Sciences & Environnement

Pour que fleurs et criquets repeuplent la prairie

La culture intensive concerne la plupart des prairies suisses. Elles reçoivent lisier, fumier et engrais minéraux pour obtenir le meilleur rendement et sont fauchées le plus tôt possible dans l’année. Avec pour conséquence un effondrement de la biodiversité pour la faune et la flore.

Depuis les années 1990, certaines prairies dites extensives ont recours à une première fauche tardive pour laisser plus de temps aux plantes et aux animaux pour se reproduire.

Mais cette solution n’est pas idéale, car elle empêche notamment les pollinisateurs et d’autres espèces d’insectes de trouver un refuge pour fuir les lames des faucheuses. Pour y remédier, biologistes et agronomes réfléchissent à de meilleures pratiques conciliant rendement et biodiversité.

Le Temps est allé à leur rencontre dans une prairie du Valais.

Pra Peluchon, 1179 mètres. «Le rose, le violet et le bleu sont des indices de qualité écologique pour une prairie» glisse Aline Andrey, le visage caché sous son chapeau de paille. La jeune femme, biologiste à l’Institut d’écologie et d’évolution de l’Université de Berne, tourne son regard vers les fleurs multicolores d’une prairie d’altitude au-dessus de Sion. Avec ses collègues, elle compte les espèces de plantes et d’animaux des prairies dites «extensives» – gérées de manière à favoriser la flore et la faune.

Dès le 15 juin en plaine et le 1er juillet en montagne, ces fleurs telles que la sauge des prés, le rhinanthe crêtes de coq, la centaurée ou encore l’esparcette passeront sous les lames des faucheuses pour alimenter en fourrage les granges des éleveurs de bétail.

FLEURS DES PRAIRIES
Les prairies extensives foisonnent d’espèces de fleurs: la biologiste Aline Andrey (1) en a dénombré une cinquantaine sur sa parcelle d’étude. Parmi elles, la centaurée jacée (Centaurea jacea) (2), de couleur mauve, fleurit de juin à septembre et peut atteindre plusieurs dizaines de centimètres de hauteur. Elle fait partie des plantes médicinales notamment pour ses propriétés diurétiques. La sauge des prés (Salvia pratensis) (3) est originaire du pourtour méditerranéen. Les asthmatiques avaient autrefois l’habitude de la fumer sous sa forme séchée pour calmer les crises. La petite scabieuse des champs (Knautia arvensis) (4) est typique de ces prairies. Elle subit les attaques voraces de la chenille de l’adèle métallique (Nemophora metallica). Les longs pétales blancs de la marguerite (Leucanthemum vulgare) (5) parsèment aussi le pré. A ses pieds, le jaune du rhinanthe crête-de-coq (Rhinanthus alectorolophus) (6) ressort. Cette fleur est abondante dans les prairies extensives mais n’est pas très aimée des agriculteurs car elle parasite les autres végétaux. Elle donne un fourrage peu riche en protéine et n’est que peu appréciée des vaches. L’anthyllide vulnéraire (Anthyllis vulneraria) (7), autre pensionnaire des prairies riches en fleurs, est une des plantes hôtes des chenilles de papillons de jour. Le salsifis des prés (Tragopogon pratensis) (8) étalent ses pétales jaunes. Ses graines ressemblent aux parachutes plumeux des pissenlits qui s’envolent au vent. Enfin, les ombelles blanches du cerfeuil sauvage (Anthriscus sylvestris) (9) sont appréciées en général des petits insectes. Lorsque la prairie subit une culture intensive (engrais, pesticides, coupes précoces et rapprochées), cette plante devient dominante.



Ces dates ont été fixées au début des années 1990 par l’Office fédéral de l’agriculture pour promouvoir la biodiversité face aux pratiques de l’agriculture intensive. Mise en œuvre depuis des dizaines d’années, cette dernière autorise des rendements plus importants, au prix d’une baisse de la biodiversité. Le lisier, le fumier et les engrais utilisés ont transformé drastiquement la flore et la faune. Une étude comparative menée par le biologiste Andreas Bosshard en Suisse orientale et parue en janvier dernier,  indiquait que les prairies de basse altitude avaient perdu les deux tiers de leurs espèces végétales et animales entre 1950 et 2014.  Par ailleurs, les prairies intensives – qui correspondent à la majorité des surface à fourrage, les praires extensives ne constituant que 7% de la surface agricole utile suisse – sont aussi fauchées beaucoup plus tôt dans l’année, empêchant certaines espèces qui y vivent de terminer leur cycle de reproduction.

Le jour du 15 juin pour la fauche des prairies extensives ne fait cependant pas l’unanimité chez les biologistes. «Cette date a été choisie par consensus pour convenir à toutes les régions du plateau suisse, commente Yves Bischofberger, biologiste au bureau d’études In Situ Vivo. Or certains régions sont plus chaudes que d’autres et le foin n’arrive pas à maturité au même moment partout». Autre point noir: dès le 15 juin, s’il fait beau, toutes les parcelles extensives sont fauchées au même moment, ne laissant que peu de chance à leurs hôtes de trouver refuge ailleurs.

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«Plusieurs études scientifiques ont montré que les surfaces de promotion de la biodiversité n’ont eu qu’un effet limité sur l’abondance des espèces d’oiseaux ou d’insectes comme les criquets ou les sauterelles» précise Jean-Yves Humbert, biologiste à l’Institut d’écologie et d’évolution de l’Université de Berne. Or selon l’expert, ces insectes sont de très bons indicateurs biologiques étant donné qu’ils sont peu mobiles et passent toute leur vie dans la même prairie. Des solutions locales ont donc été proposées et les scientifiques tentent de mieux comprendre l’influence du régime de fauche sur la biodiversité.

Depuis le début des années 2000, des réseaux de parcelles extensives se sont créés dans les différents cantons pour regrouper les agriculteurs soutenus par des contributions à la biodiversité. «Ces réseaux comprennent à ce jour plus de 56 000 hectares de prairies, soit la moitié de la surface de prairies gérées de manière durable en Suisse» indique Regula Benz, spécialiste des surfaces de promotion de la diversité auprès d’Agridea, l’association suisse pour le développement de l’agriculture et de l’espace rural.

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Sous l’impulsion de biologistes, les participants aux réseaux ont accepté d’avoir recours à des méthodes plus flexibles de fauche pour s’adapter au système vivant des prairies. Ainsi, certaines parcelles extensives sont fauchées plus tardivement ou seulement sur 90% de leur surface. La bande restante, dite «refuge», permet à certains animaux d’y survivre et de continuer leur cycle après la fauche, et aux végétaux d’arriver jusqu’à la germination, avant la deuxième coupe. Il en résulte visuellement, une «mosaïque» de fauche qui est la solution idéale soutenue par les experts.

L’équipe de chercheurs à Berne, dirigée par le biologiste Raphaël Arlettaz, mène depuis 2010 une série d’expériences rigoureuses, soutenue notamment par la Confédération et certains cantons, pour mesurer l’impact de différentes dates de fauche sur la biodiversité. Les chercheurs ont sélectionné 48 prairies extensives dans 12 régions du Plateau Suisse. Ils ont soumis ces parcelles à des traitements différents de première fauche: au 15 juin avec ou sans bande refuge, ou au 15 juillet. Les années suivantes, ils ont effectué des relevés de plusieurs groupes d’invertébrés dont les orthoptères (criquets et sauterelles).

Dans une série d’articles publiés entre 2013 et 2015, les scientifiques ont montré que la diversité des orthoptères augmente de 23% dans les prairies avec bande refuge par rapport au contrôle, alors que leur abondance est multipliée par cinq avec une fauche tardive et par deux avec une bande refuge. «L’effet sur l’abondance des espèces est le plus important mesuré à ce jour, commente Raphaël Arlettaz. La biodiversité ne se mesure pas uniquement en nombre d’espèces mais aussi en terme de densité des individus qui dicte les fonctionnalité de l’écosystème. Ainsi les orthoptères constituent la biomasse nourricière essentielle pour des oiseaux comme le tarier des prés, qui a presque disparu des plaines. Les insectivores, en haut de la chaîne alimentaire,  pourrait profiter de cette abondance de proies notamment pour élever les jeunes». Les papillons, les abeilles et les bourdons, tous des pollinisateurs, sont eux aussi plus nombreux dans les prairies avec bande refuge.

L’influence de la date de fauche sur la flore est, quant à lui, beaucoup moins net, et ce entre autre à cause de la réserve de graines contenue dans le sol, selon Jean-Yves Humbert. «Il faudra attendre plus longtemps pour observer un effet.»

Est-il possible d’introduire des dates de fauche variables et contextualisées dans les mesures de promotion de la biodiversité de la Confédération? «Après des essais pilotes, cette idée a été abandonnée car elle pose des problèmes pour organiser les contrôles, répond Regula Benz. Mais les mesures plus ciblées ont été introduites au niveau régionale dans le cadre de la mise en réseau, sous la supervision des cantons». A l’instar de la Vallée de l’Entyamon, aux prairies très largement intensives, où les nids de tariers sont marqués au sol et contournés lors de la fauche. Dans le Val-de-Ruz, près de Neuchâtel, la fauche a été repoussée à fin août pour permettre à la chenille de l’azurée des paluds, un papillon très rare en Suisse, de finir son cycle de développement.

«Pour les prairies de montagne, l’objectif est de définir un équilibre optimal entre la biodiversité et la qualité fourragère», précise Raphaël Arlettaz. Les prairies extensives fauchées tardivement produisent un fourrage moins riche en protéine et plus ligneux – moins approprié pour la production de lait. Le rendement de ces prairies étant deux à trois fois inférieur à celui d’une prairie intensive, les agriculteurs touchent des subsides pour leurs efforts. La plupart d’entre eux voient d’un bon œil le retour de la biodiversité dans leurs prairies.

LE JEU DES 7 ERREURS.L’intensification – ajout d’engrais et d’eau par irrigation – permet d’augmenter le rendement en fourrage d’une prairie. Mais il signifie aussi la baisse drastique du nombre d’espèces de plantes et d’insectes. Dans leur expérience, les chercheurs de l’Université de Berne ont soumis une parcelle extensive (à gauche) d’altitude, riche en biodiversité, à un traitement intensif (à droite). Quelles différences voyez-vous? Certaines espèces de fleurs qui étaient rares dans la prairie (1) dominent les autres dans la prairie (2). Par exemple, sur ces photos, ce sont les tiges dressées couronnées de fleurs jaunes de la crépide (Crepis biennis) qui ont pris le dessus. En général, des plantes comme le renoncule âcre (Ranunculus acris) ou la grande berce (Heracleum spondylium) sont caractéristiques des prairies intensives où dominent souvent les tons jaunes et blancs.

Photographies: Eddy Mottaz

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5 commentaires

  1. Merci aux biologistes qui s’investissent et montrent qu’il existe des voies possibles pour réconcilier hommes et nature. Il est urgent d’agir. Vive les papillons!

  2. Article intéressant.
    Mais ce qui n’apparait pas dans l’article c’est la difficulté à aller vers la diversité.
    Voilà 4 ans que je me bat sur mon terrain de 2 Ha où sont réunis 100 fruitiers haute tige, 180ml de haie mellifère pour y ajouter des prairies fleuries.
    Le résultat est décevant et même les professionnels “y perdent leur latin”.

    • Bonjour,
      Votre sol est probable trop riche, et votre patience insuffisante… Les semis de prairies naturelles sont presque toujours décevants.
      La méthode de l ‘acclimatation progressive prend du temps, mais donne des résultats. J’ai acclimaté chez moi, après de la vigne, des marguerites, du sainfoin, des scabieuses et de la sauge des prés à partir de quelques plantes prélevées dans la nature. Elles continuent à se répandre, avec deux fauches annuelles. Le résultat est magnifique au printemps!

    • Merci pour votre commentaire. Je vous fais suivre la réponse de Jean-Yves Humbert, biologiste à l’Université de Berne: “En plaine, sur d’anciennes surfaces gérées de manière intensive, il faut selon moi au minimum 10 ans, parfois 20 ou même 50 ans pour restaurer la biodiversité perdue. Par ailleurs, au pied des arbres fruitiers, la température au sol est plus fraiche et le microclimat plus humide. Or ce sont plutôt les conditions inverses (chaud et sec) qui favorisent la biodiversité des plantes. Une prairie sans arbres est généralement plus riche espèces florales qu’une prairie avec des arbres.”

  3. Bjr ,

    Très bon et intéressant article. Ne pourrait-il pas être publié dans la presse française ? La France est loin d’être soucieuse des problèmes évoqués dans cet article et pourrait utilement s’inspirer de ce qui se fait en Suisse voisine.

    Crdlt.

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