Après Bruno Manser, la lutte contre la déforestation continue

Photo © Bruno Manser Fonds

Depuis la disparition de l’activiste bâlois, il y a près de 20 ans, le Bruno Manser Fonds continue le combat à Sarawak. Et, en Suisse, dans le cadre d’une coalition d’ONG qui demande d’exclure l’huile de palme des accords de libre-échange avec l’Indonésie et la Malaisie. L’accord avec le Mercosur risque aussi de favoriser la déforestation.

 « La lutte continue ». C’est ainsi que se termine le somptueux film sur Bruno Manser (“Bruno Manser, la voix de la forêt tropicale”, actuellement à l’affiche en Suisse romande), l’activiste bâlois qui, entre 1984 et 1990, a vécu en pleine forêt tropicale de Sarawak, dans la partie malaisienne de Bornéo. Il avait été adopté par les Penan, un peuple autochtone qui a vu son milieu de vie disparaître sous le coup des bulldozer et de la mondialisation, le bois tropical étant devenu une source faramineuse de revenus pour des homme politiques aux bottes de multinationales qui exportent le bois tropical bon marché aux quatre coins de la planète.

Les Penan demandent alors à Bruno Manser de les aider car c’est le seul qui connaît le monde extérieur. Il regroupe 46 tribus et leur conseille de créer des barrages pour empêcher les camions de passer. Dans un premier temps, la pression médiatique aidant, la tactique fonctionne, mais assez vite les autorités n’hésitent pas à raser les barricades et à tuer les Penan qui résistent pacifiquement. La tête de Bruno Manser est même mise à prix pour 50’000 USD.

Travail politique en Suisse

Pensant alors qu’il est plus utile chez lui, l’écologiste rentre à Bâle, où il crée le Bruno Manser Fonds, et se jette corps et âme dans le travail politique. Avec ses camarades, il lance une pétition pour demander aux parlementaires européens de boycotter l’importation de bois malaisien, mais ceux-ci céderont face à la pression de la Malaisie. Malgré cela, il arrivera à mettre la question de la déforestation de la forêt primaire à l’agenda international. Le secrétaire général de l’ONU en personne, Bouthros Bouthros Ghali, lui conseillera de créer un certificat qui distringue le bois coupé légalement. Celui-ci sera finalement adopté par l’Organisation internationale des bois tropicaux mais, à sa grande déception, il ne tiendra compte que de critères écologiques et non sociaux, les Penan étant nomades et donc considérés comme n’ayant pas de titres de propriété sur leurs terres ancestrales.

Il décide alors de retourner à Sarawak pour les convaincre de cartographier leur territoire et montrer que, loin d’être nomades, ils y vivent depuis toujours. Il disparaîtra en 2000, à l’âge de 46 ans, dans un accident ou sous le coup des balles, nul ne le saura jamais.

Le libre-échange accusé de favoriser la déforestation

Depuis sa disparition, le Bruno Manser Fonds continue à se battre pour les droits des Penan et contre la déforestation, surtout à Sarawak, mais pas seulement. Il fait partie de la coalition suisse sur l’huile de palme, dont Alliance Sud est aussi membre, qui demande d’exclure ce produit controversé des accords de libre-échange avec l’Indonésie (premier producteur mondial) et la Malaisie (deuxième). La culture de palmiers à huile est devenue la principale source de déforestation dans ces pays et la baisse des droits de douane prévue par ces accords ne ferait que stimuler encore davantage sa production.

L’accord avec l’Indonésie a été signé en décembre 2018. Malgré nos revendications et celles du Conseil national, l’huile de palme n’en a pas été exclue, mais les préférences tarifaires sont soumises à des conditions de durabilité. C’est une première dans un accord de libre-échange suisse, mais toute la question est de savoir comment la Suisse va s’y prendre pour mettre concrètement en œuvre ces dispositions et les contrôler.

Quant aux négociations avec la Malaisie, elles sont bloquées depuis mars 2017 car Kuala Lumpur est en train de revoir toute sa politique commerciale, mais elles pourraient reprendre l’année prochaine. Le Bruno Manser Fonds a donc lancé une pétition, signée à ce jour par plus de 52’000 personnes, qui demande un moratoire sur de nouvelles plantations de palmiers à huile.

Finalement, Alliance Sud et les autres membres de la coalition sur le Mercosur vont analyser de près le contenu de l’accord avec le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay), dont les négociations ont été terminées fin août et le texte devrait être publié prochainement. Ces pays sont les principaux exportateurs de viande et de soja au monde et leur production est largement responsable de la déforestation de pans entiers de la forêt amazonienne et susceptible d’augmenter avec les accords de libre-échange avec l’AELE (dont la Suisse est membre) et l’UE.

L’Union européenne recule sur l’huile de palme

A Bruxelles, la Commission européenne et les Etats membres n’ont finalement pas suivi le Parlement européen, qui avait demandé la fin des importations d’huile de palme pour les agro carburants pour 2021. Le 14 juin 2018, ils ont décidé de repousser cette échéance à 2030.

C’en est déjà trop pour l’Indonésie, qui vient de réagir. Il y a deux semaines, elle a porté plainte contre l’UE devant l’Organisation mondiale du commerce, à cause de cette décision de Bruxelles, qui considère l’huile de palme comme un agro carburant non durable en raison de son impact sur la déforestation. Dès 2030, son importation dans l’UE devrait diminuer.

La Malaisie a brandi la menace de porter la même plainte, mais elle se donne un peu de temps. Il faut dire que depuis le 11 décembre, l’organe d’appel de l’OMC, qui statue sur les éventuels recours, est paralysé en raison du refus des Etats-Unis de nommer les nouveaux juges.

En 2020, les organisations qui se battent contre la déforestation et pour les droits des peuples autochtones auront encore du pain sur la planche.


Voir aussi de la même auteure L’huile de palme sur une pente glissante