A propos de l’initiative monnaie pleine

La monnaie dite scripturale consiste en dépôts à vue auprès des banques et de la Poste. Elle représente aujourd’hui 86% du stock total de monnaie, le reste étant fait de billets et de pièces. Cette monnaie scripturale n’est pas « créée à partir de rien », comme l’affirment les initiants. Elle résulte uniquement du fait que les banques empruntent à court terme et prêtent à plus long terme : leurs emprunts à très court terme, principalement les dépôts du public exigibles à vue et donc hautement liquides, sont définis comme de la monnaie, à la différence des prêts des banques à l’économie, lesquels sont à plus long terme et donc peu liquides.

Une augmentation de ces prêts se traduira par une augmentation des dépôts à vue, ou vice versa, et il y aura création de monnaie ou, mieux dit, création de liquidité. C’est tout et il n’y a là aucune alchimie. Par ailleurs, ce processus, qui n’est pas illimité, permet de mobiliser une partie de l’épargne pour financer des investissements, tout en laissant le public relativement liquide. Il n’y a pas création illégitime de richesse et donc pas de « magot » que les banques s’approprieraient indûment. Les banquiers ne sont pas des sortes de faux-monnayeurs.

En finançant une partie des investissements mobiliers et immobiliers, les banques rendent de grands services à l’économie, on l’oublie trop facilement.

Il n’empêche que l’activité bancaire engendre un certain nombre de problèmes intrinsèques au secteur :
– La monnaie scripturale repose sur la confiance du public. Tant que ce dernier compte qu’il peut à tout moment convertir ses dépôts à vue en billets, tout ira bien. Mais si la confiance est ébranlée pour une raison ou une autre, il peut se produire une ruée ou run sur les banques et, à la limite, le système bancaire tout entier peut s’effondrer. C’est ce qui a failli arriver en 2008 aux Etats-Unis.
– La confiance est chose fragile, en conséquence le secteur bancaire l’est aussi. C’est la contrepartie inéluctable des services que ce secteur rend à l’économie.

Autrement dit, le système bancaire est sujet à des risques systémiques. Pour y obvier au mieux, plusieurs moyens existent aujourd’hui :
– Une fonction essentielle des banques centrales comme la BNS est d’agir en tant que prêteuses de dernier ressort. Détenant le monopole de l’émission de billets, elles peuvent en fournir aux banques autant que nécessaire en cas de demande élevée de retraits en billets. Plus généralement, un des rôles des banques centrales est de stabiliser le système bancaire et financier. En 2008, la banque centrale américaine est intervenue massivement par des prêts à intérêts consentis aux banques, ce qui a heureusement évité que la crise ne débouche sur une nouvelle Grande Dépression comme dans les années 1930. Ces prêts n’ont pas été de l’argent fourni aux banques gratuitement et à fonds perdus. Ils ont été remboursés intégralement par la suite, aux USA comme aussi en Suisse.
– Un système d’assurance des dépôts à vue et d’épargne par l’Etat contribuera également à renforcer la confiance du public. En Suisse, les dépôts auprès des banques sont assurés à concurrence de Fr. 100’000.- par déposant.
– Des fonds propres importants sont aujourd’hui exigés des banques, ce qui les rend plus solides.

Cela étant, que veut l’initiative « monnaie pleine » ? Elle entend premièrement rendre le système bancaire et financier moins fragile et instable. C’est s’attaquer à un problème qui n’en est pas un : le système bancaire suisse paraît aujourd’hui très solide, aussi solide sans doute que c’est humainement faisable. Des crises bancaires et financières se produiront certes toujours pour des raisons diverses et plus ou moins imprévisibles, mais nous sommes bien armés aujourd’hui pour y faire face. A preuve le sauvetage de l’UBS en 2008, lequel a empêché efficacement un effondrement de tout le système bancaire, tout en se soldant par plusieurs milliards de bénéfices pour la Confédération et la BNS.

Loin de rendre le système bancaire et financier plus stable, l’adoption de l’initiative créerait une onde de choc déstabilisante. Ce serait en effet un saut dans l’inconnu, ce qui n’échappera pas aux marchés et investisseurs internationaux. D’une monnaie forte, parfois trop forte, le franc deviendrait une monnaie faible.

L’initiative stipule que seule la Confédération pourra dorénavant émettre de la monnaie scripturale. Le système de paiements continuerait d’être assuré par les banques et la Poste, mais les comptes à vue du public seraient dorénavant gérés hors bilan. En outre, ces comptes devraient être couverts à cent pour cent par des réserves auprès de la BNS – c’est en ce sens que la monnaie deviendrait « pleine ».

Une première conséquence de ce nouveau régime serait une augmentation considérable des frais à la charge des déposant parce que les coûts du système de paiements ne seraient plus couverts par le rendement des prêts des banques à l’économie financés par les dépôts à vue.

Les banques ne pouvant plus utiliser ces dépôts pour financer leurs prêts à l’économie, il faudrait s’attendre à une diminution importante de ces prêts, ce qui mettrait en péril l’investissement et donc la croissance de l’économie. Une récession et une poussée du chômage seraient à prévoir.

L’initiative stipule cependant que la BNS devrait en quelque sorte sauter dans la brèche en accordant des crédits aux banques « pour un temps limité ». On en reviendrait donc au statu quo, à cela près qu’il y aurait une étape supplémentaire dans le processus via la BNS. On ne voit toutefois pas que la BNS puisse jamais calculer, même approximativement, le montant des crédits qu’elle devrait consentir aux banques pour permettre à ces dernières de fournir à l’économie les prêts dont elles bénéficieraient dans le régime actuel. En outre, il y aurait accumulation insensée de risques bancaires dans le bilan de la BN. Si une banque devait faire faillite, ce serait à la BNS de payer une partie au moins des pots cassés. Par ailleurs, le nouveau régime conférerait à la BNS un pouvoir exorbitant sur l’économie. Au lieu d’être décentralisé comme c’est le cas aujourd’hui, l’approvisionnement de l’économie en prêts et crédits serait largement du ressort de la BNS. Cela n’échapperait évidemment pas aux politiciens et on voit d’ici les batailles autour de la question de savoir qui contrôlera un organe devenu ultrapuissant, qui seront les membres de sa direction générale, quelle sera la ligne de sa politique, etc. L’indépendance de la BNS n’y survivrait certainement pas.

Il importe aussi de dénoncer l’illusion propagée par les initiants selon laquelle l’adoption de leur texte nous mettrait à l’abri d’une déstabilisation du secteur bancaire : la « monnaie pleine » n’empêcherait en rien d’éventuels mauvais investissements par les banques ; dans les années avant 2007-2008, elle n’aurait par exemple pas empêché l’UBS d’investir massivement dans les hypothèques subprime.

L’initiative prévoit encore que « l’argent nouvellement émis » – un peu plus de 43 milliards en 2017 ! – sera dorénavant distribué à l’Etat ou directement aux citoyens. Cet argent nouvellement émis le serait principalement via les crédits que la BNS accorderait aux banques. Dans le bilan de la BNS, les actifs augmenteraient du montant de ces crédits et le passif du même montant inscrit dans les comptes des banques auprès de la BNS. Il n’y aurait donc pas de « magot » à distribuer. La BNS se verrait par conséquent obligée de verser à l’Etat ou directement aux citoyens une grande partie ou la totalité de ses bénéfices, voire de ses actifs si la somme à distribuer est plus grande que ces bénéfices – que ce soit approprié ou non du point de vue de sa politique monétaire et plus généralement. On fait ainsi miroiter aux citoyens et à l’Etat la perspective d’une sorte d’argent de poche tombant du ciel dans leurs escarcelles. C’est de nouveau une illusion et aussi un attrape-nigaud démagogique. En effet, le nouveau régime proposé ne changerait rien à la fortune nationale et il n’y aurait pas création de richesse. En économie, les miracles n’existent pas. Le système actuel de distribution des bénéfices de la BNS à la Confédération et aux cantons est de loin mieux fondé.

Conclusion : l’initiative en question est hautement toxique. Il s’agit en vérité d’un miroir aux alouettes (« chose séduisante, mais trompeuse », selon le dictionnaire). On pourrait aussi ranger cette initiative dans la catégorie des solutions pseudo-évidentes, du type « il n’y qu’à… », et qui promettent la lune. Elle trahit encore une profonde méconnaissance du fonctionnement du système bancaire et financier. Il faut donc espérer que, le 10 juin prochain, ce texte sera relégué à sa juste place, c’est-à-dire aux oubliettes.

Un résumé comme celui-ci est forcément réducteur. Le texte qui suit est assez long, mais plus complet. La lectrice ou le lecteur désireux d’en savoir davantage voudra peut-être le parcourir.

Le texte complet est téléchargeable en cliquant ici

Une mise au point, à toutes fins utiles : je n’ai aucun lien ni attache avec le secteur bancaire. Ce blog a été rédigé spontanément, en toute liberté et indépendance, dans le seul but de contribuer au débat.

Jean-Christian Lambelet

Jean-Christian Lambelet

Né en 1938, Jean-Christian Lambelet est aujourd'hui professeur honoraire d'économie à l'Université de Lausanne. Il a publié une quinzaine de livres et environ deux cents articles scientifiques.

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