Naissance du fascisme climatique

Le 24 février 2022 apparaitra comme l’acte de naissance des empires climato-fascistes. Ces empires ne nient pas la réalité du changement climatique en cours. Ils ne cherchent pas non plus à l’enrayer. Ils y voient bien plutôt une opportunité pour bousculer à leur avantage l’ordre, et plus exactement le désordre international, quitte à l’anticiper. Climato-sceptiques, le sont en revanche de facto les sociétés libérales : tout en reconnaissant le défi climatique, elles peinent à sortir de leur addiction aux hydrocarbures. Les cinq années écoulées du gouvernement Macron sont probantes à cet égard : de l’épisode populaire des Gilets jaunes à la condamnation du gouvernement par le Conseil d’État pour défaut climatique, l’inaction est patente. La timidité des décisions du conseil européen du 11 mars refusant l’abandon immédiat des importations d’hydrocarbures russes, alors qu’elles financent et l’armée et l’effort de guerre de ce pays, atteste encore de la difficulté à agir. Après les massacres de Boutcha, de la gare de Kramatorsk, etc., les importations de gaz russe ont toujours cours, sauf exceptions comme désormais les pays baltes, pourtant très dépendants. Nul climato-scepticisme du côté des empires, mais un climato-cynisme, à savoir une anticipation de la fragilisation des sociétés qui découlera de la déstabilisation des écosystèmes consécutive au dérèglement climatique. Concentrons-nous sur le cas russe, même s’il est d’autres candidats pour émarger à cette catégorie comme la Chine, la Turquie ou même les USA à l’avenir si la dérive trumpiste devait se poursuivre. Qu’est-ce donc, plus précisément, que le climato-fascisme ?

 

 

Revenons à l’invasion brutale de l’Ukraine par la Russie et aux raisons invoquées par les autorités russes. Un point de méthode : on ne comprend pas la guerre en cours avec ce qui précède, on rectifie bien plutôt sa compréhension antérieure de la chaîne des événements passés à partir de la guerre et des crimes qu’elle implique. La réalité de cette guerre, après six semaines, c’est la décision assumée de terroriser et d’assassiner, de détruire les conditions d’existence (eau, électricité, habitat, etc.) de tout un peuple, historiquement proche qui plus est, et ce à quelques encablures des frontières de l’Union européenne. Ajoutons qu’à la différence de ce qui s’est passé en Syrie ou ailleurs, la Russie n’intervient pas dans un désordre préalable, elle le crée, de A à Z. Nul besoin de comparer au nazisme, il s’agit d’une autre forme de nihilisme, résolument contemporaine.

A partir de ce constat, les justifications de l’invasion, qu’elles soient russes ou favorables à la Russie, sont grotesques. La dénazification de l’Ukraine si risible qu’elle paraisse est d’évidence opératoire à l’interne, pour un peuple d’une part sevré sur le plan de l’information, et entretenu d’autre part dans une atmosphère vintage depuis des décennies avec références constantes à la deuxième guerre mondiale et à la lutte contre le nazisme. La peur de l’encerclement pour un pays continental, celle de l’agression future par une Alliance militaire défensive dont on ne cesse à l’interne de décrier la faiblesse, l’OTAN, ne sont pas moins risibles. Le summum du comique étant le motif de l’humiliation du peuple russe. Si ne plus pouvoir tirer de fierté de l’écrasement constant depuis des décennies de ses voisins, si rentrer en quelque sorte dans le rang des nations est humiliant pour la Russie et les Russes, alors effectivement il n’est aucune réciprocité possible entre elle et les autres nations. Il ne reste à ces dernières d’autre horizon possible que la finlandisation, et jusqu’aux confins de l’Europe. Perspective évoquée d’ailleurs un bref moment, le 26 février, sur le site de l’Agence RIA Novosti. Curieusement, il n’est pas question de finlandisation de la Chine tout aussi limitrophe… Ne menacerait-elle pas la sécurité de la Russie ?

 

Poster Gare de Kiev

L’hypothèse que je défends est celle du climato-fascisme ou climato-cynisme. La Russie de Poutine est le premier empire à prendre au sérieux l’état du monde qu’est en train de façonner le dérèglement climatique, celui que vient de rendre public le 6ème rapport du groupe 2 du GIEC sur l’état de vulnérabilité des sociétés et des écosystèmes. Non bien sûr pour accélérer la décarbonation des économies – sa puissance militaire ayant été financée par nos achats de fossiles – mais pour profiter sans attendre du désordre mondial à venir, quitte à l’anticiper quelque peu en provoquant notamment par cette guerre une pénurie de blé. Autrement dit, le dérèglement climatique et l’effondrement du vivant nous précipiteraient dans un nouvel état de nature où les rapports de force doivent l’emporter, à des fins vitales, sur tout autre considération. Entrons sans complexes dans ce nouvel « ordre » international où chaque empire aura licence de massacrer à l’intérieur comme dans sa zone d’influence. Exit les droits humains et autres conventions. L’absence de condamnation chinoise devant l’ONU est éloquente. Trump a félicité Poutine. La Russie étant par ailleurs une puissance nucléaire et un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, cette violation de toutes les règles internationales, précédée d’aucune espèce de violation antérieure, si ce n’est l’annexion de la Crimée et d’une partie du Donbass, prend un sens tout particulier : la remise en cause frontale de l’ordre qui s’est imposé à la suite de la 2ème guerre mondiale. Fragile barrière dont le renversement nous condamne à une barbarie effrénée.

 

Lavrov devant l’ONU

Pourquoi d’abord la Russie ? L’écrasement des nations y est un sport national depuis des lustres : Pologne et massacres de Katyn, Finlande, Pays Baltes, Hongrie, Tchécoslovaquie, Afghanistan, Ossétie, Grozny et Tchétchénie, Syrie. Ce sport n’a jamais, à la différence des Allemands avec le nazisme, plongé les Russes dans la neurasthénie, mais au contraire dans un sentiment d’humiliation (sic). L’imaginaire du goulag, celui des maîtres-caïds face aux esclaves, comme la montré Françoise Thom, y a marqué la société entière ; quand bien même il est bon d’y adjoindre une pincée de supplément d’âme orthodoxe. Enfin la Russie est un des rares pays à pouvoir tirer un temps avantage du dérèglement climatique compte tenu de ses vastes étendues de terres septentrionales.

 

 

Deux remarques à cet égard. Sur une planète délabrée, la richesse économique va devoir être partiellement remisée au magasin des oubliettes. Ce qu’a compris la Russie : nain par son PIB eu égard à sa démographie et à sa superficie, mais grande puissance militaire. Dans un monde d’affrontements brutaux sur fond de lutte pour les ressources, la puissance économique passe au second plan, elle peut même constituer une fragilité. Bref retour par ailleurs sur la campagne présidentielle rythmée pendant des semaines par le thème du « grand remplacement » : thème écran diffusé par un idiot utile de Poutine, financé par un oligarque national. Il ne suffit manifestement pas de le revendiquer pour être patriote. Il conviendrait en outre de pouvoir faire preuve d’un minimum d’intelligence. Défaut d’intelligence partagé de l’autre côté de l’échiquier politique, si l’on en croit la défense récurrente et systématique de la politique internationale de Poutine par Jean-Luc Mélenchon, de la Syrie à l’Ukraine. Il n’hésite pas à affirmer, tout en condamnant l’invasion de l’Ukraine, que l’OTAN est le responsable de l’agression. Étrange retour d’une gauche prompte à sécher le sang des dictateurs, de la terreur au goulag, de Staline à Hô Chi Minh, comme si les travaux de Lefort et de Castoriadis n’avaient jamais existé. Un réflexe en l’occurrence dérisoirement apposé à des oligarques milliardaires issus des bas-fonds de la société soviétique.

 

Théâtre de Marioupol avant son bombardement avec les inscriptions “Enfants”.

 

Que la chose soit claire, en nous empêchant de faire front à des problèmes globaux qui exigent une coopération internationale minimale, ce fascisme climatique nous conduit tout droit à l’extinction de l’espèce. Réduire nos capacités réflexives à un couplage de notre cerveau reptilien à nos capacités de calcul nous précipite vers l’abîme. Tout se passe en effet avec cette logique impériale comme si nous incarnions ce que les biologistes nomment une impasse évolutive : une espèce dotée de capacités dont le surdéveloppement menace sa propre survie. Nos capacités cognitives surdéveloppées, détachées de nos autres aptitudes, à commencer par nos aptitudes morales et sociales, par leurs conséquences techniques, industrielles et militaires fragilisent de plus en plus nos conditions d’existence sur Terre. Il n’en va désormais ni de notre liberté, ni de notre existence, mais du lien indissoluble entre les deux. Par la concentration du pouvoir qu’elles permettent, les dictatures autorisent le pire de ce dont nous sommes humainement capables. L’idéal démocratique d’autolimitation du pouvoir est la seule barrière, certes fragile, qu’il soit possible d’opposer à cette funeste tendance. Le Contr’Un de La Boétie n’a pas pris une ride. A quoi s’ajoute que nous ne pourrons mener ce combat qu’en réduisant les inégalités, et ce pour deux raisons : ce sont les plus riches qui détruisent la planète et, ni solidarité ni victoire sans réduction des inégalités.

Article initialement publié dans AOC le 17 mars 2022 et légèrement modifié.

Humeur : de la justice climatique vaudoise à Georges Pompidou

Un peu partout la Covid a eu raison de l’activisme climatique. Mais ici, dans le Canton de Vaud (Suisse), les juges ont apparemment décidé, d’un commun accord, d’épauler le virus. Depuis quelques mois les procès pleuvent sur les activistes, emportant avec eux une pluie d’amendes salées, destinées à écraser sous le poids de l’argent toute velléité morale de protestation.

Curieuse justice en effet qui fragmente le procès des participantes et participants à une même action, qui distribue donc des sanctions potentiellement différentes pour les mêmes infractions, comme si l’équité n’avait rien à voir avec la justice.

Curieuse justice que celle qui refuse témoins et experts sous prétexte que la cause climatique est « notoire ». A tiens donc ! je suis le sujet depuis trente ans et en apprends tous les jours. En outre, je ne suis pas certain, et c’est un euphémisme, que l’on puisse comprendre, tant ce qui nous arrive – un dérèglement climatique rapide et violent altérant l’habitabilité d’une planète vivante déjà exsangue, phénomène expérimenté par aucune génération humaine –, est inouï.

Curieuse justice que celle où les juges prétendent « appliquer strictement la loi », entendre mécaniquement. Mais à quoi servent-ils alors ? Prétention absurde, la loi se veut universelle, en réalité abstraite, alors que les cas sont par définition singuliers. S’il est besoin de juges, c’est précisément pour apprécier ces singularités. A la différence de ce qui se passe dans un tribunal français, les prévenus ne sont pas en pays de Vaud interrogés sur leurs motivations, comme s’il pouvait exister des infractions sans contexte. D’autant plus absurde qu’en l’occurrence le contexte est scientifiquement fondé et renvoie au destin incertain de l’humanité. Ce matin, (20 décembre 2021) au tribunal de Montbenon, une prévenue, jeune doctorante – et donc horrible délinquante avec couteau entre les dents, sapant les fondements de la société –, est tout de même parvenue à faire témoigner sa grand-mère de 92 ans. Témoignage terriblement émouvant : la grand-mère a simplement rappelé l’humanité et l’effroi de sa petite-fille, victime sanitaire de la canicule de 2019, dont elle pâtit encore corporellement aujourd’hui.

Curieuse justice où les juges ont une appartenance politique déclarée et où les partis contribuent à leur désignation. Et franchement, cela se voit quand il s’agit d’écologie et de climat. Sincèrement, je ne parviens pas, en suivant ces procès, à me départir du sentiment d’une justice partisane et aveugle, plus policière et mécanique que judiciaire, étrangère à ce qu’on est en droit d’attendre d’une institution séculaire, ayant appris à mettre à distance instincts et a priori.

Curieuse justice que celle qui répond à une écoanxiété que seule l’inculture peut vous épargner, par l’argent, le moteur de toutes les destructions écologiques. Je rappellerai ici que selon une étude de la revue The Lancet Planetary Health, dans laquelle 10’000 jeunes de 16 à 25 ans issus de dix pays (dont l’Inde, le Brésil, le Nigeria et les Philippines) ont été interrogés, 75% d’entre eux décrivent leur avenir comme « effrayant », 56% s’interrogent sur la pérennité de la vie humaine sur Terre et 39% hésitent à avoir des enfants … Et bing, prends ton amende et tais-toi ! Quelle justice ! que sauvent seuls discours des prévenus et plaidoiries des avocates !

Mesdames et Messieurs les Juges, sauvez-vous et sauvez-nous ! Respirez l’air des Hautes Cours européennes !

Alors quel rapport avec l’ancien président de la République française Georges Pompidou ? Aucun justement, et tel est bien le problème ! Juste l’envie de ressusciter un court instant l’ancienne droite, celle qui devait faire front à la menace totalitaire, attachée à certains principes comme à la prunelle de ses yeux. L’envie de rappeler qu’il fut un temps où le conservatisme n’interdisait nullement l’amour sensible de la nature, en l’occurrence des arbres … alors qu’aujourd’hui il vous interdit la moindre sensibilité à l’avenir tragique de la jeunesse mondiale, sur fond de sixième extinction et de chaleur humide.

SUITE :

Les faits sont les faits et je dois corriger mon appréciation précédente après le jugement rendu hier (22 décembre 2021) au tribunal de Montbenon, dont j’ai suivi la procédure toute la matinée. L’objet jugé était l’affaire de l’occupation de l’UBS le 14 janvier 2019, avec dépôt de charbon dans le hall de la succursale UBS du centre de Lausanne, et ce en vue de protester contre les investissements carbonés de la banque (depuis lors, ils ont été singulièrement réduits !). Un jugement conduit par le juge avec humour et humanité. In fine un acquittement pour les chefs d’accusation les plus importants. Les raisons de cette décision : une plainte déposée par UBS dont le collège de la défense a démontré l’irrecevabilité formelle ; et une contradiction, mise également au jour par la défense, entre la vidéo montrant l’état du hall de la banque (vers la sortie) au moment de la sortie des activistes et une photo produite par la banque avec amas de charbon à ce même endroit. Une belle démonstration de l’exercice de la justice, c’est-à-dire dans un cadre formellement délimité, donnant aux arguments leur poids.

Acquittement également, sur l’essentiel, le même jour (22) dans l’affaire des 200 jugée deux jours avant.

 

 

 

 

 

Lettre de Georges Pompidou à Jacques Chaban-Delmas, le 17 juillet 1970 :

Mon cher Premier ministre,

J’ai eu, par le plus grand des hasards, communication d’une circulaire du ministre de l’Équipement – Direction des routes et de la circulation routière – dont je vous fais parvenir photocopie.

Cette circulaire, présentée comme un projet, a en fait déjà été communiquée à de nombreux fonctionnaires chargés de son application, puisque c’est par l’un d’eux que j’en ai appris l’existence. […] Bien que j’ai plusieurs fois exprimé en Conseil des ministres ma volonté de sauvegarder “ partout” les arbres, cette circulaire témoigne de la plus profonde indifférence à l’égard des souhaits du président de la République. Il en ressort, en effet, que l’abattage des arbres le long des routes deviendra systématique sous prétexte de sécurité. Il est à noter par contre que l’on n’envisage qu’avec beaucoup de prudence et à titre de simple étude, le déplacement des poteaux électriques ou télégraphiques. C’est que là, il y a des administrations pour se défendre. Les arbres, eux, n’ont, semble-t-il, d’autres défenseurs que moi-même et il apparaît que cela ne compte pas.

La France n’est pas faite uniquement pour permettre aux Français de circuler en voiture, et, quelle que soit l’importance des problèmes de sécurité routière, cela ne doit pas aboutir à défigurer son paysage. La sauvegarde des arbres plantés au bord des routes – et je pense en particulier aux magnifiques routes du Midi bordées de platanes – est essentielle pour la beauté de notre pays, pour la protection de la nature, pour la sauvegarde d’un milieu humain.

La vie moderne dans son cadre de béton, de bitume et de néon créera de plus en plus chez tous un besoin d’évasion, de nature et de beauté. L’autoroute sera utilisée pour les transports qui n’ont d’autre objet que la rapidité.

La route, elle, doit redevenir pour l’automobiliste de la fin du XXe siècle ce qu’était le chemin pour le piéton ou le cavalier : un itinéraire que l’on emprunte sans se hâter, en en profitant pour voir la France.

Que l’on se garde donc de détruire systématiquement ce qui en fait la beauté !

Georges Pompidou.

Transcendance, totalitarisme et démocratie

La mort de Dieu ou prétendue telle – il eut fallu une proclamation urbi et orbi, réellement catholique, pour que le décès ait été authentiquement divin, et non simplement régional et humain – n’a pas fait disparaître le divin, mais en a bien plutôt multiplié les incarnations. Bertrand de Jouvenel, dans Du Pouvoir[1], avait déjà montré en quoi le retrait européen de Dieu avait ouvert la possibilité des totalitarismes, pour la simple raison que la posture laïcisée du commandement, du surplomb politique sur une société, pouvait dès lors être appréhendée en dehors de toute limite à l’agir humain, limite à laquelle l’idée de Dieu était consubstantielle. Les prétentions à disposer d’un pouvoir qui vous place au-dessus de toute autre partie de la société, de toute instance, de toute considération possible, et donc au-dessus des normes communes, n’ont en effet pas manqué depuis lors. L’éloignement de Dieu des esprits comme de l’histoire a ainsi ménagé l’émergence de transcendances de substitution. Le communisme, le nazisme furent en ce sens des dieux ; Raymond Aron parlait quant à lui de « religions séculières »[2]. L’impérialisme de marché, selon l’expression de Michael Walzer[3], constitue également une manière de religion séculière ; le transhumanisme pourrait en devenir une autre. Cette multiplication des expressions divines dont a accouché la modernité a fini par se fondre dans la soupe religieuse de la globalisation. Les -ismes côtoient désormais Allah, Bouddha, les divinités hindoues, le dieu des Évangéliques, etc. ; l’Islam a d’ailleurs fini par engendrer dans ce contexte global, à notre corps défendant toutefois, un -isme bien de chez nous, l’islamisme. Ces dieux nouveaux ou rhabillés sont autant de surplombs, de transcendances présumées, à partir desquels il devient loisible de prétendre imposer un ordre dérogeant puissamment aux règles de la morale commune, laquelle renvoie à l’universalité de la règle d’or[4] : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît. Règle propre à toutes les grandes sagesses, laïcisée au travers des droits humains. Autrement dit, ces surplombs revendiqués permettent d’instaurer un ordre violent et hautement meurtrier. Cet article est consacré au rôle et à l’effectivité des surplombs en politique, lesquels ne sont pas nécessairement religieux depuis ce qu’on appelle modernité. Comme nous le verrons également, ces surplombs sont loin de jouer indifféremment un rôle délétère.

Le nazisme fut une forme parfaite de transcendance moderne. Il prétendait n’être rien moins que l’expression même, directe et sans filtre, de la loi par excellence, celle du cosmos. Celle à laquelle ainsi nul ne devait échapper. Simone Weil, qui comprit avant tout le monde la nature du nazisme, cite dans L’Enracinement un passage du chapitre 5 de Mein Kampf, à cet égard limpide : dès lors qu’il vit « dans un monde où les planètes et les soleils suivent des trajectoires circulaires, où des lunes tournent autour des planètes, où la force règne partout et seule en maîtresse de la faiblesse, qu’elle contraint à la servir docilement ou qu’elle brise, l’homme, écrit Hitler, ne peut pas relever de lois spéciales[5]. » Les êtres humains, plus exactement les peuples ou « races », s’affrontent biologiquement à mort pour l’espace vital et les ressources, dans un rapport de forces aussi imparable que l’attraction que les planètes exercent les unes sur les autres. Il convient de permettre l’expression la plus crue de ces rapports de force entre sociétés et au sein de la société. Toute sollicitude pour les ennemis, les faibles, les orphelins ou autres handicapés, toute expression de la règle d’or, est contre-sélective et dangereuse. Elle nuit à l’avenir de la race. Foin de réciprocité si ce n’est entre les maîtres d’une même race. Pour d’autres raisons et avec une autre rhétorique justificative, il n’en allait guère différemment pour le matérialisme historique et dialectique, pour le communisme. Le massacre des bourgeois, des koulaks ou de tout autres ennemis de classe présumés est légitime et nécessaire à l’émergence de l’homme nouveau. Il n’y est pas plus question de règle d’or[6].

L’islamisme offre aujourd’hui une rhétorique analogue. C’est au nom d’Allah, et sur la Terre entière, qu’il convient d’assassiner tout individu hostile, ou simplement indifférent, à ses commandements, et partant à ceux qui le représentent. Et comme dans les cas de figure antérieurs, on se tourne en premier lieu vers les droits communs, peu enclins déjà à la reconnaissance de l’humanité d’autrui, pour le massacre aveugle ou ciblé. Difficile d’imaginer que ces individus se prêtent si facilement à ce jeu macabre sans hochet divin.

Un cran en-dessous se situe l’impérialisme de marché. L’idée est alors de globaliser le marché et de ne plus lui opposer quelque régulation ou contrepoids politique. Walzer en avait pensé le concept. Chacun à leur manière, Anne Case et Angus Deaton[7] avec l’effondrement de l’espérance de vie et de la santé, quand ce n’est le suicide, des mâles blancs américains du bas des classes moyennes, et Michael Sandel[8] avec la mise en lumière des conséquences populistes de la méritocratie de marché des classes supérieures, mettent en lumière le défaut de régulation politique au nom du culte du marché, figure ici économique du nécessitarisme biologique des nazis, social des marxistes ou religieux des fanatiques musulmans. La mort n’est plus alors directe, mais indirecte ; déroger à la règle d’or en passe ici par l’indifférence et le mépris érigés en système.

La Chine de Xi Jimping est en train de construire une forme nouvelle, inédite, de totalitarisme, où l’on surveille et note électroniquement les citoyens ordinaires, tout en violant, stérilisant et assassinant en masse les femmes Ouïghours dans des camps concentrationnaires. Pour autant qu’on le comprenne, le surplomb est ici le temps long de l’empire, avec la même indifférence meurtrière à la règle d’or, où s’entremêlent l’héritage communiste amoral et l’ancienneté de l’empire.

Très étonnant de constater que dans le contexte de la globalisation, tous ces totalitarismes sont à vocation universelle, à l’instar des monothéismes d’antan comme de la technoscience d’aujourd’hui. La prétention des fondamentalistes musulmans à vouloir imposer le blasphème au-delà des États théocratiques – prétention d’une absurdité abyssale car il existe alors autant de blasphémateurs que de milliards de non-musulmans sur Terre, lesquels refusent, ne serait-ce que par omission, la divinité d’Allah – en est une manifestation. Qu’on me permette de rapporter un souvenir d’un séjour dans un Institut Goethe, en Allemagne, quelques semaines avant le déclenchement de la 1ère guerre du Golfe. Ce fut pour moi la première rencontre de fondamentalistes, en l’occurrence d’Égypte et du Liban. « Allah n’est pas mon dieu, mais votre dieu ». Prétention compulsive et expérience pour moi de la violence et la haine qu’autorise un surplomb religieux, avec le regard et les gestes appropriés.

Le lecteur l’aura déjà pressenti, le surplomb n’est pas en soi porteur de haine, il en est seulement le vecteur socialement indispensable. L’universalité et l’ancienneté de la règle d’or, laquelle remonte très probablement bien avant la période axiale chère à Jaspers, plonge ses racines dans le procès même d’hominisation. On sait par ailleurs à quel point les droits humains sont le fruit d’une métabolisation laïque et européenne d’une expression d’abord religieuse de la règle d’or. La démocratie représentative de type occidental et contemporain (pour combien de temps ?) est elle-même une réinterprétation du surplomb essentiel au pouvoir. Il n’est en effet de démocratie en ce sens que par le respect conjoint de trois principes : celui de la souveraineté populaire ; celui des droits humains et du respect des droits des minorités ; et enfin celui de l’état de droit où tant gouvernants que gouvernés sont assujettis à la loi. A chacun de ces principes correspond en effet un type particulier de surplomb. En premier lieu, celui de la souveraineté populaire qui interdit tout accès au pouvoir politique sans onction électorale ; mais attention, comme l’a si puissamment montré Claude Lefort[9], le pouvoir est conçu comme un « lieu vide », c’est-à-dire fondamentalement inappropriable, exclusivement occupable de façon temporaire, le temps d’un mandat. En second lieu, sous l’espèce de la transcription juridique de la règle d’or, l’imposition de limites au pouvoir de la majorité que s’empresse de supprimer toute dérive dictatoriale ; ce sans quoi il y aurait tyrannie de la majorité et non démocratie. Et, enfin, avec le surplomb de la loi fondamentale, constitutionnelle, l’encadrement de l’exercice du pouvoir exécutif et de l’articulation entre les pouvoirs. A défaut de l’un de ces surplombs, ce qu’on nomme démocratie disparaît.

Ce n’est pas tout, sur le plan religieux, il est une interprétation très intéressante de la transcendance, celle des mystiques : chrétiens, musulmans et soufis, aussi bien que bouddhistes. Certes, chacun de ces courants de la mystique s’enracine dans un tissu de croyances particulier, historiquement et géographiquement situé, fondement d’une logique identitaire. Or, justement, caractérise la mystique le dépassement de tous les particularismes, et même une logique de dépassement ouverte, indéfinie. Femme ou homme, le mystique s’élance, avec chair et esprit, vers l’infini à quoi réfère le signifiant divin, donne libre cours à un mouvement sans fin de dépassement des déterminations. Oportet transire disait Maître Eckhart, il convient d’aller toujours au-delà ; ce qui implique, affirmait-il, de dépasser le concept même de Dieu[10]. Ainsi comprise, la transcendance se fait étrangère à toute espèce d’identité, à toute prescription et transcende l’appétit même de pouvoir et de commandement. Si les démocraties s’étaient elles-mêmes prises au sérieux, elles n’auraient nourri qu’une seule spiritualité, mystique[11]. Seul Bergson semble l’avoir compris.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Le tropisme totalitaire semble, en ces temps de délitement de la globalisation économique, tendance, internationalement et nationalement. Sur ce dernier point, il se passe sur les deux rives de l’Atlantique des choses qui auraient paru impossibles il y a peu. L’alignement des Républicains américains sur le déni électoral de Trump et l’appel à l’émeute du 6 janvier 2021 est proprement hallucinant. La tentation zemmourienne de nombre de leurs homologues français ne l’est pas moins. Très surprenants sont à cet égard les propos totalement inattendus de Michel Barnier à l’encontre de la Cour de justice européenne et de la Convention des droits de l’homme. Il ne s’agit plus d’« odeurs et de cage d’escalier », mais de mise en cause de l’état de droit. Il semble, côté français, qu’il y ait dans ces réactions le contrecoup du déni opposé durant des décennies aux difficultés exprimées par des couches plutôt populaires de la population face à des expressions de la réalité migratoire. La somme des attentats ignobles perpétrés par la lie fondamentaliste a apparemment diffusé craintes et intolérances dans des couches plus larges et bourgeoises de la population. Le succès préélectoral de Zemmour est la manifestation de l’expansion bourgeoise de ces craintes. Une telle dynamique pourrait emporter aussi bien nos institutions que la paix civile … et un sens bien fragile de notre commune humanité. La fermeté contre le bêtisier islamiste ne saurait réussir sans s’accompagner d’une authentique politique d’intégration au vivre-ensemble commun, avec un rejet aussi ferme des contrôles au faciès et autres discriminations à l’embauche, etc. Et sans évidemment mettre de côté la lutte contre le dérèglement climatique, gros de difficultés migratoires à venir sans aucune mesure avec celles que nous connaissons, et très difficilement surmontables.

Texte initialementboaru dans AOC, le 3

Après les égarements au moment de la chute du mur de Berlin sur la fin de l’histoire et la promesse d’une paix universelle et démocratique, le retour de la haine totalitaire dans les quartiers, sur les plateaux et au-delà des frontières, et qui plus sous pression climatique, est, je dois avouer, difficile à encaisser. Comment ne pas redouter, avec la jeunesse du monde[12], l’horreur du futur ?

[1] Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir, Paris, Hachette, 2006 (12947).

[2] Raymond Aron, Une histoire du XXe siècle. Anthologie, Paris, Plon, article de 1944.

[3] Michael Walzer, Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité, Paris, Seuil, 1997 (1983).

[4] Voir René Dubos, Les dieux de l’écologie, Paris, Fayard, 1973.

[5] Cité par Simone Weil in Œuvres, Paris, Gallimard, « Quarto », p. 1177 ; voir aussi les travaux de Johann Chapoutot, Jeffrey Herf et de Timothy Snyder.

[6] Voir par exemple les travaux sur le communisme de Nicolas Werth.

[7] Anne Case & Angus Deaton, Morts de désespoir. L’avenir du capitalisme, Paris, Puf, 2021 (2020).

[8] Michael J. Sandel, La tyrannie du mérite, Paris, Albin Michel, 2021 (2020).

[9] Claude Lefort, L’Invention démocratique, Paris, Fayard, 1981.

[10] Pour les références, voir Dominique Bourg & Sophie Swaton, Primauté du vivant. Essai sur le pensable, Paris, Puf, 2021, pp. 254-255.

[11] Qu’on me permette de mentionner ici les expériences de mort imminente, de plus en plus sérieusement étudiées. Quelle que soit l’interprétation qu’on peut en donner, elles ont l’insigne avantage de mettre en lumière une forme universelle d’imaginaire, au moins, spirituel, au rebours du bêtiser haineux des fondamentalistes (Voir pour le christianisme le travail de Crouzet et Le Gall sur les fondamentalistes chrétiens assassins des guerres de religions européennes, Denis Crouzet & Jean-Marie Le Gall, Au péril des guerres de Religion. Réflexions de deux historiens sur notre temps, Paris, Puf, 2015, publié au moment du Bataclan).

[12] Voir l’étude publiée par The Lancet, https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3918955

 

Climat : état des lieux empirique, scientifique et institutionnel

Il en va manifestement de la destructivité climatique comme d’autres enchaînements historiques. Lorsqu’il convient de livrer un combat, l’ennemi est d’abord du côté des victimes potentielles, et non exclusivement du côté de l’adversaire désigné, humain ou non-humain. Les premiers ennemis des nazis furent en effet l’incompétence et l’obstination stratégiques du caporal Hitler. Côté français, les premiers ennemis furent l’incompétence de l’état-major et le défaitisme chronique de Pétain, y compris lorsque le gros des troupes d’Hitler était en Pologne. Etc. Nous ne sommes pas stricto sensu en guerre contre le climat, mais ne devons pas moins livrer un combat à multiples facettes contre le changement climatique : nous devons en effet changer les habitudes de consommation qui nous ont conduits à une situation qui tourne au cauchemar, lutter contre les intérêts économiques et les systèmes techniques solidaires de ces habitudes, nous adapter autant que possible à un monde qui change très vite, etc. Or, des forces gigantesques, économiques et politiques au premier chef, se mobilisent pour nous persuader de ne rien faire : au nom de l’économie, comme si un climat violent était compatible avec nos économies ; au nom de l’écologie punitive, expression imbécile s’il en est ; au nom du refus de la dictature ou du socialisme Verts ; au nom de la magie des techniques ; etc. Nous assistons plus précisément à une collusion entre de puissants intérêts économiques d’un côté et, de l’autre, un désir de déni diffus, des forces populistes montantes, aptes à contrer toute percée politique écologique et efficace.

Il va sans dire que je ne répondrai pas sur ce blog aux sempiternels climato-sceptiques qui se déchaînent avec des arguments plus stupides les uns que les autres, plus ou moins assortis de mauvaise foi. Et souvent d’une arrogance grotesque.

Où en sommes-nous ?

Autant dire qu’en quelques-années la donne climatique a profondément changé. Les choses tournent même au cauchemar. De lointain – la fameuse fin de siècle et sa température moyenne auscultée par le GIEC –, le dérèglement climatique est devenu contemporain, douloureusement tangible à nos sens. Des grandes tendances telles qu’elles ressortent des modèles, nous sommes passés en quelques années, sans toujours le comprendre, à l’actualité récurrente et tendancielle d’événements extrêmes, de plus en plus extrêmes. Lorsqu’une équipe de climatologues de Météo France avait en 2017 fait paraître une étude prévoyant pour l’Est de France à la fin du siècle des maxima à 50, voire 55°[1], personne ne la prit véritablement au sérieux. Pourtant rapidement, des pointes de température, avec une hausse mondiale d’un peu plus de 1°, commencent à s’en rapprocher. Un petit village de l’Hérault a connu un maximum de 46° en fin juin, 2019, 43° en région parisienne fin juillet de la même année. Et évidemment les 49,6° de Lytton, à la latitude Nord de Vancouver auraient paru absurdes il y a quelques années à la plupart des scientifiques du climat. Des températures urbaines à 50° et plus ne sont plus exceptionnelles en Inde ou autour du Golfe Persique. Et on s’est approché récemment de ces valeurs aux USA ou en Espagne. A quoi s’ajoutent bien sûr les autres types d’événements extrêmes comme les méga-feux en Australie ou en Californie, les inondations de grande étendue comme celles consécutives au cyclone Harvey aux USA en 2017, avec des glissements de terrain et autres coulées de boue jamais expérimentés comme au Japon ou en ce moment en Allemagne, les vagues de sécheresse et autres cyclones. Ou bien encore les passages du chaud au froid comme ce printemps en France, non moins dévastateurs pour les cultures. Et il conviendra d’y ajouter dans quelques décennies les contrées touchées par des phénomènes d’accumulation chaleur-humidité saturant les capacités corporelles de régulation thermique, et condamnant en moins de 10 minutes à mort sans possibilité de refuge plus sec ou moins chaud.

Or, ce sont ces phénomènes qui à la fois nous avertissent du dérèglement climatique en cours et dont la récurrence va rendre la vie sur Terre, et au premier chef l’agriculture, de plus en plus aléatoire. Ils sont donc l’interface par excellence entre le changement climatique et nous. Or, il n’est pas facile de les appréhender à partir des grandes tendances dégagées par les modèles. Il n’en reste pas moins vrai que leur violence et leur récurrence dépendent de la température moyenne à la surface de la Terre, de l’énergie qu’elle enferme. Encore une fois, ce sont eux qui nous affectent, nous touchent et qui ont des conséquences hautement destructrices. On comprend donc l’inquiétude des scientifiques du climat rendue manifeste par les fuites récentes au sujet du prochain rapport du GIEC.

Les choses vont si vite qu’il devient par ailleurs inopportun, comme le faisait remarquer le climatologue Christophe Cassou, en dépit de la réalité statistique du climat, d’évaluer le changement sur des moyennes de 10 à 30 ans. Rappelons que la température sur Terre au sol a augmenté d’1° ces 40 dernières années, et que le phénomène s’accélère, au prorata de nos émissions passées et actuelles. Pour appréhender cette évolution, mieux vaut tabler sur les moyennes annuelles s’enchainant pour finir par ne plus retomber en-deçà d’un certain seuil. La tendance est alors hautement visible. Si comme le prévoit le Met Office, nous avons 40 % de chances de connaître une année plus chaude de 1,5° vis-à-vis de la période préindustrielle dès avant 2025, on peut alors s’attendre à vivre prochainement une année particulièrement dramatique., suivie de bien d’autres. Quant au modèle français de l’IPSL, il table sur l’avènement d’années à au moins 2° de plus, dès le début de la décennie 2040. Rappelons que la concentration atmosphérique de dioxyde de carbone s’élève désormais à 420 ppm, ce qui équivaut à la valeur qui prévalait il y a 4 à 4,5 millions d’années, au Pliocène, avec une température moyenne plus élevée de 2 à 3 degrés par rapport à nos valeurs préindustrielles. Les prochaines décennies nous réservent d’ores et déjà moult événements extrêmes.

Quel contexte institutionnel ?

Face à cette situation devenue périlleuse, au moins pour ceux qui savent encore s’appuyer sur des faits, force est de constater que le contexte institutionnel change. L’Agence européenne de l’environnement appelle en effet, ni plus ni moins, à une forme de décroissance[2]. L’Agence Internationale de l’Énergie invite quant à elle à ne plus exploiter de nouveaux gisements fossiles[3]. La Cour suprême hollandaise s’était illustrée dans l’affaire Urgenda, en exigent du gouvernement qu’il augmente son objectif de réduction des gaz à effet de serre. Récemment un tribunal hollandais a condamné Shell à réduire de 45 % ses émissions d’ici à 10 ans[4]. En mai la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a imposé au gouvernement fédéral de passer de moins 55 à moins 65 % son objectif de réduction des émissions de carbone d’ici à 2030, imposant ainsi au nom du droit des générations futures un objectif plus élevé que celui voté par le parlement européen. En France le Conseil d’État a donné 9 mois, à compter de fin juin, au gouvernement français pour qu’il atteigne l’objectif qu’il s’était fixé de réduction des émissions de40 % d’ici à 2030. Certaines institutions ont donc indubitablement pris la mesure de la donne qui nous échoit.

En revanche, si l’on se tourne vers la donne politique des démocraties représentatives, la situation est beaucoup moins encourageante. On peut distinguer trois cas de figure au moins. Le premier est celui caractéristique du bipartisme nord-américain avec une ligne de démarcation qui est l’acceptation ou le déni des enjeux climatiques ; le climat, associé au populisme et à son refus, est ce qui oppose pour l’essentiel les Démocrates aux Républicains. Autre cas de figure, celui de l’Allemagne et de l’Angleterre, pour lesquelles il y a une forme de consensus droite-gauche sur l’enjeu majeur de climat. Avec la loi CO2 soutenue à droite et à gauche, la Suisse semblait s’orienter vers ce cas de figure ; après le refus de cette loi par le peuple d’une courte majorité, la situation est plus incertaine. Il reste le cas de figure français avec des Républicains qui s’opposent à toutes les décisions en faveur de l’environnement, et un Président de la République et son semblant de parti politique peu enclins à agir, comme le montre à souhait la loi climat, mais sans pour autant nier, paradoxalement, le problème. Le chemin à parcourir pour construire un consensus en creux commun à toutes ces démocraties est encore loin.[5]

Il n’en reste pas moins vrai que certains milieux d’affaires ont choisi de promouvoir, en soutenant des médias résolument populistes, le climato-scepticisme le plus grossier. Tel est le cas de CNews et désormais d’Europe n° 1 en France. Durant la canicule canadienne se succédaient sur les plateaux des pitres climato-sceptiques plus pathétiques les uns que les autres, comme dans un geste apotropaïque, afin d’exorciser l’effet potentiel de ces drames sur bon peuple. Certains journalistes cherchaient des précédents, comme si la tendance et la précipitation des phénomènes étaient inexistantes. Plus généralement, une décarbonation rapide des économies mettrait en grandes difficultés nombre d’acteurs majeurs des places financières, dont la part des investissements carbonés reste déterminante.

Enfin, le sort que réserveront les différents États européens au projet de la Commission en matière de neutralité carbone à l’horizon 2050 avec une taxe aux frontières, mais en taxant aussi les consommations fossiles domestiques, si ambitieux soit-il, n’est pas encore scellé et loin d’être acquis. Il convient également d’être attentif au fait que ce plan est aussi porteur d’une extension de la logique de marché à l’ensemble du « capital naturel », avec des marchés de compensation rendant la protection de la nature dépendante de la volatilité des prix sur les marchés.

*      *      *

Décidément la route conduisant à un réel changement de modèle, seul propre à réduire la catastrophe en cours, est encore longue, et plus encore incertaine, à la différence du cours destructeur de l’habitabilité de cette planète.

[1] Margot Bador & alii, « Future summer mega-heatwave and record-breaking temperatures in a warmer France climate », Environ. Res. Lett. 12 (2017) 074025, https://doi.org/10.1088/1748-9326/aa751c

[2] https://www.eea.europa.eu/publications/growth-without-economic-growth

[3] https://www.lemonde.fr/energies/article/2021/05/18/l-agence-internationale-de-l-energie-appelle-a-ne-plus-investir-dans-de-nouvelles-installations-petrolieres-ou-gazieres_6080549_1653054.html

[4] https://www.novethic.fr/actualite/environnement/climat/isr-rse/pays-bas-shell-est-condamne-a-reduire-de-45-ses-emissions-de-co2-d-ici-dix-ans-149844.html

[5] Voir D. Bourg, « Écologie et civilisations. Fin d’un monde et nouvelles perspectives », Futuribles, n° 442, mai-juin 2021, pp. 33 – 44.

Tous complotistes ?

Le complotisme n’est pas le complot. Comploter, réalité historique multiple et récurrente, consiste pour une minorité agissante à chercher en s’emparer du pouvoir politique par la violence, en le dissimulant, et en cachant ses intentions à ceux qui vont involontairement contribuer à la réalisation de cette fin. Par exemple, pour considérer avec sympathie la chose, les officiers supérieurs allemands qui ourdirent en juillet 1944 un complot contre Hitler – une tentative d’assassinat –, cherchèrent à utiliser à leur insu des forces de réserve pour neutraliser la SS. C’est ce faire-croire, plus exactement la dénonciation de ce dernier, qui est le ressort sur lequel reposent aujourd’hui les complotismes. Les complotistes de tous acabits dénoncent systématiquement un « faire-croire », sans que le but visé par ceux qui cherchent prétendument à faire-croire, ni par ceux qui le dénoncent, soit toujours limpide. C’est précisément ce flou qui me conduira à m’interroger sur les relations entre le mainstream politico-économique et, paradoxalement, le complotisme.

Revenons à un précédent historique complotiste et à son succès : la diffusion massive des thèses de ce faux célèbre que furent les Protocoles des sages de Sion. Ce dernier prêtait aux Juifs, métamorphosés en un unique acteur, l’intention de dominer le monde à leur profit. Il s’agissait alors d’alimenter la haine antisémite, laquelle constituera par ailleurs le moteur fondamental du nazisme. Le complotisme antisémite a pendant des décennies affecté une part non négligeable et même majoritaire de la population dans de nombreux pays.

Nous entrons dans une nouvelle période de triomphe du complotisme, mais désormais décliné au pluriel, et avec des traits spécifiques. Il est en effet difficile d’isoler ce regain de complotisme de l’existence de réseaux sociaux et de la fragmentation plus générale du paysage de l’information. Celle-ci encourage à la formation de niches informationnelles, par exemple la chaîne Fox News, qui attirent le chaland par un discours décalé, outrancier et extrême-droitier ; un discours qui n’est pas loin de créer une réalité alternative.

Autre trait important, l’intention de ces dénonciations diverses n’est plus désormais d’une limpidité absolue. Prenons le cas du platisme, très fort sur le plan du « on vous ment » : effectivement nous avons tous appris que la Terre était plus ou moins sphérique, ce qui n’avait pas échappé à ceux qui jetaient un œil sur la lune ou le soleil … Dès lors, tout le monde nous a menti ! Le prétendu mensonge englobe en effet nos parents, nos frères et sœurs, nos instituteurs, nos professeures, etc. jusqu’à l’ensemble des institutions, qui toutes et tous l’ont colporté ! Mais en même temps pour quoi et pourquoi ? C’est fascinant, la finalité présumée semble en effet, à la différence des complotismes passés, totalement dépolitisée. Seul trait commun et propre à l’époque : toutes les élites vous mentent, toute forme d’autorité participe d’un mensonge quasi-général. Et pourtant ce sont semble-t-il 16 % des Nord-Américains et 9 % des Français qui soutiendraient cette absurdité. Le récentisme, la croyance selon laquelle l’histoire enseignée n’est qu’une fiction, le monde ayant toujours été ce qu’il est (je simplifie, l’histoire officielle compterait plusieurs siècles en trop), semble relever de la même logique. Là également, un intérêt politique absent, en tous cas pas absolument évident, mais un rejet des élites scientifiques trompant le bon peuple par des fictions historiques, comme pour le platisme.

Avec le mouvement nord-américain QAnon, qui tend toutefois à s’étendre géographiquement, on reste sur quelque chose de beaucoup plus classique, proche des Protocoles des sages de Sion. La démarche n’est pas moins grossière que celle de l’antisémitisme d’extrême droite. Il s’agit de jeter l’opprobre sur les fonctionnaires de l’« État profond », et sur certaines femmes et certains hommes politiques taxés de « pédophiles sataniques », avec, paradoxe, la figure de Trump comme sauveur ; paradoxe, car le narcissisme primaire du personnage ne permet pas de le ranger a priori dans la catégorie altruiste des sauveurs du genre humain. La dénonciation de ce que nous serions des humains-reptiliens (bravo la réflexivité toutefois !) manipulés par des extra-terrestres relève d’une logique similaire.

Revenons sur le mécanisme à l’œuvre. Avec la validation des énoncés scientifiques le flux, si j’ose dire, circule tout autant entre les membres d’une communauté épistémique, qu’entre cette communauté et le réel via des protocoles serrés. Et c’est in fine la communauté qui finit par valider définitivement tel énoncé. Une fois validé, l’énoncé est réputé universel, bien qu’il soit en droit possible de remettre en cause l’universalité de sa validité par des connaissances nouvelles. En revanche, avec le complotisme, le flux ne circule pour l’essentiel qu’au sein d’une communauté, définie par son opposition au reste de l’humanité ; la relation au réel passe alors uniquement par le jeu entre cette communauté et l’humanité, entre nous et les autres. Le réel est ici avant tout identitaire, et donc n’est pas. Même si curieusement des complotistes cherchent parfois à valider empiriquement leur croyance, en se tuant par exemple avec le lancement d’une fusée amateur censée valider la platitude de notre planète.

Si tel est bien le cas, force est de constater que ce mécanisme est à l’œuvre au cœur même du mainstream néolibéral de nos sociétés. Quand en effet le Président du Sénat français, Gérard Larcher, déclare qu’il refuse la modification de l’article 1 de la Constitution tel que proposé par l’Assemblée nationale, avec le verbe « garantir », au motif que ce verbe placerait l’environnement au-dessus de l’économie, il raisonne comme un platiste. Le seul fondement de sa position est le pur rejet de celle adverse, comme s’il n’était entre les deux aucune tierce réalité. On ne voit guère en effet comment les activités économiques pourraient se développer sur une planète brûlante. La position arrêtée par la majorité sénatoriale n’aurait de sens que si l’indécision climatique n’avait aucune conséquence, comme si les modèles climatiques étaient de pures fictions … comme si la Terre était plate. Ou encore, affirmer comme le gouvernement Macron que la faiblesse de la loi climat est réaliste, c’est agir là encore comme si la faiblesse des réductions de GES qu’elle implique n’avait aucune conséquence mesurable. La réalité – avec de multiples conséquences hautement dommageables et ce au très long cours –, c’est au contraire les 2 degrés que nous connaîtrons très probablement dès le début de la décennie 2040, avec toutes les conséquences funestes d’ici là d’un changement climatique d’ores et déjà en cours. Là encore, la Terre est pour le gouvernement français plate ; et derechef pour un Conseil fédéral et une loi CO2 bien timorés.

Rappelons en revanche les initiatives climatiques adoptées de par le monde par différentes instances juridiques. En novembre dernier le gouvernement français a été condamné par le Conseil d’État dans le cadre de la procédure initiée par la ville de Grande-Synthe et son Maire d’alors Damien Carême : il devra se justifier par rapport aux moyens requis pour se conformer à son engagement européen de diminution de ses émissions de 40 % à l’horizon 2030. Et pourtant, cela n’a pas empêché quelques mois plus tard le vote d’une loi climat n’autorisant a priori qu’une réduction de quelques pourcents des émissions françaises. En Hollande ce fut la Cour suprême qui avec l’Affaire Urgenda obligea le gouvernement à relever de 5 % ses engagements de réduction. Plus significatif a encore été la décision de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe de passer d’une de réduction des émissions allemandes de 55 à 65 % à l’horizon 2030. Dans ce contexte, il est difficile d’être plus platiste et provincial que ce procureur de Zurich défendant le Crédit Suisse (Bankenprozesse) par un discours climato-sceptique en mai.

 

De la lecture de Claude Lefort à la défense des zadistes du Mortmont : pourquoi me suis-je radicalisé ?

J’ai été nourri aux leçons qu’il était possible de tirer des deux grands totalitarismes du 20e siècle (de Weil, Arendt à Lefort notamment). Tel a été ma formation politique et de philosophie politique. J’étais un social-démocrate bon teint, la social-démocratie m’apparaissant à l’époque comme le moins mauvais compromis historique et social possible. Petit à petit, mes recherches et le suivi de la donne environnementale qu’elles impliquaient m’ont conduit à prendre conscience que derrière le danger totalitaire caractéristique du siècle dernier – lequel reste toutefois hautement présent – se développait un autre danger, plus dévastateur encore, plus retors et surtout quasi-pérenne dans ses conséquences. J’évoque évidemment la déstabilisation en cours du système Terre, les dommages qui vont se multiplier et s’intensifier, les difficultés futures à produire notre alimentation, les flux migratoires qui à l’instar d’autres phénomènes climatiques atteindront des proportions hors norme et sans précédents. L’histoire que je veux raconter ne m’est évidemment pas strictement personnelle, elle n’aurait alors aucun intérêt. Je ne doute pas que d’autres aient parcouru un cheminement analogue, et que d’autres encore l’emprunteront.

Disons-le d’emblée, lecteur si tu partages la foi du charbonnier de gauche ou de droite, mieux vaut interrompre ta lecture.

Primo, je me situe ici sur un plan systémique. Gauche et droite signifient alors le rassemblement de l’essentiel de nos différends, de nos conflits de valeurs et d’analyses, sous une forme binaire, probablement indispensable à l’expression démocratique de nos choix et préférences. Aucune des deux postures n’incarne le bien ou le mal, biens et maux différant simplement en fonction de l’option dominante retenue. En revanche, l’une sans l’autre débouche assez rapidement sur des aberrations et à terme sur l’horreur. Chaque camp livré à lui-même a nourri mensonges, lâchetés, arbitraires multiples et à terme des crimes aux expressions et échelles variables. Aucun choix possible entre Pinochet et Pol Pot, entre Hitler et Staline. Le parallélisme entre communisme stalinien et nazisme ne résiste pas l’analyse, si ce n’est justement – et c’est pour nous ce qui importe le plus –, sur deux points : l’arbitraire destructeur et meurtrier d’un côté, et la référence à une transcendance de l’autre, celle de l’histoire et de sa science matérialiste dialectique pour le premier, la référence aux rapports de force mécaniques et à leur expression biologique et raciale pour le second ; autrement dit la transcendance de l’histoire pour l’un, celle de la nature (une figure de) pour l’autre.

Secundo, le point de vue développé ici n’est pas étroitement politique, mais à hauteur de civilisation. Succinctement, le système gauche-droite tel que nous l’avons connu depuis le 19e siècle était étroitement dépendant d’une civilisation en train de se déliter, après s’être globalisée. Or, la civilisation en cours de construction n’apparaît pas avec une évidence absolue, et ce d’autant moins que la précédente, toujours sur pieds, connaît même une forme d’extrémisation. D’où le côté souvent cocasse des positionnements politiques actuels et la perte d’évidence et d’adhésion du partage traditionnel gauche-droite. D’où toutes sortes de phénomènes politiques désormais difficilement assignables. Bric-à-brac. Le totalitarisme numérique (surveillance et notation des citoyens) et néanmoins hautement meurtrier (massacre des Ouïghours) de Xi Jinping est-il de gauche ou de droite ? Un parti pilier de la démocratie nord-américaine, les Républicains, devient populiste et dénie à l’autre parti partie-prenante de l’alternance démocratique la légitimité à gouverner. Les jeunes maires EELV en France se font brocarder alors précisément qu’ils s’essaient à changer le référentiel de l’alternance politique. Etc.

Revenons au système politique moderne et à son référentiel de civilisation. L’opposition droite-gauche des deux derniers siècles n’était de loin pas purement politique, elle s’ancrait de façon fondamentale dans la modernité mécaniste ; elle en a permis une expression politique particulièrement efficace. La modernité, sur fonds de développement de la physique nouvelle, et au sortir des guerres de religion, nous a conduits à marginaliser la question chrétienne du salut. Dès lors il n’était plus possible de poser face à la société, et même au-dessus d’elle, une fin transcendante et structurante. Comme l’a rapidement dégagé Hobbes, la seule fin restante était l’accumulation de moyens, l’enrichissement général. Tel est précisément ce à quoi l’opposition droite-gauche a fini par donner une expression politique et plus encore démocratique. Nous sommes parvenus à exprimer via cette structuration du débat public l’ensemble des aspirations contradictoires de la société. Étaient communes la double aspiration à l’enrichissement du plus grand nombre et l’idée d’une redistribution de la richesse produite. L’enrichissement en passait par les sciences et leurs retombées en termes d’industrialisation – ce que nous appelons le Progrès –, lequel impliquait un arrachement progressif à la nature et une artificialisation croissante. Tel était le consensus politique attaché à une civilisation commune. Il est loisible à ce propos de parler de consensus en creux, ce dernier étant inséparable de deux oppositions essentielles, constitutives de la polarité droite-gauche. S’opposaient en effet à ceux qui pensaient que l’entreprise privée assurerait la production la plus efficace, ceux qui pensaient que seule la rationalisation collective des moyens de production pouvait garantir le développement matériel maximal. S’opposaient encore deux conceptions de la redistribution juste de la richesse ainsi produite : selon une égalité arithmétique pour la gauche, et géométrique pour la droite.

Or ces façons de concevoir le cours de nos sociétés sont devenues caduques. L’enrichissement maximal entre en contradiction frontale avec le système Terre et ses limites. L’Agence européenne de l’environnement reconnait elle-même que nous n’avons d’autre choix que de réduire le volume de nos économies, à savoir la masse d’objets et d’infrastructures produite[1]. Il va nous falloir développer des activités très légères en termes de flux d’énergie et de matières, humano- et éco-centrées, et ce tout d’abord pour sauver notre peau ; et plus largement pour maintenir le niveau optimal d’activités et de création de richesses, non plus exclusivement matérielles. Hors démographie et atteinte à la biodiversité, la richesse matérielle étant la cause directe de la dégradation des écosystèmes, il est clair que la redistribution de la richesse se pose en des termes absolument nouveaux. Sur le plan énergie-matière une forme d’égalitarisme semble en effet difficilement évitable, si la richesse est devenue le facteur premier de destruction de l’habitabilité de la Terre ; les distinctions sociales devront très probablement trouver d’autres formes d’expression. Même si nous en sommes encore loin, c’est bien une nouvelle forme de civilisation que nous devons construire, et qui plus est dans l’urgence. Or, nous ne disposons pas encore d’une expression politique de cette situation, qui sache la ramener à une construction binaire, du type droite-gauche, rassemblant l’ensemble des interprétations opposées de ce nouveau consensus en creux, encore en gestation, de ce nouvel horizon de sobriété matérielle commune.

Pis encore, le référentiel de l’ancien monde est encore dominant dans les médias, pour partie dans l’enseignement, dans les entreprises, les partis politiques. Cela fait beaucoup. Partout sont aux manettes des élites techno-libérales, attachées au référentiel moderne. En revanche ont d’ores et déjà décroché des pans entiers de la société comme le confirment certains sondages, et au premier chef une partie importante de la jeunesse la mieux formée. Je rappelle ici les 55 % de l’enquête Obsoco pour la partie de la population française pour laquelle la sobriété est un horizon insurmontable[2]. C’est une grande part des 75 % qui permettent à un consensus en creux de se former au sein d’une démocratie.

On comprend mieux dès lors la situation baroque, entre deux eaux, dans laquelle nous nous trouvons politiquement. La situation des jeunes maires EELV en France est à cet égard révélatrice. Étant authentiquement écologistes, elles et ils sont toutes et tous attachés à susciter un imaginaire nouveau ; cela les conduit à devenir parfois les objets d’un hallali médiatique. Occupons-nous de deux affaires, celle du sapin de Noël de la ville de Bordeaux et celle de la suppression des aides de la ville à l’aéroclub local par la maire de Poitiers. La critique des plats végétariens de la ville de Lyon est tellement grotesque qu’il n’est pas opportun d’en parler. Le cas de la ville de Strasbourg et de sa mosquée ne relève pas de la même logique. On pourrait parler du changement apparemment brutal de politique culturelle à Grenoble, mais je ne suis pas certain de pouvoir mettre ce sujet sur le même plan logique que les autres. La décision de la maire de Poitiers, Léonore Moncond’huy, de baisser de 4’000 € la subvention de l’aéroclub local, et à terme de supprimer ces subventions aux activités émettrices, est, j’en suis désolé, totalement fondée. Pour quelle raison financer une activité de loisir énergivore quand on devrait baisser nos émissions de 60 % en 10 ans ? Condamner les enfants de demain à se terrer sous des canicules de 48°, quand bien même liraient-ils Vol de nuit, n’est certes pas le meilleur service à leur rendre. Les contestations relèvent en l’occurrence du gag d’une classe de politiciens et de journalistes hors sol, pour ne pas dire hors limites planétaires. Sont en revanche plus contestables ses propos sur les rêves des enfants en matière de vol. Je comprends très bien l’intention de Léonore Moncond’huy, mais son expression est maladroite parce qu’elle offre un recoupement partiel, trompeur et involontaire, avec une époque sombre. Le fondement en est pourtant très clair et n’a rien à voir avec le totalitarisme : pourquoi financer des activités qui contribuent à conforter, non un imaginaire, mais l’expression datée qu’il a pu connaître un temps ? A cet égard, notre maire a parfaitement raison. Quant à dire que l’homme a toujours rêvé de voler, avec un désir aussi plein et univoque qu’un œuf, j’en doute et c’est bien le sens du vol d’Icare finissant par se brûler les ailes. Mais rien n’empêche les enfants, dieu merci, de réinterpréter un vieil archétype, de rêver par exemple de parapente, mieux encore d’identification à tel oiseau de leur connaissance … Deuxième exemple, le Maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, et sa décision contestée de façon tout aussi hystérique : le renoncement à l’achat du traditionnel sapin adulte exhibé sur une place de la ville, au motif du refus d’exposer « un arbre mort ». Là encore l’attention du Maire à un nouvel imaginaire me paraît intéressante. A une époque où la déforestation constitue un enjeu majeur, cette décision est tout sauf absurde. Attention toutefois au respect de la fête de Noël laquelle renvoie même au-delà du christianisme : elle plonge ses racines profondes dans les civilisations européennes qui se sont succédé. Sapin de la Forêt Noire ou non, il conviendra de maintenir le rite ancestral de la fête du solstice d’hiver, laquelle s’élance depuis les deux derniers millénaires chrétiens dans l’histoire au long cours de l’occupation humaine de ces terres, laquelle pourrait précisément être compromise, en tous cas entravée, par la dérive climatique à l’œuvre. Il est urgent de mailler aux anciens de nouveaux symboles.

Revenons à la question du radicalisme. Lors du siècle dernier, politiquement parlant, l’expression renvoyaient à ceux qui refusaient le consensus institutionnel des démocraties libérales : à droite les tenants du rejet global de la modernité, à gauche essentiellement les communistes qui prétendaient substituer le matérialisme historique aux mécanismes électoraux. Ces temps, répétons-le, sont révolus. Dès lors le radicalisme acquiert un double sens, et résolument nouveau. Celui en premier lieu, positif, de ceux qui cherchent, contre le mouvement encore d’une partie de la société, le sol, l’humus même, de la civilisation nouvelle émergente : la sobriété dont avons parlé, fondée sur la prise de conscience de l’état de la planète, documenté scientifiquement et désormais de plus en plus accessible à nos sens. L’autre radicalisme, destructeur, est celui des tenants de l’ancien monde qui sont en passe de devenir l’équivalent actuel de ce que furent les royalistes ou les communistes d’antan. Grosso modo il s’agit de la classe politique traditionnelle, plus particulièrement de son expression droitière, plus attachée curieusement à l’ordre ancien que ce qu’il reste de gauche. Ne pas vouloir limiter, si ce n’est à très petits pas, nos émissions de gaz à effet de serre, vouloir à toute force poursuivre les modes de vie dispendieux d’autrefois, vanter les mérites de la 5 G, de la voiture autonome, promouvoir à tout va la biologie de synthèse et ses dangers, tout attendre de la géoingénierie, imaginer que nous allons habiter sur Mars, etc., toutes attitudes qui accélèrent les processus de destruction de l’habitabilité de la Terre : ce sont des comportements en devenir de radicalité, radicaux d’ores et déjà objectivement parlant, mettant en danger non seulement l’ordre public futur, mais la possibilité même de vivre sur Terre. Difficile d’imaginer radicalité plus extrémiste !

Alors dans ces circonstances de bascule de civilisation, au sens négatif du terme, je crains que les rodomontades issues des rangs des partis traditionnels – par exemple l’UDC ou le PLR pour la Suisse, les LR ou la Macronie pour la France, avec en tête un Président dont l’imaginaire et l’imagination sont directement issus des MBA –, ne finissent par nous apparaître relever d’un extrémisme insupportable. Disons-le sans détour, la recherche en revanche de modes de vie respectueux du vivant, d’un vivre-ensemble plus harmonieux sur les ZAD, du Mortmont et d’ailleurs, la pratique de la désobéissance civile, n’ont rien, au sens négatif, de radical. Elles constituent bien plutôt des freins fragiles à l’embardée suicidaire d’une civilisation devenue folle, incapable d’entendre effectivement les avertissements qu’elle sait pourtant produire. Les réprimer avec une violence variable n’accélérera certes pas le changement, cela risque même de pousser à la violence la partie de la population la plus consciente et généreuse.

Pour aller plus loin :

  • Bourg, Le Marché contre l’humanité, Puf, 2019.
  • Bourg, Clémence Demay & Brian Favre (éd.), Désobéir pour la Terre. Défense de l’état de nécessité, à paraître aux Puf en mai 2021.
  • Bourg, « Écologie et civilisations. Fin d’un monde et nouvelles perspectives », Futuribles, n° 442, mai-juin 2021.

[1] https://www.eea.europa.eu/themes/sustainability-transitions/drivers-of-change/growth-without-economic-growth

[2] L’Obsoco, Les Perspectives utopiques des Français, juin 2020, avec l’ADEME, document Pdf ; première mouture en septembre 2019.

Joe Biden, le premier des écologistes ?

Nombre de commentateurs ont insisté sur le fait que l’arrivée au pouvoir de Joe Biden ne faisait pas disparaître les 74 millions d’électeurs de Trump, l’état de divisons exacerbées de la société américaine, la montée en puissance d’une Chine impériale, et plus généralement la situation sociale et écologique de la planète. On ne saurait le nier. Mais, a contrario, il n’en est pas moins vrai que la présidence Trump a durant quatre années singulièrement tiré l’ensemble des problèmes mondiaux vers le haut et, dans le même temps, la volonté commune de les résoudre vers le bas. Relativement aux divisions qui fragmentent la société nord-américaine, force est de constater que Trump n’a marqué qu’une étape supplémentaire. Depuis plus de trente ans, les Républicains sont en proie à une dérive droitière forcenée. Ils n’ont cessé d’abîmer eux-mêmes leur pays et ses institutions : ils en effet ont fini par ne plus reconnaitre la légitimité à gouverner des Démocrates. L’intensification de ce mouvement due à Trump a néanmoins débouché sur l’impensable, une émeute au Capitole le 6 janvier ; et le 20 janvier, sur un autre plan, un record de 400’000 morts du Covid. Que signifiait donc le trumpisme pour déboucher sur un tel désastre ? Quel est dans ces conditions le nouveau contexte politique ouvert par l’arrivée au pouvoir de Biden ? Peut-on en attendre une refondation de la démocratie ? En affirmant lors de son discours d’investiture qu’il voulait mettre un terme aux attaques de Trump « on democracy and on truth », Biden a dit l’essentiel : la nécessité de reconnaitre à nouveau les problèmes, et la réaffirmation de la méthode démocratique pour parvenir à les réduire. D’où à la fois les priorités de son équipe – la Covid, le climat, les inégalités et le racisme –, et la volonté de reconstruire un jeu politique et parlementaire normal avec les Républicains.

Au-delà du populisme, Trump aura surtout été le promoteur d’une forme inédite de nihilisme politique, consistant à ruiner langage, raison et argumentation, à ouvrir ainsi un boulevard aux passions les plus absurdes. Le procédé consistait à retourner en son contraire tout espèce d’argument, et plus généralement toute situation. En réalité à pourrir sur pied toute forme d’expression et de raisonnement. Commençons par le plus simple, Trump est celui qui n’a cessé de dénoncer des fake news en produisant jusqu’à une soixantaine de mensonges par jour, celui qui a dénoncé un attentat en Suède n’ayant jamais eu lieu, qui a revendiqué des faits alternatifs pour dénier la faiblesse de la fréquentation populaire lors de son intronisation, etc. Trump est celui qui a prétendu, avant même qu’elle ait eu lieu, que son élection lui avait été volée, pour chercher précisément à voler celle de son adversaire démocrate. Trump, Président, était le garant de la Constitution, dont le texte est sacré aux États-Unis ; or, c’est au nom même de celle-ci qu’il a encouragé son vice-président et ses partisans à la fouler aux pieds : pour le premier en lui intimant l’ordre de ne pas respecter le rôle protocolaire qui lui était dévolu lors de l’ultime processus de confirmation de l’élection de Biden, et pour les seconds en leur demandant d’empêcher physiquement le 6 janvier ce processus. Trump est celui qui a prétendu protéger le peuple contre les « satanistes de l’État profond » (QAnon) et ce en les exposant à la Covid, au changement climatique, et aux autres menaces environnementales ; ce qui exigeait de fouler également aux pieds les acquis scientifiques. Enfin, Trump est celui qui, dans un pays extrêmement inégalitaire, était censé défendre le peuple, et même le petit peuple, alors qu’il n’a jamais, ou peu s’en faut, payé d’impôts, qu’il appartient au 1 % qui capte depuis des décennies la quasi-totalité des fruits de la croissance, qu’il a géré de façon mafieuse un groupe immobilier, que la seule loi phare qu’il a fait adopter a encore accru les inégalités fiscales, etc. Du discours devant l’assemblée générale de l’ONU jusqu’aux émeutes de janvier 2020, il n’a enfin eu de cesse, lui qui voulait rendre sa gloire à l’Amérique, de transformer sa personne ou son pays en objet de risée. Tout avec lui finissait par signifier son contraire ; on ne peut envisager plus grande entreprise de démolition du langage : les mots, les phrases ne signifiaient plus rien et laissaient place à une affirmation primaire de son moi, et de ceux qui s’y rallaient.

Bien sûr cette situation est advenue dans un pays qui dès les années septante s’est laissé aller à une dérive inégalitaire inouïe, et en conséquence au massacre du bas des classes moyennes. Rappelons simplement que durant le dernier demi-siècle, la croissance du PIB de 260 %, n’a donné lieu qu’à une croissance de 20 % en moyenne des revenus salariaux, qu’on a même constaté depuis 2009 un recul du pouvoir d’achat des ménages, avec toutefois un léger rebond durant les premières années de Trump … Rappelons encore que le Congrès (2018) comptait grosso modo 60 % de millionnaires, que depuis 1976 la Cour Suprême a supprimé toute espèce de plafond aux dépenses des candidats, puis a déplafonné le montant global des dépenses et a enfin autorisé sans limites l’intervention pécuniaire des entreprises dans la vie politique. Ces dernières sont devenues les principales sources de financement des partis politiques. Difficile de ne pas parler de dérive oligarchique. A quoi s’ajoute une compulsion historique au racisme, qui découle du massacre originel des premiers occupants amérindiens et de l’esclavagisme colonial – dénoncés par Montesquieu dans L’Esprit des lois –, puis de la ségrégation Noirs/Blancs qui a suivi la guerre de sécession. De puissants vents contraires pour bâtir un socle démocratique.

L’échec d’un personnage comme Trump, et son possible bannissement politique à l’issue d’une double procédure d’impeachment, ne peuvent être dépourvus de significations, même au-delà des frontières américaines. Je fais en effet le pari de l’ouverture d’une nouvelle ère. Sans pour autant reprendre le programme de la gauche du parti démocrate, les priorités affichées par la nouvelle administration évoquées plus haut, en portent la marque, notamment sur le plan climatique. A l’échelle mondiale, des signes d’embellie s’accumulent. En matière de climat, le green deal de la Commission européenne, l’adoption par le parlement européen d’un objectif pour 2030 de réduction des émissions carbonées de 55 %, créent une convergence de fait, et une émulation possible entre projets climatiques de part et d’autre de l’Atlantique. La protestation contre les dictateurs reprend des couleurs. Adviennent simultanément, comme l’annonce d’un Kairos, divers événements : le retour tonitruant d’Alexeï Navalny en Russie avec diffusion massive d’une vidéo sur le palais grotesque de Poutine ; divers témoignages sur les camps de concentration et de stérilisation destinés aux Ouïghours par la Chine dictatoriale de Xi Jinping, que seuls les islamistes et des hommes d’affaires apprécient encore (en l’occurrence trumpisés) ; l’accusation de crime contre l’humanité à l’encontre de Bolsonaro, initiée par deux caciques amérindiens, Raoni des Kayapo et Almir des Paiter-Surui, devant la Cour Pénale Internationale ; les victoires de la justice climatique devant de nombreuses enceintes judiciaires de par le monde, etc.

Alors qu’on me permette de rêver d’une refondation de la démocratie. Ce rêve prend appui sur une analogie, celle entre la façon dont nous avons surmonté la question sociale aux 19e et 20e siècles, et celle que nous pourrions adopter pour faire face à la question naturelle (écologique), qui monte en puissance depuis la seconde moitié du 20e siècle. De quoi s’agit-il ? Le défi de l’extrême pauvreté nouvelle provoquée par l’industrialisation, celui du prolétariat, a confronté les sociétés occidentales à la perspective de leur effondrement, avant même les défis environnementaux. Le premier à l’avoir conçu fut Hegel dans sa Philosophie du droit, sans laquelle la pensée de Marx n’aurait pu voir le jour. Par prolétariat – Hegel lui parlait de Pöbel – il fallait entendre la partie de la société dévolue au travail industriel, condamnée en conséquence à sa seule reproduction vitale, privée de toutes les formes de développement et de toutes les aménités que pouvait offrir la société d’alors. Pour Hegel, ne pas arracher ce qu’il appelait das Pöbel (la populace) au déni d’humanité où elle était plongée, condamnait à terme la société bourgeoise à sa destruction. Je ne reviendrai pas ici sur la solution suggérée par le marxisme à ce problème[1]. M’intéresse bien plutôt la solution bourgeoise, plus sur un plan formel toutefois, que sur le fond. Je ne prétends nullement en effet qu’il y ait eu là un aboutissement idéal. Certainement pas, mais m’intéresse au plus haut point le consensus en creux qui a permis d’éviter l’effondrement redouté. C’est un tel consensus que nous devrions à nouveau construire.

De quoi s’agissait-il ? Le gap n’est pas moins exigeant aujourd’hui qu’il l’était au 19e siècle. Qu’il faille envisager un enrichissement général, idée promue pour la première fois par la philosophie du contrat, était alors une idée baroque et saugrenue. Elle n’en a pas moins fini par s’imposer et permettre la construction d’un consensus en creux : à savoir de pouvoir s’entendre sur une direction générale, à partir de laquelle les désaccords et dissensus peuvent se construire et s’organiser. Plus précisément, une majorité de la population a fini par s’accorder sur un même objectif : la création via l’industrie d’une richesse matérielle croissante, et son partage. Cet objectif commun a permis alors d’organiser les désaccords et rapports de force au sein de la société, de telle façon qu’ils soient compatibles avec le système démocratique de l’alternance parlementaire, entre droite et gauche. L’objectif commun de l’enrichissement pouvait en effet donner lieu à deux conceptions opposées : selon la première, le mode le plus optimal de création de la richesse était le mode libéral et individualiste ; selon la seconde, le mode socialiste et collectif. Secundo, la redistribution de la richesse produite pouvait être soit arithmétique, c’est-à-dire socialiste et plus ou moins égalitaire, soit géométrique et de droite, à chacun alors selon son mérite individuel. À compter de la fin du 19e ce consensus fonctionnel a permis la reconnaissance des organisations syndicales et du droit de grève, et donc l’expression légale des rapports de forces. Autrement dit, pas de société bourgeoise au sens défini sans syndicats puissants, sans mouvement ouvrier.

Or, l’idée que je défends est que nous sommes dans une situation analogue. L’ancien consensus fonctionnel est en train d’exploser. Ce qui compromet en effet l’habitabilité de la Terre est le volume de nos économies : les flux d’énergie et de matières qui les sous-tendent, autrement dit notre richesse matérielle. Je ne reviens pas sur ce sujet, à mes yeux acquis depuis des décennies. Notre ancien consensus nous conduit irrévocablement à notre disparition. Un tel message commence à être entendu. Récemment l’Agence Européenne pour l’Environnement a publié un rapport intitulé Growth without economic growth[2] qui affiche très clairement la couleur. On peut y lire notamment : “Economic growth is closely linked to increases in production, consumption and resource use and has detrimental effects on the natural environment and human health. It is unlikely that a long- lasting, absolute decoupling of economic growth from environmental pressures and impacts can be achieved at the global scale; therefore, societies need to rethink what is meant by growth and progress and their meaning for global sustainability”; et encore : “While the planet is finite in its biophysical sense, infinite growth in human existential values, such as beauty, love, and kindness, as well as in ethics, may be possible. Society is currently experiencing limits to growth because it is locked into defining growth in terms of economic activities and material consumption. The imperative of economic growth is culturally, politically and institutionally ingrained.” Le livre récemment publié par Pierre Veltz, L’économie désirable, va dans le même sens en proposant non plus une économie orientée vers la production d’objets, mais vers « l’individu, son corps, ses émotions, son intelligence ».[3]

Autrement dit, il convient de dégager un nouveau consensus fonctionnel, sur le fond duquel réorganiser de façon féconde nos désaccords, et ce démocratiquement. Notre nouvel objectif devrait être de baisser le volume de nos activités (réduire nos émissions de carbone, protéger ce qu’il nous reste de biodiversité en réduisant notre empreinte écologique) pour sauver notre peau ; et, partant, d’adopter non plus un objectif quantitatif – l’augmentation indéfinie du PIB –, mais un objectif qualitatif, l’accroissement du bien-être et de la santé des populations. Ce qui a pour corollaire que l’essentiel des différenciations sociales ne passe plus par les écarts de richesse matérielle, lesquels doivent être resserrés, mais par d’autres modalités, qualitatives.

L’idée d’un consensus sur le redimensionnement à la baisse du niveau de notre richesse matérielle paraît encore aussi saugrenue que pouvait apparaitre au 19e siècle, dans une société dans laquelle la pauvreté était une question de statut nécessaire, l’idée d’un enrichissement général. Mais elle commence à marquer des points, et surtout elle découle d’une nécessité physique, pour autant que l’on prétende continuer à exister sur une planète exsangue et surpeuplée. Dès lors il n’est pas absurde d’espérer que la fin de l’ère Trump scande le début d’une écologisation de nos sociétés.

Il reste bien sûr à dégager les expressions contradictoires auxquelles ne manquera pas de donner lieu, compte tenu des ressorts de notre humaine condition, la réalisation de ce nouvel objectif vital. Et le temps presse, nous sommes à 1,2 ° déjà de hausse de la température moyenne par rapport à l’ère préindustrielle, les populations d’arthropodes s’effondrent, c’est jusqu’à un tiers des forêts tempérées qui dépérit d’ores et déjà, etc. Espérons que la fin du déni des réalités que semble ouvrir l’ère Biden nous aidera à accélérer le pas vers une refonte de nos systèmes tant politiques qu’économiques, sur fond d’une crise Covid qui pourrait ne jamais totalement finir.

 

[1] Voir D. Bourg, Le marché contre l’humanité, Paris, Puf, 2019.

[2] https://www.eea.europa.eu/themes/sustainability-transitions/drivers-of-change/growth-without-economic-growth

[3] Voir L’économie désirable. Sortir du monde thermo-fossile, Paris, Seuil, 2021, p. 48.

Spleen écologique

Plus il prend réellement corps, et plus « le monde d’après » s’éloigne des espérances qui se sont exprimées durant le confinement. Avant même que ne se manifestent crûment les dégâts économiques et sociaux découlant des manque-à-gagner accumulés les derniers temps, force est de remarquer les braises qui pourraient enflammer les prochains mois. Apprendra-t-on qu’un bateau français a été coulé par la marine turque, avec la complicité de navires trumpistes, aux confins de la mer Égée, dans les eaux territoriales grecques ? En cas de dérapage, quelle serait l’attitude de l’Allemagne, déjà très timorée, avec sur son territoire une importante population turque proche du parti islamiste AKP ? Avec cette affaire de recherche d’hydrocarbures en Méditerranée, Erdogan rejoint le club des dictateurs cherchant à redéfinir à leur avantage, par le recours aux forces armées, le monde géopolitique : Poutine en Crimée ou Xi Jinping en mer de Chine. L’Europe marchande et hétéroclite a enfin reconnu, par la voix du vice-président de la Commission, Josep Borrell, ces logiques impériales la menaçant. La politique d’encouragement à la haine raciale de Trump lui permettra-t-elle de faire passer, lors des élections de novembre, au second plan la gestion calamiteuse de la Covid-19 ? S’il n’est pas réélu, Trump refusera-t-il de quitter la Maison Blanche comme il l’a laissé à mi-voix entendre, au point de susciter une amorce de guerre civile ? La résorption de la Biélorussie au sein de l’empire russe finira-t-elle par avoir raison de la résistance du peuple ? L’Agence Internationale de l’Énergie a annoncé un resserrement de l’offre pétrolière dès 2025. Un resserrement qui pourrait être plus sévère que prévu en raison de l’arrêt des investissements dus au Coronavirus. Ce qui ne saurait améliorer l’état de tensions que connaissent les relations internationales. Etc.

Et sur la scène française, la situation n’est pas moins grosse d’événements délétères. La stratégie de gouvernement par le mensonge ne cesse de se confirmer. Récemment, l’écologie selon Jean Castex est apparue au grand jour : les préfets pourront continuer à déroger au droit de l’environnement en matière économique[1] ; les néonicotinïdes pour la culture des betteraves sucrières, et autres plantes, ont été à nouveau autorisés, alors qu’il existe des alternatives ; etc. Les manifestations de la violence sur la voie publique semblent être montées d’un cran : une rave-party massive dans les Cévennes sans la moindre autorisation, mais s’imposant par le nombre ; et, surtout, une police poussée aux exactions répressives, alors même qu’une police républicaine, respectueuse des règles déontologiques, est une nécessité démocratique ; etc.[2]

Autrement dit, alors que nous menacent diverses catastrophes écologiques et autres effondrements, jamais nous n’avons été dans des dispositions si peu propices non seulement à les anticiper, mais même à leur faire face. Les raisons de désespérance écologiques, en dépit d’une conscience populaire montante, n’ont jamais été aussi lourdes.

Examinons quelques-unes de ces raisons de désespérer. La première est la montée en puissance tous azimuts, tant aux plans individuel que politique et collectif, d’une forme particulière de crétinisme. Je n’entends nullement par là un manque de QI, mais plus fondamentalement une affirmation inconditionnelle de la force brute, des désirs et autres intérêts, et partant le refus des médiations, des règles et de la loi, de toute forme de nuance et de considération de la complexité des situations. Une attitude qui n’exclut évidemment ni le mensonge et la manipulation, ni le cynisme, ni même la bêtise crasse. De telles dispositions sont d’évidence contradictoires avec quelque souci écologique que ce soit, le déni écologique en est même un marqueur important. La chose est particulièrement évidente politiquement : pour Trump et Bolsonaro la destruction environnementale est un axe politique majeur ; pour les autres figures politiques du crétinisme au sens évoqué – les Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Orban, le Pis en Pologne, auparavant Salvini, par certains côtés les gouvernements Macron en France –, l’écologie est une question sans grande importance, sans constituer non plus une obsession négative.

Sur un plan individuel, les choses sont plus complexes en matière de relation à l’écologie. L’attitude que nous dénonçons peut en effet très bien s’accompagner d’une forme de souci écologique. L’étude de Philippe Moati sur les « Perspectives utopiques des Français »[3] montre bien cette porosité entre les visions du futur, le souci sécuritaire pouvant par exemple recouvrer un authentique souci écologique. Il faut toutefois qu’il y ait une certaine forme de recoupement entre les formes individuelle et collective du crétinisme, sans quoi l’élection par des voies démocratiques de certains de ces dirigeants serait compréhensible.

L’affirmation brutale du Soi, qu’il soit individuel ou collectif, lequel collectif sert le plus souvent à servir en premier lieu les intérêts d’individus particuliers, s’oppose à toute forme d’attitude consistant à opter pour le point de vue du tiers, au-delà des parties en conflits, à savoir le point de vue du droit, de la morale, de l’intérêt général, de la raison, etc. ; d’où l’appellation de crétinisme. Une telle affirmation ne peut que déboucher sur la violence et l’injustice. Elle est dès lors contradictoire avec toute posture écologique sérieuse qui appelle en outre une décentration par rapport à l’espèce humaine elle-même.

Ajoutons un trait supplémentaire, l’unilatéralisme. Selon ce point de vue, les riches seraient tous des salauds ou des génies, et réciproquement pour les classes populaires. Application classique, les flics sont tous des salauds. Même si certains le sont, et se voient même encouragés à l’être par les pouvoirs publics, il n’empêche qu’il n’est pas de société d’une certaine taille sans police.  La logique identitaire participe d’un mécanisme analogue : le peuple X est bon, les autres mauvais, même s’il convient pour ce faire d’exclure une partie dudit peuple. Crétinisme à nouveau.

Une autre raison de désespérer relève de la puissance du déni. L’épreuve des faits ne conduit nullement à changer, mais au contraire débouche sur une réaffirmation forte du déni initial. J’ai longtemps cru qu’éprouver les dérèglements climatiques dans sa chair, par les sens, amènerait à Canossa les négationnistes. Ce changement perceptible depuis l’été 2018 a bien débouché sur un seuil de mobilisation climatique jamais connu, certes. Mais il conduit tout autant ceux qui s’étaient installés dans le déni à le redoubler. Il y a là probablement une conséquence de ce qu’on appelle la dissonance cognitive. Les propos d’un Luc Ferry sur les ondes disant qu’il a toujours fait chaud sont affligeants de crétinisme au premier degré. L’acharnement notamment des Bruckner, Onfray, Finkielkraut et autre Ferry contre Greta Thunberg, avec force insultes, suffirait à vous faire désespérer du genre humain. Répondre à l’angoisse de l’enfance face à un avenir largement compromis par une génération à laquelle on appartient n’est rien de moins qu’indécent.

Pour rester sur la même veine, le succès que confèrent aux complotistes de tous poils les réseaux sociaux et plus généralement le numérique et la fragmentation de l’information qui en découle, sont encore une cause fondamentale de désespérance. Si vous croyez par exemple que la Terre est plate et couverte d’un dôme de glace pour empêcher les océans de se dissiper dans l’espace, vous ne serez guère enclin à emboiter le pas au GIEC. Sinon la panique quasi-immédiate est garantie. Les raisons de votre négationnisme climatique sont alors profondes. Il vous faut, comme dans le cas de Ferry et consorts évoqué plus haut, choisir entre le changement climatique et vos croyances, le platisme pour les uns, libéralisme économique et scientisme pour les autres. Rappelons qu’un pays comme les États-Unis dénombre 16 % de platistes contre 9 % en France.[4] Fox-News est manifestement plus efficace que CNews et Valeurs actuelles. Évoquons encore l’actuel phénomène des anti-masques qui n’est pas sans liens non plus avec diverses thèses conspirationnistes. Je me contenterai de rappeler les résultats de l’enquête d’Antoine Bristielle : chez les anti-masques « 52 % des interrogés croient aux Illuminati (contre 27 % dans la population française), 56 % au « grand remplacement » (25 % dans la moyenne française) – rengaine de l’extrême droite selon laquelle une « population française traditionnelle », « de souche » disparaîtrait à la faveur de son « remplacement » par une autre, extra-européenne –, 52 % à un « complot sioniste » (22 % en France)…»[5]. Certaines études montrent que les jeunes générations connaîtraient une baisse du QI de 0,33 point par an depuis 1975 (1975 – 1991), conséquence probable tant des pesticides que de l’addiction au numérique.[6] Décidément diverses formes de crétinisme nous guettent.

Je pourrais largement poursuivre cette énumération des raisons qui s’opposent à ce que nous prenions à bras le corps la hauteur des défis écologiques ; et ce dans les dix ans, après quoi nous n’aurons plus que nos yeux pour pleurer le pire. Est-ce à dire qu’il faille plier les bras et s’abstenir d’agir ? Certainement pas, et les raisons ne manquent pas non plus. L’histoire nous réserve des surprises et les plus désespérées des causes ne se sont pas toujours perdues. Agir au nom d’une jeunesse désespérée mais combattante est un impératif moral et de solidarité. Enfin, même si les raisons politiques d’agir demeurent faibles, le fondement moral de l’action reste quant à lui intact. Pour autant qu’une action morale ne devrait pas être mue par l’attente d’un bénéfice, alors nous n’avons jamais été aussi fondés à nous battre pour contribuer à sauver le vivant sur Terre.

Article initialement publié par AOC, le 16 septembre 2020.

[1] Voir Corinne Lepage, “Le gouvernement démolit le droit de l’environnement”, Reporterre, 31 août 2020.  

[2] A quoi il convient d’ajouter, deux mois après la rédaction de ce papier, l’assassinat islamiste de Samuel Paty, professeur d’histoire, le vendredi 16 octobre, pour avoir avec tact enseigné dans un collège des Yvelines la liberté d’expression, en mobilisant quelques caricatures de Mahomet ; assassinat soutenu et produit par tout un réseau comme l’a établi d’ores et déjà l’enquête en cours.

[3]  http://lobsoco.com/wp-content/uploads/2020/06/LObSoCo_ADEME-I-LObservatoire-des-perspectives-utopiques-Vague-2-I-Rapport-danalyse-I-Juin-2020.pdf

[4] Voir https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/9-des-francais-pensent-que-la-terre-est-plate-7799740266

[5] Voir Lucie Soullier, « La défiance imprègne notre société : le discours antimasque, nouveau terreau complotiste », lemonde.fr, 25 août 2020,

[6] Voir Bernt Bratsberg et Ole Rogeberg, “Flynn effect and its reversal are both environmentally caused”, PNAS June 26, 2018 115 (26) 6674-6678; first published June 11, 2018 https://doi.org/10.1073/pnas.1718793115

De la démence en politique

« Notre société, écrivait Bertrand de Jouvenel dans son Cahier de travail daté de mai 1972, risque la démence avant l’empoisonnement physiologique. » L’empoisonnement physiologique est en cours. Un enfant sur 59 développe aux États-Unis un syndrome autistique. Les cancers les plus variés se multiplient autour de nous, quand ils ne nous affectent pas directement. Des méga-feux dévorent des agglomérations entières en Californie et les précipitations hors normes (500 mm et plus en quelques heures) dévastent le Sud de la France ou le Nord de l’Italie. Au même moment l’Assemblée national française autorise de nouveau l’usage des néonicotinoïdes et le Conseil National helvétique adopte une loi CO2 qui aurait pu retenir l’attention si elle avait été adoptée dans les années nonante.  Nous assistons bien à une forme d’empoisonnement de la Biosphère, lequel est permis par une forme de démence préalable. Or c’est ce dernier point, celui de la démence politique, que j’aimerais développer ici. Par démence, j’entends pour ma part essentiellement un processus de perte progressive de repères, un déni de réalité doublé de la construction d’une réalité alternative. Les dysfonctionnements contemporains des démocraties en effet ne sont pas, comme durant le 20e siècle, le fait de l’avènement de formations politiques nouvelles, extrêmes, mais pour l’essentiel celui de la dérive des formations classiques.

Considérons en premier lieu le cas des Républicains nord-américains. Ils ont constitué longtemps le parangon du parti conservateur. Ils étaient, en l’occurrence avec les Démocrates, garants des institutions et résolument attachés à une Constitution qui apparaissait jusqu’à une date récente sacrée. Même s’il débordait l’attachement constitutionnel, le conservatisme en était inséparable, et les autres valeurs dont il était porteur – de la liberté économique à un certain traditionalisme en matière de mœurs –, ne semblaient en rien contradictoires. Certes chaque parti se sentait plus légitime que l’autre à exercer le pouvoir, mais nullement au point de refuser de le céder à l’issue d’une échéance électorale. Avec l’affaire du Watergate, Nixon avait démissionné pour échapper à une procédure d’impeachment, où il aurait été lâché par son propre parti.

Cinquante ans plus tard, la métamorphose est fascinante. Le juge Kavenaugh a été nommé à la Cour suprême parce qu’il était fanatiquement antidémocrate, et en conséquence la règle des 60 %, obligeant à une transversalité minimale dans les nominations a alors été transgressée. Autrefois tiers en surplomb, l’institution devient étroitement partisane. C’est désormais le Président en exercice lui-même, Trump, qui annonce qu’il contestera les résultats électoraux de novembre s’ils ne lui sont pas favorables ! Et il les conteste en quelque sorte par avance en dénonçant a priori la fraude que susciterait le vote par correspondance. Et pour faciliter la construction de « faits alternatifs », curiosité revendiquée dès la cérémonie de la passation de pouvoir, il cherche depuis des mois à affaiblir les postes américaines.

Timothy Snyder dénonce en Trump un « fasciste » : suprémacisme blanc revendiqué, culte de la personnalité et exaltation pathologique du moi, appel aux bandes armées et défense sans bornes du second amendement et de la présence des armes sur la voie publique, etc. Je me référerai quant à moi aux analyses lumineuses de Claude Lefort sur l’essence de la démocratie et sur les mécanismes d’engendrement du totalitarisme. Lefort définit le pouvoir en démocratie comme un « lieu vide », à savoir un lieu inappropriable, qu’on ne peut ainsi occuper que transitoirement, avec un mandat formel et provisoire des électeurs. Autre trait essentiel aux démocraties, la séparation entre l’État, son administration et la société civile. Il est autrement dit toutes sortes de normes auto-définies par la société civile, sans que l’État n’intervienne. En revanche, le propre de l’État totalitaire est de refuser cette séparation et d’identifier État et société civile, d’intervenir ainsi dans tous les domaines. Staline se préoccupait de linguistique, défendait la pseudo-génétique de Lyssenko et voulait connaitre les visages de ceux qui étaient envoyés au goulag, etc. Rien ne devait lui échapper, il était le peuple. Trump est trop paresseux et inculte pour s’y essayer, mais il nie les sciences du climat, cherche à supprimer leurs crédits, et ne s’adresse qu’à ses seuls électeurs, comme s’ils constituaient seuls la société américaine. Son comportement à l’international, sa préférence affective pour ses homologues dictateurs, ses relations troubles avec Poutine, etc. viennent corroborer cette analyse. Et rappelons qu’il conteste a priori le résultat des élections du 3 novembre.

Mais le problème n’est pas tant Trump et sa personnalité de soudard que l’appui qu’il reçoit à l’intérieur, de l’appareil républicain en premier lieu, et des 40% au moins des suffrages potentiels. Soutien interne, mais aussi en un sens externe. Nombreuses sont en effet les formations politiques de droite classiques qui lui apportent son soutien ou font comme s’il s’agissait d’un leader standard. Même la presse a tendance à le normaliser, probablement comme Hitler avant-guerre. Si Churchill n’était pas parvenu à s’imposer en 1940, si Halifax avait pu prendre le pouvoir, les Tories, si tant est qu’ils aient pu se maintenir, se seraient docilement nazifiés, à l’instar des soutiens de Pétain en France. Dieu merci nous n’en sommes pas encore là, mais la perte de repères est cependant à maints endroits visible. Le gouvernement Macron, la REM sont à cet égard exemplaires ; certes il s’agit d’une formation nouvelle, mais qui voulait s’interposer entre Républicains et Socialistes français. A une politique résolument anti-environnementale avec le détricotage du droit de l’environnement, les faux-semblants de la politique climatique, la faiblesse des conditionnalités écologiques de la relance post-Covid, jusqu’aux néonicotinoïdes, s’ajoutent une dérive policière inquiétante et encouragée par le gouvernement, et une politique sociale de délaissement des plus pauvres dans un pays qui compte 9 millions de citoyens sous le seuil de pauvreté. Sous une forme certes plus édulcorée et policée, ces tendances ne sont pas sans lien avec le trumpisme. Le même Macron donne en revanche le change sur la scène internationale. Les conservateurs sous la houlette de Johnson connaissent une évolution analogue, au point de violer sans sourciller un accord signé avec l’Union européenne dans le cadre de la sortie du Royaume-Uni. Le cas suisse avec le système de la Concordance est plus difficilement lisible. Il n’empêche, comment ne pas souligner la dérive qui a conduit un parti, l’UDC (Union du Centre), à apparaître pour tout observateur étranger comme un parti d’extrême-droite, en termes de positionnement idéologique ?

La démence signifie évidemment, comme l’avait pressenti Jouvenel, le déni forcené des dangers écologiques. La citation dont nous sommes partis est celle d’un homme reconnu aux États-Unis après-guerre comme la figure par excellence du « libéralisme mélancolique », à la suite de la publication de Du pouvoir. Elle est celle d’un homme qui a appartenu à la société du Mont-Pèlerin, destinée à diffuser avec Hayek et Friedman les thèses néolibérales. Elle ne provient pas des spéculations d’un bolchévique, même si le Jouvenel d’avant-guerre a connu des engagements nauséabonds, mais de l’autre côté. Elle vient surtout d’un très bon connaisseur tant de la théorie que de la réalité économiques. Jouvenel a en effet connu une évolution idéelle inverse à celle de sa discipline au cours du siècle. Cette dernière, et à sa suite la société, se sont enfermées dans un déni de plus en plus obtus des questions écologiques. A la suite du Sommet de Stockholm de juin 1972 sur l’Homme et l’environnement, les différents États occidentaux ont, dans les dix ans qui ont suivi, entrepris des politiques efficaces de lutte contre les pollutions locales d’alors. En revanche, une trentaine d’années après la signature de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (1992), force est de constater que les émissions de gaz à effet de serre, sans même évoquer les autres sujets, n’ont cessé d’augmenter. Et alors même que depuis 2018 se multiplient les signaux du basculement dans la seconde étape de l’Anthropocène – celle des effets boomerang des dégradations et destructions antérieures –, nous ne voyons venir que des engagements en silo, à échéance d’une ou plusieurs décennies, sans changement pour les autres silos. Nos sociétés ont évolué à l’inverse de Jouvenel, et c’est pourquoi s’imposent désormais et la démence et un début d’empoisonnement physiologique.

 

Arrêtons le progrès !

Chaplin Les Temps modernes
Chaplin Les Temps modernes

 

 

Des chauve-souris qui n’ont cure de l’économie mondiale, cependant contraintes du fait de la destruction de leur habitat de s’approcher du nôtre, un pangolin étourdi n’ayant pu échapper à la pharmacopée chinoise puis, soudain, c’est l‘atelier du monde, la Chine, à l’arrêt. La raison, la seconde immixtion d’un coronavirus dans les affaires nationales : Covid-19 après le SRAS de 2002, Covid-2. Des Européens compatissants face à une épidémie lointaine, vacant à leurs occupations économiques, sans la moindre velléité de veillée sanitaire, alors même que des décennies de gestion néolibérale ont mis à mal les dispositifs publics de santé. Des Américains fustigeant un virus chinois, puis les Européens pour s’être laissé envahir, guidés par un Président combattant le virus par Twitter. C’est un Boris Johnson appelant les Britanniques à refuser le confinement, avec des trémolos churchilliens dans la voix, finissant aux soins intensifs, victime de l’immunité collective qu’il prônait.

Et patatras ! La quasi-totalité de la planète est condamnée au confinement et l’économie mondiale réduite à quelques chaînes logistiques. Nous croyions avoir construit une fatalité économique, la globalisation économique avait en effet pour dessein de créer un marché quasi-universel, et partant une machine hyperpuissante à laquelle aucun État n’était censé pouvoir résister … et quelques brins d’ARN sont parvenues à la stopper ! La rengaine « On n’arrête pas le progrès » a été pour la première fois prise en défaut. Entendons-nous bien, le progrès dont il s’agit ici n’est ni celui des connaissances, ni celui de la moralité des comportements. Il s’agit plus prosaïquement de l’association marché-techniques et de son déversement en masses de babioles techno à écouler. Ce progrès-là, celui des néolibéraux et des « progressistes », n’a cure du front social où les mains l’emportent sur les techniques, le front des caissières, des éboueurs, des routiers, des paysans, et autres soignants, etc. C’est bien plutôt le progrès des marchands et des capitaux.

Ce progrès – version abâtardie de précédents plus glorieux, à commencer par la vision des Lumières, selon laquelle l’avancée des connaissances ne pouvait que déboucher, via ses retombées industrielles, sur une amélioration générale de la condition humaine –, devait nous émanciper de toutes les tutelles imaginables, à commencer par celle de la nature. Nous rêvions d’éradiquer la maladie et d’assurer à chaque nouveau-né à la naissance, dans les pays industriels tout du moins, un capital d’existence inaltérable. Nous rêvions d’éradiquer le travail et même, si l’on en croit les transhumanistes, d’éradiquer la mort. Et patatras ! Nous sommes violemment reconduits à une vulnérabilité élémentaire, celle d’animaux susceptibles de mourir par étouffement viral.

Nous pensions encore nous être émancipés de la nécessité de devoir décider, moralement et politiquement, en remettant la gestion de la société à l’automatisme du marché, à son allocation idéale et absolument informée (sic !) des ressources. En conséquence de quoi, masques, tests, respirateurs artificiels, etc., font cruellement défaut, car seul un État peut anticiper les crises et provisionner des ressources, indépendamment de la pression de la demande. Telle était déjà une des finalités de la dîme, provisionner des grains … Pis encore, en lieu en place de l’automate du marché, chaque nation devra arbitrer entre d’un côté la nécessité de reprendre ses activités économiques, qu’on ne saurait suspendre indéfiniment, avec des dégâts collatéraux qui s’accumulent, et de l’autre l’impératif sanitaire de sauver des vies. Par temps de confinement, la vie de tous tient aussi aux comportements de chacun.

En réalité, il n’y aura pas d’après Covid-19. D’abord sur un plan strictement sanitaire. Le confinement vise à réduire le taux de contamination par personne infectée à une seule autre. Avant un vaccin, perspective encore distante, relâcher le confinement n’est en effet possible qu’avec force tests, masques, adoption de gestes-barrière, etc., afin d’empêcher ce taux de remonter. Et par ailleurs, les zoonoses explosant avec la destruction des écosystèmes depuis deux décennies, le dérèglement climatique entrainant l’expansion géographique des maladies infectieuses, notamment vectorielles, comme le Chikungunya ou le Zika, nous aurons immanquablement à faire à d’autres coronavirus ou consorts.

Surtout nous sommes entrés depuis l’été 2018 dans le dur du dérèglement climatique. Depuis la fin du 19e siècle, la température moyenne sur Terre a augmenté de 1,1 degré. Elle augmentera encore de 0,9° d’ici à 2040, en raison essentiellement des émissions déjà émises. L’enjeu est la péjoration et la réduction de l’habitabilité de la Terre. A l’issue de l’été austral 2019-2020, l’Australie a connu une baisse des récoltes de riz et de sorgho de 66 %. En raison des vagues de chaleur et des sécheresses, et même des inondations et autres aléas climatiques, sans compter les attaques de ravageurs, la production alimentaire est en passe de devenir une activité à hauts risques. A 2° de plus (2040), de nombreuses régions entre les tropiques pourraient connaitre des épisodes d’accumulation chaleur et humidité rendant impossible l’évacuation de la chaleur corporelle ; la mort advient alors en moins de 10 minutes. Lorsqu’on s’approche des 4°, ce sur quoi débouche le business as usual, c’est une partie de la surface terrestre plus large que la zone intertropicale qui connaitrait des semaines avec une pareille accumulation. J’épargne au lecteur les autres impasses écologiques.

Si l’on veut ne serait-ce que sauver notre peau climatique, nous devons impulser un cap nouveau à une civilisation en perdition. Le retour à la normale, sous la forme par exemple d’une relance keynésienne, indifférenciée, de nos activités économiques en sortie de crise, serait délétère. Afin de ne pas exploser une élévation de la température de deux degrés dans les toutes prochaines décennies, nous devons en effet réduire dans les 10 ans nos émissions carbonées[1]. Il ne s’agit pas d’un serrage momentané du frein à main, comme pour le Covid, mais d’une décélération brutale de nos économies, pour engager ensuite une vitesse de croisière de nos économies, en vue d’un profil d’activités nouveau, méconnaissable eu égard au passé.

Nous avons été modernes, productivistes, jusqu’à la folie. Sous prétexte de nous extraire de la « vallée des larmes » par une quête de richesses matérielles éperdue, sans limites, nous sommes sur le point de la transformer en désert brûlant. A côté de quoi le Covid-19 est une pichenette sanitaire. Nous avons d’urgence besoin d’un nouvel Orient, d’un nouveau cap de civilisation. Modernes, nous nous étions assignés comme but de produire toujours plus, et de redistribuer cette richesse. Tel était le fondement de notre civilisation. Celle-ci était à même d’accueillir un système d’alternance démocratique : nous pouvions nous opposer sur les moyens optimaux de produire et sur les critères de redistribution de la richesse ainsi produite.

Quel nouveau cap ? Même si ce ne saurait suffire, il convient en premier lieu de poser la question suivante : qu’est-ce qui détruit l’habitabilité de la Terre ? La réponse est limpide, les flux de matières et d’énergie sous-jacents à nos activités économiques, lesquelles sont directement liés à nos niveaux et modes de vie. Un seul exemple, les 10 % les plus riches sont responsables de la moitié des émissions mondiales ; la moitié la plus pauvre n’émet que 10 % des gaz mondiaux. Première conséquence, nous allons devoir produire beaucoup moins et même restaurer au long cours les sols et les écosystèmes. Premier objectif donc. Deuxième objectif, réduire les inégalités et plafonner la richesse qui débouche sur un droit effectif de détruire la vie sur une planète exsangue. Ces deux objectifs peuvent largement donner lieu à des interprétations contrastées, à des positionnements du curseur contraires. De quoi reconstruire l’organisation du débat public sous forme d’une opposition droite-gauche.

De tels choix impliqueraient une refonte de l’appareil productif. Ce dernier devrait s’orienter plus sur les infrastructures que sur de petits objets. Que l’on songe seulement à la nécessaire transformation de nos villes, afin qu’elles puissent résister tant à la chaleur qu’à la décrue énergétique. Quant aux objets, à défaut d’être produits en nombre, ils pourraient devenir plus durables, modulables, tout simplement plus soignés esthétiquement comme ergonomiquement. L’agriculture, toute à l’agroécologie, se déploierait dans un contexte de sobriété énergétique. Aujourd’hui la production d’1 calorie alimentaire exige au bas mot 10 calories fossiles. Ce sont en conséquence entre 20 et 30 % de la population active qui pourraient y être alloués, surtout à certains moments. Etc.

Évoquons encore un aspect de ce futur possible, la spiritualité. La modernité nous a convaincus qu’on pouvait réaliser, épanouir notre humanité par la possession matérielle et la consommation sans cesse réactualisée. Et c’est évidemment ce qui n’aurait plus aucun sens. Quid alors des modalités nouvelles de réalisation de soi ? Quelques indices permettent de suggérer qu’une refonte de nos relations au vivant pourrait y jouer un rôle fondamental.

Le lecteur l’aura compris, ce n’est pas à toute forme de progrès que nous nous opposons, mais à une acception étroite, réductrice et égoïste, tant socialement qu’eu égard aux vivants sur Terre. Quant à la connaissance, elle constitue à nos yeux une valeur fondamentale. C’est par la connaissance que nous pourrons tant échapper aux rais du Covid qu’anticiper la menace climatique. Mais le vrai devrait à nouveau être associé au beau et au bien, commun.

Article paru initialement dans le média en ligne AOC (15 avril).

[1] UNEP, 2019: Bridging the Gap – Enhancing Mitigation Ambition and Action at G20 Level and Globally; IPCC, 2018: Global Warming of 1.5°C. An IPCC Special Report on the impacts of global warming of 1.5°C above pre-industrial levels and related global greenhouse gas emission pathways, in the context of strengthening the global response to the threat of climate change, sustainable development, and efforts to eradicate poverty.