 4 au 5 octobre à Göteborg, à 67 ans, victime de ce cancer auquel il avait consacré son dernier livre, "Sable mouvant. Fragments de ma vie", paru au Seuil il y a quelques semaines.

Mankell y parle de la maladie, de la mort, de lui et du monde, oui de lui dans le monde car l'un et l'autre étaient chez lui indissociables. Il y évoque son amour du théâtre et de l'Afrique, nous rappelant qu'il a longtemps partagé sa vie entre la Suède et le Mozambique. Parmi ses réflexions et ses riches souvenirs, il nous offre aussi, une dernière fois, l'une de ces histoires exemplaires dont il avait le secret.

Le chapitre s'intitule "Les hippopotames". L'auteur y raconte une partie de pêche sur un affluent du Zambèze qui avait failli très mal tourner. Ils étaient quatre, partis traquer le poisson-tigre, "serrés dans un petit hors bord en plastique" dont ils avaient coupé le moteur. Au moment de redémarrer, impossible. Et catastrophe! Les hippopotames étaient là, tout près, extrêmement agressifs. La mort semblait certaine. Au dernier instant, miracle, le moteur était reparti. Evoquant l'aventure des années plus tard, l'un des compagnons de Mankell y voyait l'intervention divine. L'écrivain lui répliquait: "Les bougies étaient noyées, c'est tout. La religion n'a rien à voir là-dedans." Et de conclure: "Mon ami n'a rien dit. Pour lui, l'hypothèse d'un Dieu était plus satisfaisante. C'était son choix. Ce n'était pas le mien. Dieu ou les bougies d'allumage. Nous n'avions pas fait le même."

Oui, Henning Mankell était bien plus qu'un tout grand auteur de polars. C'était un magnifique écrivain et un remarquable conteur. Qui ne se souvient pas avec émotion de son roman "Les Chaussures italiennes"? Et tous ceux qui ont eu la chance de le rencontrer gardent le souvenir d'un homme exigeant, voire impatient, soucieux de ne pas perdre son temps, mais d'une extrême générosité dès qu'il s'agissait de raconter.

Ce jour-là, le 29 mars 2013, Henning Mankell était l'invité du festival Quais du polar à Lyon. Devant un parterre nombreux et attentif, grand seigneur, il nous avait régalé, plein d'humour et de finesse, avec une histoire africaine. Une histoire de gendarme et de voleur. La voici:

"Cela s'est passée, il y a quelques années, à Maputo, la capitale du Mozambique. J'étais là, j'attendais quelqu'un, et  je vois passer un policier avec un voleur qu'il avait apparemment attrapé au marché. Il le tenait comme ceci (Mankell empoigne son col de chemise). Ils étaient en route pour le commissariat de la ville. Soudain, ils s'arrêtent. Le policier vient de se rendre compte que ses chaussures ont besoin d'être nettoyées. Or, justement, il y a là un cireur de chaussures.

Le policier dit quelque chose au voleur, qui a l'air tout content. Peu après, il lui donne un peu d'argent.  Le voleur s'éloigne et revient avec un journal. Le policier lit tranquillement en attendant que le cireur ait terminé, puis il empoigne à nouveau fermement le voleur par le col et l'emmène au commissariat.

J'ai trouvé cette scène très intéressante, conclut Mankell. Elle montre que dans un pays où il n'y a jamais eu de police auparavant, tant les policiers que les voleurs ont besoin d'apprendre comment se comporter."

Ayant terminé son récit, l'écrivain ajouta à l'attention de son auditoire séduit: "Vous pouvez raconter cette histoire à d'autres sans avoir à me payer de droits d'auteur."

Dont acte. Merci Henning Mankel, nous ne vous oublierons jamais.

 

A lire ou relire, outre les multiples enquêtes de Kurt Wallander et les très beaux romans:

"Mankell (par Mankell). De Kirsten Jacobsen. Seuil, 293 p.

"Sable mouvant. Fragments de ma vie". De Henning Mankell. Seuil, 352 p.