MONNAIE PLEINE : LE FAUX SCANDALE DE LA MONNAIE ÉLECTRONIQUE

Un argument central des auteurs de l’initiative ‘monnaie pleine’ est qu’en consentant des crédits aux entreprises et aux ménages, les banques créent de la monnaie électronique « à partir de rien » et qu’elles « profitent indûment » de cette création. Cet argument est fallacieux, comme un exemple concret peut suffire à le montrer.

Imaginons ainsi que la famille X dispose de quelques économies et aimerait « construire », comme on dit. Ces économies ou fonds propres ne suffisent cependant qu’à couvrir, mettons, 30% du coût du nouveau logement. La famille s’adresse donc à une banque pour obtenir une hypothèque à hauteur de 70%. En accordant ce prêt, la banque prend un risque et elle doit en particulier s’assurer au mieux que la famille sera en situation de payer les intérêts hypothécaires à venir.

Admettons que la banque consente l’hypothèque. Elle ouvrira donc pour la famille un compte à vue avec le montant en question. Dans le bilan de la banque, l’hypothèque viendra s’ajouter à ses actifs et le compte à ses passifs, pour le même montant. A noter qu’en Suisse le compte n’est généralement pas à la libre disposition de la famille, mais la banque s’assurera qu’il soit utilisé uniquement pour payer les constructeurs.

Les paiements faits à partir de ce compte constituent de la monnaie alors que ce n’est pas le cas de l’hypothèque, laquelle est un actif très illiquide. Cette monnaie électronique ou scripturale continuera de circuler après que les constructeurs auront été payés et il y donc bien création monétaire ou, plus exactement, création de liquidité. Mais ce que les initiants ignorent entièrement est qu’au final l’opération conduira à un logement de plus dans le parc immobilier du pays. La monnaie nouvellement créée ne l’a donc pas été « à partir de rien », mais c’est la contrepartie du nouveau logement, soit un investissement tout ce qu’il y a de plus réel et concret : la création de monnaie va de pair avec une création de richesse. Si l’hypothèque n’est pas accordée, il n’y aura pas création de monnaie, mais le logement ne sera pas construit.

Il en va de même si la banque accorde un crédit à un agent immobilier pour la construction de logements locatifs, ou à une entreprise pour l’acquisition de nouvelles machines, ou à une autre entreprise pour la production d’un nouveau bien, etc. Au final, il y aura davantage de logements locatifs, plus de machines et de biens, etc.

Les banquiers ne sont donc pas des sortes de faux-monnayeurs, comme les initiants veulent le faire croire. Par leurs prêts, ils financent de nouveaux investissements, ce qui est bien évidemment un plus pour l’économie.

Dans les débats au sujet de l’initiative, certains initiants font preuve d’une grande agressivité verbale visant en particulier les banquiers. Bien que je n’aie aucun lien ni attache avec le monde bancaire, je me permets ici de rendre à ces initiants la monnaie de leur pièce (c’est bien le cas de le dire) en affirmant haut et fort que l’initiative en question n’est en réalité rien d’autre qu’un tissu de dangereuses illusions.

Sa disposition principale est que les comptes à vue que le public détient auprès des banques devraient dorénavant être couverts entièrement par des réserves auprès de la BNS – c’est en ce sens que le monnaie deviendrait « pleine ». Cela signifie que les banques ne pourraient plus mobiliser les comptes à vue pour financer des investissements utiles aux entreprises et aux ménages. Par conséquent, ces investissements diminueraient, peut-être de beaucoup. Pour l’empêcher, l’initiative stipule cependant que la BNS devra dorénavant « garantir l’approvisionnement de l’économie en crédits par les prestataires de services financiers [c’est-à-dire les banques] ». Ce qui veut dire que la BNS devrait accorder des crédits aux banques pour que celles-ci puissent continuer de consentir des prêts au public. On en reviendrait ainsi au statu quo, du moins en théorie.

On ne voit cependant pas que la BNS puisse jamais déterminer, même approximativement, le montant de ces crédits ainsi que leur distribution aux diverses banques et elle sera bien incapable de se substituer au système décentralisé en vigueur actuellement, lequel est de loin préférable. En outre, elle devra assumer des risques bancaires insensés.

Par ailleurs, l’initiative prévoit aussi que « l’argent nouvellement émis » – un peu plus de 43 milliards en 2017 ! – sera dorénavant distribué à l’Etat et/ou aux citoyens, mais « sans dette », c’est-à-dire gratuitement. (Selon le libellé de l’initiative, il s’agit bien de tout l’argent nouvellement émis). Désormais, la BNS devrait donc non seulement approvisionner les banques en crédits, mais aussi distribuer une manne purement fictive puisqu’en l’occurrence il n’y aura aucune création supplémentaire de richesse. Ecartelée entre ces nouvelles obligations et ses fonctions traditionnelles, la BNS courrait un grand risque de perdre le contrôle de la politique monétaire. Selon les scénarios envisageables, il pourrait y avoir déflation ou, ce qui est beaucoup plus probable, forte inflation. Dans ce dernier cas, les comptes à vue du public seraient garantis, mais les francs qui y figurent perdraient une partie de leur valeur… La BNS ne peut certes faire faillite, mais ce serait en quelque sort le franc qui ferait faillite – quel marché de dupes !

Le plus ironique est qu’à l’heure actuelle la monnaie n’est pas loin d’être « pleine » en Suisse. Les comptes de virement des banques à la BNS se montaient en effet à 457 milliards à fin février alors que les dépôts à vue et apparentés atteignaient 552 milliards. La monnaie est donc déjà pleine à 83% ! Mais cette situation est hautement anormale, résultant principalement des interventions massives de la BNS sur le marché des changes pour empêcher le franc de trop s’apprécier. C’est donc là une situation qui ne saurait durer indéfiniment.

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Jean-Christian Lambelet

Né en 1938, Jean-Christian Lambelet est aujourd'hui professeur honoraire d'économie à l'Université de Lausanne. Il a publié une quinzaine de livres et environ deux cents articles scientifiques.

9 réponses à “MONNAIE PLEINE : LE FAUX SCANDALE DE LA MONNAIE ÉLECTRONIQUE

  1. Est-ce qu’on me pourrait pas dire que cette initiative revient en somme à introduire en Suisse ce qu’on connaissait en France encore du temps de Giscard et de Mitterrand (au début du règne de ce dernier) et qu’on appelait alors “l’encadrement du crédit”? C’est à dire que chaque banque se voyait attribuer un plafond pour les crédits qu’elle pouvait accorder chaque année. Je pense que c’était la Banque de France qui “encadrait” ainsi le crédit. C’était une politique dirigiste dont le but, je crois, était de lutter contre l’inflation.

    Moi c’est à cela que cette initiative me fait penser. J’aimerais bien savoir si le professeur Lambelet est d’accord avec cette comparaison.

    1. Cher Monsieur,

      Merci de votre intéressant commentaire.

      Il y a bien une certaine parenté, en ce sens que l’initiative prévoit que la BNS devra “garantir l’approvisionnement de l’économie en crédits” (ou quelque chose comme cela). Mais pour savoir quelle forme précise cette disposition prendra, il faudra attendre la loi d’application — si l’initiative est adoptée, bien sûr. Cela m’étonnerait cependant que le Parlement entérine un encadrement dirigiste du crédit, comme en France.

      Bien à vous,

      Jean-Christian Lambelet

  2. Cher professeur, je vous remercie pour ces explications. De toute façon il y a peu de chances que cette initiative (que personnellement je trouve intéressante) soit adoptée. Mais si elle l’était, il me semble qu’il s’agit bien de conférer à la banque nationale un pouvoir dirigiste, puisqu’elle devrait attribuer un certaine quantité de monnaie “pleine” aux différentes banques, sans quoi celles-ce ne pourraient pas accorder de crédits. Je suis assez séduit par l’idée de cette initiative qui consiste en somme à rétablir la pleine capacité régalienne de notre état souverain de battre monnaie. D’un point de vue “souverainiste” celà me plaît, surtout dans la mesure où actuellement les banques, qui ont elles-mêmes (les grandes banques: UBS et CS) bradé le secret bancaire, sont vendues aux intérêts mondialistes et font donc usage de leur pouvoir de créer de la monnaie pour nous inféoder à une superstructure internationale à laquelle nous devrions refuser de nous soumettre. En revanche le côté dirigiste de cette initiative me dérange un peu. Et surtout, je me dis que les dirigeants de la BNS, malgré le départ de Mr Hildebrand, sont tout aussi acquis que les dirigeants de l’UBS et du CS aux intérêts mondialistes antisuisses. C’est pourquoi je doute un peu que l’adoption, improbable, de cette initiative sympathique puisse avoir pour effet une véritable reconquête de la souveraineté régalienne de la Suisse.
    Pardonnez moi de rester dans l’anonymat. Je suis un gnome qui craint la publicité.

  3. bonjour, pourriez vous nous expliquer ce qui se passe alors au plan économique pour la Suisse, si la famille X ouvre un crédit hypothécaire pour un bien déjà existant? ou encore, si elle obtient un crédit avec lequel elle achète des options sur l’action Facebook?

    D’autre part je peine à comprendre pourquoi, si la monnaie est déjà pleine à 83% sans douleur, pourquoi aller à 100% serait insupportable?

    1. Hello !

      Supposez que l’immeuble existant soit grevé d’une hypothèque. La famille X rachète l’immeuble au moyen d’une nouvelle hypothèque et le vendeur rembourse la sienne. Globalement rien n’aura changé. On peut imaginer d’autres scénarios, p.ex. l’ancien propriétaire souscrit à des actions qui viennent d’être lancées, etc. En règle général, cependant, il ne s’agit que d’une redistribution (“reshuffling”) des biens et actifs existants. Ce qui compte, c’est ce qui se passe “à la marge”, comme pour le nouvel immeuble dans mon blog.

      Je ne crois pas que beaucoup de banques vous ouvriraient un crédit pour acquérir des options sur Facebook. Si c’est le cas, la contrepartie réelle est moins évidente, mais il pourrait s’agir du développement des activités de Facebook.

      Monnaie pleine à 83% : comme dit dans le blog, c’est une situation hautement anormale. Un jour ou l’autre, les banques réduiront leurs comptes de virement à la BNS, des comptes très anormalement élevés. Comment et quand, je ne sais. Cela pourrait être difficile et causer toute sorte de perturbations.

        1. Hello !

          Réponse à votre question : il ne se passera rien au plan de la création monétaire. Si l’immeuble n’est pas financé par une hypothèque, c’est que la famille X a assez d’argent pour payer tous les coûts. Dans le bilan de cette famille, un actif (l’argent) est remplacé par un autre actif (l’immeuble), c’est tout.

          OK ?

          Bien à vous,

          JCL

          1. Bonjour,

            je repose ma question plus précisément.
            La famille X achète un logement qui existe déjà, en obtenant un crédit hypothécaire. Mais l’ancien propriétaire n’avait pas de crédit hypothécaire, l’immeuble n’était donc pas grevé d’une hypothèque avant l’achat par la famille X et le vendeur n’a rien à rembourser. Il y a donc de la nouvelle “monnaie” en circulation issue du crédit hypothécaire de la famille X, mais il n’y a pas de logement de plus dans le parc immobilier du pays, pas de nouvelle richesse, pas de constructeurs à rémunérer, pas de redistribution (reshuffeling). Cette création de “monnaie” ne va donc pas de pair avec la création de nouvelle richesse. Au vu de cet exemple, soutenez-vous toujours que les banques ne créent de la “monnaie” qu’en contrepartie d’un nouveau bien ou service, et si oui pour quelle raison étant donné que cet exemple démontre l’inverse ?

            Bonne journée

          2. Hello !

            On peut tout aussi bien prendre l’exemple inverse : le vendeur rembourse son hypothèque et l’acheteur, qui
            a payé cash, n’en prend pas. Dans ce cas, il y a destruction de monnaie scripturale.

            Si les deux exemples ont lieu plus ou moins simultanément, il ne se passera rien à l’échelle macro, ni au plan
            monétaire, ni au plan immobilier.

            En faisant appel à la loi des grands nombres, ces différents “remous” dans le stock immobilier existant tendront
            à se compenser, du moins en temps normal (voir plus bas).

            L’important est donc ce qui se passe “à la marge”, c’est-à-dire lors de la construction de nouvelles maisons
            financée en partie par une hypothèque.

            On peut cependant imaginer une situation où, à la suite d’un choc important et donc d’une crise, les “remous”
            ci-dessus ne s’annuleront pas dans l’agrégat : tous les propriétaires ou presque cherchent à vendre et ceux
            qui y arrivent remboursent leurs hypothèques. Il pourrait alors y avoir destruction significative de monnaie
            scripturale, une destruction qui viendrait s’ajouter aux autres facettes de la crise, dans le secteur bancaire
            en particulier.

            Les crises doivent être traitées en tant que telles, avec les outils appropriés. Elles sont aussi des événements
            relativement peu fréquents. L’analyse économique “ordinaire” (hors crises) doit donc considérer ce qui se passe
            en temps normal.

            Voilà, j’espère avoir répondu à votre question.

            Bien à vous,

            JCL

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