Le virus, l’hôte et le complot

« Quel vaccin contre le complotisme ? », titrait l’émission infrarouge de la RTS cet été, alors que le média Bon pour la tête publiait une « épidémiologie du complotisme ». La métaphore sanitaire du complotisme est attirante, surtout quand on voit la réplication virale des théories alternatives sur internet. Mais le problème avec les métaphores, c’est quand elles quittent le domaine du symbolique pour prétendre saisir la réalité. Ainsi, quand l’OMS met en garde contre l’infodémie, un néologisme décrivant une épidémie de fausses nouvelles autour du coronavirus, elle laisse entendre que la prise en charge du problème doit être sanitaire.

Le virus, l’hôte et le complot

Avec le modèle de l’épidémie, un individu sain (l’hôte) est infecté par un agent extérieur, plus ou moins pathogène et transmissible, et devient contaminé. Des tests diagnostiques permettent de différencier les personnes saines des malades. Bien sûr, les manifestations de la maladie varient d’un individu à l’autre en fonction des caractéristiques et des vulnérabilités de chacun·e, mais d’un point de vue sanitaire, cela n’a guère d’importance : dans tous les cas, la personne infectée doit être prise en charge, que ce soit par des mesures d’isolement ou des mesures thérapeutiques.

Transposé dans le domaine des fausses informations, ce modèle laisserait entendre qu’il existe des complotistes (malades) et des non-complotistes (sains). Mais quels tests et quels critères utiliser pour différencier les premier·ières des second·es ? Et que signifie réellement le terme complotisme ? Faut-il mettre dans le même panier les militant·es contre la 5G (qui n’ont pas attendu la pandémie pour se faire entendre) et les adeptes de QAnon ? Les personnes qui se montrent critiques contre l’influence de l’industrie pharmaceutique dans le domaine de la médecine seraient-elles traitées de la même manière que les platistes ?

Vers une prise en charge sanitaire du complotisme

L’arsenal de mesures pour endiguer les épidémies est connu : prévention, limitation de la contagion, immunisation collective, traitement de soutien et curatif. Si ces mesures ont montré leur efficacité sur le plan épidémiologique, on peut douter que ce soit le cas avec le complotisme. Les pédagogues veulent prévenir le mal par l’éducation. Les censeurs entendent limiter la contagion en bloquant les contenus litigieux sur internet. Des mesures pleines de bonne volonté, mais qui risquent d’être totalement contre-productives. On connait l’efficacité avec laquelle les agitateurs de théories du complot retournent les arguments des experts : “il y a une vérité qu’on nous cache, la preuve : regardez avec quelle insistance ils essaient de vous prouver que vous avez tort !”.

Les tâches aveugles de la vision sanitaire

Jusqu’à présent, les mesures sanitaires prises contre la pandémie de coronavirus se sont concentrées sur le contrôle de l’infection. Or, de plus en plus d’évidences montrent que les pandémies seront plus fréquentes et plus meurtrières à l’avenir, et cela en lien avec la destruction des écosystèmes et l’agriculture intensive, notamment[i]. Il serait bien plus efficace, et moins couteux à long terme, de lutter contre ces causes (et cela aurait aussi l’avantage de réduire le réchauffement climatique), plutôt de courir derrière les épidémies.

De même, une prise en charge réactive de ce que l’on désigne communément par complotisme est vouée à l’échec, tant que les conditions favorisant l’émergence et le développement de telles théories ne sont pas prises en compte : perte de confiance dans les institutions, méfiance envers les industries pharmaceutiques, déclin des médias traditionnels, augmentation des inégalités et de l’insécurité de l’emploi, etc. Cette méfiance ne sort pas de nulle part. Il faut rappeler que les scandales politiques se succèdent, que des lanceurs d’alertes sont emprisonnés, que le vénérable parti démocrate a relayé des théories complotistes sur l’élection de Trump, que Bush a inventé des armes de destruction massive en Iraq et que les plus grands médias américains l’ont suivi !

Ainsi, la montée des discours complotistes doit est être vue comme un symptôme d’un mal profond et complexe, un mal qui ne saurait être traité par un simple emplâtre (il fallait bien terminer sur une métaphore médicale !).

 

 

[i] lire le rapport de l’ipbes ici et l’article “contre les pandémies, l’écologie”, Sonia Shah, Le Monde Diplomatique, mars 2020

 

Crédit photo: “Des théoriciens du complot avaient mis le doigt sur un cliché montrant sur le capot du LRV une contravention” by pichenettes is licensed under CC BY-NC-ND 2.0

 

Éloge de l’hystérie (climatique)

« L’hystérie est morte, c’est entendu. Elle a emporté avec elle ses énigmes dans sa tombe », écrivait Etienne Trillat en conclusion de son bel ouvrage Histoire de l’hystérie paru en 1986[i]. Il est vrai qu’après avoir atteint son apogée à la fin du 19e siècle, l’hystérie a quasiment disparu de la nosographie actuelle. Exit les suffocations de la matrice, les vapeurs, la grande crise hystérique de Charcot ou le conflit œdipien analysé par Freud. De l’hystérie, il ne reste plus que les troubles de conversion et les états dissociatifs, un ensemble de syndromes variés se manifestant sans atteinte anatomo-pathologique observable.

Mais, dit-on, un autre type d’hystérie se donne à voir dans la rue, où des foules enfiévrées se réunissent pour défendre des causes écologiques plutôt que d’aller à l’école ou travailler comme tout le monde. La critique de l’hystérie climatique est le nouveau point de ralliement de la droite climato-sceptique et presque un passage obligé pour qui veut railler les mouvements écologiques. Pourtant, les auteurs de ces critiques ne définissent jamais ce qu’ils entendent par hystérie. C’est bien dommage, étant donné que ce diagnostic a beaucoup de choses à nous apprendre sur ceux qui l’emploient.

Histoire de l’hystérie

Au IVe siècle avant notre ère, la tradition hippocratique décrit différents maux liés à l’utérus (hystera en grec). L’organe, doté d’une autonomie presque animale, se déplace dans le ventre lorsqu’il y a rétention de règles, sécheresse de la matrice ou insuffisance de coït. Le tableau clinique associe suffocation, spasmes, lividité, hypersalivation ou révulsion des globes oculaires, entre autres. Le traitement consiste à faire revenir l’utérus au bon endroit, manuellement ou à l’aide d’odeurs agréables agitées près de la vulve. Cette maladie utérine, qui ne s’appelle pas encore hystérie (le mot apparait en 1703[ii]) se maintient jusqu’au siècle dernier. L’utérus est tantôt caractérisé comme un égout qui doit faire s’écouler les menstrues et sécrétions féminines, sous peine d’empoisonner le corps ; tantôt comme un organe lubrique, responsable à lui seul de tous les étranges comportements des femmes.

Au 17e siècle, certains médecins déplacent le siège de l’hystérie au cerveau. Les symptômes perdent leur connotation bassement sexuelle pour s’anoblir avec la fragilité nerveuse, la fatigue, l’ennui, la tristesse, ce qui deviendra le spleen au 19e. Dans la version cérébrale, l’homme est également touché, bien que plus rarement. D’une manière générale, l’hystérique mâle est un homme efféminé ou homosexuel, qui partage les bassesses de la féminité.

Avec Freud, l’hystérie quitte définitivement le cerveau et l’utérus pour s’installer dans l’esprit. Les symptômes deviennent l’expression d’un conflit psychique sous-jacent entre un désir inconscient qui émerge et des normes sociales, familiales ou culturelles qui le répriment. Le symptôme hystérique est le langage symbolique par lequel le désir refoulé cherche à s’exprimer. La méthode analytique permet de mettre à jour le conflit, ce qui fait disparaître le symptôme rendu inutile. La psychanalyse a un rôle ambigu face au sexisme du diagnostic : si elle donne enfin la parole aux femmes, ces dernières restent cantonnées dans le rôle de patientes autour desquelles les hommes s’affairent (le père, l’amant ou le mari demandent au thérapeute de guérir la femme)[iii].

Au début du siècle dernier, l’hystérie entame un lent déclin, ses manifestations étant progressivement rattachées à la psychiatrie et à la neurologie. On peut se demander si les différentes luttes sociales des femmes n’ont pas joué un rôle dans cette évolution.

Ce que nous dit l’hystérie

L’hystérie est insaisissable. Elle n’a pas d’existence autre que celle que lui donne une époque et une culture donnée. Mais on peut tirer de cette histoire éclatée une conclusion intéressante : En tout temps, le diagnostic d’hystérie a été utilisé pour assigner un rôle social aux femmes en rendant pathologique les comportements qui s’en écartent, comme par exemple lorsqu’il est question de la sexualité ou les revendications pour l’égalité. Depuis la fin du 19e siècle, tous les mouvements féministes exigeant le droit de vote ont été traités d’hystériques. Plus rarement, l’hystérie a été employée pour stigmatiser les classes ouvrières, hommes et femmes confondu·es.

En dénonçant l’hystérie climatique, les contempteur·ices des mouvements écologistes se mettent dans la position rationnelle masculine critiquant l’émotivité et le sentimentalisme féminin des manifestant·es. Et pourtant, la rationalité scientifique semble de plus en plus être du côté des second·es. Pire : en dénigrant avec condescendance ces manifestations, ils refusent de voir le message caché derrière le symptôme. Dans leur vision des choses, le fait même de se révolter est anachronique, bizarre, inadéquat. Comme si le monde nous était donné une fois pour toutes, comme si les luttes sociales appartenaient au passé ! En réalité, le monde est plein de conflictualité, de bouleversements sociaux et historiques qui font naître des comportements nouveaux, inédits, qui sont discrédités par ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change.

Qui aujourd’hui oserait remettre en question la lutte hystérique pour le droit de vote des femmes ?

Qui, dans cinquante ans, osera critiquer l’hystérie climatique de notre temps ?

 

[i] Trillat E., 2006, Histoire de l’hystérie, Editions Frison-Roche, Paris (édition originale : Éditions Seghers, Paris 1986).

[ii] Arnaud S., 2014, L’intention de l’hystérie au temps des lumières (1670-1820), éditions EHESS, Paris

[iii] Chiche S., 2018 Une histoire érotique de la psychanalyse, Payot, Paris. Voir le chapitre sur Dora, un des cas sur laquelle la théorie freudienne de l’hystérie s’appuie, et qui a aussi marqué le courant féministe, certaines ne manquant pas d’affirmer : quelle femme n’est pas Dora ?

 

Photo: Le Dr Charcot à la Salpêtrière (1887). Peinture d’André Brouillet. (Hôpital neurologique, Lyon.) Crédit : Ph. René Basset

La fascination pour le diagnostic de Donald Trump

S’il y a bien une règle que Donald Trump peut se prévaloir de respecter, c’est celle que Freud prescrivait à ses patients avant de les allonger pour la première fois sur le divan : « Vous allez observer que, pendant votre récit, diverses idées vont surgir, des idées que vous voudriez bien rejeter parce qu’elles ont passé par le crible de votre critique. Vous serez tenté de vous dire : “Ceci ou cela n’a rien à voir ici” ou bien “telle chose n’a aucune importance” ou encore “c’est insensé et il n’y a pas lieu d’en parler”. Ne cédez pas à cette critique et parlez malgré tout, même quand vous répugnez à le faire ou justement à cause de cela »[1]. Cette règle faisait émerger des pensées inconscientes, favorisant ainsi le travail analytique.

Ainsi, les prises de paroles de Donald Trump, le flot ininterrompu de ses tweets sans censure et parfois sans signification – comme le mystérieux « covfefe » tweeté en mai 2017 – offrent un matériel inespéré à ceux qui voudraient lui trouver un diagnostic – et s’assurer un succès éditorial. On ne compte en effet plus le nombre de livre critiquant la personnalité de Trump, analysant le moindre de ses comportements pour démontrer sa folie. Les nombreux échos des médias américains transforment chaque brûlot en best-seller. Dernier-né du genre, le documentaire Unfit, qui sort à la fin de ce mois aux États-Unis, compare Donald Trump à Hitler et démontre avec l’appui de psychiatres émérites que le président est un psychopathe. L’enjeu est de taille à l’approche des élections. D’autant plus que le 25e amendement de la Constitution des États-Unis permet d’écarter du pouvoir de manière temporaire ou définitive un président reconnu incapable d’exercer sa fonction. Mais à force de centrer sur le personnage plutôt que sur sa politique, on occulte les dimensions sociales et économiques qui ont permis son ascension, laissant ainsi un boulevard pour le tout prochain Trump.

Le couple Conway, le président et le quarterback

Kellyanne Conway est depuis 2016 la plus proche conseillère de Donald Trump. On lui doit notamment l’invention des « faits alternatifs ». George Conway est quant à lui l’un des plus féroce adversaire du président au sein le camp conservateur. Le couple illustre les clivages des républicains face à Donald Trump. L’affrontement a pris une tournure beaucoup plus dramatique ces derniers jours avec l’appel à l’aide de leur fille sur twitter, les décidant chacun de leur côté à prendre leur distance avec la politique.

Un des angles d’attaque de George Conway contre Donald Trump est justement le narcissisme pathologique de Trump[2]. Dans un essai paru en 2019[3], l’avocat fait le curieux parallèle entre le diagnostic du président et la jambe cassée du quarterback des Washington Redskins Alex Smith lors d’un match face aux Houston Texans. Subissant une lourde charge de ses adversaires, le joueur s’écroule et se tord de douleur. Les ralentis montrent la déformation de la jambe, le pied qui prend des angles interdits par l’anatomie. Les téléspectateurices ne sont pas chirurgien·nes orthopédiques. Iels ne savent pas combien d’os contient la jambe et ne savent pas pratiquer un examen clinique. Selon Conway, Iels en savent toutefois assez pour dire que la jambe est cassée. Il en irait de même pour le diagnostic du président : même sans être psychiatre, tout le monde peut dire que quelque chose cloche chez Donald Trump. Mieux : toute personne capable de lire le Diagnostical and Statistical Manual (DSM) peut poser le diagnostic de trouble de la personnalité narcissique.

Le DSM ou l’amour de l’observation

En effet, le manuel de nosographie psychiatrique américain privilégie explicitement l’observation à l’explication. En construisant des critères simples et reproductibles, il permet à tout profane d’y aller avec son diagnostic. Et peu importe si l’origine de la maladie, la causalité psychique, biologique et environnementale son parfaitement ignorées.

Les diagnostics psychiatriques n’ont bien souvent qu’une utilité administrative : demander une prise en charge assurantielle, justifier une incapacité de travail, se positionner sur la capacité de discernement et la responsabilité individuelle, faciliter la recherche ou la communication entre médecins. Poser un diagnostic n’a jamais soigné personne : c’est la discussion que l’on peut avoir avec le patient autour du diagnostic qui peut l’aider à se connaitre et comprendre l’origine de ses souffrances. A l’inverse, poser un diagnostic peut-être source d’une importante stigmatisation dans la société, et nier les causes structurelles qui l’ont produites, comme par exemple la souffrance au travail, la précarité, ou les traumatismes subis durant un parcours migratoire.

Si peu de psychiatres et psychologues réfutent le narcissisme de Trump, leurs prises de position dans le débat public sont divisées. Il y a tout d’abord les thérapeutes interventionnistes, qui estiment que c’est de leur devoir moral et civique d’avertir de la dangerosité du personnage[4]. D’autres invoquent au contraire la Goldwater rule, qui interdit aux spécialistes de santé mentale de se prononcer publiquement sur le diagnostic de personnalités qu’ils n’ont pas examinés et qui n’ont pas donné leur consentement. Pour terminer, il y a des experts comme Allen Frances qui estime que le diagnostic de trouble de la personnalité narcissique ne saurait être posé chez Donald Trump en l’absence de souffrance personnelle ou de dysfonction[5].

Si ces questions sont intéressantes, elles ne sont d’aucune utilité pour comprendre l’accession d’un président narcissique au pouvoir. Car Trump n’est pas devenu narcissique une fois président. Il est plutôt dans la parfaite continuité du magnat de l’immobilier, de la star de la télé-réalité et du candidat qu’il a été. Ce qui fait que les électeurs ont voté pour lui en connaissance de cause.

Et les électeurs de Trump dans tout ça ?

On les avait presque oubliés ceux-là. Il faut dire que quand on parle d’eux, c’est souvent pour décrier leur racisme, leur machisme ou leur arriération. Hillary Clinton elle-même les a traité de panier de pitoyable. C’était quelques semaines avant les élections et la victoire surprise de son adversaire. Mais plutôt que dénigrer ses électeurs, il faudrait plutôt essayer de comprendre pourquoi les états de la Rust-Belt, qui avaient votés en faveur de Barack Obama en 2008 et 2012, ont préféré voter pour Donald Trump plutôt que Hillary Clinton en 2016.

Jérome Karabel, sociologue et professeur à l’université de Berkeley, évoque le glissement idéologique des démocrates, qui ne se préoccupent plus des ouvriers, des chômeurs victimes de délocalisations ainsi que des perdants de la mondialisation et de la désindustrialisation[6]. Ce faisant, ils ont ouvert un boulevard à un candidat dégagiste, qui a réussi à critiquer le système sans attirer le regard sur le fait que sa fortune lui vient justement de ce système.

Une rationalité mortifère derrière la politique de Trump

Il est certes assez angoissant d’imaginer un président de la trempe de Trump à la tête de la première puissance militaire mondiale. Mais ce n’est pas lui qui a envahi par deux fois l’Irak. Ce n’est pas lui qui a lancé deux bombes atomiques sur le japon ou tué des milliers de civils dans ses différentes opérations militaires sur le globe. De plus, si on destitue Trump, c’est pour mettre Mike Pence à la place. Peut-être que ce dernier se montrerait plus prévisible et policé, mais arrêterait-il la construction des murs à la frontière, la destruction des écosystèmes, la baisse fiscale indécente des plus riches et le soutien aux groupes d’extrême droite ? Trump n’est pas une parenthèse. Sa politique est à l’œuvre dans de nombreux pays dirigés par des présidents pas tous narcissiques. A l’approche des votations fédérales, il serait bon de se rappeler que la politique de Trump se pratique également chez nous.

Faire le lit du prochain Donald Trump

Ce n’est donc pas Trump qu’il faut combattre, c’est les idées qu’il véhicule et qui le dépassent largement. Bien sûr, il y aurait quelque chose de jouissif à lui dire « You’re fired », lui qui a prononcé tant de fois cette phrase dans son show de téléréalité. Mais de même que poser un diagnostic isolé ne sert à rien en psychiatrie, s’arrêter sur la personnalité pathologique de Trump détourne l’attention des problèmes sociaux et politiques qui ont conduit à son élection. Et prépare le lit pour un prochain Donald Trump.

 

 

[1] Freud, S. 2010, La technique psychanalytique, PUF

[2] Pour plus de detail concernant le narcissisme pathologique, voir https://blogs.letemps.ch/jeremie-andre/2020/08/04/narcisse-netait-pas-narcissique/

[3] Conway G., 2019, Unfit for Office, The Atlantic, 3 octobre 2019

[4] Lee B. and al. 2017, The dangerous case of Donald Trump, St-Martin’s Press, New-York

[5] France, A., 2017, Misdiagnosis Donald Trump, Journal of Mental Health, 26:5, 394-394

[6] Karabel J,. Comment perdre une élection, décembre 2016, Le Monde Diplomatique.

 

Crédit photo : “Donald Trump” by Gage Skidmore is licensed with CC BY-SA 2.0. To view a copy of this license, visit https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/

Narcisse n’était pas narcissique

Il y a dix ans, deux psychologues attiraient l’attention sur une épidémie silencieuse frappant les campus américains : le narcissisme[1]. En comparant les résultats de tests psychologiques passés par plusieurs générations d’étudiant·es, J. Twenge et W. K. Campbell concluaient que la prévalence du narcissisme augmentait aussi vite que l’obésité. Dans leur analyse, ils estimaient que l’épidémie était causée notamment par une éducation trop permissive des enfants, centrée sur l’estime de soi et la singularité ; le culte des personnalités médiatiques ; la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux ou encore l’envolée des crédits bancaires (donnant l’impression à chacun·e que tout est accessible). Alors, sommes-nous devenus trop narcissiques ?

Dans son livre Sauvez votre peau, devenez narcissiques[2], l’auteur de développement personnel Fabrice Midal s’appuie sur une relecture personnelle du mythe de Narcisse pour soutenir le contraire. Une provocation payante, puisque son livre a bénéficié d’une couverture médiatique sans précédent, bavarde sur l’auteur et silencieuse sur le contenu. Et tant pis si l’ouvrage contient de grossières confusions sur le narcissisme, notamment l’absence de distinction entre le personnage du mythe et la psychopathologie. Au final, l’auteur réussit la prouesse d’inviter ses lecteurs à devenir narcissique… sans parler du narcissisme. Éclairage.

Qui est Narcisse ?

Narcisse est une figure de la mythologie grecque dont la plupart des sources originales sont perdues[3]. La version latine d’Ovide au début de notre ère est probablement le texte le plus riche et le plus complet[4]. Le récit raconte le destin d’un jeune homme d’une grande beauté qui rejette tous ses prétendant·es. Un amant éconduit profère un jour la malédiction suivante : « qu’il puisse aimer, lui aussi, et ne jamais posséder l’objet de son amour ». Il sera exaucé. Narcisse aperçoit son reflet dans une source et en tombe éperdument amoureux. Quand il se rend compte que son objet d’amour n’est autre que lui-même et qu’il lui est inaccessible, il se laisse mourir de désespoir. Son corps disparait et se transforme en cette jolie fleur printanière. Fabrice Midal juge que la métamorphose est la preuve de la sagesse du jeune chasseur. Il se garde bien de mentionner la malicieuse allusion d’Ovide : « Or, même une fois reçu au séjour infernal, il se mirait encore dans les eaux du Styx ». Peu importe. La richesse des mythes réside aussi dans les multiples interprétations qui peuvent en être tirées. Mais la richesse des interprétations n’appelle-t-elle pas une certaine prudence dans l’utilisation qu’on en fait ? D’autant plus que le narcissisme est un concept qui a été inventé et développé sans relation au mythe du même nom.

Qu’est-ce que le narcissisme ?

Le néologisme narcissisme est utilisé pour la première fois par Paul Näcke en 1899 pour désigner une perversion consistant à utiliser son propre corps comme source d’excitation sexuelle. Quinze ans plus tard, Freud publie « Pour introduire le narcissisme », un essai dans lequel il explore le narcissisme dans de nombreuses directions. Freud insiste sur le fait que le narcissisme est aussi un processus normal, désignant l’investissement libidinal du moi, ainsi qu’une étape du développement psychique devant être dépassée. La fixation ou la régression à ce stade expliquerait des pathologies comme l’hypochondrie, la démence précoce (schizophrénie) ou la paranoïa. Contrairement au complexe d’Œdipe, construit sur une relecture minutieuse de la tragédie de Sophocle, Freud ne se réfère pas au mythe de Narcisse.

Les années 1970 marquent l’essor aux États-Unis de la personnalité narcissique sous l’impulsion des psychiatres et psychanalystes H. Kohut et O. Kernberg. La personnalité narcissique décrit un individu égoïste, mégalomane, manquant d’empathie, se croyant tout permis et utilisant les autres pour servir ses propres fins. Cette description conduit à l’intégration en 1980 du trouble de la personnalité narcissique dans la troisième version du Diagnostic and Statistical Manuel (DSM), la bible de la nosographie psychiatrique américaine. Le trouble de la personnalité narcissique devient ainsi le diagnostic psychiatrique qu’il demeure à ce jour. Cette intégration stimulera la recherche dans de nombreux domaines, notamment dans la psychologie de la personnalité, un domaine de la psychologie qui s’attache à analyser et classer les différents types de personnalité et les traits de caractère associés. Se basant essentiellement sur des questionnaires ou des interviews sur un large échantillon de population, elle a permis d’étudier les traits de caractère non pathologiques associés au narcissisme (notamment parmi les étudiants, ce qui a conduit à l’étude de J. Twenge et W. K. Campbell citée en introduction).

La vulnérabilité du narcissique

Une dimension mal connue du narcissisme et la profonde vulnérabilité qu’elle englobe, illustrée par le paradoxe suivant :  s’ils ont une idée si élevée d’eux-mêmes, pourquoi ont-ils tant besoin de l’admiration des autres ? En fait, le moi grandiose du narcissique finit toujours par se heurter à la réalité. Certains nient cette dernière et poursuivent leur course en avant mégalomaniaque, tandis que d’autres se replient sur eux-mêmes quêtant inlassablement la reconnaissance d’autrui ou développant des symptômes dépressifs ou un vécu de honte, la honte de n’être que ce qu’ils sont. Si la souffrance de ces derniers amène à solliciter plus facilement l’aide d’un thérapeute, elle peut aussi les pousser dans des conduites addictives ou suicidaires. Ces dimensions grandioses et vulnérables peuvent coïncider chez une personne, ou se succéder. Il n’est pas rare qu’avec l’âge, l’apparition des premières limitations physiques, d’un deuil ou d’une séparation, le narcissique grandiose devienne vulnérable.

Si on résume grossièrement, le narcissisme désigne, pour une partie des cliniciens sensibles à l’approche théorique freudienne plutôt qu’à l’approche descriptive du DSM, la capacité à maintenir une représentation et une estime de soi stables à la fois dans la durée et face aux frustrations et aux aléas de la vie ; les manifestations vulnérables ou grandioses du narcissique seraient ainsi expliquées par un narcissisme défaillant.

Dans l’autre approche, le narcissisme ne désigne plus un processus psychique vital, mais une série de traits de caractères associés pour certains au narcissisme grandiose, pour d’autres au narcissisme vulnérable. Dans cette optique, le narcissisme normal ou adaptatif désigne un narcissisme sub-clinique (qui ne remplit pas les critères pour être pathologiques)[5]. Dans toutes les approches néanmoins, le terme narcissique tend à se référer aux dimensions pathologiques du narcissisme.

Devenez narcissiques ?

Dès lors, l’injonction de Fabrice Midal à devenir narcissique paraît être un déni de la souffrance des narcissiques et du difficile travail des thérapeutes. Sauf si on accepte le fait que l’auteur parle de tout autre chose que du narcissisme. Revenons au contenu du bouquin. L’auteur survole la psychanalyse et la psychiatrie en quelques petites pages et ne juge pas nécessaire d’évoquer les controverses actuelles autour du narcissisme. Très précautionneux, il affirme que le pervers narcissique n’est pas vraiment narcissique et classe l’affaire de Donald Trump et de Kim Kardashian en quelques paragraphes : ils ne sont pas narcissiques car ils ne s’aiment pas réellement – montrant bien qu’il ne s’est pas intéressé à la dimension vulnérable du narcissisme.

Mais alors, de quoi parle le livre ? De Fabrice Midal, principalement. De son enfance – narrée sous l’angle du vilain petit canard –, de ses premiers pas incertains dans l’âge adulte et enfin de sa métamorphose (en narcisse ou en cygne). L’auteur fait des incursions dans la philosophie avec Socrate, Saint-Augustin et Kant, sans jamais dépasser le stade des généralités. Il affirme que « la philosophie sans le narcissisme, c’est du poison, comme la littérature et le cinéma » et associe la rationalité au nazisme. Il répète plusieurs fois que se sacrifier pour les autres est une très mauvaise idée, mais encense les figures de Jésus et Socrate (qui sont morts de vieillesse, comme tout le monde le sait).

Au fil des pages, on se rend compte que derrière l’invitation à devenir narcissique se cache l’invitation à s’apprécier tel que l’on est, à chercher et chérir son véritable « soi », à se faire confiance, à refuser les injonctions à la performance. Des propos très classiques pour un ouvrage de développement personnel. L’utilisation du terme narcissique est donc à prendre comme une provocation pour augmenter la visibilité du bouquin.

Et ça a marché.

 

Références

[1] Twenge J., Campbell W. K., 2009, The narcissism epidemic, living in the age of entitlement, Atria, New-York

[2] Midal F., 2017, Sauvez votre peau ! Devenez narcissique, Flammarion, Versilio, Paris

[3] Pour une enquête passionnée sur les origines de Narcisse, voir Knoepfler D., 2010, La Patrie de Narcisse, Odile Jacob, Paris

[4] Ovide, métamorphose, livre III, vers 339-510. Les extraits du texte proviennent de Bettini M., Pelitzer E., 2010, « Le Mythe de Narcisse », traduit par Bouffartigue J., Belin, Paris, (édition originale italienne 2003)

[5] Joshua D. Miller, Donald R. Lynam, Courtland S. Hyatt, W. Keith Campbell, Controversies in Narcissism, Annual Review of Clinical Psychology 2017 13:1, 291-315