Spleen écologique

Plus il prend réellement corps, et plus « le monde d’après » s’éloigne des espérances qui se sont exprimées durant le confinement. Avant même que ne se manifestent crûment les dégâts économiques et sociaux découlant des manque-à-gagner accumulés les derniers temps, force est de remarquer les braises qui pourraient enflammer les prochains mois. Apprendra-t-on qu’un bateau français a été coulé par la marine turque, avec la complicité de navires trumpistes, aux confins de la mer Égée, dans les eaux territoriales grecques ? En cas de dérapage, quelle serait l’attitude de l’Allemagne, déjà très timorée, avec sur son territoire une importante population turque proche du parti islamiste AKP ? Avec cette affaire de recherche d’hydrocarbures en Méditerranée, Erdogan rejoint le club des dictateurs cherchant à redéfinir à leur avantage, par le recours aux forces armées, le monde géopolitique : Poutine en Crimée ou Xi Jinping en mer de Chine. L’Europe marchande et hétéroclite a enfin reconnu, par la voix du vice-président de la Commission, Josep Borrell, ces logiques impériales la menaçant. La politique d’encouragement à la haine raciale de Trump lui permettra-t-elle de faire passer, lors des élections de novembre, au second plan la gestion calamiteuse de la Covid-19 ? S’il n’est pas réélu, Trump refusera-t-il de quitter la Maison Blanche comme il l’a laissé à mi-voix entendre, au point de susciter une amorce de guerre civile ? La résorption de la Biélorussie au sein de l’empire russe finira-t-elle par avoir raison de la résistance du peuple ? L’Agence Internationale de l’Énergie a annoncé un resserrement de l’offre pétrolière dès 2025. Un resserrement qui pourrait être plus sévère que prévu en raison de l’arrêt des investissements dus au Coronavirus. Ce qui ne saurait améliorer l’état de tensions que connaissent les relations internationales. Etc.

Et sur la scène française, la situation n’est pas moins grosse d’événements délétères. La stratégie de gouvernement par le mensonge ne cesse de se confirmer. Récemment, l’écologie selon Jean Castex est apparue au grand jour : les préfets pourront continuer à déroger au droit de l’environnement en matière économique[1] ; les néonicotinïdes pour la culture des betteraves sucrières, et autres plantes, ont été à nouveau autorisés, alors qu’il existe des alternatives ; etc. Les manifestations de la violence sur la voie publique semblent être montées d’un cran : une rave-party massive dans les Cévennes sans la moindre autorisation, mais s’imposant par le nombre ; et, surtout, une police poussée aux exactions répressives, alors même qu’une police républicaine, respectueuse des règles déontologiques, est une nécessité démocratique ; etc.[2]

Autrement dit, alors que nous menacent diverses catastrophes écologiques et autres effondrements, jamais nous n’avons été dans des dispositions si peu propices non seulement à les anticiper, mais même à leur faire face. Les raisons de désespérance écologiques, en dépit d’une conscience populaire montante, n’ont jamais été aussi lourdes.

Examinons quelques-unes de ces raisons de désespérer. La première est la montée en puissance tous azimuts, tant aux plans individuel que politique et collectif, d’une forme particulière de crétinisme. Je n’entends nullement par là un manque de QI, mais plus fondamentalement une affirmation inconditionnelle de la force brute, des désirs et autres intérêts, et partant le refus des médiations, des règles et de la loi, de toute forme de nuance et de considération de la complexité des situations. Une attitude qui n’exclut évidemment ni le mensonge et la manipulation, ni le cynisme, ni même la bêtise crasse. De telles dispositions sont d’évidence contradictoires avec quelque souci écologique que ce soit, le déni écologique en est même un marqueur important. La chose est particulièrement évidente politiquement : pour Trump et Bolsonaro la destruction environnementale est un axe politique majeur ; pour les autres figures politiques du crétinisme au sens évoqué – les Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Orban, le Pis en Pologne, auparavant Salvini, par certains côtés les gouvernements Macron en France –, l’écologie est une question sans grande importance, sans constituer non plus une obsession négative.

Sur un plan individuel, les choses sont plus complexes en matière de relation à l’écologie. L’attitude que nous dénonçons peut en effet très bien s’accompagner d’une forme de souci écologique. L’étude de Philippe Moati sur les « Perspectives utopiques des Français »[3] montre bien cette porosité entre les visions du futur, le souci sécuritaire pouvant par exemple recouvrer un authentique souci écologique. Il faut toutefois qu’il y ait une certaine forme de recoupement entre les formes individuelle et collective du crétinisme, sans quoi l’élection par des voies démocratiques de certains de ces dirigeants serait compréhensible.

L’affirmation brutale du Soi, qu’il soit individuel ou collectif, lequel collectif sert le plus souvent à servir en premier lieu les intérêts d’individus particuliers, s’oppose à toute forme d’attitude consistant à opter pour le point de vue du tiers, au-delà des parties en conflits, à savoir le point de vue du droit, de la morale, de l’intérêt général, de la raison, etc. ; d’où l’appellation de crétinisme. Une telle affirmation ne peut que déboucher sur la violence et l’injustice. Elle est dès lors contradictoire avec toute posture écologique sérieuse qui appelle en outre une décentration par rapport à l’espèce humaine elle-même.

Ajoutons un trait supplémentaire, l’unilatéralisme. Selon ce point de vue, les riches seraient tous des salauds ou des génies, et réciproquement pour les classes populaires. Application classique, les flics sont tous des salauds. Même si certains le sont, et se voient même encouragés à l’être par les pouvoirs publics, il n’empêche qu’il n’est pas de société d’une certaine taille sans police.  La logique identitaire participe d’un mécanisme analogue : le peuple X est bon, les autres mauvais, même s’il convient pour ce faire d’exclure une partie dudit peuple. Crétinisme à nouveau.

Une autre raison de désespérer relève de la puissance du déni. L’épreuve des faits ne conduit nullement à changer, mais au contraire débouche sur une réaffirmation forte du déni initial. J’ai longtemps cru qu’éprouver les dérèglements climatiques dans sa chair, par les sens, amènerait à Canossa les négationnistes. Ce changement perceptible depuis l’été 2018 a bien débouché sur un seuil de mobilisation climatique jamais connu, certes. Mais il conduit tout autant ceux qui s’étaient installés dans le déni à le redoubler. Il y a là probablement une conséquence de ce qu’on appelle la dissonance cognitive. Les propos d’un Luc Ferry sur les ondes disant qu’il a toujours fait chaud sont affligeants de crétinisme au premier degré. L’acharnement notamment des Bruckner, Onfray, Finkielkraut et autre Ferry contre Greta Thunberg, avec force insultes, suffirait à vous faire désespérer du genre humain. Répondre à l’angoisse de l’enfance face à un avenir largement compromis par une génération à laquelle on appartient n’est rien de moins qu’indécent.

Pour rester sur la même veine, le succès que confèrent aux complotistes de tous poils les réseaux sociaux et plus généralement le numérique et la fragmentation de l’information qui en découle, sont encore une cause fondamentale de désespérance. Si vous croyez par exemple que la Terre est plate et couverte d’un dôme de glace pour empêcher les océans de se dissiper dans l’espace, vous ne serez guère enclin à emboiter le pas au GIEC. Sinon la panique quasi-immédiate est garantie. Les raisons de votre négationnisme climatique sont alors profondes. Il vous faut, comme dans le cas de Ferry et consorts évoqué plus haut, choisir entre le changement climatique et vos croyances, le platisme pour les uns, libéralisme économique et scientisme pour les autres. Rappelons qu’un pays comme les États-Unis dénombre 16 % de platistes contre 9 % en France.[4] Fox-News est manifestement plus efficace que CNews et Valeurs actuelles. Évoquons encore l’actuel phénomène des anti-masques qui n’est pas sans liens non plus avec diverses thèses conspirationnistes. Je me contenterai de rappeler les résultats de l’enquête d’Antoine Bristielle : chez les anti-masques « 52 % des interrogés croient aux Illuminati (contre 27 % dans la population française), 56 % au « grand remplacement » (25 % dans la moyenne française) – rengaine de l’extrême droite selon laquelle une « population française traditionnelle », « de souche » disparaîtrait à la faveur de son « remplacement » par une autre, extra-européenne –, 52 % à un « complot sioniste » (22 % en France)…»[5]. Certaines études montrent que les jeunes générations connaîtraient une baisse du QI de 0,33 point par an depuis 1975 (1975 – 1991), conséquence probable tant des pesticides que de l’addiction au numérique.[6] Décidément diverses formes de crétinisme nous guettent.

Je pourrais largement poursuivre cette énumération des raisons qui s’opposent à ce que nous prenions à bras le corps la hauteur des défis écologiques ; et ce dans les dix ans, après quoi nous n’aurons plus que nos yeux pour pleurer le pire. Est-ce à dire qu’il faille plier les bras et s’abstenir d’agir ? Certainement pas, et les raisons ne manquent pas non plus. L’histoire nous réserve des surprises et les plus désespérées des causes ne se sont pas toujours perdues. Agir au nom d’une jeunesse désespérée mais combattante est un impératif moral et de solidarité. Enfin, même si les raisons politiques d’agir demeurent faibles, le fondement moral de l’action reste quant à lui intact. Pour autant qu’une action morale ne devrait pas être mue par l’attente d’un bénéfice, alors nous n’avons jamais été aussi fondés à nous battre pour contribuer à sauver le vivant sur Terre.

 

 

Article initialement publié par AOC, le 16 septembre 2020.

 

 

 

[1] Voir Corinne Lepage, “Le gouvernement démolit le droit de l’environnement”, Reporterre, 31 août 2020.  

[2] A quoi il convient d’ajouter, deux mois après la rédaction de ce papier, l’assassinat islamiste de Samuel Paty, professeur d’histoire, le vendredi 16 octobre, pour avoir avec tact enseigné dans un collège des Yvelines la liberté d’expression, en mobilisant quelques caricatures de Mahomet ; assassinat soutenu et produit par tout un réseau comme l’a établi d’ores et déjà l’enquête en cours.

[3]  http://lobsoco.com/wp-content/uploads/2020/06/LObSoCo_ADEME-I-LObservatoire-des-perspectives-utopiques-Vague-2-I-Rapport-danalyse-I-Juin-2020.pdf

[4] Voir https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/9-des-francais-pensent-que-la-terre-est-plate-7799740266

[5] Voir Lucie Soullier, « La défiance imprègne notre société : le discours antimasque, nouveau terreau complotiste », lemonde.fr, 25 août 2020,

[6] Voir Bernt Bratsberg et Ole Rogeberg, “Flynn effect and its reversal are both environmentally caused”, PNAS June 26, 2018 115 (26) 6674-6678; first published June 11, 2018 https://doi.org/10.1073/pnas.1718793115

 

De la démence en politique

« Notre société, écrivait Bertrand de Jouvenel dans son Cahier de travail daté de mai 1972, risque la démence avant l’empoisonnement physiologique. » L’empoisonnement physiologique est en cours. Un enfant sur 59 développe aux États-Unis un syndrome autistique. Les cancers les plus variés se multiplient autour de nous, quand ils ne nous affectent pas directement. Des méga-feux dévorent des agglomérations entières en Californie et les précipitations hors normes (500 mm et plus en quelques heures) dévastent le Sud de la France ou le Nord de l’Italie. Au même moment l’Assemblée national française autorise de nouveau l’usage des néonicotinoïdes et le Conseil National helvétique adopte une loi CO2 qui aurait pu retenir l’attention si elle avait été adoptée dans les années nonante.  Nous assistons bien à une forme d’empoisonnement de la Biosphère, lequel est permis par une forme de démence préalable. Or c’est ce dernier point, celui de la démence politique, que j’aimerais développer ici. Par démence, j’entends pour ma part essentiellement un processus de perte progressive de repères, un déni de réalité doublé de la construction d’une réalité alternative. Les dysfonctionnements contemporains des démocraties en effet ne sont pas, comme durant le 20e siècle, le fait de l’avènement de formations politiques nouvelles, extrêmes, mais pour l’essentiel celui de la dérive des formations classiques.

Considérons en premier lieu le cas des Républicains nord-américains. Ils ont constitué longtemps le parangon du parti conservateur. Ils étaient, en l’occurrence avec les Démocrates, garants des institutions et résolument attachés à une Constitution qui apparaissait jusqu’à une date récente sacrée. Même s’il débordait l’attachement constitutionnel, le conservatisme en était inséparable, et les autres valeurs dont il était porteur – de la liberté économique à un certain traditionalisme en matière de mœurs –, ne semblaient en rien contradictoires. Certes chaque parti se sentait plus légitime que l’autre à exercer le pouvoir, mais nullement au point de refuser de le céder à l’issue d’une échéance électorale. Avec l’affaire du Watergate, Nixon avait démissionné pour échapper à une procédure d’impeachment, où il aurait été lâché par son propre parti.

Cinquante ans plus tard, la métamorphose est fascinante. Le juge Kavenaugh a été nommé à la Cour suprême parce qu’il était fanatiquement antidémocrate, et en conséquence la règle des 60 %, obligeant à une transversalité minimale dans les nominations a alors été transgressée. Autrefois tiers en surplomb, l’institution devient étroitement partisane. C’est désormais le Président en exercice lui-même, Trump, qui annonce qu’il contestera les résultats électoraux de novembre s’ils ne lui sont pas favorables ! Et il les conteste en quelque sorte par avance en dénonçant a priori la fraude que susciterait le vote par correspondance. Et pour faciliter la construction de « faits alternatifs », curiosité revendiquée dès la cérémonie de la passation de pouvoir, il cherche depuis des mois à affaiblir les postes américaines.

Timothy Snyder dénonce en Trump un « fasciste » : suprémacisme blanc revendiqué, culte de la personnalité et exaltation pathologique du moi, appel aux bandes armées et défense sans bornes du second amendement et de la présence des armes sur la voie publique, etc. Je me référerai quant à moi aux analyses lumineuses de Claude Lefort sur l’essence de la démocratie et sur les mécanismes d’engendrement du totalitarisme. Lefort définit le pouvoir en démocratie comme un « lieu vide », à savoir un lieu inappropriable, qu’on ne peut ainsi occuper que transitoirement, avec un mandat formel et provisoire des électeurs. Autre trait essentiel aux démocraties, la séparation entre l’État, son administration et la société civile. Il est autrement dit toutes sortes de normes auto-définies par la société civile, sans que l’État n’intervienne. En revanche, le propre de l’État totalitaire est de refuser cette séparation et d’identifier État et société civile, d’intervenir ainsi dans tous les domaines. Staline se préoccupait de linguistique, défendait la pseudo-génétique de Lyssenko et voulait connaitre les visages de ceux qui étaient envoyés au goulag, etc. Rien ne devait lui échapper, il était le peuple. Trump est trop paresseux et inculte pour s’y essayer, mais il nie les sciences du climat, cherche à supprimer leurs crédits, et ne s’adresse qu’à ses seuls électeurs, comme s’ils constituaient seuls la société américaine. Son comportement à l’international, sa préférence affective pour ses homologues dictateurs, ses relations troubles avec Poutine, etc. viennent corroborer cette analyse. Et rappelons qu’il conteste a priori le résultat des élections du 3 novembre.

Mais le problème n’est pas tant Trump et sa personnalité de soudard que l’appui qu’il reçoit à l’intérieur, de l’appareil républicain en premier lieu, et des 40% au moins des suffrages potentiels. Soutien interne, mais aussi en un sens externe. Nombreuses sont en effet les formations politiques de droite classiques qui lui apportent son soutien ou font comme s’il s’agissait d’un leader standard. Même la presse a tendance à le normaliser, probablement comme Hitler avant-guerre. Si Churchill n’était pas parvenu à s’imposer en 1940, si Halifax avait pu prendre le pouvoir, les Tories, si tant est qu’ils aient pu se maintenir, se seraient docilement nazifiés, à l’instar des soutiens de Pétain en France. Dieu merci nous n’en sommes pas encore là, mais la perte de repères est cependant à maints endroits visible. Le gouvernement Macron, la REM sont à cet égard exemplaires ; certes il s’agit d’une formation nouvelle, mais qui voulait s’interposer entre Républicains et Socialistes français. A une politique résolument anti-environnementale avec le détricotage du droit de l’environnement, les faux-semblants de la politique climatique, la faiblesse des conditionnalités écologiques de la relance post-Covid, jusqu’aux néonicotinoïdes, s’ajoutent une dérive policière inquiétante et encouragée par le gouvernement, et une politique sociale de délaissement des plus pauvres dans un pays qui compte 9 millions de citoyens sous le seuil de pauvreté. Sous une forme certes plus édulcorée et policée, ces tendances ne sont pas sans lien avec le trumpisme. Le même Macron donne en revanche le change sur la scène internationale. Les conservateurs sous la houlette de Johnson connaissent une évolution analogue, au point de violer sans sourciller un accord signé avec l’Union européenne dans le cadre de la sortie du Royaume-Uni. Le cas suisse avec le système de la Concordance est plus difficilement lisible. Il n’empêche, comment ne pas souligner la dérive qui a conduit un parti, l’UDC (Union du Centre), à apparaître pour tout observateur étranger comme un parti d’extrême-droite, en termes de positionnement idéologique ?

La démence signifie évidemment, comme l’avait pressenti Jouvenel, le déni forcené des dangers écologiques. La citation dont nous sommes partis est celle d’un homme reconnu aux États-Unis après-guerre comme la figure par excellence du « libéralisme mélancolique », à la suite de la publication de Du pouvoir. Elle est celle d’un homme qui a appartenu à la société du Mont-Pèlerin, destinée à diffuser avec Hayek et Friedman les thèses néolibérales. Elle ne provient pas des spéculations d’un bolchévique, même si le Jouvenel d’avant-guerre a connu des engagements nauséabonds, mais de l’autre côté. Elle vient surtout d’un très bon connaisseur tant de la théorie que de la réalité économiques. Jouvenel a en effet connu une évolution idéelle inverse à celle de sa discipline au cours du siècle. Cette dernière, et à sa suite la société, se sont enfermées dans un déni de plus en plus obtus des questions écologiques. A la suite du Sommet de Stockholm de juin 1972 sur l’Homme et l’environnement, les différents États occidentaux ont, dans les dix ans qui ont suivi, entrepris des politiques efficaces de lutte contre les pollutions locales d’alors. En revanche, une trentaine d’années après la signature de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (1992), force est de constater que les émissions de gaz à effet de serre, sans même évoquer les autres sujets, n’ont cessé d’augmenter. Et alors même que depuis 2018 se multiplient les signaux du basculement dans la seconde étape de l’Anthropocène – celle des effets boomerang des dégradations et destructions antérieures –, nous ne voyons venir que des engagements en silo, à échéance d’une ou plusieurs décennies, sans changement pour les autres silos. Nos sociétés ont évolué à l’inverse de Jouvenel, et c’est pourquoi s’imposent désormais et la démence et un début d’empoisonnement physiologique.

 

Arrêtons le progrès !

Chaplin Les Temps modernes
Chaplin Les Temps modernes

 

 

Des chauve-souris qui n’ont cure de l’économie mondiale, cependant contraintes du fait de la destruction de leur habitat de s’approcher du nôtre, un pangolin étourdi n’ayant pu échapper à la pharmacopée chinoise puis, soudain, c’est l‘atelier du monde, la Chine, à l’arrêt. La raison, la seconde immixtion d’un coronavirus dans les affaires nationales : Covid-19 après le SRAS de 2002, Covid-2. Des Européens compatissants face à une épidémie lointaine, vacant à leurs occupations économiques, sans la moindre velléité de veillée sanitaire, alors même que des décennies de gestion néolibérale ont mis à mal les dispositifs publics de santé. Des Américains fustigeant un virus chinois, puis les Européens pour s’être laissé envahir, guidés par un Président combattant le virus par Twitter. C’est un Boris Johnson appelant les Britanniques à refuser le confinement, avec des trémolos churchilliens dans la voix, finissant aux soins intensifs, victime de l’immunité collective qu’il prônait.

Et patatras ! La quasi-totalité de la planète est condamnée au confinement et l’économie mondiale réduite à quelques chaînes logistiques. Nous croyions avoir construit une fatalité économique, la globalisation économique avait en effet pour dessein de créer un marché quasi-universel, et partant une machine hyperpuissante à laquelle aucun État n’était censé pouvoir résister … et quelques brins d’ARN sont parvenues à la stopper ! La rengaine « On n’arrête pas le progrès » a été pour la première fois prise en défaut. Entendons-nous bien, le progrès dont il s’agit ici n’est ni celui des connaissances, ni celui de la moralité des comportements. Il s’agit plus prosaïquement de l’association marché-techniques et de son déversement en masses de babioles techno à écouler. Ce progrès-là, celui des néolibéraux et des « progressistes », n’a cure du front social où les mains l’emportent sur les techniques, le front des caissières, des éboueurs, des routiers, des paysans, et autres soignants, etc. C’est bien plutôt le progrès des marchands et des capitaux.

Ce progrès – version abâtardie de précédents plus glorieux, à commencer par la vision des Lumières, selon laquelle l’avancée des connaissances ne pouvait que déboucher, via ses retombées industrielles, sur une amélioration générale de la condition humaine –, devait nous émanciper de toutes les tutelles imaginables, à commencer par celle de la nature. Nous rêvions d’éradiquer la maladie et d’assurer à chaque nouveau-né à la naissance, dans les pays industriels tout du moins, un capital d’existence inaltérable. Nous rêvions d’éradiquer le travail et même, si l’on en croit les transhumanistes, d’éradiquer la mort. Et patatras ! Nous sommes violemment reconduits à une vulnérabilité élémentaire, celle d’animaux susceptibles de mourir par étouffement viral.

Nous pensions encore nous être émancipés de la nécessité de devoir décider, moralement et politiquement, en remettant la gestion de la société à l’automatisme du marché, à son allocation idéale et absolument informée (sic !) des ressources. En conséquence de quoi, masques, tests, respirateurs artificiels, etc., font cruellement défaut, car seul un État peut anticiper les crises et provisionner des ressources, indépendamment de la pression de la demande. Telle était déjà une des finalités de la dîme, provisionner des grains … Pis encore, en lieu en place de l’automate du marché, chaque nation devra arbitrer entre d’un côté la nécessité de reprendre ses activités économiques, qu’on ne saurait suspendre indéfiniment, avec des dégâts collatéraux qui s’accumulent, et de l’autre l’impératif sanitaire de sauver des vies. Par temps de confinement, la vie de tous tient aussi aux comportements de chacun.

En réalité, il n’y aura pas d’après Covid-19. D’abord sur un plan strictement sanitaire. Le confinement vise à réduire le taux de contamination par personne infectée à une seule autre. Avant un vaccin, perspective encore distante, relâcher le confinement n’est en effet possible qu’avec force tests, masques, adoption de gestes-barrière, etc., afin d’empêcher ce taux de remonter. Et par ailleurs, les zoonoses explosant avec la destruction des écosystèmes depuis deux décennies, le dérèglement climatique entrainant l’expansion géographique des maladies infectieuses, notamment vectorielles, comme le Chikungunya ou le Zika, nous aurons immanquablement à faire à d’autres coronavirus ou consorts.

Surtout nous sommes entrés depuis l’été 2018 dans le dur du dérèglement climatique. Depuis la fin du 19e siècle, la température moyenne sur Terre a augmenté de 1,1 degré. Elle augmentera encore de 0,9° d’ici à 2040, en raison essentiellement des émissions déjà émises. L’enjeu est la péjoration et la réduction de l’habitabilité de la Terre. A l’issue de l’été austral 2019-2020, l’Australie a connu une baisse des récoltes de riz et de sorgho de 66 %. En raison des vagues de chaleur et des sécheresses, et même des inondations et autres aléas climatiques, sans compter les attaques de ravageurs, la production alimentaire est en passe de devenir une activité à hauts risques. A 2° de plus (2040), de nombreuses régions entre les tropiques pourraient connaitre des épisodes d’accumulation chaleur et humidité rendant impossible l’évacuation de la chaleur corporelle ; la mort advient alors en moins de 10 minutes. Lorsqu’on s’approche des 4°, ce sur quoi débouche le business as usual, c’est une partie de la surface terrestre plus large que la zone intertropicale qui connaitrait des semaines avec une pareille accumulation. J’épargne au lecteur les autres impasses écologiques.

Si l’on veut ne serait-ce que sauver notre peau climatique, nous devons impulser un cap nouveau à une civilisation en perdition. Le retour à la normale, sous la forme par exemple d’une relance keynésienne, indifférenciée, de nos activités économiques en sortie de crise, serait délétère. Afin de ne pas exploser une élévation de la température de deux degrés dans les toutes prochaines décennies, nous devons en effet réduire dans les 10 ans nos émissions carbonées[1]. Il ne s’agit pas d’un serrage momentané du frein à main, comme pour le Covid, mais d’une décélération brutale de nos économies, pour engager ensuite une vitesse de croisière de nos économies, en vue d’un profil d’activités nouveau, méconnaissable eu égard au passé.

Nous avons été modernes, productivistes, jusqu’à la folie. Sous prétexte de nous extraire de la « vallée des larmes » par une quête de richesses matérielles éperdue, sans limites, nous sommes sur le point de la transformer en désert brûlant. A côté de quoi le Covid-19 est une pichenette sanitaire. Nous avons d’urgence besoin d’un nouvel Orient, d’un nouveau cap de civilisation. Modernes, nous nous étions assignés comme but de produire toujours plus, et de redistribuer cette richesse. Tel était le fondement de notre civilisation. Celle-ci était à même d’accueillir un système d’alternance démocratique : nous pouvions nous opposer sur les moyens optimaux de produire et sur les critères de redistribution de la richesse ainsi produite.

Quel nouveau cap ? Même si ce ne saurait suffire, il convient en premier lieu de poser la question suivante : qu’est-ce qui détruit l’habitabilité de la Terre ? La réponse est limpide, les flux de matières et d’énergie sous-jacents à nos activités économiques, lesquelles sont directement liés à nos niveaux et modes de vie. Un seul exemple, les 10 % les plus riches sont responsables de la moitié des émissions mondiales ; la moitié la plus pauvre n’émet que 10 % des gaz mondiaux. Première conséquence, nous allons devoir produire beaucoup moins et même restaurer au long cours les sols et les écosystèmes. Premier objectif donc. Deuxième objectif, réduire les inégalités et plafonner la richesse qui débouche sur un droit effectif de détruire la vie sur une planète exsangue. Ces deux objectifs peuvent largement donner lieu à des interprétations contrastées, à des positionnements du curseur contraires. De quoi reconstruire l’organisation du débat public sous forme d’une opposition droite-gauche.

De tels choix impliqueraient une refonte de l’appareil productif. Ce dernier devrait s’orienter plus sur les infrastructures que sur de petits objets. Que l’on songe seulement à la nécessaire transformation de nos villes, afin qu’elles puissent résister tant à la chaleur qu’à la décrue énergétique. Quant aux objets, à défaut d’être produits en nombre, ils pourraient devenir plus durables, modulables, tout simplement plus soignés esthétiquement comme ergonomiquement. L’agriculture, toute à l’agroécologie, se déploierait dans un contexte de sobriété énergétique. Aujourd’hui la production d’1 calorie alimentaire exige au bas mot 10 calories fossiles. Ce sont en conséquence entre 20 et 30 % de la population active qui pourraient y être alloués, surtout à certains moments. Etc.

Évoquons encore un aspect de ce futur possible, la spiritualité. La modernité nous a convaincus qu’on pouvait réaliser, épanouir notre humanité par la possession matérielle et la consommation sans cesse réactualisée. Et c’est évidemment ce qui n’aurait plus aucun sens. Quid alors des modalités nouvelles de réalisation de soi ? Quelques indices permettent de suggérer qu’une refonte de nos relations au vivant pourrait y jouer un rôle fondamental.

Le lecteur l’aura compris, ce n’est pas à toute forme de progrès que nous nous opposons, mais à une acception étroite, réductrice et égoïste, tant socialement qu’eu égard aux vivants sur Terre. Quant à la connaissance, elle constitue à nos yeux une valeur fondamentale. C’est par la connaissance que nous pourrons tant échapper aux rais du Covid qu’anticiper la menace climatique. Mais le vrai devrait à nouveau être associé au beau et au bien, commun.

 

Article paru initialement dans le média en ligne AOC (15 avril).

[1] UNEP, 2019: Bridging the Gap – Enhancing Mitigation Ambition and Action at G20 Level and Globally; IPCC, 2018: Global Warming of 1.5°C. An IPCC Special Report on the impacts of global warming of 1.5°C above pre-industrial levels and related global greenhouse gas emission pathways, in the context of strengthening the global response to the threat of climate change, sustainable development, and efforts to eradicate poverty.

Note de lecture : Davi Kopenawa et Bruce Albert, La Chute du Ciel. Paroles d’un chaman yanomami, Plon, Terre Humaine, 2010.

Davi Kopenawa et Bruce Albert, La Chute du Ciel. Paroles d’un chaman yanomami.

 

 

Il m’a semblé que le moment était tout à fait opportun de lire ou de relire ce chef d’œuvre de la mythique collection de Jean Malaurie, Terre Humaine. Chef d’œuvre tout court, non seulement pour accéder autant qu’il est possible à une culture aussi distante que celle des Yanomami, mais plus encore pour nous comprendre nous-mêmes. Ce livre, même s’il est tout au long de ses 600 pages traversé par une colère inextinguible à l’encontre des Blancs, n’en constitue pas moins un magnifique cadeau auxdits Blancs. Tiré de deux séries d’entretiens entre Davi Kopenawa et Bruce Albert – amis de trente ans, chaman yanomami pour l’un, anthropologue français pour l’autre –, enregistrées entre 1989 et 1992 pour la première et de 1993 à 2001 pour la seconde, ce livre a été publié dans son intégrité en 2010, après différentes publications partielles. Il résulte du travail monastique de transcription et construction de Bruce Albert ; qu’il en soit infiniment remercié. Ces entretiens ont systématiquement eu lieu en présence du beau-père de Davi, chaman lui-même, et initiateur de Kopenawa.

Les Yanomami sont un peuple de la forêt tropicale, chasseurs-cueilleurs et jardiniers sur brûlis, situés entre le Sud du Venezuela et le Nord du Brésil. Leurs premiers contacts avec les Blancs remontent aux premières décennies du 20e siècle. Davi Kopenawa est né vers 1956 à Marakana. Il est d’emblée en contact avec les Blancs et travaillera même avec et pour eux un temps, notamment en tant que responsable d’un poste de la FUNAI, l’administration brésilienne en charge des peuples autochtones. Il y jouera notamment le rôle d’interprète. Témoin des ravages des vagues épidémiques successives, des violences et meurtres des chercheurs d’or, il sera initié chaman et s’engagera dans la lutte internationale pour la défense de son peuple, de ses droits, de la forêt amazonienne, et plus largement de la Terre. Il luttera tout d’abord auprès d’une ONG de défense des droits des Yanomami fondée par des anthropologues, dont Bruce Albert, avant que les Yanomami ne fondent en 2004 leur propre organisation, que préside Kopenawa. Davi Kopenawa compte au nombre des grandes figures indigènes qui ont lutté et luttent pour leurs droits et la forêt amazonienne, et au-delà pour le combat écologique international à l’instar, pour l’Amazonie, d’Ailton Krenak, d’Anine puis d’Almir Surui, de Benki Payako, de Raoni, etc.

L’heure est particulièrement venue de lire ce livre, car il permet de comprendre l’effroi que peut induire chez les peuples autochtones l’actuelle pandémie du Covid-19. Sous l’appellation d’épidémie xawara, l’épidémie est sous la plume de Kopenawa le nom même qui cristallise la relation avec les Blancs, et ses effets. Le contact avec les Blancs est en effet essentiellement, quasiment, destructeur : qu’il s’agisse des ravages des épidémies à proprement parler, notamment de la rougeole, qui emportent en nombre, régulièrement et quasi-constamment, femmes, enfants, hommes valeureux comme vieillards ; l’épidémie peut parfois être volontairement provoquée, ou involontairement transmise par la fillette d’un missionnaire protestant, aimée des Yanomami ; qu’il s’agisse des orpailleurs qui vont jusqu’à déstructurer les sols et à assassiner les indigènes ; qu’il s’agisse des éleveurs, déforesteurs par profession ; qu’il s’agisse encore des missionnaires qui répandent terreur et culpabilité pour convertir à un dieu sommaire.  Et au-delà de ces faits et souffrances rapportées par Kopenawa, toutes choses dont il n’a depuis son enfance cessé d’être témoin, ce sont des gigatonnes de souffrance dont il convient de se remémorer, celles de cinq siècles de colonisation et de destructivité avec, outre la mort épidémique, souvent massive, l’anéantissement des cultures et la conversion frontalement ou indirectement contrainte, la déforestation et la travail forcé, ou encore l’esclavage. Dès lors la colère et la rage de Davi Kopenawa ne constituent nullement un obstacle à entendre sa parole, c’en est au contraire la condition. Impossible sans elles de mesurer ce qu’il nous dit avec générosité (il y a consacré des heures sur des années ! seulement pour nous) de sa forêt et des siens, et les avertissements qu’il adresse à notre folie destructrice.

La forêt pour nous autres Blancs signifie la boue, la perte soudaine de la station debout, l’inconfort et les dangers, les menaces de piqures et autres morsures, voire de mort. Pour les peuples d’Amazonie la forêt est la Jérusalem céleste, la bibliothèque d’Alexandrie et le Louvres à la fois, le temple des temples, le refuge en cas de menaces, elle est l’incarnation de la beauté, de l’apaisement, elle sent bon, elle est l’origine de toutes choses et l’habitat des esprits sans lesquels tout ordre s’effondrerait. On ne peut imaginer abîme plus profond entre les uns et les autres. L’actuel engouement pour les arbres, le renouveau de nos connaissances du végétal ne nous suffiront pas à remonter la pente, pas même la sagacité de dizaines de Francis Hallé et d’Ernst Zürcher (désolé mon ami !) n’y suffirait. On ne pourra jamais ressentir, en tout cas avec la même intensité spirituelle, ce que les peuples d’Amazonie peuvent éprouver après le passage d’orpailleurs et/ou de chercheurs de diamant, confrontés à des arbres déchiquetés et à des sols déstructurés en profondeur. L’incendie de Notre-Dame n’en procure qu’un pâle reflet. Seul un génocide s’en rapproche, à cette différence près que pour ces peuples les détruire avec leurs forêts n’est qu’un pas vers la destruction générale du monde. Le souci pour la préservation de leur culture-nature est solidaire du souci pour la Terre elle-même et ses habitants. D’où le croisement de leur lutte avec le combat écologique en général (p. 520 et s., notamment pp. 523 et 525). Kopenawa partage dans ces peaux d’images ou dessins d’écriture rédigés par Bruce Albert son estime pour l’écologiste Chico Mendès, qu’il n’a pas eu l’heure de rencontrer avant son assassinat par d’autres Blancs. Aujourd’hui ce sont et le GIEC et l’IPBES qui vantent le rôle des peuples autochtones dans la préservation de ce qui nous reste de nature.

Défendre l’intégrité de la forêt amazonienne, en plus de défendre le lieu de vie de divers peuples, c’est aussi contribuer à l’équilibre planétaire.  C’est en effet la forêt et sa continuité qui permettent aux pluies venant de l’Atlantique, à la faveur de plusieurs cycles d’évapotranspiration, de pénétrer jusqu’à la cordillère des Andes. La déforestation finira, si ce n’est déjà en cours, de déstabiliser ce système et de précipiter la disparition du couvert forestier au profit de la savane (E. Zürcher, D. Bourg & J. Dubochet, Urgence Amazonie : Le «cœur climatique» de la Terre est menacé : https://www.letemps.ch/node/1171575). Si tel était le cas, ce serait non seulement une catastrophe pour le Brésil lui-même, mais pour le climat mondial et partant la Terre entière. Il en découlerait in fine un relargage gigantesque de dioxyde de carbone et de méthane et une forte perturbation du cycle hydrologique planétaire. Or ce savoir que nous avons mis des lustres à construire n’est absolument pas étranger à Kopenaewa. Mais il lui est parvenu par de tout autres voies et voix, celles des xapiri, des esprits qui, en tant que chaman, habitent sa poitrine. Un peu comme le mathématicien indien du début du 20e siècle, Ramanujan, à qui la déesse familiale envoyait en rêve des constructions mathématiques qu’il ne parvenait pas à démonter, au grand damne de son maître de Cambridge, Hardy. En Occident, cela s’appelle inspiration. La déforestation traditionnelle, à finalité agricole, pour ménager des jardins, selon le conseil même d’Omama, le dieu-ancêtre fondateur de l’ordre des choses, se doit d’être très mesurée. Nous pensons, écrit Kopenawa, « que la défricher sans mesure ne fera que la tuer. » Sinon, la « terre sera bientôt nue et brûlante » (p. 507). La peau de la forêt, écrit-il encore, est belle et odorante mais, si on incendie ses arbres, elle se dessèche. Alors, la terre se fragmente en mottes friables et les vers de terre disparaissent. (…) Dès qu’on coupe les grands arbres de la forêt, comme (…), son sol devient vite dur et brûlant. Ce sont eux qui font venir les eaux des pluies et les gardent dans le sol. Les arbres que plantent les Blancs (…) ne savent pas appeler la pluie. (…) Dès que son sol est mis à nu, l’esprit du soleil Mot hokari brûle tous ses cours d’eau. (…) Aucune pousse d’arbre ne peut plus surgir du sol, car il n’y a plus assez d’humidité pour conserver graines et racines au frais. (…) Une chaleur étouffante s’installe partout (…) Ainsi les Blancs ont mangé la forêt, ils finissent par souffrir eux-mêmes de la chaleur, de la faim et de la soif » (pp. 509-510). Ce que nous sommes très exactement en train de faire à l’échelle planétaire avec le changement climatique, qu’il désigne en l’insérant dans un combat écologique plus large (p. 520 notamment). Pour lui, forêt, esprit (p. 511) et nature (pp. 520 et 523) ne font qu’un.

Autre chapitre et plus largement thème très fort, celui de la marchandise. Nous nous croyons nous autres Occidentaux une civilisation du sujet. Or, vu d’Amazonie, et sans en passer par Marx, nous sommes essentiellement une civilisation de l’objet, de la marchandise. Voilà comment Kopenawa décrit les premiers contacts. « Dès qu’ils virent la profusion d’objets étranges que recelaient les campements des Blancs, écrit-il, nos anciens, qui n’avaient jamais rien vu de semblable, en furent très exaltés. Ils admirèrent pour la première fois des machettes et des haches neuves, des marmites de métal brillant, de grands miroirs de verre, des coupons d’étoffe écarlate, d’énormes hamacs de coton colorés et des fusils au bruit tonitruant. (…) Ils se mirent alors à désirer les marchandises des Blancs avec passion (…) Ils étaient euphoriques et ne se doutaient pas encore que ces objets portaient avec eux les épidémies xawara et la mort » (p. 434). Nous avons déjà évoqué ce qu’il convient d’entendre par épidémie xawara : la passion de l’or et des métaux, le goût de l’élevage et de la déforestation, l’extractivisme et la cupidité, au point de tuer autrui et de dévaster la Terre. « Leurs villes, écrit-il encore, sont pleines de maisons où s’amoncellent d’innombrables marchandises, mais leurs anciens ne les donnent jamais à personne » (p. 446). Par opposition, l’éthique yanomami impose de détruire les objets « à la mort de ceux qui les possédaient, même si leurs proches s’en trouvent démunis » (p. 435). Nous « ne conservons jamais les objets que nous fabriquons ou que nous recevons, même si cela nous laisse démunis » (p. 438). Pour un Yanomami, « seule la forêt est un bien précieux ! (p. 445). « Nous, habitants de la forêt, écrit-il enfin, nous n’avons plaisir qu’à l’évocation des hommes généreux. C’est pourquoi nous possédons peu de biens et nous en sommes satisfaits » (p. 447). Au rebours, nous autres modernes consuméristes cherchons à réaliser et à développer notre humanité grâce à tous les biens que nous pouvons posséder. Et ces biens exigent moult mines et usines, moult émissions de CO2 ! Pour pasticher Kopenawa, en conséquence, « les enfants de nos enfants cesseront de voir le soleil » (p. 448). C’est la « chute du ciel », ou le changement climatique. Le moteur de la civilisation occidentale tel qu’il apparaît à Kopenawa n’est autre que l’avidité : « Les Blancs, l’esprit fixé sur leurs marchandises, ne veulent rien entendre. Ils continuent à maltraiter la terre partout où ils vivent, même en-dessous des villes où ils habitent (allusion à Paris et à son sous-sol vibrant et à ses métros) ! Il ne leur vient jamais à l’idée qu’à trop la malmener, elle finira par retourner au chaos » (p. 466). Allusion subtile au credo en la Providence, qui sous-tend le mode technoscientifique de relation au monde.

La religion monothéiste, le culte de Teosi, de Dieu, tel qu’il est pratiqué et imposé par les Blancs et autres missionnaires, ne trouve guère grâce aux yeux de Kopenawa. Première contradiction rédhibitoire, Teosi est censé vous protéger, au premier chef de la maladie, or il apporte des épidémies à répétition et est incapable de vous en prémunir. Pis encore, en convertissant les chamans, dont il convient de rappeler que le savoir qu’ils reçoivent des xapiri leur octroie le don précieux de guérisseur, Teosi les rend incapables de soigner les Yanomami. A quoi s’ajoutent l’obsession de la sexualité et des menaces constantes d’intervention maléfique de Satanasi. Attention l’éthique du chaman est aussi associée à l’abstinence, notamment sexuelle, durant sa longue période de formation, sans que cet interdit ne recouvre une condamnation tant générale qu’obsessionnelle de la sexualité. De nombreux Blancs sont par ailleurs décrits comme ayant un pénis à la place du cerveau. Autre constat important, il n’y a aucun prosélytisme possible pour un Yanomani. Seuls les chamans ont accès aux xapiri et donc à une forme de connaissance du divin, et les xapiri eux-mêmes ne sauraient être détachés du morceau de forêt habité par les Yanomami. A telle enseigne que rares sont ceux des xapiri attachés à la poitrine de Kopenawa qui pouvaient l’accompagner dans ses voyages à l’étranger, à Paris, Londres ou New-York ! Je ne peux ici m’empêcher d’évoquer ce temps vécu à Consolation dans le Jura français, où j’ai participé à un culte en l’honneur de l’eau, avec un mélange de rituels improvisé par des catholiques, des protestants, des orthodoxes, des soufis et Almir Surui ! Moment inoubliable de communion transreligieuse, et même transhumaine, non loin d’une statue de la Vierge.

Dernière évocation, celles des pages consacrées par Kopenawa à la violence. Certes les peuples amazoniens ne se privaient pas de recourir entre eux à la violence à la faveur de guerres régulières, ou plutôt d’expéditions vengeresses. Toutefois ces conflits sont en un sens systématiquement mesurés et ne connaissent aucune montée aux extrêmes. Il n’est jamais question de quelque guerre d’extermination entre différents peuples amazoniens. On ne constate aucun jusqu’auboutisme de la violence. Une telle aptitude n’est pas l’apanage des peuples occidentaux, même si la mémoire de l’extermination des hilotes par Sparte est remontée jusqu’à nous. L’extermination de communautés entières ou leur réduction à l’esclavage semble être apparue avec l’avènement des États et autres empires agraires. Il n’empêche que le 20e siècle, marqué au sceau de la civilisation occidentale, s’est distingué par une violence inouïe, tant en matière de nombre de victimes, de techniques et de sciences que de desseins politiques. Chose qui n’échappe nullement à Davi Kopenawa : « Nous ne nous sommes jamais, comme eux, entretués sans mesure » (p. 472). Et d’ajouter : « Nous, nous ne tuons pas les nôtres pour des marchandises, de la terre ou du pétrole comme ils le font ! Nous combattons à propos d’êtres humains » (p. 478). Autre remarque intéressante de Kopenawa, il n’y a pas de meurtres passionnels chez les Yanomami : on se fait saigner, on se frappe sur le crâne pour des questions de « jalousie », mais « on reste vivant » (p. 483).

« Nous nous inquiétons, au-delà de notre sort, de celui de la Terre en son entier qui risque de tourner au chaos, écrit-il. Les Blancs ne craignent pas, comme nous, d’être écrasés par la chute du ciel » (p. 540). Et c’est bien cette croyance en une Providence devenue folle, très forte chez les libéraux de tous acabits, qui est en train de nous perdre, en dépit de la somme de savoir que nous accumulons au bord du gouffre. Le combat de Kopenawa, et celui des peuples autochtones, rejoignent très clairement celui de l’écologie. Le regard que Davi Kopenawa jette sur notre monde est l’ultime cadeau d’un Sage, dont nous aurons tout juste pris connaissance, avant que les mâchoires de notre folie destructrice ne se referment sur nous.

 

Photos : source, peuple Surui, 1ère photo historique, épidémie ; seconde, déforestation par des chercheurs de diamants sur le territoire Surui.

 

Brésil : une tragédie peut en cacher une autre

Brésil : une tragédie peut en cacher une autre

 

La gestion de la crise du Covid-19 par les gouvernements populistes est chaotique, mais avec le Brésil de Jair Bolsonaro la tragédie l’emporte sur le chaos. Ce sont même deux tragédies qui s’entremêlent. La crise sanitaire du Covid masque et permet à la fois l’accélération du processus génocidaire entamé par l’administration Bolsonaro.

Rappelons quelques éléments de contexte. Le premier est l’accélération massive de la déforestation depuis l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro. Elle a en 2019 augmenté de 85 %, et de 55 % par rapport à 2019 durant les quatre premiers mois de 2020 (source, INPE, Institut National de Recherche Spatiale du Brésil). Il n’y a aucun hasard, c’est la conséquence directe de la politique conduite par un gouvernement d’extrême-droite, jouissant de l’appui de l’agrobusiness et du monde minier, de celui de nombre d’évangélistes. La finalité de cette politique est l’exploitation des richesses des sols et sous-sols de l’Amazonie au nom d’un Dieu qui veille plus sur les marchés que les intérêts de toutes ses ouailles. La conséquence en est claire, au mieux l’assimilation des Amérindiens, au pire leur destruction.

Cette politique heurte de façon frontale la Constitution de 1988 (notamment les articles 231 et 232) qui après 5 siècles de massacres, d’acculturation et de réduction à l’esclavage, reconnaissait enfin des droits aux peuples amérindiens. Des droits fonciers, culturels, religieux, sociaux, politico-économiques et environnementaux qu’ils ont étendus à la faveur de leurs luttes des 30 dernières années.

Même si le respect de ces droits a été un combat permanent, depuis Bolsonaro les choses ont pris un tour plus dramatique. Le discours du chef de l’État est objectivement raciste et son administration s’emploie à grignoter l’état du droit, à profiter de toutes les failles possibles. Récemment la mesure provisoire 910/2019, que s’apprête à voter le Congrès, a défrayé la chromique. Elle amnistie les crimes d’invasion des terres publiques perpétrés jusqu’à la fin de 2018 et incite évidemment à poursuivre les accaparements de terres publiques non homologuées, mais néanmoins réservées aux peuples autochtones. Une simple déclaration suffit à régulariser ces occupations. Un homme lige a été placé à la tête de l’administration antérieurement chargée de la protection des territoires indigènes, la FUNAI, pour en réorienter l’action. Etc. A quoi s’ajoutent l’encouragement par le pouvoir d’actions illégales et l’augmentation du nombre de leaders assassinés.

Rappelons une évidence, détruire la forêt pour les peuples amazoniens, ce serait comme si on avait arasé les montagnes et détruit les églises pour les Valaisans (ou toute autre population européenne ou non) du 19e siècle, en les réduisant à l’esclavage, en les convertissant de force à une religion exotique, tout en leur adressant un mépris profond. Cela suffira à faire comprendre la force et le courage de ces peuples qui ont réussi, ces dernières décennies, à se reconstruire leurs cultures et à revendiquer leurs droits.

La déforestation de l’Amazonie est indistinctement ethnocidaire et écocidaire. La déforestation de l’Amazonie est en effet un jeu dangereux aussi pour l’humanité en totalité. En-deçà d’un certain seuil de déforestation, dont nous devons être proches, la forêt devrait se transformer en savane et bousculer les cycles hydrologiques mondiaux, renvoyer du dioxyde de carbone et du méthane en masse dans l’atmosphère, en emportant en enfer une part précieuse de la biodiversité mondiale.

Mentionnons à ce propos le rôle que jouent aujourd’hui les peuples autochtones autant quant à la préservation de la forêt et du vivant, que quant à celle du climat. Un rôle que leur reconnaissent désormais des instances internationales et scientifiques comme le GIEC pour le climat ou l’IPBES pour la biodiversité.  Une autre raison de l’importance à nos yeux des peuples amérindiens est leurs cultures, dont un anthropologue comme Viveiros de Castro a su mettre en lumière, avec d’autres, l’intensité spéculative et philosophique, avec ce qu’il appelle le perspectivisme : un jeu de points de vue subtil qui structure l’être amérindien au monde. D’où le fait qu’ils sont devenus pour nous un repère, non à rejoindre à proprement parler, mais une invitation à sortir du bourbier culturel dans lequel nous nous enfonçons. Là où nous nous sommes considérés comme étrangers à la nature, au point de la concevoir comme un stock de ressources à détruire, jusqu’à transformer la Terre en désert brûlant, ils sont au contraire parvenus à construire des relations respectueuses et très élaborées au milieu.

C’est un respect de la nature analogue que nous devons réapprendre. Du coup tout se passe comme si, de notre propre point de vue occidental, scientifiquement informé, la barbarie avait changé de camp. Le savoir le plus sophistiqué que nous sommes en capacité de produire met en lumière les dangers imminents qui s’accumulent à l’horizon. Bolsonaro et son gouvernement, les valeurs et la culture sommaires qu’ils revendiquent, nous conduisent tout droit à une catastrophe planétaire. Ils sont l’incarnation même d’une barbarie inédite, d’une sauvagerie bien effective, fruit d’un effondrement tant moral qu’intellectuel.

La seconde tragédie en cours est celle du coronavirus qui prend une allure toute particulière pour les peuples autochtones. D’un côté leurs ennemis en profitent pour pénétrer leurs territoires et y pratiquer pillages de ressources et incendies, mais également pour y répandre le Covid, involontairement, l’espéré-je. De l’autre côté, le Covid fait nécessairement remonter à la surface une tragédie bien antérieure, qui remonte même à cinq siècles, aux débuts de la colonisation ; mais qui s’est reproduite encore récemment. Les conquistadors européens ont vaincu les empires amérindiens plus par leurs germes que par les armes. Les colons ont apporté avec eux des maladies inconnues du continent américain, qui ont notamment au Sud suscité un véritable génocide : jusqu’à 80 % de la population ont disparu. A tel point que cette tragédie, avec ses conséquences démographiques, a suscité indirectement une légère diminution de la concentration en dioxyde de carbone de l’atmosphère. Ce sont en réalité des millions d’agriculteurs qui ont en quelques décennies été emportés par les maladies, abandonnant à la forêt des aires disséminées, mais non négligeables, jusqu’alors cultivées. Et c’est le retour de la forêt sur ces surfaces jardinées qui a suscité cette diminution de la concentration atmosphérique de carbone. Or, cette tragédie s’est reproduite récemment même, à une tout autre échelle toutefois. En 1969, par exemple, ont eu lieu les premiers contacts entre les Paiter Surui et les Blancs (État du Rondônia). Le peuple Surui est alors passé d’un effectif de 5’000 personnes à 300, en quelques années. Les maladies pulmonaires venues d’outre-forêt ont ainsi pour ces peuples une odeur de cendres très particulière. A quoi s’ajoute les difficultés éprouvées par des villages entiers cherchant à se couper des villes environnantes, pour survivre, mais manquant en conséquence de biens indispensables.

C’est donc bien une double tragédie qui se déroule en Amazonie, avec un summum de souffrances et d’injustices pour ces peuples, et ce au nom d’un appât du gain à courte vue, encouragé par des dirigeants vénaux et étrangers à toute espèce de discernement et de dignité. La stupidité et le cynisme de Bolsonaro commence à susciter nombre de réactions. Des députés européens tentent des démarches auprès de la Commission de Bruxelles.  Bolsonaro a fait l’objet de dénonciations devant les tribunaux et à l’OMS. Des voix s’élèvent pour une procédure de destitution. C’est pourquoi il me semble important de soutenir financièrement, et dans l’urgence, les associations qui viennent sur place en aide aux peuples autochtones. Et je renvoie ici à l’association suisse Aquaverde qui fait la jonction avec diverses associations sur place.

 

PS : photos aquaverde.org, association pour la protection de la forêt amazonienne et de soutien aux peuples autochtones.

La honte de Benjamin Constant. Réponse à Monsieur Nantermod

La honte de Benjamin Constant. Réponse à Monsieur Nantermod

 

 

Le rôle de donneur de leçon est ingrat. Rares, au moins, sont ceux qui pourraient toutefois revendiquer ne s’y être jamais complu. Je ne sais si cet ensemble est vide, mais si tel est le cas, ce n’est pas de mon fait. Mais prétendre l’exercer sans maitriser son sujet est très imprudent. Je crains Monsieur Nantermod (conseiller national PLR) que votre apostrophe à mon encontre, publiée dans Le Temps datée du 4 mai dernier, ne relève de cette imprudence.

Il n’est pas nécessaire pour parler d’« avertissement de la nature » de doter Dame Nature d’une intentionnalité. Si par un soir d’hiver (lorsque l’hiver était autre chose qu’une saison tiède, changement qui semble échapper à votre sagacité de libéral impénitent), un conducteur ressent une légère embardée de son véhicule, très probablement provoquée par la présence de verglas (phénomène spontané, et en ce sens naturel), mais sans conséquences accidentelles, il interprétera cet événement comme un avertissement. Il ne lui est pas alors nécessaire de devenir animiste pour ce faire !

Désolé cher Monsieur, mais votre remarque est doublement déplacée. Premièrement, votre lecture est sémantiquement inepte. Je viens de vous le monter par un exemple à votre mesure, du moins l’imaginé-je. Deuxièmement, par ce qu’en l’occurrence, la pandémie du Covid-19 constitue bel et bien un avertissement du type plaque de verglas. Il n’y a aucun doute sur l’origine animale du Covid-19 et de ses quelques gènes. Par quelle alchimie microbiotique il a fini par devenir une chimère biologique, apte à s’en prendre à des vies humaines ? Nous ne le savons pas, mais l’alchimie en question ne se serait pas produite sans la proximité, de notre fait, de cette espèce de chauve-souris aux habitats humains. Or, la destruction des écosystèmes sauvages et celle de l’habitat de nombreuses espèces, la déforestation notamment, la réduction de la biodiversité, les contiguïtés homme-animal, y compris domestique, sont des facteurs qui expliquent l’augmentation marquée des zoonoses que nous connaissons depuis quelques décennies. Nous pouvons donc redouter d’autres épidémies, susceptibles de se transformer en pandémies avec la mondialisation. Et nous avons eu la chance d’être confrontés à un virus faiblement létal, statistiquement, et n’affectant mortellement que certains segments de la population.

Vos propos sur Gaïa sont non moins déplacés. Gaïa n’est pas pour Lovelock, ou pour Margulis, autre chose qu’un système au sens de la théorie des systèmes. Elle n’est pas plus dotée d’intentionnalité qu’un missile programmé pour atteindre sa cible, pour reprendre son propre exemple. Le recours à une figure de la mythologie, qui n’est pas de son chef, originellement, est là pour susciter quelque empathie vis-à-vis de la nature, mais non pour se substituer à la description du système désigné. Nous ne saurions raisonner sans le moteur de nos affects. Mais, comme je dois le constater, il arrive, quand il s’agit de passions tristes, que les affects étouffent ce qui tient lieu d’intelligence.

Enfin, vous qui vous targuez d’être libéral, vous êtes probablement persuadé – par obligation professionnelle –, que le marché est efficient et qu’il garantit la meilleure allocation des ressources. Ce qui relève du gag absolu pour tout environnementaliste, fût-il le plus paresseux des débutants. Les marchés d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux de grand-papa Hayek, censés avec le signal-prix fournir aux producteurs individuels les informations dont ils avaient besoin (par exemple les conditions de travail dans des mines lointaines…). Quel est le signal d’un baril de pétrole à prix négatif ? Qu’il y a quelque problème quant à la pérennité de la ressource ? Que sa combustion n’infléchit pas l’effet de serre naturel ? Etc. ? Une des caractéristiques des marchés d’aujourd’hui est une volatilité extraordinaire, et un décrochage d’une réalité vivante et climatique qui part en charpie. Alors que la récession menace, certaines bourses s’envolent ! Mais évidemment, vous imaginez qu’une Providence veille sur nous, consommateurs invétérés, et fera qu’on pille les réserves fossiles, déverse dans l’atmosphère des milliards de tonnes de CO2, qu’on détruise les sols, empoisonne l’air et les rivières, les mers, que l’on répande moult biocides, etc., sans qu’il n’en découle quelque conséquence négative pour nous autres pauvres consommateurs.

Quel est celui qui croit au Père Noël ? L’écologiste contestataire en Birkenstock, ou le libéral consentant en cravate ? Le problème étant que les conséquences de la croyance aveugle du second seront à terme criminelles (elles le sont déjà en termes de pollution de l’air, de conséquences multiples du dérèglement climatique, d’effondrement de populations de vivants sauvages, etc.). Et je pèse résolument mes mots.

J’ai honte pour Benjamin Constant, ce grand penseur qui honore la ville de Lausanne. Je crains qu’il n’ait dû se réfugier dans l’enfer de Dante, las d’essuyer de son firmament les âneries coupables de ceux qui se réclament de lui. S’en réclamer authentiquement, ce serait chercher, comme il y était parvenu il y a deux siècles (vous m’avez bien entendu, deux siècles !), à comprendre certaines caractéristiques de son temps. Et non pas un psittacisme partisan.

 

L’Apocalypse Covid-19 : l’indigence mentale au grand jour

Avertissement : je ne proposerai pas ici à la lecture ce que j’écrirais ailleurs, sur un plan académique ou plus large. Je réserverai ce blog plutôt à des réactions d’humeur, d’ironie, de colère ou de dépit. Les pages n’auront donc rien de consensuel, ni de poli. Elles pourront heurter des lecteurs, certes, et je ne m’en excuserai pas. Car l’enjeu de ce que j’entends ici dénoncer est sans proportion avec nos susceptibilités réciproques.

Dans des circonstances exceptionnelles, qui défient violemment l’ordinaire, nous sommes parfois amenés à nourrir des considérations inhabituelles ou à énoncer des propos eux-mêmes hors normes, que ne nous auraient jamais arrachés des circonstances ordinaires. Je dois l’avouer, le Covid nous a gâtés !

Il n’était pas nécessaire d’être doté d’une pénétration de jugement à toute épreuve pour avoir depuis des lustres compris que Trump était un crétin vaniteux. Et c’est très probablement la raison pour laquelle Poutine a, via ses hackers, cherché à favoriser son élection. Quoi de mieux en effet pour affaiblir une démocratie que de contribuer à l’élection d’un imbécile ? Une preuve d’affaiblissement ? Nombreux ceux qui par exemple s’attendaient à ce que les conséquences de la pandémie soient particulièrement ravageuses en Afrique, ce qui, ne serait-ce qu’en raison de la jeunesse de sa population, était peu probable. Or, nous le constatons aujourd’hui, le pays où la gestion de la pandémie est la plus chaotique n’est autre que les États-Unis, avec un Président appelant même ses électeurs dans trois États à majorité démocrate à contester par les armes (recours au 2e Amendement) le confinement. Au 24 avril le bilan global est de 49’889 morts. En revanche, si l’on considère le nombre de morts par millions d’habitants, le bilan est plus flatteur : 152 par million d’habitants aux USA, pour le moment, contre toutefois 474 pour l’Espagne, ou 422 pour l’Italie, pays touchés sensiblement plus tôt, mais 67 en Allemagne. Une statistique globale toutefois relativement fragile : le confinement et les politiques sanitaires relèvent en effet de la responsabilité de chaque État, et le taux de pénétration de la pandémie varie fortement d’un État à l’autre. Au 13 avril, par exemple le taux à New York était de 513 décès par million d’habitants, et de seulement 17 en Californie.

Cette nation est en quelque sorte devenue l’un des pays les moins civilisés, les plus abandonnés à la barbarie, sans véritable système de santé publique, avec une obésité et un diabète quasi-systématiques et dus à l’industrie agro-alimentaire, sans sécurité sociale (laquelle est conférée par l’employeur, avec aujourd’hui 17 millions de chômeurs), avec des gens dotés d’armes de guerre partout et enclins à répétition à des tueries collectives, le pays où 1 % de la population s’arroge la quasi-totalité des dividendes de la croissance, le pays où les équipements publics sont délabrés, le pays où une chaîne de télévision comme Fox News, inséparable de la force politique des Républicains, inonde de fake news et autres mensonges les téléspectateurs, où on élit un juge à la Cour suprême, soupçonné de viol et parce qu’il a pour insigne qualité d’être viscéralement hostile au parti démocrate (Brett Kavanaugh), etc. Nous sommes loin des États-Unis de Roosevelt ou de Kennedy, ce pays est devenu lamentable, une sorte de contre-exemple absolu, et ce en raison d’un individualisme cupide érigé, au sens propre, en religion quasi-nationale. Rien d’étonnant donc à ce que la pandémie y soit plus meurtrière que partout ailleurs dans le monde !

Évidemment une telle situation ne relève pas de la seule responsabilité de Trump, en un sens c’est même le contraire : seul en effet un tel pays – plus exactement une très forte minorité du pays – pouvait s’y reconnaitre, le porter au pouvoir et persister à s’y identifier. Trump n’est que l’aboutissement de la dérive du parti Républicain, et partant d’une grande partie de la société américaine, entamée dès le début des années 1980. En revanche, Trump aura porté jusqu’à l’incandescence la bêtise. Depuis son arrivée au pouvoir il n’a cessé de contester le changement climatique, et il aura même supprimé d’importants crédits en faveur des sciences du climat. Mais, évidemment, comme nos propres pays regorgent de climato-sceptiques, cela ne choque guère. Et quand bien même nous ne serions pas climato-sceptiques en parole, nous le sommes dans les faits, par la faiblesse de nos politiques publiques en la matière. Mais en revanche, déclarer en conférence de presse matinale, à côté de conseillers scientifiques médusés, que nous devrions javelliser (traduction européenne) nos poumons pour lutter contre le Covid-19, là c’est carrément le mur du son de la stupidité qui explose ! A la prochaine canicule, Trump invitera probablement ses partisans à viser de leurs armes automatiques le soleil. Tel est le Président des États-Unis d’Amérique !

Il est cocasse de constater que le parti Républicain, avec un anticommunisme historiquement chevillé au corps, a fini par soviétiser la société américaine. Je ne veux évidemment pas dire par là que la société nord-américaine soit devenue égalitaire ! Convient-il de le rappeler, la société soviétique, avec sa nomenklatura et son goulag, ne l’était guère. Non, mais nous avons tous appris sur les bancs de l’école la désastreuse affaire Lyssenko. Rappelons qui était Lyssenko. Trofim Lyssenko (1898 – 1976) est un technicien agricole soviétique, sans formation scientifique, qui, sous Staline, a fini par présider l’académie des sciences agronomiques d’URSS, où il a prétendu qu’il existait une génétique communiste révolutionnaire (hérédité acquise via l’environnement), différente de la génétique bourgeoise, en fait scientifique et internationalement reconnue. Il a contribué à conduire au goulag et à faire condamner à mort le grand et authentique savant généticien russe, Nicolaï Vavilov. Avec Staline, la génétique était une science bourgeoise, avec Trump, les sciences du climat relèvent du haox ! Étonnant non. A cette différence près que Staline, tout dictateur monstrueux qu’il fut, était capable de rédiger des articles de haute tenue … Est-ce ce qu’on appelle le progrès ?[1]

Le problème est qu’il y a en ce sens des petits Trump partout. Nous nous souvenons tous des propos climato-sceptiques du président alors de l’UDC, Albert Rösti, juste avant la canicule de juin dernier… De manière générale les chambres parlementaires helvétiques, et le Conseil fédéral, ne se signalent pas non plus par des lois et des décisions particulièrement avant-gardistes en matière d’écologie. En vérité, nous sommes désormais victimes d’un déni de réalité et d’un déni de connaissances scientifiques, non moins importants que celui qui prévalait en Union soviétique, à cette double différence près : premièrement, désormais la maladie affecte massivement non les partis révolutionnaires, mais les partis bourgeois, mais non exclusivement ; en second lieu, les enjeux sont malheureusement d’une tout autre ampleur. Il en va désormais de la survie même de l’humanité. Cette obstination idéologique de ces partis conduit à un désert, avec un effondrement du vivant autour de nous, désormais largement documenté, et un désert brûlant. Un simple rappel, la ville de Paris s’attend dès le milieu du siècle à des pointes de chaleur de 50° !

Là encore, la pandémie aura joué un rôle révélateur en termes de bêtise et d’obstination. Voilà ce qu’écrivait récemment, dans une brochure patronale Pierre-Gabriel Bieri : « Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation … » [2]

Ces propos ont dévasté les réseaux sociaux. Convenons-en, nous sommes dans un esprit et, si j’ose dire, une logique pleinement trumpienne. Certes, cette crise va laisser derrière elle un paysage de dévastations économiques et un nombre impressionnant d’acteurs économiques appauvris et parfois ruinés. Évidemment, il ne s’agit pas plus de le nier que d’imaginer qu’on puisse faire durer l’état de chien à l’arrêt de nos économies. Mais ces constats évidents ne doivent nullement nous conduire à revenir à la situation antérieure – ce que nous sommes en train de faire –, qui nous conduira à terme, non seulement à la ruine économique, mais plus encore à la mort. Pour revenir à l’image de Paris, déambuler dans une ville à plus de 45 °, dans une campagne environnante où la photosynthèse aura cessé (entre 40 et 45°), ne sera guère favorable au shopping !

En réalité, et j’en terminerai là, je crains que le trumpisme ne soit que la version pathétique et exagérée d’un fond idéologique largement répandu au sein de nombre de milieux économiques et politiques ?

[1] Remarquons qu’il y a quelque chose cocasse dans la séduction exercée sur les milieux académiques par le modèle universitaire américain : c’est le modèle d’une université coupée de la vie nationale, cherchant à attirer les meilleurs cerveaux internationaux, sans souci de la formation domestique à l’amont. Je crains qu’avec l’état de la société environnante, ce modèle ne soit pas durable.

[2] Pierre-Gabriel Bieri, Centre Patronal, Service d’information, n° 3284, 15 avril 2020. Le patronat français, par la plume de Geoffroy Roux de Bézieux, exige quant à lui ni plus ni moins « un moratoire sur la préparation de nouvelles dispositions énergétiques et environnementales », comme l’indique la lettre du 3 avril adressée au ministère de la transition écologique et solidaire, et révélée par Le Canard enchaîné.