Ni Versailles ni Munich : mais quelle paix pour l’Ukraine?

Trois mois se sont écoulés depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Si l’héroïque résistance ukrainienne a sans nul doute infligé une défaite stratégique aux ambitions impérialistes poutiniennes, il n’en demeure pas moins que ce conflit absurde ne génère que des perdants. En premier lieu, bien évidemment, l’Ukraine et sa population payent le plus lourd tribut de cette guerre, celui du sang versé sous les coups de l’envahisseur. Les pertes civiles sont effrayantes, tout comme le niveau de destruction des villes sous le feu des forces russes ! Dans la liste des autres perdants, viennent ensuite pêle-mêle, l’Europe, les pays en développement, l’économie mondiale, le peuple russe, le respect du droit humanitaire et j’en passe.

Selon les experts (combien de fois se sont-ils déjà fourvoyés?), cette guerre est faite pour durer. Mais pour combien de temps encore, les Ukrainiens, malgré leur vaillance, pourront-ils repousser vague après vague les envahisseurs d’une armée qui possède un capital humain inépuisable, une puissance de feu illimitée et qui s’embarrasse peu de considérations humanitaires ?

L’écroulement des forces russes en Ukraine et l’organisation d’un coup au Kremlin sont à ranger dans les tiroirs déjà bien remplis des vœux pieux

Si l’écroulement des forces russes en Ukraine et l’organisation d’un coup au Kremlin sont à ranger dans les tiroirs, déjà bien remplis, des vœux pieux, il ne reste plus qu’une négociation pour mettre fin au conflit, une négociation encouragée par les Puissances qui soutiennent directement ou indirectement les belligérants. Encore faut-il une volonté de la part de ces derniers pour la faire aboutir en commençant par l’imposition d’un cessez-le-feu. Malheureusement, nous en sommes loin. Pour ne rien arranger, quand l’agresseur est un membre permanent du Conseil de sécurité, le système de veto paralyse les mécanismes de paix onusiens, comme ce fut le cas lors de l’invasion américaine en Iraq.

L’Histoire récente peut-elle nous fournir quelques pistes quant à un possible scénario de désescalade, de cessez-le-feu et de retour à une paix durable?

L’Histoire récente peut-elle nous fournir quelques pistes quant à un possible scénario de désescalade, de cessez-le-feu et de retour à une paix durable?

Éviter d’humilier les Russes, comme évoqué par le président Macron en référence au traité de Versailles de 1919, me semble hors de propos, puisque un tel scénario présuppose une défaite militaire et un écroulement économique russes hautement improbables.

Un accord sanctionnant les conquêtes territoriales russes contre une garantie de non-expansion ultérieure, nous renverrait aux accords de Munich en 1938 qui n’ont pas mis un frein aux appétits de conquêtes de Hitler. Il n’est donc pas souhaitable.

D’autres modèles? L’armistice de Corée, signé en 1953 entre les Nations unies d’une part, la Chine et la Corée du Nord d’autre part, a effectivement mis fin aux hostilités, mais n’a pas été suivi par un traité de paix. Les négociations durèrent deux ans. Septante années plus tard, les tensions demeurent toujours très vives dans la péninsule coréenne.

Les accords de paix de Paris signés en janvier 1973, négociés pendant cinq ans, mirent formellement fin aux hostilités entre les États-Unis et le Vietnam du Nord. Ils n’empêchèrent pas une déroute des forces sud-vietnamiennes, la chute de Saigon et le départ précipité des Américains en avril 1975.

Le conflit en Bosnie-Herzégovine qui débuta en 1992 prit fin avec les accords de Dayton, signés à Paris en décembre 1995. Il sanctionna une partition du pays entre la fédération de Bosnie-Herzégovine, croato-bosniaque, et la République serbe de Bosnie. La gestion extrêmement complexe des relations entre les différentes entités sous l’autorité du Haut Représentant international en Bosnie-Herzégovine rend ce pays instable et la tentation d’une sécession serbe demeure toujours vivace.

Et les accords de Minsk? Serait-il possible d’envisager un Minsk III? Y aurait-il des raisons de croire que cette fois-ci ça pourrait marcher avec un peu de bonne volonté et beaucoup de pressions politiques? Difficile de l’imaginer.

Serait-il souhaitable de geler l’élargissement de l’OTAN, y compris en Suède et Finlande, contre un retrait des troupes russes et un statut de neutralité pour l’Ukraine? L’expansion de l’OTAN est-elle l’unique cause de l’intervention russe?

Les accords de paix se négocient sur le long terme

Beaucoup de questions, peu de certitudes, si ce n’est que les accords de paix se négocient sur le long terme. Les semaines à venir s’annoncent capitales. Désir d’empire contre désir d’Europe; qui va l’emporter? À qui profitera le facteur temps? Qui pourra soutenir les sanctions et leur imposition sur le long terme? La réponse déterminera notre futur pour les décennies à venir.

Cause de la guerre en Ukraine : Lénine plutôt que l’OTAN ?

Depuis quelques semaines, nombreux sont celles et ceux qui nous expliquent doctement devoir imputer le martyre du peuple ukrainien à la politique agressive d’extension vers l’Est de l’OTAN. Pour éviter tout problème, il suffisait à l’Occident de respecter les sphères d’influence issues de la Conférence de Yalta, ignorant le désir des pays candidats à l’adhésion d’échapper une fois pour toute à l’hégémonie d’un empire tsaro-soviétique.

Pourquoi Poutine a-t-il pris la décision d’envahir l’Ukraine maintenant et non lorsque l’OTAN était affaiblie par un leadership américain erratique ?

Il va de soi que l’OTAN et l’Europe ont commis de lourdes erreurs depuis la dissolution de l’URSS, en particulier au moment de la crise en Yougoslavie, mais cela justifie-t-il une invasion brutale de l’Ukraine, alors qu’une adhésion de ce pays à l’OTAN n’était pas à l’ordre du jour et qu’aucun dirigent occidental sensé ne songeait à menacer la Russie ? Pourquoi Poutine a-t-il pris la décision d’envahir l’Ukraine maintenant et non lorsque l’OTAN était affaiblie par un leadership américain erratique ? L’arrivée d’un nouveau chancelier en Allemagne, la débâcle américaine en Afghanistan ou les prochaines élections en France ne pouvent expliquer la décision fatale d’un homme enfermé dans sa forteresse moscovite et ses délires impérialistes. Pour répondre à cette interrogation, peut-être vaudrait-il la peine de se rapporter à la proclamation de l’URSS il y a cent ans, plus exactement le 30 décembre 1922. En créant une fédération de républiques autonomes socialistes issues de l’éclatement de l’empire tsariste, Lénine voulait combattre le chauvinisme grand-russien. Finalement, Staline réussit à imposer une conception plus centralisatrice, qui a prévalu jusqu’en 1991, mais a conservé l’existence formelle des républiques soviétiques.

Poutine a qualifié la création par Lénine d’une république d’Ukraine comme une erreur historique

Lors de son glaçant discours avant l’invasion, Poutine avait qualifié la création par Lénine d’une république d’Ukraine comme une erreur historique. Malgré une patiente stratégie de reconquête multiforme avec la vassalisation de la Biélorussie, l’envoi de troupes russes au Kazakhstan, en Arménie et en Transnistrie, l’invasion partielle de la Géorgie, il manquait encore l’Ukraine, joyau de toutes les Russies, pour effacer une fois pour toutes l’erreur commise par Lénine en 1922. Cette Ukraine se refusait obstinément à rejoindre le giron poutinien. L’occupation totale de la Crimée et celle partielle du Donbass ne suffisait plus. Il fallait donc envahir l’Ukraine, pour qu’un siècle après la fondation de l’URSS et l’erreur de Lénine, Poutine puisse passer à l’Histoire comme le restaurateur de la Grande Russie. Une telle vision laisserait dès lors peu de d’espace pour une paix négociée.

La charte des Nations Unies est impuissante à prévenir des conflits initiés par des membres permanents du Conseil de sécurité

Comment Poutine pourrait-il accepter de restituer les territoires conquis (surtout ceux reliant le Donbass à la Crimée) ? Quelles assurances obtenir d’une Russie qui avait déjà garanti l’intégrité du territoire ukrainien en signant le mémorandum de Budapest en 1994 ? L’article 2 stipulait pourtant : La Fédération de Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis réaffirment leur obligation de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance de l’Ukraine et qu’aucune de leurs armes ne sera jamais utilisée contre l’Ukraine, sauf en cas de légitime défense ou en conformité avec la Charte des Nations Unies. (Malheureusement la charte des Nations Unies est impuissante à prévenir des conflits initiés par des membres permanents du Conseil de sécurité, comme elle le fut lors des bombardements de l’OTAN sur la Serbie ou de l’invasion de l’Irak par les Américains.) Comment éviter d’ultérieures invasions ?

Les diplomates auront donc du pain sur la planche. Une neutralisation de l’Ukraine pourrait être une condition nécessaire, mais non suffisante pour mettre fin au conflit actuel. Tout accord futur ferait bien de ne pas s’inspirer de celui de Munich en 1938.

 

Sarajevo, Kyiv, Moscou

Ô rage, ô désespoir. Ainsi commence la tirade de Don Dìègue dans Le Cid de Corneille. Ces mots reflètent nos sentiments, confrontés  que nous sommes à notre impuissance à changer le cours des événements en Ukraine. Les images de ces longues files de véhicules militaires russes qui se préparent à donner l’assaut sur Kyiv sont insoutenables, comme celles des salves de missiles s’abattant dans les zones résidentielles de Karkhiv. Et que dire de l’invasion des troupes bélarusses ? Chaque dictateur a besoin de ses laquais. Loukashenko réplique l’attitude de Mussolini qui décida d’envahir la France une fois celle-ci mise à genoux par les troupes nazies en juin 1940. L’Histoire n’aura pas été tendre avec le dictateur italien.[1]

Par le hasard des circonstances, au gré de mes diverses missions humanitaires il m’a été donné de travailler entre autres à Sarajevo, Kyiv et Moscou. Qu’il me soit permis de livrer quelques réflections dérivées de mes observations sur le terrain.Tant de sottises ont été proférées récemment, qu’une de plus ou une de moins ne fera pas grande différence…

L’utopie du “plus-jamais-de conflits-en-Europe” avait volé en éclats

J’ai travaillé à Sarajevo entre mars et avril 1992. Malgré les vents de guerre qui soufflaient sur la Yougoslavie, nous avions de la peine à imaginer que le conlit s’inviterait dans une ville réputée pour sa tolérance.[2] L’utopie du “plus-jamais-de conflits-en-Europe” avait volé en éclats quelques mois plutôt en Croatie mais demeurait bien ancrée dans nos esprits.

Ce fut un aveuglement similaire à celui des jours passés où les Américains ont été traités d’hystériques lorsqu’ils annonçaient une invasion généralisée de l’Ukraine.

La guerre déclarée par la Russie contre l’Uraine a définitivement incinéré les lambeaux d’une telle utopie. Bien que neutralisé, (pour combien de temps encore?) le conflit en ex-Yougoslavie n’est pas étranger aux événements dramatiques de ces derniers jours. Les bombardements de Belgrade en 1999 et la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo en 2008 ont offert à Poutine le prétexte rêvé pour dénoncer une duplicité de l’Occident. À cet égard, le rôle actif  joué par la Suisse pour l’indépendance du Kosovo mériterait d’être analysé à la lumière du précédent créé en Europe.

J’ai eu le privilège de travailler en Ukraine pendant six mois en 2015, un an après l’Anschluss de la Crimée par la Russie.

J’ai eu le privilège de travailler en Ukraine pendant six mois en 2015, un an après l’Anschluss de la Crimée par la Russie. Comme pour l’Autriche en 1938, le rattachement a été unilatéral et sanctionné par un référendum sans supervision internationale. Comme pour l’Autriche, le sentiment de la population penchait en faveur de l’envahisseur. Malheureusement, une fois qu’un dictateur commence à pendre des mesures unilatérales en remettant en cause l’odre international établi, il ne sait plus où s’arrêter. Aujourd’hui, la négation de l’existence de l’Ukraine nous ramène à certains discours entendus le siècle passé.

En Ukraine, j’ai pu constater de visu les conditions difficiles dans lesquelles vivaient les populations proches de la ligne de contact, constamment soumises à des tirs d’artillerie de la partie adverse.[3]Dans les faubourgs de Donetsk, j’ai été profondément marqué par les conditions des populations civiles obligées de passer toutes les nuits dans des abris pour se protéger des tirs de l’armée ukrainienne.

Néanmoins, le conflit du Donbass, aussi dramatique fût-il pour les populations concernées, pouvait se résoudre par la négociation avec un minimum de bonne volonté de la part des parties en présence.

Face à l’adversité, le peuple russe a un seuil de souffrance plus élevé que les autres

Finalement, j’ai travaillé à Moscou pendant trois mois en 2018. J’ai été frappé par la similitude de la vie citadine entre Kyiv et Moscou. Il suffit d’une belle journée ensoleillée au sortir d’un long hiver pour que les terrasses se remplissent à Moscou comme à Kyiv. Cherchez la différence, il n’y en a point.

J’ai pu également constater que face à l’adversité, le peuple russe a un seuil de souffrance plus élevé que les autres. L’Histoire n’a pas été tendre avec lui. Hélas, il devra endurer de nouvelles sanctions, mais il devra s’en prendre à ceux qui les ont provoquées.

En préambule de Témoin d’une déchéance, j’écrivais les lignes suivantes au sujet Mussolini[4] :

L’Histoire ne se répète pas, mais elle nous fournit de précieux enseignements.

Mussolini s’est présenté tout d’abord comme le sauveur providentiel de la patrie. Il a effectivement mis fin aux désordres et à une insécurité exacerbés par ses propres milices mais une fois arrivé au gouvernement, il s’est arrogé le droit de gouverner sans partage.

Le prétendu sauveur a ensuite muté en dictateur, en pourfendeur d’une démocratie qu’il méprisait ouvertement. Après avoir toléré et couvert des assassinats politiques, aboli toute forme d’opposition parlementaire, toute liberté de presse et tous les partis, après avoir instauré les tribunaux spéciaux et la peine de bannissement, après avoir réintroduit la peine de mort, le Duce finit par se voir en nouvel empereur Auguste à la tête d’un vaste empire méditerranéen. Il s’octroya les pleins pouvoirs en promettant aux Italiens un destin impérial retrouvé.

Enfin, grisé par l’hubris de ses succès initiaux, poussé par un égotisme sans limites, ne se fiant plus qu’à ses instincts après avoir épuré son entourage de toute voix dissidente, le dictateur-sauveur s’est considéré infaillible. Il persistera alors dans l’erreur jusqu’au bout de l’enfer.

Son règne est l’illustration parfaite des dérives dictatoriales qui connaissent rarement une issue heureuse. Les dictateurs ne quittent jamais le pouvoir de leur plein gré. Ils préfèrent la politique de la terre brûlée. Leur désir d’empire et de puissance provoque conflits et destructions. Hélas, cette vérité demeure toujours d’actualité.

 Tout conflit armé est une offense faite à l’intelligence humaine, mais celui que nous vivons en ce moment est particulièrement grave et absurde. Il divise des communautés qui ont toujours vécu en bonne harmonie, il remet en cause toute l’architecture de sécurité en Europe. Il y aura un avant et un après le 24 février.

Quand et comment ce cauchemar prendra-t-il fin?

 

[1] Pour une rapide piqûre de rappel sur le déclin du fascisme en Italie, je renvoie mes lecteurs au livre que j’ai écrit sur cette période: Témoin d’une déchéance paru aux éditions Mon Village.

[2] En Yougoslavie, les souvenirs tuent. https://blogs.letemps.ch/jean-noel-wetterwald/2021/06/20/en-yougoslavie-les-souvenirs-tuent/

[3] CF article publié dans le Temps le 9 novembre 2015 ” Lettre à Luba” https://www.letemps.ch/opinions/lettre-luba-victime-politisation-laide-humanitaire-donbass

[4] Témoin d’une déchéance cité plus haut

JO de Garmisch: premiers Jeux sous influence

Il y a quatre-vingt-cinq ans, les IVe Jeux Olympiques d’hiver se déroulèrent à Garmisch Partenkirchen du 6 au 16 février 1936. Le CIO n’avait pas voté pour attribuer les Jeux d’hiver à l’Allemagne qui avait fait prévaloir une règle non écrite selon laquelle le pays hôte des Jeux d’été pouvait également organiser les Jeux d’hiver. L’Histoire retiendra quelques moments forts des Jeux à Berlin, mais relativement peu des épreuves à Garmisch. Même si les JO d’hiver ne jouissaient pas du même retentissement que les JO d’été, l’objectif du régime nazi fut déjà celui d’organiser les Jeux les plus prestigieux de l’histoire et d’en faire une répétition générale pour ceux de Berlin.

Un Heil Hitler sonore retentit à l’arrivée du Führer dans l’enceinte olympique

À Garmisch, pour la première fois, l’idéal olympique fut instrumentalisé au profit d’un régime autoritaire. Sous d’épais flocons de neige, un Heil Hitler sonore retentit à l’arrivée du Führer dans l’enceinte olympique. Tous les officiels Allemands et de nombreux participants écoutèrent, le bras levé, le serment olympique prononcé par Willy Bogner. Lors de son discours, le président du comité d’organisation, Karl Ritter von Halt, souligna la volonté allemande de célébrer la paix et la compréhension sincère entre les peuples au travers de ces jeux.

Les appels lancés aux États-Unis en faveur d’un boycott pour dénoncer les persécutions antisémites en Allemagne n’aboutirent pas. Tout fut mis en œuvre par la propagande nazie pour se donner l’image d’un régime pacifique. Peu avant l’arrivée des délégations, quelque deux cents agitateurs potentiels furent envoyés dans les camps de concentration et tous les panneaux antijuifs furent soigneusement enlevés. Un défenseur de hockey sur glace, Rudi Ball, d’origine juive fut réintégré dans l’équipe allemande le temps des Jeux. Hitler n’en fut pas moins contrarié et se refusa d’assister à tout match des hockeyeurs teutons.

Les Nazis avaient réussi leur premier grand coup de propagande

Dans son discours de clôture, le président du CIO se dit entièrement convaincu que ces Jeux avaient donné une puissante impulsion à l’idéal olympique qui tend à unir les peuples. Goebbels, le ministre de la propagande, écrivit dans son journal que tout le bon travail effectué en avait valu la peine. Même l’Ambassadeur français à Berlin, François-Poncet, admit que le monde entier s’était enthousiasmé pour ces Jeux. Les Nazis avaient réussi leur premier grand coup de propagande internationale et lancé de manière idéale les Jeux de Berlin, autrement plus importants pour le régime. Si Garmisch avait été un échec, il n’y aurait pas eu de fête des peuples dans la capitale allemande.

Sur le plan sportif, les Jeux rassemblèrent 624 athlètes de 28 nations. Un record pour l’époque. Ils comportèrent 17 épreuves dans 8 disciplines. La Norvège termina en haut de la liste des médailles. La Suisse en gagna trois dont une d’or en bob. Elle ne participa pas aux compétitions de ski alpin. En effet, selon les règles de l’amateurisme, les moniteurs de ski qui intégraient l’équipe suisse ne purent pas concourir. Ovomaltine devint un sponsor officiel des Jeux.

Un mois après l’ouverture des jeux, Hitler réoccupera de force la Rhénanie en violation du traité de Versailles

Le 7 mars, un mois après l’ouverture des Jeux, Hitler réoccupera de force la Rhénanie en violation du traité de Versailles. Ce sera le premier d’une longue série de coups de force nazis qui mèneront à la Deuxième Guerre mondiale.

Les Jeux en Allemagne furent donc les derniers avant un conflit mondial déclenché par le pays organisateur. Le CIO a fait preuve d’une compromission coupable en cautionnant de bonne grâce un monstrueux exercice de propagande.

Ça ne sera malheureusement pas la dernière fois… !

La Convention sur les réfugiés est-elle obsolète ?

La Convention sur les réfugiés, ou plus exactement la Convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés, a fêté ses 70 ans. Elle fut conclue à Genève. Mère de toutes les procédures d’asile nationales, elle détermine les conditions pour obtenir le statut de réfugié ainsi que les droits et obligations liés à un tel statut. Elle consacre le principe cardinal du non-refoulement, selon lequel toute personne réfugiée ne peut être renvoyée de force dans un pays où sa vie ou sa liberté serait gravement menacée.

À son origine, la Convention n’avait pas un caractère universel

À l’occasion de cet anniversaire, certaines voix ont appelé à une révision, voire à une abrogation pure et simple d’une convention qui se limitait initialement à protéger les réfugiés européens au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. En effet, à son origine, la Convention n’avait pas un caractère universel. Sa définition comprenait une restriction temporelle et géographique stipulant que le statut de réfugié pouvait être uniquement accordé pour des événements survenus en Europe avant le 1er janvier 1950. Elle reflétait la réalité d’une époque où les camps en Europe abritaient encore des personnes déplacées originaires des pays d’Europe de l’Est qui ne désiraient plus rentrer dans leur pays d’origine. (Il n’est pas inutile de rappeler qu’au sortir de la guerre, l’Europe comptait plus de onze millions de personnes déplacées. Le dernier camp fut fermé en 1959.) Toutefois, le Protocole relatif au statut des réfugiés, conclu à New York le 31 janvier 1967, leva ces deux restrictions conférant ainsi un champ d’application universel à la Convention de 1951.

Au fil des années, la définition du réfugié s’est également élargie pour inclure les victimes de persécutions non-étatiques, tant qu’elles n’arrivent pas à recevoir une protection de leurs droits humains fondamentaux dans leur pays d’origine. Quelle que soit l’interprétation du concept de persécution, le statut de réfugié ne peut être octroyé qu’après une procédure d’asile des pays signataires de la Convention (ou du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) qui reconnaît ou rejette le statut de réfugié.

La Convention de 1951 n’a pas été créée pour gérer les crises migratoires, mais pour protéger les victimes de persécution

Face à l’afflux de migrants aux limes de l’Europe, en Méditerranée, à la frontière polonaise ou dans les Balkans, il existe une tentation toujours plus persistente de proclamer l’obsolescence de la Convention, mais cela ne résoudra absolument rien. La Convention de 1951 n’a pas été créée pour gérer les crises migratoires, mais pour protéger les victimes de persécution. Les difficultés actuelles ne se situent  pas tant au niveau du droit des réfugiés, mais à celui de l’identification d’un État chargé de déterminer qui est réfugié et qui ne l’est pas. Sur ce point, le droit international n’offre pas une grande clarté.

L’article 14 de la déclaration des droits de l’Homme de 1948 stipule que confrontée à la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays, mais l’article omet de mentionner dans quel pays ce droit peut s’exercer. Une telle omission n’a rien de fortuit. L’octroi de l’asile et la reconnaissance du statut de réfugié demeurent un attribut de la souveraineté étatique jalousement défendu. Toutes les tentatives de rédiger une convention internationale sur l’asile territorial ont échoué à ce jour. En clair, les États signataires de la Convention de 1951 n’ont pas une obligation légale d’offrir l’asile, par contre ils ne peuvent renvoyer un réfugié dans un pays où il court des risques graves pour sa vie et sa liberté.

Au niveau européen, les traités de Dublin ont tenté de donner une réponse à l’épineuse question d’identifier le pays chargé d’examiner la requête de tout demandeur d’asile qui arrive dans l’espace Schengen. La solution actuelle détermine que le pays responsable sera l’État où le demandeur d’asile a fait son entrée dans l’espace Schengen. Une telle approche impose toutefois un fardeau disproportionné sur les pays aux frontières terrestres et maritimes de l’espace Schengen où les migrants viennent frapper aux portes de l’Europe. Une révision est souhaitable.

L’Europe n’est pas le seul continent confronté aux problèmes d’afflux de migrants

La gestion de la migration contemporaine pose des défis immenses liés entre autres à la globalisation, aux conflits armés, à l’écart grandissant entre pays riches et pays pauvres, ou au changement climatique. L’Europe n’est pas le seul continent confronté aux problèmes d’afflux de migrants. L’Afrique, l’Asie et les Amériques le sont également dans des proportions majeures.

Parmi tous ces migrants, qui est réfugié et qui ne l’est pas ? Quel État est-il chargé d’examiner la demande d’asile ? Quelles sont les procédures en place pour le renvoi des déboutés ? Dans quelle mesure serait-il possible d’ouvrir des voies légales de migration ? Autant de questions qui ne peuvent être résolues hors d’un contexte multilatéral. En esquissant des réponses à ces questions complexes, il faut éviter de se tromper de cible. On ne saurait imputer à la Convention de 1951 tous les maux dont souffre une gestion chaotique de la migration actuelle. L’abroger serait faire injure aux millions de vies qu’elle a sauvées au cours de ses sept décennies d’existence et qu’elle continuera à sauver dans les années à venir !

 

 

Il y a cent ans naissait le parti fasciste en Italie

Il y a bientôt  un siècle, le 21 novembre 1921, Benito Mussolini créa le Parti National Fasciste (PNF). Cette date marque le funeste anniversaire de la fondation d’un parti officiellement dissous le 2 août 1943, peu après la destitution du Duce par le roi Victor-Emmanuel III, le 25 juillet de la même année. Cette décision provoqua l’invasion allemande de l’Italie qui devint le théâtre d’une sanglante campagne de reconquête par les Alliés et d’une guerre civile entre fascistes et forces de la résistance.

Suite à la création de ses milices fascistes (les faisceaux italiens de combat) en 1919, Mussolini décida de transformer son mouvement en parti politique. Il organisa sa prise de pouvoir peu après, en octobre 1922, après avoir fait marcher ses chemises noires sur Rome et contraint le roi à le nommer président du conseil.

 

“Mussolini est un homme courageux. […] Il mérite l’admiration du monde.”

 

Malgré l’instauration d’un régime dictatorial, Mussolini suscita initialement une certaine admiration auprès des démocraties  pour avoir éradiqué les contestations ouvrières. Le Washington Post du 1er novembre 1926 écrivait: “Le fascisme est une institution inspirant une dévotion fanatique tout comme une fanatique opposition, mais malgré ses tendances répressives il transforme l’Italie en une nation productive et prospère […] Mussolini est un homme courageux. […] Il mérite l’admiration du monde.”

Après avoir toléré et couvert des assassinats politiques, aboli toute forme d’opposition, toute liberté de presse et tous les partis, après avoir instauré les tribunaux spéciaux et la peine de bannissement, après avoir réintroduit la peine de mort, le Duce sombrera par la suite dans ses délires de grandeur impériale en se lançant dans une politique de conquêtes coloniales et en liant le destin de son pays à celui de l’Allemagne nazie. Il finira par se voir en nouvel empereur Auguste à la tête d’un vaste empire méditerranéen. Grisé par ses succès initiaux, poussé par une mégalomanie sans limites, ne se fiant plus qu’à ses instincts après avoir épuré son entourage de toute voix dissidente, le dictateur se considérera comme infaillible. Il édictera les ignobles lois raciales et fera entrer son pays dans la guerre aux côtés des Nazis. Il persistera dans l’erreur jusqu’au bout de l’enfer.

 

Le fascisme est resté au pouvoir  pendant près  de 22 ans, soit 10 ans de plus que le nazisme

 

Le peuple italien a rapidement succombé à sa rhétorique revancharde et triomphante. Il ne fut pas le seul, mais il fut le premier. Le fascisme est resté au pouvoir pendant près de 22 ans, soit 10 ans de plus que le nazisme. Quand un obscur agitateur autrichien écrivait encore Mein Kampf dans une prison bavaroise, Mussolini était au pouvoir depuis deux ans. En 1923, il n’avait même pas daigné accéder à la demande de ce trublion qui lui demandait une photo dédicacée. L’idéologie fasciste a inspiré Hitler qui admirait profondément le Duce. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 1933, Mussolini dirigeait l’Italie depuis une décennie. Cette admiration personnelle du Führer pour le Duce persista malgré les piteuses performances militaires italiennes durant le conflit mondial. Quelques heures après l’attentat raté de Hitler en juillet 1944, ce dernier reçut le Duce qu’il qualifia de son meilleur ami, probablement le seul au monde. Difficile de lui donner tort !

 

Dans son utopie maléfique de créer un Italien nouveau, Mussolini ne reculera devant aucun sacrifice

Bien évidemment, le fascisme d’il y a un siècle dérive de circonstances bien particulières, propres à cette époque tourmentée qui suivit la révolution bolchevique en 1917 et la fin de la Première guerre mondiale en 1918, conjuguant désenchantement, marasme économique, menace rouge, insurrections paysannes et ouvrières dans un climat nationaliste effréné. Toutefois, même si le PNF n’existe plus depuis des décennies, certains attributs du fascisme comme l’attrait pour l’homme fort, le mépris du multilatéralisme et de la démocratie, l’intolérance envers les personnes qui ne partagent les mêmes valeurs, la violence rhétorique refont surface, amplifiés par les réseaux sociaux. Ce centenaire devrait être l’occasion d’une bonne piqûre de rappel sur les désastres provoqués par Benito Mussolini, l’homme qui par son verbe avait l’Italie à ses pieds et qui, par son narcissisme et sa mégalomanie, l’a mise à genoux. Dans son utopie maléfique de créer un Italien nouveau, Mussolini ne reculera devant aucun sacrifice. Plus d’un demi-million d’Italiens ont péri, sans compter les victimes encore plus nombreuses des guerres de conquêtes fascistes en Libye, Éthiopie, Albanie, Grèce et Yougoslavie.

Il faut démystifier l’image du brave dictateur qui n’éprouve que de l’amour pour son bon peuple. Son cynisme se reflète dans quelques réflexions confiées à son beau-fils Galeazzo Ciano (qu’il fera par ailleurs exécuter en janvier 1944…) que ce dernier a rapporté dans son journal: 24 décembre 1940 : le Duce regarde dehors. Il est content qu’il neige. Il dit : cette neige et ce froid tombent bien. Ainsi mourront les demi-portions et cette médiocre race italienne s’améliorera. Une des raisons pour lesquelles j’ai voulu le reboisement des Apennins était celle de rendre l’Italie plus froide et neigeuse.

Jean-Noël Wetterwald

Quelques-unes de ces réflexions sont tirées de mon dernier livre : Témoin d’une déchéance, roman épistolaire d’une jeune Tessinoise en Italie 1935-1945 paru aux éditions Mon Village.

Devoir de mémoire plus nécessaire que jamais

Il y a une vingtaine d’années, le chancelier allemand Gerhard Schroeder avait affirmé que les jeunes générations ne sauraient être coupables des crimes commis par leurs grands-parents. Par contre, elles demeuraient éternellement responsables que de telles horreurs ne se reproduisent plus.

Aujourd’hui, cet appel à la vigilance demeure plus pertinent que jamais avec la disparition des derniers témoins directs des drames qui ont secoué notre planète le siècle dernier. Qui restera-t-il pour raconter à la première personne les déportations aux camps de la mort ou au goulag, les atrocités commises contre les populations civiles, la férocité des combats, le quotidien sous les bombes, ou, plus près de chez nous, moins dramatiques mais pas anodines, les années de privations endurées pendant la guerre ? Combien de trésors mémoriels, d’anecdotes dramatiques ou plus légères sont-ils en train de se perdre ?

” Oublier les morts, c’est les tuer une deuxième fois “

Georges Haldas, écrivait : “Oublier les morts, c’est les tuer une deuxième fois.” Ne souhaitant pas me faire accuser de matricide, j’ai décidé pour ma part de coucher sur papier les souvenirs racontés par ma mère sur la période fasciste qu’elle a vécue en Italie. Ils ont été publiés récemment[1] sous forme de roman épistolaire. J’ai été touché par les réactions de lecteurs qui m’ont fait part d’anecdotes qui se racontaient dans leur famille ou de correspondances découvertes après le décès d’un parent. Tous ces souvenirs ont un point commun, celui d’enfants devenus rapidement adultes par la force des choses, à qui on apprenait à faire attention aux paroles prononcées en public, à ne rien jeter et à tout conserver, à qui l’on expliquait comment se protéger d’attaques venues du ciel, bref à survivre dans un monde inhospitalier.

J’encourage vivement tous les lecteurs dépositaires de telles histoires entendues des parents ou des grands-parents à laisser une trace écrite de ces récits de guerre avant qu’ils ne soient totalement perdus pour leur postérité. La disparition de ces nombreux témoignages laisse les jeunes générations orphelines de récits familiaux. Les cours d’histoire sur la Deuxième Guerre mondiale ne deviennent plus qu’un exercice académique sans aucun rapport direct avec un vécu familial désormais oublié.

Liliana Segre, rescapée italienne des camps, doit vivre sous protection policière comme les repentis mafieux

Cet Alzheimer historique qui nous guette expliquerait-il les nostalgies de l’homme fort, la recrudescence du racisme et de l’antisémitisme ou la banalisation de la Shoah ? En Italie, berceau du fascisme, la commémoration de l’anniversaire de Mussolini rassemble toujours plus de nostalgiques du Duce. Liliana Segre, sénatrice à vie, rescapée italienne des camps de concentration qui allait témoigner dans les écoles, reçoit des menaces antisémites et doit vivre sous protection policière constante comme les repentis mafieux. Que dire des antivaccins qui se permettent aujourd’hui d’arborer l’étoile jaune au mépris total des millions de Juifs déportés et assassinés ?

Il nous appartient donc, en tant que derniers dépositaires de la mémoire de nos parents et grands-parents de la perpétuer, de ne pas briser le fil ténu qui relie les générations, afin de s’assurer que les sacrifices qu’ils ont endurés, que les drames qu’ils ont vécus n’auront pas été vains. Quand il n’existera plus de victimes pour montrer leur avant-bras tatoué, pour convaincre les sceptiques (confortablement assis devant leur écran, biberonnés aux théories complotistes et négationnistes), que les fours crématoires ont bel et bien existé, que le nazisme, le fascisme et le stalinisme furent des idéologies mortifères qui ont impacté la vie de tout un chacun plus ou moins brutalement, il faudra redoubler d’efforts pour raconter et enseigner l’histoire.

Le devoir de mémoire nous incombe à tous

L’Histoire de se répète pas, mais son enseignement, sous toutes les formes, reste une condition nécessaire pour que les jeunes générations ne reproduisent les erreurs tragiques du passé. Cette tâche ne doit pas être laissée uniquement aux professeurs d’Histoire. Le devoir de mémoire nous incombe à tous.

 

[1] Témoin d’une déchéance: Roman épistolaire d’une jeune tessinoise en Italie. Éditions Mon Village 2021.

En Yougoslavie, les souvenirs tuent

Je me souviens de cette scène comme si c’était hier.

Elle se déroulait début avril 1992 dans le petit bureau du HCR à Sarajevo. Du balcon, l’on pouvait observer une foule imposante qui se dirigeait vers le parlement pour manifester en faveur de la paix. Tout comme leurs compatriotes dans la rue, nos collègues yougoslaves espéraient que leur ville, réputée pour sa tolérance multi confessionnelle, fût épargnée par la barbarie des combats qui avaient déjà ensanglanté la Croatie et la Bosnie septentrionale. Beaucoup d’entre eux avaient participé aux JO d’hiver en 1984 comme volontaires pour accueillir les athlètes venus du monde entier. Ils racontaient avec émotion ces journées inoubliables, passées à célébrer la fraternité universelle. Ils ne pouvaient concevoir que quelques fanatiques parviendraient à semer la discorde et la haine. Ailleurs en Yougoslavie peut-être, mais pas à Sarajevo ! Interrompant cette discussion toute imprégnée de nostalgie, l’un d’entre eux émit abruptement une mise en garde : ” Cessez d’évoquer le passé, car en Yougoslavie les souvenirs tuent. ”

Bien évidemment ce collègue ne faisait pas référence aux réminiscences des jeux olympiques, mais aux massacres intercommunautaires perpétrés en Yougoslavie, exacerbés par les crimes contre l’humanité commis par les forces de l’Axe pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’évocation du passé ravivait des plaies mal cicatrisées. La chape de plomb imposée par Tito commençait sérieusement à se fissurer laissant s’échapper de mortelles radiations contre lesquelles il devenait difficile de lutter.

Le déplacement des populations civiles n’était pas la conséquence du conflit, mais bien l’un de ses objectifs majeurs

Tous les signaux d’un conflit généralisé en Bosnie viraient au rouge vif. Nos réunions avec le gouvernement bosnien, formé encore des trois factions serbe, musulmane et croate n’incitaient pas à l’optimisme.Nos interlocuteurs nous montraient ces cartes qui divisaient la Bosnie en cantons. Bien sûr, elles variaient selon l’origine communautaire de ceux-ci. Me sachant Suisse, ils partageaient leur intérêt pour le système fédéral helvétique et l’autonomie des cantons. Ces derniers étaient à la mode, car les négociations internationales sur l’indépendance de la Bosnie se basaient sur la création d’une fédération composée de cantons bénéficiant d’une large autonomie. Je me permettais toutefois de souligner la différence fondamentale entre le système suisse et les cartes présentées par mes interlocuteurs. La Suisse intègre la somme de ses cantons qui lui ont préexisté. Ils se sont rattachés au cours des siècles sur la base d’une communauté d’intérêts qui les lie à ce jour. Par contre, pour la Bosnie, le processus inverse était envisagé.

Les trois Parties, avec l’aval de la communauté internationale, cherchaient à diviser la Bosnie en cantons, séparant des communautés devenues inextricablement imbriquées au cours de l’histoire. Une telle stratégie allait forcément buter sur la délimitation territoriale des nouvelles entités qui devaient être les plus homogènes possible. La porte devenait ainsi grande ouverte au nettoyage ethnique. Afin de négocier en position de force, les trois Parties allaient s’atteler à expulser les communautés considérées comme étrangères aux territoires qu’elles désiraient contrôler. Le déplacement des populations civiles n’était pas la conséquence du conflit, mais bien l’un de ses objectifs majeurs.

” En Yougoslavie les souvenirs tuent. ” L’avertissement de notre collègue aurait pu être entendu par les États qui ont choisi la date du 6 avril 1992 pour reconnaître l’indépendance de la Bosnie. Elle marque le triste anniversaire de l’invasion de la Yougoslavie par les forces de l’Axe en 1941 et du bombardement massif de Belgrade par l’aviation allemande. Pour les Serbes, il était difficile de ne pas y voir une provocation. La suite est connue…

La semaine dernière, la justice internationale a confirmé la réclusion à vie de Ratko Mladic, le boucher des Balkans. Une telle condamnation est nécessaire, mais encore insuffisante pour soulager l’ex-Yougoslavie de ses souvenirs mortifères. Combattre l’impunité est essentielle, mais la réconciliation des communautés demande la poursuite d’efforts moins médiatisés et plus soutenus pour que les souvenirs, anciens et récents, cessent de tuer en ex-Yougoslavie !

Jean-Noël Wetterwald

Délégué HCR en Bosnie et Croatie en 1992

 

Utopies: pourquoi pas un monument au Civil Inconnu à Genève ?

Hélas, le martyr des civils dans le monde n’est pas prêt de se terminer. Il vient nous rappeler, si besoin était, que les conflits modernes frappent en premier lieu une population prise en otage par les forces belligérantes, qu’elles soient gouvernementales ou insurgées. Les violations du droit international humanitaire, censé protéger également les civils, ne se comptent plus. Aucun continent n’est épargné. Malgré un arsenal de conventions, de traités et d’institutions internationales ou non-gouvernementales, le sort des civils semble devoir se précariser à chaque nouveau conflit.

Maigre consolation, mais consolation tout de même, les graves infractions au droit international humanitaire restent dûment recensées dans l’espoir, qu’un jour ou l’autre, les coupables de telles violations répondront de leurs actes devant une instance judiciaire internationale. L’effet dissuasif semble toutefois négligeable, vu les rapports dramatiques qui nous parviennent au quotidien des quatre coins du globe. Au-delà des indignations, souvent sélectives et ponctuelles, il conviendrait de frapper les esprits, dans un pur esprit humanitaire, sur le sort particulièrement tragique réservé aux civils au cours de ces dernières décennies.

La plupart des visites officielles dans le monde commencent par le dépôt d’une gerbe sur la tombe du Soldat Inconnu. Une cérémonie solennelle vient régulièrement honorer la mémoire des soldats morts pour la patrie. Par leur sacrifice ultime, ils ont sauvegardé leur pays. Ils ne peuvent tomber dans l’oubli. Ils méritent honneurs et respect.

La Suisse a fort heureusement été épargnée par les boucheries des deux guerres mondiales. À l’occasion de visites d’État en Suisse, nos hôtes n’ont donc pas à se plier à un tel rituel. Alors, pourquoi ne serait-il pas possible de concevoir un monument qui permettrait d’honorer les millions de victimes, principalement des femmes et des enfants tombés dans les Balkans, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie et dans les Amériques, dont le seul tort était de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment?

Dans une telle perspective, au moment où certaines agences humanitaires délaissent la Cité de Calvin, la Suisse et Genève pourraient renforcer leur position de pôle mondial de l’humanitaire en érigeant un monument au Civil Inconnu, devant lequel viendraient s’incliner les personnalités de passage en Suisse et dans la cité de Calvin.

Il existe bien à Genève des monuments honorant la mémoire de populations civiles spécifiques, mais aucun ne réunit symboliquement, en un même lieu, toutes les victimes sans distinction de nationalité, de race, de couleur ou de religion. Ces victimes-là méritent également que les grands de ce monde viennent s’incliner et méditer, ne serait-ce que très brièvement, sur les conséquences de leurs actes. Il existe un seul endroit au monde où un tel monument prendrait toute sa dimension humanitaire : il s’agit de Genève en Suisse !

 

Réactualisation d’un article publié dans Le Temps le  20.08.2012

Boat People : hier et aujourd’hui

Ils sont toujours des milliers à tenter la traversée de la Méditerranée pour rejoindre l’eldorado européen au risque de leur vie. Dans un contexte international délicat, ce phénomène de migrations mixtes, mêlant départs de migrants économiques et de réfugiés, ne faiblira pas. La guerre du Tigré ne risque que d’amplifier ces flux migratoires.

Ce drame en Méditerranée nous renvoie à celui des boat people vietnamiens. Pour rappel, entre 1975 et 1997, environ 800.000 Vietnamiens sont arrivés sur les rivages des pays de la région. Au plus fort de la crise, ils étaient quelque 50’000 à débarquer chaque mois. Le voyage comportait des risques graves. Entre 200.000 et 400.000 personnes auraient péri en mer, victimes des éléments naturels ou de pêcheurs qui se transformaient en sinistres pirates pour rançonner, violer ou massacrer leurs proies. Des bateaux avaient été également affrétés pour secourir les boat people en mer. Ils s’appelaient alors Île de Lumière et Cap Anamour, leurs initiateurs avaient pour nom Bernard Kouchner et Rupert Neudeck.

Les boat people ont été généreusement accueillis en Occident, surtout aux États-Unis

Confrontés à une arrivée massive, les pays de la région ont tout d’abord refoulé les boat people en mer. Ils leur ont ensuite accordé un asile temporaire, mais à condition qu’ils soient tous réinstallés dans un pays tiers de façon permanente. Pendant les dix premières années de la crise, tout Vietnamien qui arrivait dans les camps recevait donc automatiquement le statut de réfugié et devenait éligible à la réinstallation. Les boat people ont été généreusement accueillis en Occident, surtout aux États-Unis. Plus de 700.000 d’entre eux ont pu y trouver un asile permanent. Il est évident que cette générosité s’expliquait  également pour des raisons idéologiques, le Vietnam ayant défait les États-Unis et rejoint le camp soviétique.

Vingt années auront été nécessaires pour une résolution de la crise des boat people

Au fil des années, l’attribution automatique du statut de réfugié avait fini par enclencher un mouvement migratoire  à prédominance économique. Les refoulements en mer reprirent de l’ampleur. À partir d’avril 1989, une nouvelle procédure fut alors mise en place dans les pays de premier accueil. Il incombait désormais à tout nouvel arrivant de prouver l’existence d’une persécution pour obtenir le statut de réfugié et se faire réinstaller dans un pays d’accueil permanent. Les déboutés, eux, devaient rentrer au Vietnam. La sortie de crise a également comporté un volet intéressant, celui d’un programme de départs directs à partir du Vietnam pour les personnes répondant à certains critères, comme celui de la réunification familiale. Cette opportunité offrait une alternative crédible aux départs par bateau. Plus de 700.000 personnes ont pu ainsi quitter le Vietnam par avion en toute sécurité, essentiellement pour rejoindre les États-Unis. Vingt années auront été nécessaires pour une résolution de la crise des boat people grandement facilitée par un réchauffement des relations bilatérales entre le Vietnam et les États-Unis. Elle aura nécessité une action concertée entre pays d’origine, pays de premier asile et pays de réinstallation.

J’ai eu l’occasion de travailler pour le HCR à Saïgon de 1979 à 1982 en pleine crise des boat people. À l’époque, tout le monde ne rêvait que de quitter le Vietnam. Il y régnait une frénésie de départ. Il ne fait aucun doute qu’après la chute de Saïgon, le nouveau régime prit des mesures persécutrices à l’encontre de toute une classe de Vietnamiens du Sud et de Vietnamiens d’origine chinoise. Elles expliquaient donc les premiers départs. L’octroi automatique du statut de réfugié à tout Vietnamien qui parvenait à atteindre un pays de premier accueil avec la perspective de se refaire une vie en Occident devint  prédominant au fil des ans. Si cette politique généreuse profita à un grand nombre, elle provoqua aussi des victimes collatérales en incitant tout Vietnamien à prendre le bateau dans des conditions dangereuses pour se refaire une vie en Occident. J’ai connu des Vietnamiens qui n’avaient pas un besoin impérieux de partir et qui ne sont jamais arrivés à destination.

Il y a les réfugiés qui arrangent et ceux qui dérangent

Il va de soi que la situation d’alors en Mer de Chine et le problème actuel en Méditerranée sont difficilement transposables. Les facteurs politiques dans les multiples pays d’origine sont différents, le monde a changé, la (première ?) guerre froide a vécu. Les migrants d’alors fuyaient le communisme à des milliers de kilomètres. Ceux d’aujourd’hui cherchent à quitter la misère et les conflits. Ils viennent frapper directement à nos portes. Il y a les réfugiés qui arrangent et ceux qui dérangent…

Mais, hier comme aujourd’hui, se pose la même question lancinante: quelles raisons poussent ces hommes et ces femmes à prendre des risques inconsidérés et à remettre leur vie entre les mains de criminels sans scrupules pour traverser la Mer de Chine ou la Méditerranée ? Le désespoir, la violence et les conflits expliquent-ils tout ? Comme à l’époque de l’Île de Lumière ou de Cap Anamur, le rôle des bateaux de secours croisant au large de la Libye fait débat. En recueillant les migrants en mer, ne favorisent-ils pas les juteuses affaires des trafiquants ?

Le débat public actuel mériterait plus de clarté et moins de généralisations

Aujourd’hui, quels sont ces migrants qui prennent tous les risques pour traverser la Méditerranée. Sont-ils tous forcés à prendre la mer ? Ne peuvent-ils pas trouver asile dans les pays limitrophes ?  Le débat public actuel mériterait plus de clarté et moins de généralisations, plus de faits et moins d’idéologie. Il convient de différencier ceux qui quittent la violence des pays du Sahel, ceux qui, financés par la diaspora en Europe, quittent un pays de premier asile où les conditions sont précaires, ceux qui proviennent du Maghreb et ceux qui arrivent du sous-continent indien, sans oublier les plus vulnérables d’entre eux, ceux qui croupissent dans des centres de détention en Libye dans des conditions épouvantables. Tous n’ont pas un même droit à l’asile. Une réinstallation massive en Europe ou ailleurs, similaire à celle des boat people vietnamiens, n’est pas envisageable. Ceci ne doit toutefois pas signifier une politique de la porte verrouillée et ne pas empêcher des procédures de débarquement prévisibles. Il n’y aura pas de solution miracle. La communauté internationale devra faire preuve d’une solidarité accrue envers les pays d’asile de la région, rapatrier les migrants économiques, et réinstaller les cas les plus vulnérables. L’ouverture de canaux d’émigration serait souhaitable, mais politiquement utopique.

En ce qui concerne les secours en mer, tous les États côtiers doivent assumer leurs responsabilités. La controverse des bateaux de secours constitue un faux débat. Certes, leur pouvoir d’attraction ne peut être nié, mais il est extrêmement limité, comme l’ont démontré leurs précurseurs en Mer de Chine. Ils ont recueilli au total quelques dizaines de milliers de boat people sur les 800.000 arrivés en Asie du Sud-Est. Ils ont indubitablement sauvé des vies humaines. Il ne faut jamais l’oublier, hier comme aujourd’hui.