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Ukraine, au coeur de la déchirure

Au printemps 2014, l’Ukraine sombrait dans la guerre au terme d’un bouleversement politique que les nouveaux dirigeants ont appelé la «révolution de la dignité». Pro-européen, le gouvernement de Kiev explique être à l’avant-garde de la lutte contre l’impérialisme russe.

Le Donbass, région de l’est de l’Ukraine où l’on parle majoritairement le russe, est plus divisé que jamais. S’agit-il d’une guerre civile, comme le dit Moscou? D’une guerre contre des terroristes manipulés par Moscou, comme l’affirme Kiev? Ou des prémices d’une confrontation plus vaste entre la Russie et l’Occident?

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Le Temps a arpenté cette ligne de front, de Kharkiv à Marioupol.

CHAPITRE 1 Qui veut acheter la statue de Lénine?

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Les miliciens de Praviy Sektor ont déboulonné le symbole des pro-russes à Slaviansk. La mairie veut tirer profit de la vente du monument pour reconstruire la ville.

SUR  LA PLACE DE SLAVIANSK, à l’est de l’Ukraine, un piédestal de trois mètres de haut trône sans rien dessus. La stature de Lénine qui s’y tenait debout a été déboulonnée, presque en catimini, au petit matin du 3 juin. Une partie de la population russophone est furieuse, car elle a grandi avec Lénine, devenu un voisin, un habitant comme les autres. Mais à Slaviansk, l’immense bronze de Lénine était devenue un symbole, celui du séparatisme. Car, avant d’être reprise par l’armée régulière, la bourgade a été, pour quelques mois, la capitale des insurgés séparatistes ukrainiens.

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Les fenêtres des bureaux du maire ouvrent sur la place de la Révolution d’octobre. L’imposant socle de marbre se découpe nu dans la lumière éblouissante des premiers jours de juin. «Ca fait bien vide maintenant. Elle ne dérangeait personne, pour moi elle pouvait rester sur la place.

«Elle n’était pas de mon goût, je ne vais pas pleurer cette vieillerie.»

Il y a tant de problèmes urgents auxquels Lénine ne peut rien, le pauvre», constate Natalia, la secrétaire du maire. Son interlocutrice, Ioulia, qui travaille aussi dans l’administration, n’est pas du même avis: «Elle n’était pas de mon goût, je ne vais pas pleurer cette vieillerie.»

A l’est de l’Ukraine, les symboles datant de l’URSS sont légions, en plus des statures des dirigeants communistes, les étoiles rouges et les héros du prolétariat comme Stakhanov abondent sur les murs des usines et sur les places de village.  Quant aux noms des rues et des localités, ils commémorent le passé commun russe et ukrainien. Cet héritage allait de soi. Mais depuis l’embrasement du pays, l’est et l’ouest se déchirent et chacun doit prendre parti. Le gouvernement a décidé de détricoter l’Histoire. Des lois mémorielles ont été votées par la rada, le parlement ukrainien à Kiev, qui imposent que tous les toponymes évoquant l’URSS soient remplacés. Une révolution qui est vécue comme une provocation dans l’est du pays.

A Slaviansk, tout le monde savait que Lénine était menacé. Les ultra-nationalistes de Praviy Sektor n’en ont pas fait secret: dès l’automne dernier alors que les militaires ukrainiens reprenaient la ville, ils promettaient de le faire tomber. Pas si simple, car ils naviguent en terrain hostile à Slaviansk. Et en face, la résistance s’est organisée, manifestations en faveur du maintien de la statue sur la place de la révolution. Les combattants de Praviy Sektor n’avaient pourtant pas dit leur dernier mot, explique la secrétaire du maire: «Ils ont annoncé une date pour le démantèlement mais sont venus deux jours avant.»

L’opération commando lancée aux aurores a pris tout le monde de court.

«A quatre heures trente du matin, un groupe de Praviy Sektor a débarqué. Ils avaient des engins de chantier et se sont attaqué aux pieds», témoigne le seul journaliste ukrainien présent sur place. En tout il leur faudra quatre heures pour bouger le colosse. Qu’ont-ils fait de leur butin?

La rumeur court que la statue serait à vendre, les miliciens de Pravy Sektor voudraient en tirer une coquette somme, plus de 20 000 dollars. «Lénine était un criminel, qu’a-t-on à faire de lui. On ne va pas le pleurer. Il y a d’autres héros que l’on peut célébrer, qui nous parlent plus aujourd’hui », explique Iouri qui est prof de tennis. Il dit cela à l’écart des oreilles indiscrètes, assis sur un banc public dans la pénombre d’un parc: «Dans mon quartier, il y a beaucoup de pro-Russes, je ne veux pas m’attirer des ennuis. On ne sait pas ce qui peut arriver.»

Plus de trace des militants de Pravy Sektor à Slaviansk. Leurs bases se trouvent toutes à plusieurs dizaines de kilomètres. Auraient-ils emporté la statue avec eux? Dénégations à la mairie, Lénine dormirait dans la décharge municipale, à l’abri des regards. Dans la périphérie, des maisons portent les stigmates des combats, impacts de balle, maisons détruites. Quelques bouleaux, des saules ombragent la route au niveau d’un cimetière de la IIème guerre mondiale, ici tous l’appellent la Grande Guerre patriotique. En face, la clôture délabrée d’un terrain vague, propriété de la municipalité.

Konstantin est le maître des lieux. Il sort de sa guérite d’où il contrôle l’entrée, mi- méfiant, mi- narquois. «Lénine?» Il sourit en grand avant de se reprendre, « C’est pourquoi ? Je ne veux pas donner mon patronyme, mais vous pouvez photographier la statue ».

«Pourquoi l’ont-ils déboulonné ? Pour punir Slaviansk»

Pour Konstantin, plutôt que de déboulonner la statue, ils auraient mieux fait de s’attaquer aux vrais problèmes de la ville: « Je suis né ici, j’ai été membre du Komsomol. Et j’ai grandi avec Lénine. Pourquoi l’ont-ils déboulonné ? Pour punir Slaviansk. Ailleurs, ils l’auraient laissé à sa place», déplore Konstantin qui voudrait que le gouvernement reconstruise les maisons détruites et soutienne l’économie. «Ce démantèlement était totalement illégal», conclut-il.

Quelques bâtiments montent la garde sur des vieilles guimbardes de l’époque soviétique, camions tracteurs, TAZ et PAZ, des débris, des blocs de béton épars et des herbes folles. Il faut traverser la décharge de part en part. A l’extrémité, deux douzaine de chiens aboient. La statue est là, face contre terre, coincée entre la fourrière et une haie. Le visage de Lénine montre des traces de peinture écarlate, utilisée pour vandaliser l’édifice. Konstantin a entendu parler de la mise en vente de la statue: «il faut s’adresser à la municipalité pour l’acheter. Qui en voudrait ? C’est pourtant du bon bronze soviétique, de la meilleure qualité. Des centaines de travailleurs ont joint leurs efforts pour couler cette sculpture. Ils ont mérité notre respect.»

Andréi Nicolaïovitch, l’adjoint du maire, ne pleure pas la statue. Bronzé, habillé en complet de coton clair, il veut se tourner vers l’avenir, vers Kiev. «Il n’y avait pas que Pravy Sektor au moment de déboulonner Lénine. D’autres groupes de la société civile y ont pris part. La plupart des gens n’ont même pas noté sa disparition», explique-t-il en passant comme chat sur braise sur la question de la légalité: «Au mois de mai, nous avons proposé au conseil local, la rada, de voter une motion pour renverser la statue. Mais on n’a recueilli que 22 voix, il nous en aurait fallu 31.» Fort de la législation adoptée par Kiev, Il ne s’est pas embarrassé du refus au conseil municipal.

Dans l’offensive menée pour reprendre Slaviansk, 151 maisons été complètement détruites. En tout 1500 bâtiments privés ont été plus ou moins abîmés. «Mais, se plaint Andréi Nicolaïovitch, nous n’avons pas de fonds de compensation, ni de mécanisme légal, pour financer les reconstructions.»

A Slaviansk, où selon les chiffres de la municipalité, le salaire moyen culmine tout juste à 2000 hryvnas par mois (l’équivalent de cent francs au cours actuel), ceux qui ont subi des pertes matérielles ne peuvent payer eux-mêmes un abri ou la réhabilitation de leur logement. Le politicien plein d’entregent espère que la statue de Lénine soit une aubaine: «Je vais la mettre aux enchères. Peut-être pourrais-je en tirer une centaine de milliers de dollars pour bâtir de nouvelles maisons.»

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 JOURNAL DE ROUTE.

Une ligne de front pour itinéraire. Elle doit nous mener de Kharkiv à la frontière nord-est de l’Ukraine jusqu’à Marioupol, au bord de la Mer d’Azov, au sud-est du pays. Une immense plaine, des champs à perte de vue, quelques forêts, des terrils, des mines et des usines.

En temps normal, la difficulté, ce sont la distance, les routes défoncées et la langue. Mais depuis que la guerre enflamme l’est de l’Ukraine, les problèmes se sont multipliés. Permis, check-points, sillonner la zone de conflit est une gageure.  Vadim est notre atout, il est né à Donetsk, parle le russe et l’Ukrainien, connaît la région comme sa poche. Il a la voiture, un 4×4 de route, mais ça c’est rien, il conduit comme un as, est curieux de tout, s’adapte à toutes les situations sans jamais se départir d’un sourire en coin ravageur.Personne ne résiste à son charme.

Fred, droit comme un i, impatient de tout découvrir, de recueillir le plus d’informations possibles et moi, content de retrouver cette région dont je me sens déjà familier mais que j’ai découvert il y a à peine plus d’un an, complétons le trio. Kharkiv est le point de départ, nous nous y retrouvons carnets de notes à la main pour définir une feuille de route. Mais le son des canons ne résonne pas jusqu’aux terrasses de la grande ville russophone du nord-est de l’Ukraine. Impossible de se faire une idée de ce qui nous attend, ni d’élaborer un plan précis. Les tensions entre pro-Ukrainiens et pro-Russes qui ont culminé en été 2014 avec des manifestations monstres et des attentats se sont largement apaisées. A l’orée de l’été, la ville conjugue le charme de l’architecture soviétique, le faste d’une ville de l’ancien empire russe, la richesse de la bourgeoisie ukrainienne.  Pourtant derrière ce vernis de prospérité et de quiétude, les divisions demeurent. Une large partie de la population est hostile au gouvernement de Kiev. Le centre-ville presque opulent tranche avec les banlieues industrielles.

Départ pour Slaviansk, une bonne route y mène, Vadim avalent les tronçons rectilignes à tombeaux ouverts, il avale les trous, comme il dit. Les premières mines annoncent la proximité du Donbass. Au passage des chicanes d’un check-point, avec sac de sable et blocs de béton anti-char, nous sommes fixé: nous sommes entrés dans la zone sensible. Celle où le gouvernement mène ce qu’il appelle une «opération anti-terroriste» (ATO). Pour y travailler, les journalistes doivent être munis d’une accréditation  spéciale, le permis ATO. Les nôtres attendent, selon ce qui a été convenu avec les autorités, dans une petite ville à 12 kilomètres de Slaviansk, Kramatorsk.

Il fait presque nuit, passé 21 heures, lorsque nous poussons la porte du service de presse de l’armée où l’on peut récupérer nos précieux sésames. Et contre toute attente, ils sont prêts. Dans le couloir transformé en centre d’accréditation, des photos de missiles, de drones, et des affiches de propagande.



					
				

CHAPITRE 2 Sur le front ukrainien, blocus et corruption attisent la haine

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La multiplication des check points pour filtrer le passage des personnes et des marchandises vers les «républiques» séparatistes provoque la colère des habitants et ternit l’image de Kiev.

SOUS UN SOLEIL DE PLOMB, la jeune femme en larmes remonte la colonne de voitures bloquées par le check point de l’armée ukrainienne. Le premier hôpital est à une trentaine de kilomètres. Mais avec la guerre et les barrages de sécurité, qui sait combien de temps il faudra pour le rejoindre. Proche du terme de sa grossesse, elle a demandé une faveur: quitter la file «rapide» de véhicules réservée aux malades et aux familles avec enfants pour passer en priorité. Refus sec.

– «Et si j’accouche ici?» Le soldat armé d’un fusil-mitrailleur a pointé du doigt une ambulance.

– Et si je meurs?

– Ici on ne meurt pas. C’est de l’autre côté qu’on meurt.»

L’autre côté, d’où elle vient, ce sont les territoires gérés par les séparatistes pro-russes.

Sur la route qui relie Artemisk, ville ukrainienne sous contrôle gouvernemental, à Gorlivka, ville passée du côté de la «République populaire de Donetsk» (DNR, autoproclamée), l’attente aux check points peut durer des heures, et cela dans les deux sens. Une région où s’est instaurée une frontière, comme sur toute la ligne de front qui sépare le pays en deux. Une zone où l’arbitraire s’installe, où les humiliations sont fréquentes, où la corruption et les trafics fleurissent.

A l’est de l’Ukraine, l’heure est officiellement à l’armistice. Mais le cessez-le-feu est violé quotidiennement. Depuis mai, les échanges de tirs se multiplient, les armes se massent le long d’une ligne arrêtée par les accords de Minsk, faisant craindre une nouvelle flambée de violence cet été. Kiev accuse la Russie et les rebelles des territoires séparatistes de préparer une «guerre totale». Les séparatistes disent riposter aux provocations des combattants ukrainiens. Moscou dénonce la «mauvaise foi» de Kiev et de ses alliés occidentaux. L’Europe et les Etats-Unis pointent du doigt la Russie, qui déverse armes et combattants en Ukraine. Le climat est à la surenchère.

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Le 11 juin, le président Petro Porochenko effectuait une tournée d'inspection dans les tranchées du Donbass. (Mikhail Palinchak/Reuters)

De Gorlivka à Marioupol, en passant par les faubourgs ouest de Donetsk, les troupes du génie creusent des tranchées à travers les champs dont la terre est fraîchement retournée. Rondins de bois, ciment, rails, blocs de béton antichars, les matériaux s’entassent aux côtés de pelleteuses traçant le sillon d’une ligne Maginot du Donbass qui pourrait s’étirer sur 500 kilomètres. Par endroits, les guérites de sacs de sable font place à de petits bunkers. Et les deux camps minent les terrains autour des axes stratégiques.

Dans ce conflit qui a déjà fait plus de 6400 morts, l’artillerie joue un rôle central. Mais bientôt, peut-être, c’est une guerre de tranchées qui pourrait s’installer dans les marges de l’Europe, un siècle après la Première Guerre mondiale.

Dans le langage officiel ukrainien, on parle de la zone d’opération antiterroriste, ou ATO. «Ce n’est pas une guerre civile ou une guerre contre les russophones comme l’affirme la propagande russe, mais une opération de police contre les terroristes», explique le colonel Valentyn Fedichev. C’est au nom de ce combat que Kiev a décidé en fin d’année dernière de stopper les paiements des retraites et de geler le système bancaire du côté séparatiste, ainsi que de limiter le commerce, afin de s’assurer que cet argent ne soit pas détourné au profit des leaders de la rébellion. Moscou et les séparatistes parlent de blocus économique pur et simple.

Ce sont en tous les cas ces barrières qui nourrissent la corruption et la contrebande. Sergueï, un homme d’affaires, raconte le passage d’un camion transportant cinq tonnes de poulet à un check point ukrainien. Après négociation avec leur commandant, les trois militaires en faction se mettent d’accord pour prélever chacun une taxe de trois hrivnas par kilo de poulet, soit un total de 45 000 hrivnas (environ 2250 francs). «Au début, c’était les bataillons de volontaires qui faisaient du pillage, ils n’étaient pas très disciplinés. A présent, on ne sait plus très bien qui c’est, explique cet ancien habitant de Marinka ayant fui à Donetsk après la destruction de sa maison et qui demande à rester anonyme. Les gens sont furieux. Nous sommes pris en otage. La seule façon d’arrêter cette corruption, c’est de chasser ce gouvernement de Kiev qui fonctionne comme celui de Ianoukovitch.»

«Nous vivons avec 23 hrivnas par jour. C’est rien. Pour le pain et le beurre, je dépense la moitié de la somme»

Valentyn Fedichev ne nie pas le problème. «La police traque les éléments pourris et sanctionne ceux qui se sont rendus coupables d’infractions. Mais la corruption est liée à quelques individus, c’est loin d’être la règle dans l’armée, ni un système.» Deux officiers ont été arrêtés. A Semenivka, à moins de dix kilomètres de la ligne de front, non loin d’Avdiivka, Tania, une jeune retraitée, vend des fraises au bord de la route. «Nous vivons avec 23 hrivnas par jour. C’est rien. Pour le pain et le beurre, je dépense la moitié de la somme», explique-t-elle. Sa retraite mensuelle est de 1000 hrivnas (50 francs). Mais désormais, avec les laissez-passer, il lui en coûte 100 hrivnas en frais de transport pour la percevoir. «Comment voulez-vous qu’on se déplace? On ne demandait rien, tout allait bien. Depuis que l’armée ukrainienne est arrivée, nous avons des problèmes.»

Oleksander Kikhtenko, gouverneur de l’oblast de Donetsk, n’est pas loin de lui donner raison. «Les problèmes de livraison de nourriture et de médicaments, ainsi que du paiement des retraites travaillent contre l’Ukraine», explique-t-il. Ce général à la retraite nommé par le président Petro Porochenko l’été dernier explique que «plus on multiplie les postes de contrôle, plus on les rend imperméables, et plus les risques de corruption sont grands. Un blocus est impossible, ou alors autant jouer cartes sur table et abandonner les territoires. Si cela ne tenait qu’à moi, j’abandonnerais le système des laissez-passer.»

Oleksander Kikhtenko estime que 20% des gens des régions séparatistes sont avec l’Ukraine. «On ne peut pas les lâcher.» Economiquement, les régions de l’est sous contrôle gouvernemental ne pourraient pas survivre sans les liens qui les unissent au Donbass séparatiste, en raison notamment de l’approvisionnement énergétique. «La Russie a su très bien utiliser ces arguments à son profit contre nous.»

«Dites la vérité, il y a des Russes qui combattent de l’autre côté. Il faut plus de sanctions contre Poutine»

Quelques jours après cet entretien, le gouverneur était limogé en raison de positions jugées trop molles à l’égard des rebelles. Son successeur, Pavel Zhebirvsky, appelle au vote d’une loi pour établir un blocus économique complet. C’est ce à quoi semble se résoudre le gouvernement, décidé à asphyxier les «terroristes». Au check point de Horlivka, les militaires vérifient le nombre de cigarettes et les montants d’argent (10 000 hrivnas maximum par personne). A l’adresse des étrangers, ils ajoutent: «Dites la vérité, il y a des Russes qui combattent de l’autre côté. Il faut plus de sanctions contre Poutine.»

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 JOURNAL DE ROUTE.

Propusk, permis, c’est le document spécifique que chacun doit pouvoir montrer s’il veut traverser la ligne de front dans un sens puis dans l’autre. Il y en a quatre différents, en fonction du point de passage. Et pour l’obtenir, il faut montrer patte blanche. Les Ukrainiens sont encore plus mal lotis, ils doivent parfois patienter plusieurs jours. Et même avec le propusk, aucune garantie de pouvoir passer. Ça dépend de mille variables, certaines aussi imprévisibles que l’humeur des factionnaires tout-puissants.

Deux jours auparavant, les séparatistes pro-Russes ont attaqué Mariinka, les forces ukrainiennes ont riposté: au moins 27 morts. Depuis la prise de Debaltsevo en février, c’est l’attaque la plus meurtrière. Tout le monde en convient la trêve des accords de Minsk II est quasiment morte. L’escarmouche pourrait préluder à une reprise des combats à grande échelle sur toute la ligne de front. D’ailleurs, sur tout son tracé, les incidents se répètent. Les rumeurs et la propagande font le reste. Selon les dernières infos, les points de passage vers la région tenue par les séparatistes, République de Lougansk (LNR) au nord et République de Donetsk (DNR) au sud sont fermés. Tous sauf un, celui que nous avons décidé d’emprunter. Artemiisk puis Gorlivka.

Pour mettre toutes les chances de notre côté, nous passerons tôt dans la matinée, avant qu’une file de voitures et de camions ne se forme au check-point. Le temps presse et nous ne pouvons pas nous permettre de perdre un jour. Le départ à 7 heures est trop ambitieux, nous levons le camp peu avant 8 heures. Presque personne sur la route, ni au premier poste de contrôle. Tous les documents sont en règle, nous poursuivons. Un deuxième, puis un troisième, la ligne de front est toute proche. Le long de la route, en contrebas, des arbres ont été abattus, les troncs sont utilisés pour étayer les tranchées. En rase campagne, on peut voir des soldats s’affairer comme pour préparer la guerre de position qui s’annonce. Certaines des maisonnettes montrent des signes de destruction, un villageois explique : « Des obus tombent parfois, on est pris entre deux feux, les loyalistes et les séparatistes.» Il est furieux, avant tout contre Kiev qu’il rend responsable de cette chienlit.

Au quatrième et dernier poste, les questions se font plus insistantes, «du cash ? Combien ? » Le militaire avance une limite maximale sortie d’on ne sait quel règlement. Je dissimule une patrie de l’argent dans les chaussettes, mais cela ne sera pas nécessaire, Vadim les a convaincus de nous laisser continuer notre route.

En moins de deux heures, nous avons le no-mans land qui sépare les deux camps. Il n’y a personne sur la route et des fourrés des deux côtés. La voiture vibre sur les empreintes des tanks laissées dans l’asphalte. Dans la pénombre du sous-bois on devine, la présence de combattants aux aguets. Au loin, un nouveau check-point, il n’est pas surmonté du drapeau ukrainien, ce sont les séparatistes. «Stop! Chef, des journalistes.» Ils nous font ranger la voiture de côté, alors que d’autres véhicules passent sans encombre. Vadim est de Donetsk, ça devrait aider. Rien à faire, sans qu’aucune raison ne nous soit donnée, nous devons rebrousser chemin, faire les check-points en sens inverse, pour rien. Que de temps perdu!



					
				

CHAPITRE 3 Sur la route de Pisky, les snipers tirent à vue

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Des groupes paramilitaires font la guerre aux côtés de l’armée régulière. Plusieurs d’entre eux critiquent le gouvernement de Kiev, mais le Ministère de l’intérieur ukrainien a néanmoins choisi d’intégrer ces miliciens de tout bord, ayant pour seul point commun, le nationalisme.

UNE USINE DÉSAFFECTÉE et reconvertie en caserne sert de quartier général au bataillon Dnipro-1, à Krasnoarmiisk. En continu, les combattants reviennent des combats, s’arrêtent au QG puis y retournent. Konstantin est l’un d’eux, il décharge son barda. Son chef, «Alpiniste», un nom de guerre, lui donne l’accolade et quelques ordres. Les hommes d’Alpiniste se battent à Pisky, un village distant de 30 km devenu depuis la chute de l’aéroport de Donetsk le point le plus chaud d’une ligne de front qui n’a pas connu de trêve malgré les accords de Minsk II. Ils ne font pas partie de l’armée régulière, mais de la Garde nationale, une sorte de police qui dépend du Ministère de l’intérieur.

Depuis le début du mois de juin, les échanges de tirs se sont accrus. Pisky fonctionne comme le baromètre de cette guerre; il est au plus bas, ce qui fait craindre une reprise massive des hostilités ailleurs sur la ligne de démarcation.

Dans le local principal la transpiration se mêle aux relents de tabac et d’alcool. Alpiniste s’énerve derrière un écran, son porte-flingue, nonchalamment ajusté sur un t-shirt imprimé d’un motif de camouflage gris-vert, baille à chaque mouvement de torse. Il houspille Konstantin qui doit amener du matériel aux avant-postes. Le manque de sommeil, les excès d’alcool, d’humeur et les heures tuées devant l’écran à jouer se lisent sur son visage.

Avant de prendre la tête du bataillon Dnipro-1, Alpiniste enseignait le sport à Donetsk et consacrait une partie de son temps libre à la grimpe, une passion qui l’a d’abord mené dans le Caucase, puis dans les Alpes sur les pentes du Mont-Blanc. Mais la crise du Donbass a fait de lui un combattant. Acquis à la cause des révolutionnaires de Maïdan, il rejoint la nouvelle Garde nationale au moment où les pro-russes prennent les armes et font sécession.

Dans Dnipro-1, ils sont nombreux à partager des motivations similaires: l’amour de l’Ukraine et la rancœur contre ceux qui voudraient dépecer le pays, en premier lieu Vladimir Poutine et les Ukrainiens pro-russes qu’ils considèrent comme des traîtres. Après la chute de Viktor Ianoukovitch, les groupes d’autodéfense refusent de désarmer. Le Ministère de l’intérieur choisit alors d’intégrer ces miliciens de tout bord, ayant pour seul point commun, le nationalisme. Une gageure, car ces hommes ont peu à voir avec des policiers ou des militaires professionnels. En plus, certains des groupes refusent l’autorité de Kiev quand d’autres affichent une idéologie mêlant ultranationalisme et néonazisme, comme Pravy Sektor ou Azov.

«Le gouvernement peut nous critiquer, mais il a besoin de Dnipro-1, et de Pravy Sektor pour faire le boulot. Sans nous, le drapeau russe flotterait en Ukraine, car l’armée n’est pas en mesure de défendre seule le pays», explique Konstantin en chargeant des sacs à l’arrière d’un pick-up. Pour le colonel Valentyn Fedichev, de l’état-major de l’armée, l’intégration, difficile au début, avance désormais à grands pas: «Les anciens groupes d’autodéfense ont rejoint la Garde nationale. Quant aux unités de Pravy Sektor, elles sont très disciplinées et prêtent main-forte à l’armée nationale. Même le bataillon Azov à Marioupol dépendra bientôt de la Défense. Tous obéissent à une chaîne de commandement unifiée avec un état-major basé à Kramatorsk.»

«Ils sont dans trois batteries dans Donetsk. On pourrait les anéantir. Kiev nous retient à cause des accords de Minsk ou des civils, mais si on voulait…»

La veille, les hommes d’Alpiniste ont riposté à des tirs. «C’est tous les jours la même chose, selon un processus bien réglé, comme si en face ils suivaient précisément un manuel de cours d’artillerie. Ils tirent à gauche, puis à droite pour ajuster, enfin sur la cible. Et toujours depuis les mêmes positions.» Pourquoi ne les détruisent-ils pas? «Ils sont dans trois batteries dans Donetsk. On pourrait les anéantir. Kiev nous retient à cause des accords de Minsk ou des civils, mais si on voulait…»

Plus de temps à perdre, Konstantin prend le volant, direction Pisky. Ce qui était l’un des axes principaux pour entrer à Donetsk est devenu un cul-de-sac que seuls les véhicules militaires empruntent, à tombeau ouvert. L’entrée de la zone rouge est signalée par une chicane où une demi-douzaine de cerbères en treillis monte la garde. «A partir de là, les bombes peuvent tomber n’importe où», précise Konstantin, une main sur le volant l’autre sur la gâchette de son fusil-mitrailleur. Il sort le canon de son arme par la fenêtre ouverte. Le compteur monte à 140 km/h. «Nous sommes à découvert, mais à partir de 120 à l’heure, les snipers ennemis ont du mal à nous viser», précise Konstantin sans dessiller. Il a essuyé des tirs à deux reprises sur ce tronçon au milieu des champs.

Le dernier village avant Pisky est quasiment abandonné, mais quelques habitants résistent, dont la propriétaire d’une petite épicerie en bord de route. «Allez-vous en, je n’ai rien à dire. C’est chez moi et je ne partirai pas, hurle-t-elle avant d’éclater en pleurs. Je suis seule avec mes enfants, j’ai nulle part où aller.» Un homme rasé en treillis la soutient: «Nous lui achetons de l’eau et des biscuits pour faire marcher sa boutique.» A partir de là, les dernières maisons du village sont à moitié écroulées.

Pisky est en vue. Sous un pont inachevé, criblé d’impacts de balles et d’obus, les combattants ukrainiens ont aménagé un abri, position avancée avant les tranchées du front. Une cantine improvisée et les toilettes s’y trouvent ainsi que des munitions et des blindés légers. Konstantin se fait aider par deux malabars pour décharger son hayon. Ils sont de Pravy Sektor, explique le premier, gêné: «Ce n’est pas officiel, mais sur le front, on se mélange.» Son coreligionnaire renchérit: «Nous sommes tous unis contre Poutine.» Un troisième, membre du bataillon Dniepropetrovsk 20 de l’armée régulière, ajoute: «Si l’Europe nous aidait, on pourrait écraser les séparatistes. Mais même ce fameux matériel non létal, on ne l’a jamais vu. Kiev se fait rouler dans la farine.» Il fulmine menaçant: «On en a marre de ce gouvernement, des faibles qui ne veulent pas mener une guerre.»

Konstantin doit lever le camp pour un nouveau transport. Retour à la base arrière de Krasnoarmiisk. «J’étais garagiste avant de m’engager. Mon armement, c’est moi qui l’ai acheté. Comme la plupart des combattants.» Il marque une longue respiration: «Le plus dur c’est que mon beau-frère se bat en face.»

3.2

 JOURNAL DE ROUTE.

Vadim a un vieux copain qui s’est engagé du côté des milices ukrainiennes, ils faisaient de l’alpinisme ensemble. D’ailleurs, cette passion lui a donné son nom de guerre, Alpiniste. Il commande un des régiments de Dniepro 1, une milice combattante qui dépend de la garde nationale. Difficile de localiser le quartier général du groupe, le large portail métallique qui bloque l’entrée de l’usine abandonnée et convertie en caserne ne porte aucun signe distinctif. Seul un drapeau signale la présence de patriotes ukrainiens, c’est comme cela qu’ils se définissent au sein des brigades ultra-nationalistes qui font les supplétifs de l’armée régulière totalement débordée.

Alpiniste est là au milieu de ses hommes, les yeux rivés sur un écran. Comme pour accomplir une mission d’une importance stratégique, mais il ne s’agit que d’une partie de jeu vidéo. Une demi-douzaine de combattants dépenaillés vont et viennent et surtout passent le temps. Odeur de tabac, relents d’alcool et de transpiration. A voir le désordre, les gars macèrent ici depuis quelque temps déjà.

Si l’on veut, on est les bienvenus pour partager un bout de sommier ou dormir à même le sol. Pas de doute que si on décidait de rester pour toujours, ça ne poserait pas plus de difficulté. D’ailleurs au sein de cette troupe, certains affichent un surpoids frisant l’obésité.



					
				

CHAPITRE 4 La guerre que les Européens ne voulaient pas voir

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Siège de l'association patriotique paramilitaire Nouvelle Marioupol, les murs sont décorés de propagande anti-Poutine. A gauche, un célèbre journaliste russe venu couvrir le conflit côté de rebelles et accusé de nourrir la propagande pro-russe.

Près de 2 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur de l’Ukraine ou vers les pays voisins en raison des combats. L’eau et la nourriture font défaut, tout comme les matériaux de reconstruction

ANDREÏ GAVRISH S’EST ÉCHAPPÉ DE L’ENFER. Ce matin-là, avec deux compagnons, le maire de Mariinka – une cité martyre de la banlieue de Donetsk – a réussi à rejoindre le port de Marioupol sous contrôle gouvernemental. A bord de sa camionnette bleue, il a parcouru une centaine de kilomètres. Il a besoin de jerricans: Mariinka n’est plus reliée au réseau d’eau. Il lui faut aussi des paquets de nourriture: Mariinka est coupée du monde par les douanes ukrainiennes, seul le pain passe encore. Et puis des bâches, des matériaux de construction: une soixantaine de maisons ont été touchées par les derniers combats. Il y a enfin les bougies: le courant électrique n’a été rétabli que dans la moitié de sa ville.

Tout ce matériel, il en prend livraison au dépôt du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), voisin des aciéries de Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche du pays. Leurs cheminées crachent des fumées jaunes, orange ou blanches enveloppant Marioupol, ville d’un demi-million d’habitants sur les rives de la mer Noire qui a la réputation d’être la plus polluée du pays. En ce moment, les camions à croix rouge ne s’aventurent plus à Mariinka. Traumatisée par la mort d’un délégué tué par un obus en octobre dernier à Donetsk, l’organisation genevoise se montre prudente. Alors Andreï Gavrish fait des allers-retours quand il peut sortir de sa ville, entre deux attaques.

La dernière est survenue quatre jours plus tôt. «Cela a commencé à voler et à gronder au milieu de la nuit. Cela démarre toujours la nuit, pour qu’on ne sache pas qui tire en premier, relate le maire. Quand on entend l’artillerie, tout le monde descend dans les caves transformées en abris. Les femmes et les enfants y sont restés jusqu’à 15 heures.» Moins prudents, quelques hommes sont sortis plus tôt de leur trou. «Pour voir s’ils pouvaient aider. C’était stupide.» Trois sont morts, sept autres ont été blessés.

Personne n’a averti les habitants de cette nouvelle offensive. Elle était pourtant bien planifiée par les rebelles de la «République populaire de Donetsk». La veille, des mouvements de troupes et de blindés étaient signalés en direction de Mariinka située du côté gouvernemental de la ligne d’armistice. Les pro-russes ont réussi à s’emparer du poste de police avant la contre-attaque victorieuse de l’armée ukrainienne. Bilan: une trentaine de morts. Le plus sérieux accrochage depuis la bataille de Debaltsevo, en février.

Des villes et des villages partiellement ou entièrement détruits, on en compte par dizaines le long de la ligne de front qui coupe le Donbass en deux. Lastochkiné, le village des hirondelles en ukrainien, est régulièrement pris pour cible. Quand les roquettes ne détruisent pas une maison, des champignons de fumée blanche s’élèvent au-dessus des champs au gré des impacts d’obus.

Depuis des mois, la situation humanitaire en Ukraine est qualifiée d’urgente. Cet hiver, des rumeurs évoquaient même des gens mourant de faim dans les zones contrôlées par les rebelles. «C’est étrange, l’Europe se désintéresse de cette crise alors que des dizaines de milliers de personnes n’ont plus accès à la nourriture et à l’eau», constate Fredric Larsson, chef de mission de l’ONG tchèque People in Need qui fournit une aide pour la reconstruction de maisons à 300 000 foyers, des deux côtés de la ligne de front, avec le soutien financier de la Suisse.

Les besoins sont énormes. Selon le dernier décompte de l’ONU, 5 millions de personnes bénéficient de l’aide humanitaire en Ukraine. Côté séparatiste, la situation est encore plus précaire avec un système de santé qui s’effondre. La Russie affirme apporter une aide importante, sans que le CICR puisse en vérifier le contenu. Kiev dénonce une ingérence, les camions russes étant soupçonnés de servir de paravent à l’envoi de matériel militaire. Des convois humanitaires viennent également d’Ukraine, notamment ceux financés par l’oligarque Rinat Akhmetov.

La Suisse se distingue comme seul Etat tiers ayant obtenu l’autorisation de Kiev de traverser la ligne de front avec son propre dispositif. C’était à la mi-mai: 15 camions transportant 300 tonnes de produits chimiques pour le traitement de l’eau potable ont pu rejoindre Donetsk, sous contrôle rebelle. Quelque 3,5 millions de personnes en bénéficient. Berne finance également la livraison de médicaments et d’équipements médicaux. «Si la sécurité le permet, nous prévoyons encore deux convois, explique Guido Beltrani, directeur du Bureau de la coopération suisse à Kiev. L’un dans la zone contrôlée par le gouvernement et l’autre dans la zone non contrôlée. Les stocks de médicaments s’épuisent et certains traitements ne sont plus assurés. Nous constatons une augmentation de l’hépatite A.»

«C’est une particularité de cette crise humanitaire. Elle est aiguë mais peu visible, presque silencieuse», explique Jean-Noël Wetter­wald, le délégué du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à Kiev. L’ONU recense 1,3 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays et 800 000 autres ayant trouvé un refuge dans les pays voisins, essentiellement en Russie. Ces chiffres sont en partie exagérés car ils incluent de nombreux retraités qui ne font en réalité que transiter entre les zones rebelles et les territoires gouvernementaux pour retirer leur retraite. Grâce aux solidarités familiales et au soutien d’associations locales d’entraide, l’Ukraine a évité jusqu’ici les camps de réfugiés. «La population ukrainienne fait preuve de générosité, souligne Jean-Noël Wetterwald. Mais le système craque aux coutures.»

Depuis le mois de février, le CICR a pour sa part apporté une aide en nourriture à 160 000 personnes. «Le soutien alimentaire et la fourniture de biens pour l’hygiène restent une composante très importante de notre action, explique le porte-parole du CICR à Kiev, Ashot Astabatsyan. Nos camions circulent des deux côtés, mais la sécurité reste une préoccupation aux abords de la ligne de front.»

Avant la guerre, Mariinka comptait 10 000 habitants. Ils sont encore 4500 aujourd’hui. La ville reste divisée. «C’est très tendu», explique Andreï Gavrish, jeune maire de 33 ans installé à son poste par les autorités après la reprise de la ville aux séparatistes l’été dernier.

Ceux qui sont restés refusent de déménager malgré des échanges de coups de feu presque quotidiens. «Les députés à Kiev nous disent partir. Pour aller où? Pour tout abandonner?» Andreï Gavrish se sait menacé si les séparatistes devaient regagner le contrôle de sa ville. «Je serai exécuté. C’est arrivé ailleurs, explique le géomètre de métier et père d’un garçon de 7 ans. Mais je suis capitaine à bord, je partirai en dernier.» C’est un des problèmes de ce conflit, constatent les humanitaires. Beaucoup d’Ukrainiens ne sont prêts à quitter leur maison qu’une fois qu’elle a été détruite.

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 JOURNAL DE ROUTE.

Vapeurs jaunes souffre, dimanche matin à Marioupol. La pollution vient directement du centre-ville, de l’une des deux immenses usines de l’agglomération dont on dit qu’elle est l’une des plus polluées au monde. Les friches industrielles, les hangars et dépôts, les cheminées des aciéries font l’essentiel du paysage urbain. Quelques bâtisses en briques claires, décrépies, du XIX ème, menacent de s’écrouler. Des jardins foisonnants, à moitié en friche, débordent sur les trottoirs défoncés. Le tout donne un air méridional à la ville.

Malgré la contamination, les habitants mettent à profit le congé dominical pour aller à la mer. A côté des docks et du port, essentiellement pour les navires marchands, pas de pêche ici, une plage s’étend sur quelques kilomètres, prise d’assaut par les baigneurs.

Trois hommes en habits de ville ripaillent attablés à la lisière du sable en terrasse. Au nombre de cadavres de bouteille, ils ont tué le plus clair de l’après-midi à porter des toasts. Je m’installe non loin, espérant pouvoir glaner quelques infos auprès des trois comparses aux airs de mafieux. Ils m’ont repéré et semblent fomenter un mauvais tour. Ça ne tarde pas. L’un d’eux se lève en titubant et m’interpelle en russe. Je ne comprends rien, il s’accompagne de la main et désigne mon appareil photo: il veut voir mes photos. Les premières que l’écran affiche sont celles de gars en treillis. Les ennuis commencent.

D’un geste, il m’intime de tout effacer. Impossible de gommer le boulot d’une semaine à cause d’un énergumène imbibé. Il a fait le pari de m’effrayer avec ses compagnons de boisson. Je l’écarte, il se redresse chancelant. «Mon copain, assis à côté, c’est le chef de la police!» ça se complique. Je fais l’idiot pour m’éclipser et appeler Fred et Vadim à la rescousse. Nous revenons à trois, le gars fait moins le malin. Il rigole goguenard et prétend qu’il voulait juste voir les photos et que j’ai détalé comme un lièvre, un lâche, répète-t-il, comme une provocation. Il est chef de la police criminelle de Marioupol et ne voit rien dans sa conduite qui ressemblerait à un abus d’autorité qualifié. A partir de là, tout s’éclaircit, mais il faut passer par les toasts obligatoires. Fred est passé maître pour trinquer en renversant sa vodka.



					
				

CHAPITRE 5 Qui a tiré sur les villageois de Georgivka?

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Le 3 juin, les habitants d’un village étaient bombardés par cinq roquettes sans faire de victimes. Sinon la vérité. Enquête sur les non-dits d’une guerre.

QUI A TIRÉ SUR GEORGIVKA ce mercredi 3 juin? Pour Liouba, 60 ans, dont la maison est l’une des premières du village lorsqu’on vient de l’est, juste après les champs de blé, la réponse ne va pas de soi. Mais tout bien réfléchi, «la DNR ne tire pas sur les civils», dit-elle. C’est donc les «Ukrainiens». Elle n’a aucune idée pourquoi ils tirent et d’où ils tirent.

La «DNR», c’est la «république populaire de Donetsk», c’est-à-dire les séparatistes pro-russes. Ce même 3 juin, au petit matin, ils avaient lancé une vaste offensive sur Mariinka, la dernière ville tenue par le gouvernement de Kiev sur la ligne de front, située quelques kilomètres à l’est de Geor­givka. Durant une dizaine d’heures, les combats ont fait rage avant que les troupes ukrainiennes en reprennent le contrôle.

Cinq roquettes, apparemment de type Grad, sont tombées sur Georgivka: dans le cimetière, sur la maison de la culture dite Le Club, sur une route et deux autres près de maisons isolées. Inutile d’être un expert en balistique pour constater que le trou dans le toit du Club provient d’un projectile tiré depuis l’est du village. Si les tirs ne provenaient pas des séparatistes, cela voudrait dire que les forces ukrainiennes, postées sur le front, tirent sur leurs propres villages, en retrait. C’est ce que semble penser une majorité des habitants de Georgivka.

Les deux camps ne s’accusent-ils pas mutuellement de se livrer à des provocations pour justifier une riposte? Quant aux observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe , chargés de superviser un cessez-le-feu inexistant dans la région, ils ne sont pas passés ici.

Liouba héberge l’un de ses sept petits-enfants, qui dort dans la cave. Ces temps-ci, la fillette ne trouve plus le sommeil. «On a peur, c’est l’horreur. L’année dernière c’était pire.» Certains villageois sont partis. Elle ne bougera pas: «Je ne peux pas, ma fille est enterrée ici.» Pour en savoir plus, elle suggère de poursuivre par la route striée par les chenilles des tanks. «Là-bas, je crois qu’une roquette est rentrée dans une maison.»

Quelques mètres plus loin, Jenia montre l’impact d’un tir qui a déchiqueté un arbre devant sa maison. Les vitres donnant sur la route ont volé en éclats, ainsi que le toit de la niche du chien. Une partie des fenêtres a été remplacée, le reste a été muré. C’était en septembre. Qui avait alors tiré? «Certains disent que c’est la DNR, d’autres l’armée ukrainienne. Je ne sais pas», indique l’homme de 25 ans qui travaille comme gardien de prison à Maksymil’yanivka, la première ville vers l’ouest. «Jenia, tu ne sais pas qui a tiré? intervient un voisin en route pour sa baignade dans l’étang tout proche. T’as raison, «le sage ne parle pas», disait un philosophe grec.» En ce début d’après-midi, il va cuver sa vodka. Lui non plus n’en dira pas plus sur ces obus qui, un peu au hasard, leur tombent sur la tête.

La maison de la culture et son toit éventré se dressent au milieu des herbes folles à côté d’un parc ombragé où se niche une statue de Lénine. Piotr habite juste en face, avec sa femme, Tatyana, et sa fille, Natacha. On a évité le pire: la veille du tir, le 2 juin, les enfants du village étaient réunis au Club pour une fête.

Sur la route défoncée, difficile de distinguer le petit trou creusé par un obus des nids-de-poule, juste devant la porte d’entrée de Piotr. Les éclats ont transpercé ses barrières en fer et blessé ses pigeons. Le souffle de l’explosion a brisé les serrures. «Je ne pouvais plus sortir de chez moi.»

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Avant même que les obus ne tombent sur Georgivka, les télévisions de la «DNR» annonçaient que le village était bombardé, se souvient Natacha, qui a quitté son appartement de Donetsk, situé dans un immeuble en partie démoli par les combats. «Tais-toi!, intervient son père. Il ne faut pas parler de cela.» Piotr demande à comprendre: «Tout le monde a peur.» Qui sait quelle casquette portera le vainqueur? Alors, quand il s’agit de savoir qui a tiré, «c’est 50-50. Avec ces mortiers mobiles, c’est très difficile à dire.»

Dans une autre vie, Piotr a été liquidateur. Durant quatre mois, il a participé à la décontamination de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Une fois la dose limite de radiation atteinte, on l’a renvoyé chez lui. «J’y ai laissé ma santé», raconte celui qui fut dans sa jeunesse le secrétaire du komsomol de Georgivka. «Je pensais paver ma cour et couler des jours heureux», explique l’officier de réserve à la retraite.

Entouré de ses chats, de lapins, de poules et d’un vaste verger, riche de cette terre noire d’Ukraine qui fait pousser fruits et légumes à profusion, il pouvait envisager un bonheur presque autarcique. La guerre en a décidé autrement. A l’hôpital qui délivre ses médicaments, les médecins n’ont plus le temps de le recevoir: priorité est donnée aux blessés revenus du front. L’été dernier, il a fait un accident cardio-vasculaire et demain, «ils» démonteront Lénine, un crève-cœur.

Sans qu’on ait eu le temps de s’en apercevoir, Tatyana a dressé une table, sorti les alcools, le sirop de cassis, le saucisson et son bortsch. «On aimerait juste que ce soit comme avant, vivre en paix», dit-elle. Les rebelles? Piotr les qualifie de bandits. L’Ukraine? «On est pour, mais contre le gouvernement de Kiev.» Et les Russes? «Vous savez la différence entre le bortsch russe et ukrainien? En Ukraine, c’est le vrai bortsch. En Russie, c’est le chtchi. C’est juste bon à se laver la bite.»

«Attaque ton peuple pour faire peur à ton ennemi»

Le problème, pense Natacha, c’est la propagande. Au village, on ne capte que les chaînes russes ou séparatistes. «Il n’est question que de troisième guerre mondiale entre les Etats-Unis et la Russie. Elle a débuté en Ukraine.» La famille de Piotr échappe au «lavage de cerveau» grâce à une soucoupe satellite qui permet de capter la télévision ukrainienne.

Au moment de se séparer, Piotr sert un dernier proverbe ukrainien: «Attaque ton peuple pour faire peur à ton ennemi.» Qu’a-t-il voulu dire?

En quittant Georgivka par la route qui file vers le nord, on tombe sur Vlad, un lycéen de 16 ans en patin à roulettes sur le gravier. «Je suis totalement pour l’Ukraine, explique-t-il. Mais il vaut mieux éviter le sujet en classe car on pourrait vite s’engueuler.» Depuis sa chambre, il voit la colline où est positionnée l’armée. Il entend souvent les détonations des canons. Sa mère apporte à manger aux soldats. Parfois, Vlad songe à s’engager. Mais il faut avoir 18 ans pour être recruté.

Ce 3 juin, Vlad ne sait pas qui a tiré. «Mais il semble que ce soit venu de là-bas», indique-t-il en pointant du doigt la colline. Son armée bombarderait-elle son village? «Cela arrive. Ces armes ne sont pas très précises.»

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 JOURNAL DE ROUTE.

On remonte vers le nord, vers Mariinka, cible d’intenses bombardements 6 jours plus tôt et où les tensions rythmées par des échanges de tirs sporadiques et des explosions de mortier. Mais des dizaines de civils s’y trouveraient encore, pris au piège entre les deux ennemis. Le vert des bosquets et des champs éclate sous le soleil matinal, quelle douceur! Impossible d’imaginer qu’à quelques kilomètres c’est la guerre. A mesure qu’on se rapproche, une route de traverse complètement cabossée, les positions de l’armée ukrainienne se font plus nombreuses. Et partout les combattants font des trous et des tranchées qu’ils étayent avec les troncs coupés alentours. C’est un véritable gruyère. Les témoignages recueillis mentionnent des mines anti-personnel placées aux endroits les plus sensibles. Impossible d’imaginer une réconciliation ou un apaisement.

Les routes sont désertes, seuls des soldats y patrouillent ou y installent check-point et abris entre des parpaings de béton. Impossible de savoir à quelle distance on se trouve des lignes adverses, ni même, et c’est inquiétant, si on n’a pas traversé par mégarde les positions ukrainiennes. Barrage, on s’arrête. Il y a un camp militaire en contrebas, le planton ne sait pas s’il peut nous laisser continuer. Il demande à un gradé, puis é un autre, la réponse tarde: Impossible ! Personne ne peut traverser. Un véritable blocus s’est mis en place qui étrangle les populations civiles piégées sur le front.

Dans un village non loin de là, les traces des bombardements sont visibles. Les résidents de la rue centrale, en terre asphalte antédiluvienne et terre battue, rechigne à s’exprimer. Ils montrent même des signes d’agacement et d’hostilité. Pas de photo, ni de caméra, nous explique-t-on. Sur une rue parallèle, une large bâtisse est éventrée, elle abritait le club social du village. Dans le parc attenant, Lénine sur son socle ne contrôle plus rien. Une béance s’ouvre dans le goudron, le voisin, avenant, nous explique que l’obus est tombé une semaine plus tôt.



					
				

CHAPITRE 6 «Quand les obus manquent l’usine, ils tombent sur nos maisons»

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L’usine de coke d’Avdiivka, la plus grande d’Europe, est située sur la ligne de front entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes. Près de 4000 ouvriers continuent d’y travailler dans des conditions qui étaient déjà infernales avant la guerre.

UNE EXPLOSION RETENTIT, la cinquième en moins de dix minutes. Mais aucun des ouvriers ne cesse son travail, comme si de rien n’était. «L’usine est très dangereuse», lance la responsable de la sécurité du personnel. «C’est sans parler des bombes», annonce-t-elle. Les conditions de travail dans la fabrique de coke d’Avdiivka, la plus grande d’Europe, propriété de Metinvest, le groupe du milliardaire ukrainien Rinat Akhmetov, sont déjà terribles en temps normal mais avec la guerre, elles sont devenues infernales. Dans les fourneaux, le charbon est transformé en coke, un combustible d’une qualité suffisante pour être utilisé dans les aciéries de la région.

«En cas de maux de tête, de vertiges, de nausées et d’une sensation de brûlure, il n’y a rien de grave. Mais il faut se rendre à l’infirmerie de l’usine, où sont distribués des comprimés qui aident à absorber les toxines», poursuit la responsable de la sécurité. Depuis l’été dernier, l’usine se trouve presque sur la ligne de front. Depuis janvier, 150 obus ont même touché le complexe industriel. Pourtant, malgré la peur, les ouvriers assurent la production coûte que coûte.

Le complexe industriel fait plusieurs kilomètres carrés, à tel point que les employés se déplacent à l’intérieur du périmètre de l’usine en bus, à vélo pour d’autres et les chefs en voiture. Des dizaines de cheminées crachent des fumées noires ou blanches, des flammes montent des tuyères. Des robinets vomissent des gaz délétères dans des sifflements. Les fours de combustion du charbon sont au cœur de la cokerie. Un enchevêtrement de boyaux d’acier rouillés et rafistolés.

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D’un côté, le charbon est enfourné par wagons dans des batteries de fours, de l’autre, il est récupéré incandescent à plus de 1200 degrés. Alexandre est au plus proche de l’énorme forge où le charbon brûle. La chaleur monte à 47 degrés, selon ce qu’indique le thermomètre à l’intérieur de sa cabine. Mais lorsque s’ouvrent les compartiments de cette fournaise, il se trouve à quelques mètres seulement des braises. Sans cesser de s’éponger le front, il manipule les commandes de sa grue: «Mon travail est l’un des plus pénibles de l’usine, il est technique et physique à la fois. Mais personne n’en tient compte. Surtout pas le patron. On ne me paie que 350 dollars par mois.»

Le pire, explique Alexei Bober, responsable de la production, c’est qu’il faut absolument résister à la tentation de boire de l’eau froide: «Elle peut provoquer un choc thermique, qui mène à l’évanouissement.»

Alexandre habite comme d’autres le village d’Avdiivka. Habitait, devrait-on dire, car depuis que les hostilités entre les séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne ont repris de plus belle sur cette partie du front, il dort régulièrement à l’usine: «Le village n’est pourtant qu’à deux kilomètres.» Avec les bombardements, les snipers et les checkpoints, ce qui n’était qu’un court trajet est devenu une odyssée dangereuse. Les 6000 habitants qui s’accrochent encore au village vivent terrés.

Les détonations résonnent dans le lointain. Alexei Bober tourne la tête en direction des combats. Pense-t-il donner l’alerte? «Non, rien de grave aujourd’hui. Les obus tombent à plus de deux kilomètres.» En janvier et en février derniers, l’usine a été touchée à plusieurs reprises. Fin mai aussi. Cette année, nous avons eu deux, puis encore dix blessés», explique l’ingénieur. «Les dégâts causés étaient considérables. Plusieurs millions de dollars ont été investis dans les réparations. Et ce n’est pas fini.» Des restes de tôles calcinées jouxtent des dépôts de produits inflammables. Il montre des conduits utilisés pour refroidir le gaz généré par la combustion du charbon: «Nous sommes passés à quelques mètres d’une catastrophe. Si l’obus avait explosé à côté de ce gazoduc, toute l’usine partait en fumée.»

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Le contremaître Vladimir Kazmin dort lui aussi dans les locaux administratifs de l’usine. Il a transformé la salle de bains attenante à une salle de conférences en chambrette. «Seul avantage, je me rends d’un pas à mon travail.» Avant la guerre, il habitait avec sa femme et son garçon à Donetsk. Mais son appartement, non loin de l’aéroport, a été détruit. «De toute façon, Donetsk est en DNR [la République de Donetsk, entité séparatiste autoproclamée, ndlr] et est inaccessible. Ma femme et mon petit ont déménagé à Zaporojia. Je leur rends visite toutes les deux semaines.» N’a-t-il pas peur quand les canons grondent? «Ce serait de la folie de ne pas avoir peur. Mais que faire? Tout arrêter? Mais qui me verserait un salaire?»

«Ce serait de la folie de ne pas avoir peur. Mais que faire? Qui me verserait un salaire?»

Si la production s’arrête, un autre problème surviendrait: les fours seraient irrémédiablement hors d’usage en cas de refroidissement. Une mise à l’arrêt même temporaire condamnerait l’usine, explique Musa Magomedov, le directeur de l’usine. «Chaque batterie de four coûte 150 millions de dollars. Dans tous les cas, il n’y en a pas de disponible. Arcelor en construit, mais le délai d’attente est de deux ans minimum.» Ne vaudrait-il pas mieux abandonner la production, plutôt que de mettre en danger la vie des milliers d’employés? Sans compter les risques d’une catastrophe écologique, en cas d’incendie ou de bombardement. Le directeur avoue qu’il ne cesse de réfléchir à cette question: «J’ai demandé aux salariés ce qu’ils en pensaient. A une large majorité, ils ont opté pour la poursuite du travail. La fermeture de l’entreprise sèmerait la mort à Avdiivka.»

Au milieu de la conversation dans le grand bureau de la direction dont la propreté tranche avec le reste de l’usine, la secrétaire fait soudain irruption. Elle est agitée: il faut courir aux abris, les bombardements se rapprochent dangereusement. Le directeur perd son sourire mais garde le calme. Dans les couloirs, c’est un grand exode vers le rez-de-chaussée et les caves de l’immeuble. «Il faut se tenir éloignés des fenêtres», explique une femme réfugiée dans une salle d’attente borgne. «Pas besoin de descendre dans les abris pour l’instant. On ne risque rien au centre du bâtiment, les pièces qui donnent sur l’extérieur nous protègent, un peu.»

Le directeur fait la circulation et tente de rassurer ses collaborateurs. «Ne prenez pas l’ascenseur, le plus grand risque est de rester coincé», dit-il avec un air de bonhomie. Les étages se vident rapidement, les couloirs sont désormais déserts. Sauf au septième, où, calfeutrés dans un bureau aux larges fenêtres qui ouvrent sur l’usine et les champs alentour, six personnes du service de la comptabilité, des femmes et un homme, continuent leur tâche: «Nous avons du retard et beaucoup à faire, pas le temps de vadrouiller dans les coursives. En plus on connaît, après être descendus, il faut tout remonter à pied.»

Par les fenêtres, on voit des champignons de fumée blanche s’élever au-dessus des champs au gré des impacts d’obus. Les plus proches sont à un kilomètre environ, un petit village entouré de bosquets semble être pris pour cible. C’est Lastochkiné, en ukrainien, le village des hirondelles.

Une accalmie permet au personnel de regagner les bureaux. Pendant ce temps, les ouvriers, eux, n’ont pas quitté leur boulot. Au troisième sous-sol, des retardataires attendent avant de remonter. Un immense abri antiatomique de l’époque soviétique sert de refuge en dernier recours. Là, des boîtes de conserve s’amoncellent, au milieu des kits de survie et des stocks de pilules à prendre en cas d’attaque nucléaire. Sur les murs, les vieux posters détaillent toutes les situations d’urgence: missile à tête chimique ou biologique, conflit mondial… Aucun n’explique ce qu’il faut faire en cas de guerre civile. Ce scénario ne pouvait pas être imaginé.

Durant cette attaque, aucun obus n’est tombé sur l’usine. En revanche les villages alentour, à commencer par Avdiivka, ont souffert, un mort, quelques blessés et des destructions importantes. Pour les ouvriers, c’est encore pire car ils viennent tous de la région, explique l’un d’eux. «Quand les obus manquent l’usine, ils tombent sur nos maisons.»

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 JOURNAL DE ROUTE.

Attenant au quartier général de Dniepro 1, à Krasnoarmiisk, se trouve l’un des rares hôtels de la ville. Le portail principal qui donne sur la rue reste cadenassé. L’entrée utilisée donne sur la cour, un terrain désaffecté utilisé par les combattants de Dniepro 1 pour y stocker voitures, armes hors d’usage et ordures. Les clients normaux ont déserté le gite, au profit des combattants. La cambuse abrite les soldats et miliciens au repos, le plus souvent accompagnés d’une conquête tarifée. L’hôtel remplit d’autant mieux sa fonction qu’il a une sauna et une piscine.

Les chambres en revanche laissent à désirer : les matelas de la chambre New York ont presque autant de puces que ceux de la chambre russe, mais le lit de cette dernière n’a pas de sommier. L’absence d’alternative nous contraint à passer une nuit écourtée dans cette tanière, avant la longue étape du lendemain, pile sur la ligne de front.

L’usine d’Avdiivka, une fabrique de houille, se trouve en zone rouge. C’est-à-dire qu’il y tombe fréquemment des obus. Le rendez-vous pris avec le directeur de l’usine nous permet de passer le dernier poste de contrôle, deux soldats nous accompagnent jusqu’au portail. Peut-être ont-ils peur que nous en profitions pour visiter le champ de bataille. Le bruit sourd des bombardements nous parvient du lointain, personne ne semble y prêter la moindre attention. Un contremaître élude la question en rigolant. Les explosions qui semblent se rapprocher sont de la roupie de sansonnet en rapport de ce qu’ils ont traversé les jours précédents.

Mais les détonations se rapprochent, se rapprochent, et les vitres se mettent à trembler. Nous sommes en pleine interview lorsque la secrétaire du directeur fait irruption paniquée: aux abris! Tout semble mort au septième étage, les employés sont à la cave, sauf dans un bureau où le personnel presque exclusivement féminin continue son travail, imperturbable. Alentours, à travers les immenses baies vitrées, des cônes de fumée blanche s’élèvent en rase campagne.



					
				
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