Climat : état des lieux empirique, scientifique et institutionnel

Il en va manifestement de la destructivité climatique comme d’autres enchaînements historiques. Lorsqu’il convient de livrer un combat, l’ennemi est d’abord du côté des victimes potentielles, et non exclusivement du côté de l’adversaire désigné, humain ou non-humain. Les premiers ennemis des nazis furent en effet l’incompétence et l’obstination stratégiques du caporal Hitler. Côté français, les premiers ennemis furent l’incompétence de l’état-major et le défaitisme chronique de Pétain, y compris lorsque le gros des troupes d’Hitler était en Pologne. Etc. Nous ne sommes pas stricto sensu en guerre contre le climat, mais ne devons pas moins livrer un combat à multiples facettes contre le changement climatique : nous devons en effet changer les habitudes de consommation qui nous ont conduits à une situation qui tourne au cauchemar, lutter contre les intérêts économiques et les systèmes techniques solidaires de ces habitudes, nous adapter autant que possible à un monde qui change très vite, etc. Or, des forces gigantesques, économiques et politiques au premier chef, se mobilisent pour nous persuader de ne rien faire : au nom de l’économie, comme si un climat violent était compatible avec nos économies ; au nom de l’écologie punitive, expression imbécile s’il en est ; au nom du refus de la dictature ou du socialisme Verts ; au nom de la magie des techniques ; etc. Nous assistons plus précisément à une collusion entre de puissants intérêts économiques d’un côté et, de l’autre, un désir de déni diffus, des forces populistes montantes, aptes à contrer toute percée politique écologique et efficace.

Il va sans dire que je ne répondrai pas sur ce blog aux sempiternels climato-sceptiques qui se déchaînent avec des arguments plus stupides les uns que les autres, plus ou moins assortis de mauvaise foi. Et souvent d’une arrogance grotesque.

Où en sommes-nous ?

Autant dire qu’en quelques-années la donne climatique a profondément changé. Les choses tournent même au cauchemar. De lointain – la fameuse fin de siècle et sa température moyenne auscultée par le GIEC –, le dérèglement climatique est devenu contemporain, douloureusement tangible à nos sens. Des grandes tendances telles qu’elles ressortent des modèles, nous sommes passés en quelques années, sans toujours le comprendre, à l’actualité récurrente et tendancielle d’événements extrêmes, de plus en plus extrêmes. Lorsqu’une équipe de climatologues de Météo France avait en 2017 fait paraître une étude prévoyant pour l’Est de France à la fin du siècle des maxima à 50, voire 55°[1], personne ne la prit véritablement au sérieux. Pourtant rapidement, des pointes de température, avec une hausse mondiale d’un peu plus de 1°, commencent à s’en rapprocher. Un petit village de l’Hérault a connu un maximum de 46° en fin juin, 2019, 43° en région parisienne fin juillet de la même année. Et évidemment les 49,6° de Lytton, à la latitude Nord de Vancouver auraient paru absurdes il y a quelques années à la plupart des scientifiques du climat. Des températures urbaines à 50° et plus ne sont plus exceptionnelles en Inde ou autour du Golfe Persique. Et on s’est approché récemment de ces valeurs aux USA ou en Espagne. A quoi s’ajoutent bien sûr les autres types d’événements extrêmes comme les méga-feux en Australie ou en Californie, les inondations de grande étendue comme celles consécutives au cyclone Harvey aux USA en 2017, avec des glissements de terrain et autres coulées de boue jamais expérimentés comme au Japon ou en ce moment en Allemagne, les vagues de sécheresse et autres cyclones. Ou bien encore les passages du chaud au froid comme ce printemps en France, non moins dévastateurs pour les cultures. Et il conviendra d’y ajouter dans quelques décennies les contrées touchées par des phénomènes d’accumulation chaleur-humidité saturant les capacités corporelles de régulation thermique, et condamnant en moins de 10 minutes à mort sans possibilité de refuge plus sec ou moins chaud.

Or, ce sont ces phénomènes qui à la fois nous avertissent du dérèglement climatique en cours et dont la récurrence va rendre la vie sur Terre, et au premier chef l’agriculture, de plus en plus aléatoire. Ils sont donc l’interface par excellence entre le changement climatique et nous. Or, il n’est pas facile de les appréhender à partir des grandes tendances dégagées par les modèles. Il n’en reste pas moins vrai que leur violence et leur récurrence dépendent de la température moyenne à la surface de la Terre, de l’énergie qu’elle enferme. Encore une fois, ce sont eux qui nous affectent, nous touchent et qui ont des conséquences hautement destructrices. On comprend donc l’inquiétude des scientifiques du climat rendue manifeste par les fuites récentes au sujet du prochain rapport du GIEC.

Les choses vont si vite qu’il devient par ailleurs inopportun, comme le faisait remarquer le climatologue Christophe Cassou, en dépit de la réalité statistique du climat, d’évaluer le changement sur des moyennes de 10 à 30 ans. Rappelons que la température sur Terre au sol a augmenté d’1° ces 40 dernières années, et que le phénomène s’accélère, au prorata de nos émissions passées et actuelles. Pour appréhender cette évolution, mieux vaut tabler sur les moyennes annuelles s’enchainant pour finir par ne plus retomber en-deçà d’un certain seuil. La tendance est alors hautement visible. Si comme le prévoit le Met Office, nous avons 40 % de chances de connaître une année plus chaude de 1,5° vis-à-vis de la période préindustrielle dès avant 2025, on peut alors s’attendre à vivre prochainement une année particulièrement dramatique., suivie de bien d’autres. Quant au modèle français de l’IPSL, il table sur l’avènement d’années à au moins 2° de plus, dès le début de la décennie 2040. Rappelons que la concentration atmosphérique de dioxyde de carbone s’élève désormais à 420 ppm, ce qui équivaut à la valeur qui prévalait il y a 4 à 4,5 millions d’années, au Pliocène, avec une température moyenne plus élevée de 2 à 3 degrés par rapport à nos valeurs préindustrielles. Les prochaines décennies nous réservent d’ores et déjà moult événements extrêmes.

Quel contexte institutionnel ?

Face à cette situation devenue périlleuse, au moins pour ceux qui savent encore s’appuyer sur des faits, force est de constater que le contexte institutionnel change. L’Agence européenne de l’environnement appelle en effet, ni plus ni moins, à une forme de décroissance[2]. L’Agence Internationale de l’Énergie invite quant à elle à ne plus exploiter de nouveaux gisements fossiles[3]. La Cour suprême hollandaise s’était illustrée dans l’affaire Urgenda, en exigent du gouvernement qu’il augmente son objectif de réduction des gaz à effet de serre. Récemment un tribunal hollandais a condamné Shell à réduire de 45 % ses émissions d’ici à 10 ans[4]. En mai la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a imposé au gouvernement fédéral de passer de moins 55 à moins 65 % son objectif de réduction des émissions de carbone d’ici à 2030, imposant ainsi au nom du droit des générations futures un objectif plus élevé que celui voté par le parlement européen. En France le Conseil d’État a donné 9 mois, à compter de fin juin, au gouvernement français pour qu’il atteigne l’objectif qu’il s’était fixé de réduction des émissions de40 % d’ici à 2030. Certaines institutions ont donc indubitablement pris la mesure de la donne qui nous échoit.

En revanche, si l’on se tourne vers la donne politique des démocraties représentatives, la situation est beaucoup moins encourageante. On peut distinguer trois cas de figure au moins. Le premier est celui caractéristique du bipartisme nord-américain avec une ligne de démarcation qui est l’acceptation ou le déni des enjeux climatiques ; le climat, associé au populisme et à son refus, est ce qui oppose pour l’essentiel les Démocrates aux Républicains. Autre cas de figure, celui de l’Allemagne et de l’Angleterre, pour lesquelles il y a une forme de consensus droite-gauche sur l’enjeu majeur de climat. Avec la loi CO2 soutenue à droite et à gauche, la Suisse semblait s’orienter vers ce cas de figure ; après le refus de cette loi par le peuple d’une courte majorité, la situation est plus incertaine. Il reste le cas de figure français avec des Républicains qui s’opposent à toutes les décisions en faveur de l’environnement, et un Président de la République et son semblant de parti politique peu enclins à agir, comme le montre à souhait la loi climat, mais sans pour autant nier, paradoxalement, le problème. Le chemin à parcourir pour construire un consensus en creux commun à toutes ces démocraties est encore loin.[5]

Il n’en reste pas moins vrai que certains milieux d’affaires ont choisi de promouvoir, en soutenant des médias résolument populistes, le climato-scepticisme le plus grossier. Tel est le cas de CNews et désormais d’Europe n° 1 en France. Durant la canicule canadienne se succédaient sur les plateaux des pitres climato-sceptiques plus pathétiques les uns que les autres, comme dans un geste apotropaïque, afin d’exorciser l’effet potentiel de ces drames sur bon peuple. Certains journalistes cherchaient des précédents, comme si la tendance et la précipitation des phénomènes étaient inexistantes. Plus généralement, une décarbonation rapide des économies mettrait en grandes difficultés nombre d’acteurs majeurs des places financières, dont la part des investissements carbonés reste déterminante.

Enfin, le sort que réserveront les différents États européens au projet de la Commission en matière de neutralité carbone à l’horizon 2050 avec une taxe aux frontières, mais en taxant aussi les consommations fossiles domestiques, si ambitieux soit-il, n’est pas encore scellé et loin d’être acquis. Il convient également d’être attentif au fait que ce plan est aussi porteur d’une extension de la logique de marché à l’ensemble du « capital naturel », avec des marchés de compensation rendant la protection de la nature dépendante de la volatilité des prix sur les marchés.

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Décidément la route conduisant à un réel changement de modèle, seul propre à réduire la catastrophe en cours, est encore longue, et plus encore incertaine, à la différence du cours destructeur de l’habitabilité de cette planète.

[1] Margot Bador & alii, « Future summer mega-heatwave and record-breaking temperatures in a warmer France climate », Environ. Res. Lett. 12 (2017) 074025, https://doi.org/10.1088/1748-9326/aa751c

[2] https://www.eea.europa.eu/publications/growth-without-economic-growth

[3] https://www.lemonde.fr/energies/article/2021/05/18/l-agence-internationale-de-l-energie-appelle-a-ne-plus-investir-dans-de-nouvelles-installations-petrolieres-ou-gazieres_6080549_1653054.html

[4] https://www.novethic.fr/actualite/environnement/climat/isr-rse/pays-bas-shell-est-condamne-a-reduire-de-45-ses-emissions-de-co2-d-ici-dix-ans-149844.html

[5] Voir D. Bourg, « Écologie et civilisations. Fin d’un monde et nouvelles perspectives », Futuribles, n° 442, mai-juin 2021, pp. 33 – 44.

Tous complotistes ?

Le complotisme n’est pas le complot. Comploter, réalité historique multiple et récurrente, consiste pour une minorité agissante à chercher en s’emparer du pouvoir politique par la violence, en le dissimulant, et en cachant ses intentions à ceux qui vont involontairement contribuer à la réalisation de cette fin. Par exemple, pour considérer avec sympathie la chose, les officiers supérieurs allemands qui ourdirent en juillet 1944 un complot contre Hitler – une tentative d’assassinat –, cherchèrent à utiliser à leur insu des forces de réserve pour neutraliser la SS. C’est ce faire-croire, plus exactement la dénonciation de ce dernier, qui est le ressort sur lequel reposent aujourd’hui les complotismes. Les complotistes de tous acabits dénoncent systématiquement un « faire-croire », sans que le but visé par ceux qui cherchent prétendument à faire-croire, ni par ceux qui le dénoncent, soit toujours limpide. C’est précisément ce flou qui me conduira à m’interroger sur les relations entre le mainstream politico-économique et, paradoxalement, le complotisme.

Revenons à un précédent historique complotiste et à son succès : la diffusion massive des thèses de ce faux célèbre que furent les Protocoles des sages de Sion. Ce dernier prêtait aux Juifs, métamorphosés en un unique acteur, l’intention de dominer le monde à leur profit. Il s’agissait alors d’alimenter la haine antisémite, laquelle constituera par ailleurs le moteur fondamental du nazisme. Le complotisme antisémite a pendant des décennies affecté une part non négligeable et même majoritaire de la population dans de nombreux pays.

Nous entrons dans une nouvelle période de triomphe du complotisme, mais désormais décliné au pluriel, et avec des traits spécifiques. Il est en effet difficile d’isoler ce regain de complotisme de l’existence de réseaux sociaux et de la fragmentation plus générale du paysage de l’information. Celle-ci encourage à la formation de niches informationnelles, par exemple la chaîne Fox News, qui attirent le chaland par un discours décalé, outrancier et extrême-droitier ; un discours qui n’est pas loin de créer une réalité alternative.

Autre trait important, l’intention de ces dénonciations diverses n’est plus désormais d’une limpidité absolue. Prenons le cas du platisme, très fort sur le plan du « on vous ment » : effectivement nous avons tous appris que la Terre était plus ou moins sphérique, ce qui n’avait pas échappé à ceux qui jetaient un œil sur la lune ou le soleil … Dès lors, tout le monde nous a menti ! Le prétendu mensonge englobe en effet nos parents, nos frères et sœurs, nos instituteurs, nos professeures, etc. jusqu’à l’ensemble des institutions, qui toutes et tous l’ont colporté ! Mais en même temps pour quoi et pourquoi ? C’est fascinant, la finalité présumée semble en effet, à la différence des complotismes passés, totalement dépolitisée. Seul trait commun et propre à l’époque : toutes les élites vous mentent, toute forme d’autorité participe d’un mensonge quasi-général. Et pourtant ce sont semble-t-il 16 % des Nord-Américains et 9 % des Français qui soutiendraient cette absurdité. Le récentisme, la croyance selon laquelle l’histoire enseignée n’est qu’une fiction, le monde ayant toujours été ce qu’il est (je simplifie, l’histoire officielle compterait plusieurs siècles en trop), semble relever de la même logique. Là également, un intérêt politique absent, en tous cas pas absolument évident, mais un rejet des élites scientifiques trompant le bon peuple par des fictions historiques, comme pour le platisme.

Avec le mouvement nord-américain QAnon, qui tend toutefois à s’étendre géographiquement, on reste sur quelque chose de beaucoup plus classique, proche des Protocoles des sages de Sion. La démarche n’est pas moins grossière que celle de l’antisémitisme d’extrême droite. Il s’agit de jeter l’opprobre sur les fonctionnaires de l’« État profond », et sur certaines femmes et certains hommes politiques taxés de « pédophiles sataniques », avec, paradoxe, la figure de Trump comme sauveur ; paradoxe, car le narcissisme primaire du personnage ne permet pas de le ranger a priori dans la catégorie altruiste des sauveurs du genre humain. La dénonciation de ce que nous serions des humains-reptiliens (bravo la réflexivité toutefois !) manipulés par des extra-terrestres relève d’une logique similaire.

Revenons sur le mécanisme à l’œuvre. Avec la validation des énoncés scientifiques le flux, si j’ose dire, circule tout autant entre les membres d’une communauté épistémique, qu’entre cette communauté et le réel via des protocoles serrés. Et c’est in fine la communauté qui finit par valider définitivement tel énoncé. Une fois validé, l’énoncé est réputé universel, bien qu’il soit en droit possible de remettre en cause l’universalité de sa validité par des connaissances nouvelles. En revanche, avec le complotisme, le flux ne circule pour l’essentiel qu’au sein d’une communauté, définie par son opposition au reste de l’humanité ; la relation au réel passe alors uniquement par le jeu entre cette communauté et l’humanité, entre nous et les autres. Le réel est ici avant tout identitaire, et donc n’est pas. Même si curieusement des complotistes cherchent parfois à valider empiriquement leur croyance, en se tuant par exemple avec le lancement d’une fusée amateur censée valider la platitude de notre planète.

Si tel est bien le cas, force est de constater que ce mécanisme est à l’œuvre au cœur même du mainstream néolibéral de nos sociétés. Quand en effet le Président du Sénat français, Gérard Larcher, déclare qu’il refuse la modification de l’article 1 de la Constitution tel que proposé par l’Assemblée nationale, avec le verbe « garantir », au motif que ce verbe placerait l’environnement au-dessus de l’économie, il raisonne comme un platiste. Le seul fondement de sa position est le pur rejet de celle adverse, comme s’il n’était entre les deux aucune tierce réalité. On ne voit guère en effet comment les activités économiques pourraient se développer sur une planète brûlante. La position arrêtée par la majorité sénatoriale n’aurait de sens que si l’indécision climatique n’avait aucune conséquence, comme si les modèles climatiques étaient de pures fictions … comme si la Terre était plate. Ou encore, affirmer comme le gouvernement Macron que la faiblesse de la loi climat est réaliste, c’est agir là encore comme si la faiblesse des réductions de GES qu’elle implique n’avait aucune conséquence mesurable. La réalité – avec de multiples conséquences hautement dommageables et ce au très long cours –, c’est au contraire les 2 degrés que nous connaîtrons très probablement dès le début de la décennie 2040, avec toutes les conséquences funestes d’ici là d’un changement climatique d’ores et déjà en cours. Là encore, la Terre est pour le gouvernement français plate ; et derechef pour un Conseil fédéral et une loi CO2 bien timorés.

Rappelons en revanche les initiatives climatiques adoptées de par le monde par différentes instances juridiques. En novembre dernier le gouvernement français a été condamné par le Conseil d’État dans le cadre de la procédure initiée par la ville de Grande-Synthe et son Maire d’alors Damien Carême : il devra se justifier par rapport aux moyens requis pour se conformer à son engagement européen de diminution de ses émissions de 40 % à l’horizon 2030. Et pourtant, cela n’a pas empêché quelques mois plus tard le vote d’une loi climat n’autorisant a priori qu’une réduction de quelques pourcents des émissions françaises. En Hollande ce fut la Cour suprême qui avec l’Affaire Urgenda obligea le gouvernement à relever de 5 % ses engagements de réduction. Plus significatif a encore été la décision de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe de passer d’une de réduction des émissions allemandes de 55 à 65 % à l’horizon 2030. Dans ce contexte, il est difficile d’être plus platiste et provincial que ce procureur de Zurich défendant le Crédit Suisse (Bankenprozesse) par un discours climato-sceptique en mai.

 

De la lecture de Claude Lefort à la défense des zadistes du Mortmont : pourquoi me suis-je radicalisé ?

J’ai été nourri aux leçons qu’il était possible de tirer des deux grands totalitarismes du 20e siècle (de Weil, Arendt à Lefort notamment). Tel a été ma formation politique et de philosophie politique. J’étais un social-démocrate bon teint, la social-démocratie m’apparaissant à l’époque comme le moins mauvais compromis historique et social possible. Petit à petit, mes recherches et le suivi de la donne environnementale qu’elles impliquaient m’ont conduit à prendre conscience que derrière le danger totalitaire caractéristique du siècle dernier – lequel reste toutefois hautement présent – se développait un autre danger, plus dévastateur encore, plus retors et surtout quasi-pérenne dans ses conséquences. J’évoque évidemment la déstabilisation en cours du système Terre, les dommages qui vont se multiplier et s’intensifier, les difficultés futures à produire notre alimentation, les flux migratoires qui à l’instar d’autres phénomènes climatiques atteindront des proportions hors norme et sans précédents. L’histoire que je veux raconter ne m’est évidemment pas strictement personnelle, elle n’aurait alors aucun intérêt. Je ne doute pas que d’autres aient parcouru un cheminement analogue, et que d’autres encore l’emprunteront.

Disons-le d’emblée, lecteur si tu partages la foi du charbonnier de gauche ou de droite, mieux vaut interrompre ta lecture.

Primo, je me situe ici sur un plan systémique. Gauche et droite signifient alors le rassemblement de l’essentiel de nos différends, de nos conflits de valeurs et d’analyses, sous une forme binaire, probablement indispensable à l’expression démocratique de nos choix et préférences. Aucune des deux postures n’incarne le bien ou le mal, biens et maux différant simplement en fonction de l’option dominante retenue. En revanche, l’une sans l’autre débouche assez rapidement sur des aberrations et à terme sur l’horreur. Chaque camp livré à lui-même a nourri mensonges, lâchetés, arbitraires multiples et à terme des crimes aux expressions et échelles variables. Aucun choix possible entre Pinochet et Pol Pot, entre Hitler et Staline. Le parallélisme entre communisme stalinien et nazisme ne résiste pas l’analyse, si ce n’est justement – et c’est pour nous ce qui importe le plus –, sur deux points : l’arbitraire destructeur et meurtrier d’un côté, et la référence à une transcendance de l’autre, celle de l’histoire et de sa science matérialiste dialectique pour le premier, la référence aux rapports de force mécaniques et à leur expression biologique et raciale pour le second ; autrement dit la transcendance de l’histoire pour l’un, celle de la nature (une figure de) pour l’autre.

Secundo, le point de vue développé ici n’est pas étroitement politique, mais à hauteur de civilisation. Succinctement, le système gauche-droite tel que nous l’avons connu depuis le 19e siècle était étroitement dépendant d’une civilisation en train de se déliter, après s’être globalisée. Or, la civilisation en cours de construction n’apparaît pas avec une évidence absolue, et ce d’autant moins que la précédente, toujours sur pieds, connaît même une forme d’extrémisation. D’où le côté souvent cocasse des positionnements politiques actuels et la perte d’évidence et d’adhésion du partage traditionnel gauche-droite. D’où toutes sortes de phénomènes politiques désormais difficilement assignables. Bric-à-brac. Le totalitarisme numérique (surveillance et notation des citoyens) et néanmoins hautement meurtrier (massacre des Ouïghours) de Xi Jinping est-il de gauche ou de droite ? Un parti pilier de la démocratie nord-américaine, les Républicains, devient populiste et dénie à l’autre parti partie-prenante de l’alternance démocratique la légitimité à gouverner. Les jeunes maires EELV en France se font brocarder alors précisément qu’ils s’essaient à changer le référentiel de l’alternance politique. Etc.

Revenons au système politique moderne et à son référentiel de civilisation. L’opposition droite-gauche des deux derniers siècles n’était de loin pas purement politique, elle s’ancrait de façon fondamentale dans la modernité mécaniste ; elle en a permis une expression politique particulièrement efficace. La modernité, sur fonds de développement de la physique nouvelle, et au sortir des guerres de religion, nous a conduits à marginaliser la question chrétienne du salut. Dès lors il n’était plus possible de poser face à la société, et même au-dessus d’elle, une fin transcendante et structurante. Comme l’a rapidement dégagé Hobbes, la seule fin restante était l’accumulation de moyens, l’enrichissement général. Tel est précisément ce à quoi l’opposition droite-gauche a fini par donner une expression politique et plus encore démocratique. Nous sommes parvenus à exprimer via cette structuration du débat public l’ensemble des aspirations contradictoires de la société. Étaient communes la double aspiration à l’enrichissement du plus grand nombre et l’idée d’une redistribution de la richesse produite. L’enrichissement en passait par les sciences et leurs retombées en termes d’industrialisation – ce que nous appelons le Progrès –, lequel impliquait un arrachement progressif à la nature et une artificialisation croissante. Tel était le consensus politique attaché à une civilisation commune. Il est loisible à ce propos de parler de consensus en creux, ce dernier étant inséparable de deux oppositions essentielles, constitutives de la polarité droite-gauche. S’opposaient en effet à ceux qui pensaient que l’entreprise privée assurerait la production la plus efficace, ceux qui pensaient que seule la rationalisation collective des moyens de production pouvait garantir le développement matériel maximal. S’opposaient encore deux conceptions de la redistribution juste de la richesse ainsi produite : selon une égalité arithmétique pour la gauche, et géométrique pour la droite.

Or ces façons de concevoir le cours de nos sociétés sont devenues caduques. L’enrichissement maximal entre en contradiction frontale avec le système Terre et ses limites. L’Agence européenne de l’environnement reconnait elle-même que nous n’avons d’autre choix que de réduire le volume de nos économies, à savoir la masse d’objets et d’infrastructures produite[1]. Il va nous falloir développer des activités très légères en termes de flux d’énergie et de matières, humano- et éco-centrées, et ce tout d’abord pour sauver notre peau ; et plus largement pour maintenir le niveau optimal d’activités et de création de richesses, non plus exclusivement matérielles. Hors démographie et atteinte à la biodiversité, la richesse matérielle étant la cause directe de la dégradation des écosystèmes, il est clair que la redistribution de la richesse se pose en des termes absolument nouveaux. Sur le plan énergie-matière une forme d’égalitarisme semble en effet difficilement évitable, si la richesse est devenue le facteur premier de destruction de l’habitabilité de la Terre ; les distinctions sociales devront très probablement trouver d’autres formes d’expression. Même si nous en sommes encore loin, c’est bien une nouvelle forme de civilisation que nous devons construire, et qui plus est dans l’urgence. Or, nous ne disposons pas encore d’une expression politique de cette situation, qui sache la ramener à une construction binaire, du type droite-gauche, rassemblant l’ensemble des interprétations opposées de ce nouveau consensus en creux, encore en gestation, de ce nouvel horizon de sobriété matérielle commune.

Pis encore, le référentiel de l’ancien monde est encore dominant dans les médias, pour partie dans l’enseignement, dans les entreprises, les partis politiques. Cela fait beaucoup. Partout sont aux manettes des élites techno-libérales, attachées au référentiel moderne. En revanche ont d’ores et déjà décroché des pans entiers de la société comme le confirment certains sondages, et au premier chef une partie importante de la jeunesse la mieux formée. Je rappelle ici les 55 % de l’enquête Obsoco pour la partie de la population française pour laquelle la sobriété est un horizon insurmontable[2]. C’est une grande part des 75 % qui permettent à un consensus en creux de se former au sein d’une démocratie.

On comprend mieux dès lors la situation baroque, entre deux eaux, dans laquelle nous nous trouvons politiquement. La situation des jeunes maires EELV en France est à cet égard révélatrice. Étant authentiquement écologistes, elles et ils sont toutes et tous attachés à susciter un imaginaire nouveau ; cela les conduit à devenir parfois les objets d’un hallali médiatique. Occupons-nous de deux affaires, celle du sapin de Noël de la ville de Bordeaux et celle de la suppression des aides de la ville à l’aéroclub local par la maire de Poitiers. La critique des plats végétariens de la ville de Lyon est tellement grotesque qu’il n’est pas opportun d’en parler. Le cas de la ville de Strasbourg et de sa mosquée ne relève pas de la même logique. On pourrait parler du changement apparemment brutal de politique culturelle à Grenoble, mais je ne suis pas certain de pouvoir mettre ce sujet sur le même plan logique que les autres. La décision de la maire de Poitiers, Léonore Moncond’huy, de baisser de 4’000 € la subvention de l’aéroclub local, et à terme de supprimer ces subventions aux activités émettrices, est, j’en suis désolé, totalement fondée. Pour quelle raison financer une activité de loisir énergivore quand on devrait baisser nos émissions de 60 % en 10 ans ? Condamner les enfants de demain à se terrer sous des canicules de 48°, quand bien même liraient-ils Vol de nuit, n’est certes pas le meilleur service à leur rendre. Les contestations relèvent en l’occurrence du gag d’une classe de politiciens et de journalistes hors sol, pour ne pas dire hors limites planétaires. Sont en revanche plus contestables ses propos sur les rêves des enfants en matière de vol. Je comprends très bien l’intention de Léonore Moncond’huy, mais son expression est maladroite parce qu’elle offre un recoupement partiel, trompeur et involontaire, avec une époque sombre. Le fondement en est pourtant très clair et n’a rien à voir avec le totalitarisme : pourquoi financer des activités qui contribuent à conforter, non un imaginaire, mais l’expression datée qu’il a pu connaître un temps ? A cet égard, notre maire a parfaitement raison. Quant à dire que l’homme a toujours rêvé de voler, avec un désir aussi plein et univoque qu’un œuf, j’en doute et c’est bien le sens du vol d’Icare finissant par se brûler les ailes. Mais rien n’empêche les enfants, dieu merci, de réinterpréter un vieil archétype, de rêver par exemple de parapente, mieux encore d’identification à tel oiseau de leur connaissance … Deuxième exemple, le Maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, et sa décision contestée de façon tout aussi hystérique : le renoncement à l’achat du traditionnel sapin adulte exhibé sur une place de la ville, au motif du refus d’exposer « un arbre mort ». Là encore l’attention du Maire à un nouvel imaginaire me paraît intéressante. A une époque où la déforestation constitue un enjeu majeur, cette décision est tout sauf absurde. Attention toutefois au respect de la fête de Noël laquelle renvoie même au-delà du christianisme : elle plonge ses racines profondes dans les civilisations européennes qui se sont succédé. Sapin de la Forêt Noire ou non, il conviendra de maintenir le rite ancestral de la fête du solstice d’hiver, laquelle s’élance depuis les deux derniers millénaires chrétiens dans l’histoire au long cours de l’occupation humaine de ces terres, laquelle pourrait précisément être compromise, en tous cas entravée, par la dérive climatique à l’œuvre. Il est urgent de mailler aux anciens de nouveaux symboles.

Revenons à la question du radicalisme. Lors du siècle dernier, politiquement parlant, l’expression renvoyaient à ceux qui refusaient le consensus institutionnel des démocraties libérales : à droite les tenants du rejet global de la modernité, à gauche essentiellement les communistes qui prétendaient substituer le matérialisme historique aux mécanismes électoraux. Ces temps, répétons-le, sont révolus. Dès lors le radicalisme acquiert un double sens, et résolument nouveau. Celui en premier lieu, positif, de ceux qui cherchent, contre le mouvement encore d’une partie de la société, le sol, l’humus même, de la civilisation nouvelle émergente : la sobriété dont avons parlé, fondée sur la prise de conscience de l’état de la planète, documenté scientifiquement et désormais de plus en plus accessible à nos sens. L’autre radicalisme, destructeur, est celui des tenants de l’ancien monde qui sont en passe de devenir l’équivalent actuel de ce que furent les royalistes ou les communistes d’antan. Grosso modo il s’agit de la classe politique traditionnelle, plus particulièrement de son expression droitière, plus attachée curieusement à l’ordre ancien que ce qu’il reste de gauche. Ne pas vouloir limiter, si ce n’est à très petits pas, nos émissions de gaz à effet de serre, vouloir à toute force poursuivre les modes de vie dispendieux d’autrefois, vanter les mérites de la 5 G, de la voiture autonome, promouvoir à tout va la biologie de synthèse et ses dangers, tout attendre de la géoingénierie, imaginer que nous allons habiter sur Mars, etc., toutes attitudes qui accélèrent les processus de destruction de l’habitabilité de la Terre : ce sont des comportements en devenir de radicalité, radicaux d’ores et déjà objectivement parlant, mettant en danger non seulement l’ordre public futur, mais la possibilité même de vivre sur Terre. Difficile d’imaginer radicalité plus extrémiste !

Alors dans ces circonstances de bascule de civilisation, au sens négatif du terme, je crains que les rodomontades issues des rangs des partis traditionnels – par exemple l’UDC ou le PLR pour la Suisse, les LR ou la Macronie pour la France, avec en tête un Président dont l’imaginaire et l’imagination sont directement issus des MBA –, ne finissent par nous apparaître relever d’un extrémisme insupportable. Disons-le sans détour, la recherche en revanche de modes de vie respectueux du vivant, d’un vivre-ensemble plus harmonieux sur les ZAD, du Mortmont et d’ailleurs, la pratique de la désobéissance civile, n’ont rien, au sens négatif, de radical. Elles constituent bien plutôt des freins fragiles à l’embardée suicidaire d’une civilisation devenue folle, incapable d’entendre effectivement les avertissements qu’elle sait pourtant produire. Les réprimer avec une violence variable n’accélérera certes pas le changement, cela risque même de pousser à la violence la partie de la population la plus consciente et généreuse.

Pour aller plus loin :

  • Bourg, Le Marché contre l’humanité, Puf, 2019.
  • Bourg, Clémence Demay & Brian Favre (éd.), Désobéir pour la Terre. Défense de l’état de nécessité, à paraître aux Puf en mai 2021.
  • Bourg, « Écologie et civilisations. Fin d’un monde et nouvelles perspectives », Futuribles, n° 442, mai-juin 2021.

[1] https://www.eea.europa.eu/themes/sustainability-transitions/drivers-of-change/growth-without-economic-growth

[2] L’Obsoco, Les Perspectives utopiques des Français, juin 2020, avec l’ADEME, document Pdf ; première mouture en septembre 2019.

Joe Biden, le premier des écologistes ?

Nombre de commentateurs ont insisté sur le fait que l’arrivée au pouvoir de Joe Biden ne faisait pas disparaître les 74 millions d’électeurs de Trump, l’état de divisons exacerbées de la société américaine, la montée en puissance d’une Chine impériale, et plus généralement la situation sociale et écologique de la planète. On ne saurait le nier. Mais, a contrario, il n’en est pas moins vrai que la présidence Trump a durant quatre années singulièrement tiré l’ensemble des problèmes mondiaux vers le haut et, dans le même temps, la volonté commune de les résoudre vers le bas. Relativement aux divisions qui fragmentent la société nord-américaine, force est de constater que Trump n’a marqué qu’une étape supplémentaire. Depuis plus de trente ans, les Républicains sont en proie à une dérive droitière forcenée. Ils n’ont cessé d’abîmer eux-mêmes leur pays et ses institutions : ils en effet ont fini par ne plus reconnaitre la légitimité à gouverner des Démocrates. L’intensification de ce mouvement due à Trump a néanmoins débouché sur l’impensable, une émeute au Capitole le 6 janvier ; et le 20 janvier, sur un autre plan, un record de 400’000 morts du Covid. Que signifiait donc le trumpisme pour déboucher sur un tel désastre ? Quel est dans ces conditions le nouveau contexte politique ouvert par l’arrivée au pouvoir de Biden ? Peut-on en attendre une refondation de la démocratie ? En affirmant lors de son discours d’investiture qu’il voulait mettre un terme aux attaques de Trump « on democracy and on truth », Biden a dit l’essentiel : la nécessité de reconnaitre à nouveau les problèmes, et la réaffirmation de la méthode démocratique pour parvenir à les réduire. D’où à la fois les priorités de son équipe – la Covid, le climat, les inégalités et le racisme –, et la volonté de reconstruire un jeu politique et parlementaire normal avec les Républicains.

Au-delà du populisme, Trump aura surtout été le promoteur d’une forme inédite de nihilisme politique, consistant à ruiner langage, raison et argumentation, à ouvrir ainsi un boulevard aux passions les plus absurdes. Le procédé consistait à retourner en son contraire tout espèce d’argument, et plus généralement toute situation. En réalité à pourrir sur pied toute forme d’expression et de raisonnement. Commençons par le plus simple, Trump est celui qui n’a cessé de dénoncer des fake news en produisant jusqu’à une soixantaine de mensonges par jour, celui qui a dénoncé un attentat en Suède n’ayant jamais eu lieu, qui a revendiqué des faits alternatifs pour dénier la faiblesse de la fréquentation populaire lors de son intronisation, etc. Trump est celui qui a prétendu, avant même qu’elle ait eu lieu, que son élection lui avait été volée, pour chercher précisément à voler celle de son adversaire démocrate. Trump, Président, était le garant de la Constitution, dont le texte est sacré aux États-Unis ; or, c’est au nom même de celle-ci qu’il a encouragé son vice-président et ses partisans à la fouler aux pieds : pour le premier en lui intimant l’ordre de ne pas respecter le rôle protocolaire qui lui était dévolu lors de l’ultime processus de confirmation de l’élection de Biden, et pour les seconds en leur demandant d’empêcher physiquement le 6 janvier ce processus. Trump est celui qui a prétendu protéger le peuple contre les « satanistes de l’État profond » (QAnon) et ce en les exposant à la Covid, au changement climatique, et aux autres menaces environnementales ; ce qui exigeait de fouler également aux pieds les acquis scientifiques. Enfin, Trump est celui qui, dans un pays extrêmement inégalitaire, était censé défendre le peuple, et même le petit peuple, alors qu’il n’a jamais, ou peu s’en faut, payé d’impôts, qu’il appartient au 1 % qui capte depuis des décennies la quasi-totalité des fruits de la croissance, qu’il a géré de façon mafieuse un groupe immobilier, que la seule loi phare qu’il a fait adopter a encore accru les inégalités fiscales, etc. Du discours devant l’assemblée générale de l’ONU jusqu’aux émeutes de janvier 2020, il n’a enfin eu de cesse, lui qui voulait rendre sa gloire à l’Amérique, de transformer sa personne ou son pays en objet de risée. Tout avec lui finissait par signifier son contraire ; on ne peut envisager plus grande entreprise de démolition du langage : les mots, les phrases ne signifiaient plus rien et laissaient place à une affirmation primaire de son moi, et de ceux qui s’y rallaient.

Bien sûr cette situation est advenue dans un pays qui dès les années septante s’est laissé aller à une dérive inégalitaire inouïe, et en conséquence au massacre du bas des classes moyennes. Rappelons simplement que durant le dernier demi-siècle, la croissance du PIB de 260 %, n’a donné lieu qu’à une croissance de 20 % en moyenne des revenus salariaux, qu’on a même constaté depuis 2009 un recul du pouvoir d’achat des ménages, avec toutefois un léger rebond durant les premières années de Trump … Rappelons encore que le Congrès (2018) comptait grosso modo 60 % de millionnaires, que depuis 1976 la Cour Suprême a supprimé toute espèce de plafond aux dépenses des candidats, puis a déplafonné le montant global des dépenses et a enfin autorisé sans limites l’intervention pécuniaire des entreprises dans la vie politique. Ces dernières sont devenues les principales sources de financement des partis politiques. Difficile de ne pas parler de dérive oligarchique. A quoi s’ajoute une compulsion historique au racisme, qui découle du massacre originel des premiers occupants amérindiens et de l’esclavagisme colonial – dénoncés par Montesquieu dans L’Esprit des lois –, puis de la ségrégation Noirs/Blancs qui a suivi la guerre de sécession. De puissants vents contraires pour bâtir un socle démocratique.

L’échec d’un personnage comme Trump, et son possible bannissement politique à l’issue d’une double procédure d’impeachment, ne peuvent être dépourvus de significations, même au-delà des frontières américaines. Je fais en effet le pari de l’ouverture d’une nouvelle ère. Sans pour autant reprendre le programme de la gauche du parti démocrate, les priorités affichées par la nouvelle administration évoquées plus haut, en portent la marque, notamment sur le plan climatique. A l’échelle mondiale, des signes d’embellie s’accumulent. En matière de climat, le green deal de la Commission européenne, l’adoption par le parlement européen d’un objectif pour 2030 de réduction des émissions carbonées de 55 %, créent une convergence de fait, et une émulation possible entre projets climatiques de part et d’autre de l’Atlantique. La protestation contre les dictateurs reprend des couleurs. Adviennent simultanément, comme l’annonce d’un Kairos, divers événements : le retour tonitruant d’Alexeï Navalny en Russie avec diffusion massive d’une vidéo sur le palais grotesque de Poutine ; divers témoignages sur les camps de concentration et de stérilisation destinés aux Ouïghours par la Chine dictatoriale de Xi Jinping, que seuls les islamistes et des hommes d’affaires apprécient encore (en l’occurrence trumpisés) ; l’accusation de crime contre l’humanité à l’encontre de Bolsonaro, initiée par deux caciques amérindiens, Raoni des Kayapo et Almir des Paiter-Surui, devant la Cour Pénale Internationale ; les victoires de la justice climatique devant de nombreuses enceintes judiciaires de par le monde, etc.

Alors qu’on me permette de rêver d’une refondation de la démocratie. Ce rêve prend appui sur une analogie, celle entre la façon dont nous avons surmonté la question sociale aux 19e et 20e siècles, et celle que nous pourrions adopter pour faire face à la question naturelle (écologique), qui monte en puissance depuis la seconde moitié du 20e siècle. De quoi s’agit-il ? Le défi de l’extrême pauvreté nouvelle provoquée par l’industrialisation, celui du prolétariat, a confronté les sociétés occidentales à la perspective de leur effondrement, avant même les défis environnementaux. Le premier à l’avoir conçu fut Hegel dans sa Philosophie du droit, sans laquelle la pensée de Marx n’aurait pu voir le jour. Par prolétariat – Hegel lui parlait de Pöbel – il fallait entendre la partie de la société dévolue au travail industriel, condamnée en conséquence à sa seule reproduction vitale, privée de toutes les formes de développement et de toutes les aménités que pouvait offrir la société d’alors. Pour Hegel, ne pas arracher ce qu’il appelait das Pöbel (la populace) au déni d’humanité où elle était plongée, condamnait à terme la société bourgeoise à sa destruction. Je ne reviendrai pas ici sur la solution suggérée par le marxisme à ce problème[1]. M’intéresse bien plutôt la solution bourgeoise, plus sur un plan formel toutefois, que sur le fond. Je ne prétends nullement en effet qu’il y ait eu là un aboutissement idéal. Certainement pas, mais m’intéresse au plus haut point le consensus en creux qui a permis d’éviter l’effondrement redouté. C’est un tel consensus que nous devrions à nouveau construire.

De quoi s’agissait-il ? Le gap n’est pas moins exigeant aujourd’hui qu’il l’était au 19e siècle. Qu’il faille envisager un enrichissement général, idée promue pour la première fois par la philosophie du contrat, était alors une idée baroque et saugrenue. Elle n’en a pas moins fini par s’imposer et permettre la construction d’un consensus en creux : à savoir de pouvoir s’entendre sur une direction générale, à partir de laquelle les désaccords et dissensus peuvent se construire et s’organiser. Plus précisément, une majorité de la population a fini par s’accorder sur un même objectif : la création via l’industrie d’une richesse matérielle croissante, et son partage. Cet objectif commun a permis alors d’organiser les désaccords et rapports de force au sein de la société, de telle façon qu’ils soient compatibles avec le système démocratique de l’alternance parlementaire, entre droite et gauche. L’objectif commun de l’enrichissement pouvait en effet donner lieu à deux conceptions opposées : selon la première, le mode le plus optimal de création de la richesse était le mode libéral et individualiste ; selon la seconde, le mode socialiste et collectif. Secundo, la redistribution de la richesse produite pouvait être soit arithmétique, c’est-à-dire socialiste et plus ou moins égalitaire, soit géométrique et de droite, à chacun alors selon son mérite individuel. À compter de la fin du 19e ce consensus fonctionnel a permis la reconnaissance des organisations syndicales et du droit de grève, et donc l’expression légale des rapports de forces. Autrement dit, pas de société bourgeoise au sens défini sans syndicats puissants, sans mouvement ouvrier.

Or, l’idée que je défends est que nous sommes dans une situation analogue. L’ancien consensus fonctionnel est en train d’exploser. Ce qui compromet en effet l’habitabilité de la Terre est le volume de nos économies : les flux d’énergie et de matières qui les sous-tendent, autrement dit notre richesse matérielle. Je ne reviens pas sur ce sujet, à mes yeux acquis depuis des décennies. Notre ancien consensus nous conduit irrévocablement à notre disparition. Un tel message commence à être entendu. Récemment l’Agence Européenne pour l’Environnement a publié un rapport intitulé Growth without economic growth[2] qui affiche très clairement la couleur. On peut y lire notamment : “Economic growth is closely linked to increases in production, consumption and resource use and has detrimental effects on the natural environment and human health. It is unlikely that a long- lasting, absolute decoupling of economic growth from environmental pressures and impacts can be achieved at the global scale; therefore, societies need to rethink what is meant by growth and progress and their meaning for global sustainability”; et encore : “While the planet is finite in its biophysical sense, infinite growth in human existential values, such as beauty, love, and kindness, as well as in ethics, may be possible. Society is currently experiencing limits to growth because it is locked into defining growth in terms of economic activities and material consumption. The imperative of economic growth is culturally, politically and institutionally ingrained.” Le livre récemment publié par Pierre Veltz, L’économie désirable, va dans le même sens en proposant non plus une économie orientée vers la production d’objets, mais vers « l’individu, son corps, ses émotions, son intelligence ».[3]

Autrement dit, il convient de dégager un nouveau consensus fonctionnel, sur le fond duquel réorganiser de façon féconde nos désaccords, et ce démocratiquement. Notre nouvel objectif devrait être de baisser le volume de nos activités (réduire nos émissions de carbone, protéger ce qu’il nous reste de biodiversité en réduisant notre empreinte écologique) pour sauver notre peau ; et, partant, d’adopter non plus un objectif quantitatif – l’augmentation indéfinie du PIB –, mais un objectif qualitatif, l’accroissement du bien-être et de la santé des populations. Ce qui a pour corollaire que l’essentiel des différenciations sociales ne passe plus par les écarts de richesse matérielle, lesquels doivent être resserrés, mais par d’autres modalités, qualitatives.

L’idée d’un consensus sur le redimensionnement à la baisse du niveau de notre richesse matérielle paraît encore aussi saugrenue que pouvait apparaitre au 19e siècle, dans une société dans laquelle la pauvreté était une question de statut nécessaire, l’idée d’un enrichissement général. Mais elle commence à marquer des points, et surtout elle découle d’une nécessité physique, pour autant que l’on prétende continuer à exister sur une planète exsangue et surpeuplée. Dès lors il n’est pas absurde d’espérer que la fin de l’ère Trump scande le début d’une écologisation de nos sociétés.

Il reste bien sûr à dégager les expressions contradictoires auxquelles ne manquera pas de donner lieu, compte tenu des ressorts de notre humaine condition, la réalisation de ce nouvel objectif vital. Et le temps presse, nous sommes à 1,2 ° déjà de hausse de la température moyenne par rapport à l’ère préindustrielle, les populations d’arthropodes s’effondrent, c’est jusqu’à un tiers des forêts tempérées qui dépérit d’ores et déjà, etc. Espérons que la fin du déni des réalités que semble ouvrir l’ère Biden nous aidera à accélérer le pas vers une refonte de nos systèmes tant politiques qu’économiques, sur fond d’une crise Covid qui pourrait ne jamais totalement finir.

 

[1] Voir D. Bourg, Le marché contre l’humanité, Paris, Puf, 2019.

[2] https://www.eea.europa.eu/themes/sustainability-transitions/drivers-of-change/growth-without-economic-growth

[3] Voir L’économie désirable. Sortir du monde thermo-fossile, Paris, Seuil, 2021, p. 48.

Spleen écologique

Plus il prend réellement corps, et plus « le monde d’après » s’éloigne des espérances qui se sont exprimées durant le confinement. Avant même que ne se manifestent crûment les dégâts économiques et sociaux découlant des manque-à-gagner accumulés les derniers temps, force est de remarquer les braises qui pourraient enflammer les prochains mois. Apprendra-t-on qu’un bateau français a été coulé par la marine turque, avec la complicité de navires trumpistes, aux confins de la mer Égée, dans les eaux territoriales grecques ? En cas de dérapage, quelle serait l’attitude de l’Allemagne, déjà très timorée, avec sur son territoire une importante population turque proche du parti islamiste AKP ? Avec cette affaire de recherche d’hydrocarbures en Méditerranée, Erdogan rejoint le club des dictateurs cherchant à redéfinir à leur avantage, par le recours aux forces armées, le monde géopolitique : Poutine en Crimée ou Xi Jinping en mer de Chine. L’Europe marchande et hétéroclite a enfin reconnu, par la voix du vice-président de la Commission, Josep Borrell, ces logiques impériales la menaçant. La politique d’encouragement à la haine raciale de Trump lui permettra-t-elle de faire passer, lors des élections de novembre, au second plan la gestion calamiteuse de la Covid-19 ? S’il n’est pas réélu, Trump refusera-t-il de quitter la Maison Blanche comme il l’a laissé à mi-voix entendre, au point de susciter une amorce de guerre civile ? La résorption de la Biélorussie au sein de l’empire russe finira-t-elle par avoir raison de la résistance du peuple ? L’Agence Internationale de l’Énergie a annoncé un resserrement de l’offre pétrolière dès 2025. Un resserrement qui pourrait être plus sévère que prévu en raison de l’arrêt des investissements dus au Coronavirus. Ce qui ne saurait améliorer l’état de tensions que connaissent les relations internationales. Etc.

Et sur la scène française, la situation n’est pas moins grosse d’événements délétères. La stratégie de gouvernement par le mensonge ne cesse de se confirmer. Récemment, l’écologie selon Jean Castex est apparue au grand jour : les préfets pourront continuer à déroger au droit de l’environnement en matière économique[1] ; les néonicotinïdes pour la culture des betteraves sucrières, et autres plantes, ont été à nouveau autorisés, alors qu’il existe des alternatives ; etc. Les manifestations de la violence sur la voie publique semblent être montées d’un cran : une rave-party massive dans les Cévennes sans la moindre autorisation, mais s’imposant par le nombre ; et, surtout, une police poussée aux exactions répressives, alors même qu’une police républicaine, respectueuse des règles déontologiques, est une nécessité démocratique ; etc.[2]

Autrement dit, alors que nous menacent diverses catastrophes écologiques et autres effondrements, jamais nous n’avons été dans des dispositions si peu propices non seulement à les anticiper, mais même à leur faire face. Les raisons de désespérance écologiques, en dépit d’une conscience populaire montante, n’ont jamais été aussi lourdes.

Examinons quelques-unes de ces raisons de désespérer. La première est la montée en puissance tous azimuts, tant aux plans individuel que politique et collectif, d’une forme particulière de crétinisme. Je n’entends nullement par là un manque de QI, mais plus fondamentalement une affirmation inconditionnelle de la force brute, des désirs et autres intérêts, et partant le refus des médiations, des règles et de la loi, de toute forme de nuance et de considération de la complexité des situations. Une attitude qui n’exclut évidemment ni le mensonge et la manipulation, ni le cynisme, ni même la bêtise crasse. De telles dispositions sont d’évidence contradictoires avec quelque souci écologique que ce soit, le déni écologique en est même un marqueur important. La chose est particulièrement évidente politiquement : pour Trump et Bolsonaro la destruction environnementale est un axe politique majeur ; pour les autres figures politiques du crétinisme au sens évoqué – les Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Orban, le Pis en Pologne, auparavant Salvini, par certains côtés les gouvernements Macron en France –, l’écologie est une question sans grande importance, sans constituer non plus une obsession négative.

Sur un plan individuel, les choses sont plus complexes en matière de relation à l’écologie. L’attitude que nous dénonçons peut en effet très bien s’accompagner d’une forme de souci écologique. L’étude de Philippe Moati sur les « Perspectives utopiques des Français »[3] montre bien cette porosité entre les visions du futur, le souci sécuritaire pouvant par exemple recouvrer un authentique souci écologique. Il faut toutefois qu’il y ait une certaine forme de recoupement entre les formes individuelle et collective du crétinisme, sans quoi l’élection par des voies démocratiques de certains de ces dirigeants serait compréhensible.

L’affirmation brutale du Soi, qu’il soit individuel ou collectif, lequel collectif sert le plus souvent à servir en premier lieu les intérêts d’individus particuliers, s’oppose à toute forme d’attitude consistant à opter pour le point de vue du tiers, au-delà des parties en conflits, à savoir le point de vue du droit, de la morale, de l’intérêt général, de la raison, etc. ; d’où l’appellation de crétinisme. Une telle affirmation ne peut que déboucher sur la violence et l’injustice. Elle est dès lors contradictoire avec toute posture écologique sérieuse qui appelle en outre une décentration par rapport à l’espèce humaine elle-même.

Ajoutons un trait supplémentaire, l’unilatéralisme. Selon ce point de vue, les riches seraient tous des salauds ou des génies, et réciproquement pour les classes populaires. Application classique, les flics sont tous des salauds. Même si certains le sont, et se voient même encouragés à l’être par les pouvoirs publics, il n’empêche qu’il n’est pas de société d’une certaine taille sans police.  La logique identitaire participe d’un mécanisme analogue : le peuple X est bon, les autres mauvais, même s’il convient pour ce faire d’exclure une partie dudit peuple. Crétinisme à nouveau.

Une autre raison de désespérer relève de la puissance du déni. L’épreuve des faits ne conduit nullement à changer, mais au contraire débouche sur une réaffirmation forte du déni initial. J’ai longtemps cru qu’éprouver les dérèglements climatiques dans sa chair, par les sens, amènerait à Canossa les négationnistes. Ce changement perceptible depuis l’été 2018 a bien débouché sur un seuil de mobilisation climatique jamais connu, certes. Mais il conduit tout autant ceux qui s’étaient installés dans le déni à le redoubler. Il y a là probablement une conséquence de ce qu’on appelle la dissonance cognitive. Les propos d’un Luc Ferry sur les ondes disant qu’il a toujours fait chaud sont affligeants de crétinisme au premier degré. L’acharnement notamment des Bruckner, Onfray, Finkielkraut et autre Ferry contre Greta Thunberg, avec force insultes, suffirait à vous faire désespérer du genre humain. Répondre à l’angoisse de l’enfance face à un avenir largement compromis par une génération à laquelle on appartient n’est rien de moins qu’indécent.

Pour rester sur la même veine, le succès que confèrent aux complotistes de tous poils les réseaux sociaux et plus généralement le numérique et la fragmentation de l’information qui en découle, sont encore une cause fondamentale de désespérance. Si vous croyez par exemple que la Terre est plate et couverte d’un dôme de glace pour empêcher les océans de se dissiper dans l’espace, vous ne serez guère enclin à emboiter le pas au GIEC. Sinon la panique quasi-immédiate est garantie. Les raisons de votre négationnisme climatique sont alors profondes. Il vous faut, comme dans le cas de Ferry et consorts évoqué plus haut, choisir entre le changement climatique et vos croyances, le platisme pour les uns, libéralisme économique et scientisme pour les autres. Rappelons qu’un pays comme les États-Unis dénombre 16 % de platistes contre 9 % en France.[4] Fox-News est manifestement plus efficace que CNews et Valeurs actuelles. Évoquons encore l’actuel phénomène des anti-masques qui n’est pas sans liens non plus avec diverses thèses conspirationnistes. Je me contenterai de rappeler les résultats de l’enquête d’Antoine Bristielle : chez les anti-masques « 52 % des interrogés croient aux Illuminati (contre 27 % dans la population française), 56 % au « grand remplacement » (25 % dans la moyenne française) – rengaine de l’extrême droite selon laquelle une « population française traditionnelle », « de souche » disparaîtrait à la faveur de son « remplacement » par une autre, extra-européenne –, 52 % à un « complot sioniste » (22 % en France)…»[5]. Certaines études montrent que les jeunes générations connaîtraient une baisse du QI de 0,33 point par an depuis 1975 (1975 – 1991), conséquence probable tant des pesticides que de l’addiction au numérique.[6] Décidément diverses formes de crétinisme nous guettent.

Je pourrais largement poursuivre cette énumération des raisons qui s’opposent à ce que nous prenions à bras le corps la hauteur des défis écologiques ; et ce dans les dix ans, après quoi nous n’aurons plus que nos yeux pour pleurer le pire. Est-ce à dire qu’il faille plier les bras et s’abstenir d’agir ? Certainement pas, et les raisons ne manquent pas non plus. L’histoire nous réserve des surprises et les plus désespérées des causes ne se sont pas toujours perdues. Agir au nom d’une jeunesse désespérée mais combattante est un impératif moral et de solidarité. Enfin, même si les raisons politiques d’agir demeurent faibles, le fondement moral de l’action reste quant à lui intact. Pour autant qu’une action morale ne devrait pas être mue par l’attente d’un bénéfice, alors nous n’avons jamais été aussi fondés à nous battre pour contribuer à sauver le vivant sur Terre.

Article initialement publié par AOC, le 16 septembre 2020.

[1] Voir Corinne Lepage, “Le gouvernement démolit le droit de l’environnement”, Reporterre, 31 août 2020.  

[2] A quoi il convient d’ajouter, deux mois après la rédaction de ce papier, l’assassinat islamiste de Samuel Paty, professeur d’histoire, le vendredi 16 octobre, pour avoir avec tact enseigné dans un collège des Yvelines la liberté d’expression, en mobilisant quelques caricatures de Mahomet ; assassinat soutenu et produit par tout un réseau comme l’a établi d’ores et déjà l’enquête en cours.

[3]  http://lobsoco.com/wp-content/uploads/2020/06/LObSoCo_ADEME-I-LObservatoire-des-perspectives-utopiques-Vague-2-I-Rapport-danalyse-I-Juin-2020.pdf

[4] Voir https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/9-des-francais-pensent-que-la-terre-est-plate-7799740266

[5] Voir Lucie Soullier, « La défiance imprègne notre société : le discours antimasque, nouveau terreau complotiste », lemonde.fr, 25 août 2020,

[6] Voir Bernt Bratsberg et Ole Rogeberg, “Flynn effect and its reversal are both environmentally caused”, PNAS June 26, 2018 115 (26) 6674-6678; first published June 11, 2018 https://doi.org/10.1073/pnas.1718793115

De la démence en politique

« Notre société, écrivait Bertrand de Jouvenel dans son Cahier de travail daté de mai 1972, risque la démence avant l’empoisonnement physiologique. » L’empoisonnement physiologique est en cours. Un enfant sur 59 développe aux États-Unis un syndrome autistique. Les cancers les plus variés se multiplient autour de nous, quand ils ne nous affectent pas directement. Des méga-feux dévorent des agglomérations entières en Californie et les précipitations hors normes (500 mm et plus en quelques heures) dévastent le Sud de la France ou le Nord de l’Italie. Au même moment l’Assemblée national française autorise de nouveau l’usage des néonicotinoïdes et le Conseil National helvétique adopte une loi CO2 qui aurait pu retenir l’attention si elle avait été adoptée dans les années nonante.  Nous assistons bien à une forme d’empoisonnement de la Biosphère, lequel est permis par une forme de démence préalable. Or c’est ce dernier point, celui de la démence politique, que j’aimerais développer ici. Par démence, j’entends pour ma part essentiellement un processus de perte progressive de repères, un déni de réalité doublé de la construction d’une réalité alternative. Les dysfonctionnements contemporains des démocraties en effet ne sont pas, comme durant le 20e siècle, le fait de l’avènement de formations politiques nouvelles, extrêmes, mais pour l’essentiel celui de la dérive des formations classiques.

Considérons en premier lieu le cas des Républicains nord-américains. Ils ont constitué longtemps le parangon du parti conservateur. Ils étaient, en l’occurrence avec les Démocrates, garants des institutions et résolument attachés à une Constitution qui apparaissait jusqu’à une date récente sacrée. Même s’il débordait l’attachement constitutionnel, le conservatisme en était inséparable, et les autres valeurs dont il était porteur – de la liberté économique à un certain traditionalisme en matière de mœurs –, ne semblaient en rien contradictoires. Certes chaque parti se sentait plus légitime que l’autre à exercer le pouvoir, mais nullement au point de refuser de le céder à l’issue d’une échéance électorale. Avec l’affaire du Watergate, Nixon avait démissionné pour échapper à une procédure d’impeachment, où il aurait été lâché par son propre parti.

Cinquante ans plus tard, la métamorphose est fascinante. Le juge Kavenaugh a été nommé à la Cour suprême parce qu’il était fanatiquement antidémocrate, et en conséquence la règle des 60 %, obligeant à une transversalité minimale dans les nominations a alors été transgressée. Autrefois tiers en surplomb, l’institution devient étroitement partisane. C’est désormais le Président en exercice lui-même, Trump, qui annonce qu’il contestera les résultats électoraux de novembre s’ils ne lui sont pas favorables ! Et il les conteste en quelque sorte par avance en dénonçant a priori la fraude que susciterait le vote par correspondance. Et pour faciliter la construction de « faits alternatifs », curiosité revendiquée dès la cérémonie de la passation de pouvoir, il cherche depuis des mois à affaiblir les postes américaines.

Timothy Snyder dénonce en Trump un « fasciste » : suprémacisme blanc revendiqué, culte de la personnalité et exaltation pathologique du moi, appel aux bandes armées et défense sans bornes du second amendement et de la présence des armes sur la voie publique, etc. Je me référerai quant à moi aux analyses lumineuses de Claude Lefort sur l’essence de la démocratie et sur les mécanismes d’engendrement du totalitarisme. Lefort définit le pouvoir en démocratie comme un « lieu vide », à savoir un lieu inappropriable, qu’on ne peut ainsi occuper que transitoirement, avec un mandat formel et provisoire des électeurs. Autre trait essentiel aux démocraties, la séparation entre l’État, son administration et la société civile. Il est autrement dit toutes sortes de normes auto-définies par la société civile, sans que l’État n’intervienne. En revanche, le propre de l’État totalitaire est de refuser cette séparation et d’identifier État et société civile, d’intervenir ainsi dans tous les domaines. Staline se préoccupait de linguistique, défendait la pseudo-génétique de Lyssenko et voulait connaitre les visages de ceux qui étaient envoyés au goulag, etc. Rien ne devait lui échapper, il était le peuple. Trump est trop paresseux et inculte pour s’y essayer, mais il nie les sciences du climat, cherche à supprimer leurs crédits, et ne s’adresse qu’à ses seuls électeurs, comme s’ils constituaient seuls la société américaine. Son comportement à l’international, sa préférence affective pour ses homologues dictateurs, ses relations troubles avec Poutine, etc. viennent corroborer cette analyse. Et rappelons qu’il conteste a priori le résultat des élections du 3 novembre.

Mais le problème n’est pas tant Trump et sa personnalité de soudard que l’appui qu’il reçoit à l’intérieur, de l’appareil républicain en premier lieu, et des 40% au moins des suffrages potentiels. Soutien interne, mais aussi en un sens externe. Nombreuses sont en effet les formations politiques de droite classiques qui lui apportent son soutien ou font comme s’il s’agissait d’un leader standard. Même la presse a tendance à le normaliser, probablement comme Hitler avant-guerre. Si Churchill n’était pas parvenu à s’imposer en 1940, si Halifax avait pu prendre le pouvoir, les Tories, si tant est qu’ils aient pu se maintenir, se seraient docilement nazifiés, à l’instar des soutiens de Pétain en France. Dieu merci nous n’en sommes pas encore là, mais la perte de repères est cependant à maints endroits visible. Le gouvernement Macron, la REM sont à cet égard exemplaires ; certes il s’agit d’une formation nouvelle, mais qui voulait s’interposer entre Républicains et Socialistes français. A une politique résolument anti-environnementale avec le détricotage du droit de l’environnement, les faux-semblants de la politique climatique, la faiblesse des conditionnalités écologiques de la relance post-Covid, jusqu’aux néonicotinoïdes, s’ajoutent une dérive policière inquiétante et encouragée par le gouvernement, et une politique sociale de délaissement des plus pauvres dans un pays qui compte 9 millions de citoyens sous le seuil de pauvreté. Sous une forme certes plus édulcorée et policée, ces tendances ne sont pas sans lien avec le trumpisme. Le même Macron donne en revanche le change sur la scène internationale. Les conservateurs sous la houlette de Johnson connaissent une évolution analogue, au point de violer sans sourciller un accord signé avec l’Union européenne dans le cadre de la sortie du Royaume-Uni. Le cas suisse avec le système de la Concordance est plus difficilement lisible. Il n’empêche, comment ne pas souligner la dérive qui a conduit un parti, l’UDC (Union du Centre), à apparaître pour tout observateur étranger comme un parti d’extrême-droite, en termes de positionnement idéologique ?

La démence signifie évidemment, comme l’avait pressenti Jouvenel, le déni forcené des dangers écologiques. La citation dont nous sommes partis est celle d’un homme reconnu aux États-Unis après-guerre comme la figure par excellence du « libéralisme mélancolique », à la suite de la publication de Du pouvoir. Elle est celle d’un homme qui a appartenu à la société du Mont-Pèlerin, destinée à diffuser avec Hayek et Friedman les thèses néolibérales. Elle ne provient pas des spéculations d’un bolchévique, même si le Jouvenel d’avant-guerre a connu des engagements nauséabonds, mais de l’autre côté. Elle vient surtout d’un très bon connaisseur tant de la théorie que de la réalité économiques. Jouvenel a en effet connu une évolution idéelle inverse à celle de sa discipline au cours du siècle. Cette dernière, et à sa suite la société, se sont enfermées dans un déni de plus en plus obtus des questions écologiques. A la suite du Sommet de Stockholm de juin 1972 sur l’Homme et l’environnement, les différents États occidentaux ont, dans les dix ans qui ont suivi, entrepris des politiques efficaces de lutte contre les pollutions locales d’alors. En revanche, une trentaine d’années après la signature de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (1992), force est de constater que les émissions de gaz à effet de serre, sans même évoquer les autres sujets, n’ont cessé d’augmenter. Et alors même que depuis 2018 se multiplient les signaux du basculement dans la seconde étape de l’Anthropocène – celle des effets boomerang des dégradations et destructions antérieures –, nous ne voyons venir que des engagements en silo, à échéance d’une ou plusieurs décennies, sans changement pour les autres silos. Nos sociétés ont évolué à l’inverse de Jouvenel, et c’est pourquoi s’imposent désormais et la démence et un début d’empoisonnement physiologique.

 

Arrêtons le progrès !

Chaplin Les Temps modernes
Chaplin Les Temps modernes

 

 

Des chauve-souris qui n’ont cure de l’économie mondiale, cependant contraintes du fait de la destruction de leur habitat de s’approcher du nôtre, un pangolin étourdi n’ayant pu échapper à la pharmacopée chinoise puis, soudain, c’est l‘atelier du monde, la Chine, à l’arrêt. La raison, la seconde immixtion d’un coronavirus dans les affaires nationales : Covid-19 après le SRAS de 2002, Covid-2. Des Européens compatissants face à une épidémie lointaine, vacant à leurs occupations économiques, sans la moindre velléité de veillée sanitaire, alors même que des décennies de gestion néolibérale ont mis à mal les dispositifs publics de santé. Des Américains fustigeant un virus chinois, puis les Européens pour s’être laissé envahir, guidés par un Président combattant le virus par Twitter. C’est un Boris Johnson appelant les Britanniques à refuser le confinement, avec des trémolos churchilliens dans la voix, finissant aux soins intensifs, victime de l’immunité collective qu’il prônait.

Et patatras ! La quasi-totalité de la planète est condamnée au confinement et l’économie mondiale réduite à quelques chaînes logistiques. Nous croyions avoir construit une fatalité économique, la globalisation économique avait en effet pour dessein de créer un marché quasi-universel, et partant une machine hyperpuissante à laquelle aucun État n’était censé pouvoir résister … et quelques brins d’ARN sont parvenues à la stopper ! La rengaine « On n’arrête pas le progrès » a été pour la première fois prise en défaut. Entendons-nous bien, le progrès dont il s’agit ici n’est ni celui des connaissances, ni celui de la moralité des comportements. Il s’agit plus prosaïquement de l’association marché-techniques et de son déversement en masses de babioles techno à écouler. Ce progrès-là, celui des néolibéraux et des « progressistes », n’a cure du front social où les mains l’emportent sur les techniques, le front des caissières, des éboueurs, des routiers, des paysans, et autres soignants, etc. C’est bien plutôt le progrès des marchands et des capitaux.

Ce progrès – version abâtardie de précédents plus glorieux, à commencer par la vision des Lumières, selon laquelle l’avancée des connaissances ne pouvait que déboucher, via ses retombées industrielles, sur une amélioration générale de la condition humaine –, devait nous émanciper de toutes les tutelles imaginables, à commencer par celle de la nature. Nous rêvions d’éradiquer la maladie et d’assurer à chaque nouveau-né à la naissance, dans les pays industriels tout du moins, un capital d’existence inaltérable. Nous rêvions d’éradiquer le travail et même, si l’on en croit les transhumanistes, d’éradiquer la mort. Et patatras ! Nous sommes violemment reconduits à une vulnérabilité élémentaire, celle d’animaux susceptibles de mourir par étouffement viral.

Nous pensions encore nous être émancipés de la nécessité de devoir décider, moralement et politiquement, en remettant la gestion de la société à l’automatisme du marché, à son allocation idéale et absolument informée (sic !) des ressources. En conséquence de quoi, masques, tests, respirateurs artificiels, etc., font cruellement défaut, car seul un État peut anticiper les crises et provisionner des ressources, indépendamment de la pression de la demande. Telle était déjà une des finalités de la dîme, provisionner des grains … Pis encore, en lieu en place de l’automate du marché, chaque nation devra arbitrer entre d’un côté la nécessité de reprendre ses activités économiques, qu’on ne saurait suspendre indéfiniment, avec des dégâts collatéraux qui s’accumulent, et de l’autre l’impératif sanitaire de sauver des vies. Par temps de confinement, la vie de tous tient aussi aux comportements de chacun.

En réalité, il n’y aura pas d’après Covid-19. D’abord sur un plan strictement sanitaire. Le confinement vise à réduire le taux de contamination par personne infectée à une seule autre. Avant un vaccin, perspective encore distante, relâcher le confinement n’est en effet possible qu’avec force tests, masques, adoption de gestes-barrière, etc., afin d’empêcher ce taux de remonter. Et par ailleurs, les zoonoses explosant avec la destruction des écosystèmes depuis deux décennies, le dérèglement climatique entrainant l’expansion géographique des maladies infectieuses, notamment vectorielles, comme le Chikungunya ou le Zika, nous aurons immanquablement à faire à d’autres coronavirus ou consorts.

Surtout nous sommes entrés depuis l’été 2018 dans le dur du dérèglement climatique. Depuis la fin du 19e siècle, la température moyenne sur Terre a augmenté de 1,1 degré. Elle augmentera encore de 0,9° d’ici à 2040, en raison essentiellement des émissions déjà émises. L’enjeu est la péjoration et la réduction de l’habitabilité de la Terre. A l’issue de l’été austral 2019-2020, l’Australie a connu une baisse des récoltes de riz et de sorgho de 66 %. En raison des vagues de chaleur et des sécheresses, et même des inondations et autres aléas climatiques, sans compter les attaques de ravageurs, la production alimentaire est en passe de devenir une activité à hauts risques. A 2° de plus (2040), de nombreuses régions entre les tropiques pourraient connaitre des épisodes d’accumulation chaleur et humidité rendant impossible l’évacuation de la chaleur corporelle ; la mort advient alors en moins de 10 minutes. Lorsqu’on s’approche des 4°, ce sur quoi débouche le business as usual, c’est une partie de la surface terrestre plus large que la zone intertropicale qui connaitrait des semaines avec une pareille accumulation. J’épargne au lecteur les autres impasses écologiques.

Si l’on veut ne serait-ce que sauver notre peau climatique, nous devons impulser un cap nouveau à une civilisation en perdition. Le retour à la normale, sous la forme par exemple d’une relance keynésienne, indifférenciée, de nos activités économiques en sortie de crise, serait délétère. Afin de ne pas exploser une élévation de la température de deux degrés dans les toutes prochaines décennies, nous devons en effet réduire dans les 10 ans nos émissions carbonées[1]. Il ne s’agit pas d’un serrage momentané du frein à main, comme pour le Covid, mais d’une décélération brutale de nos économies, pour engager ensuite une vitesse de croisière de nos économies, en vue d’un profil d’activités nouveau, méconnaissable eu égard au passé.

Nous avons été modernes, productivistes, jusqu’à la folie. Sous prétexte de nous extraire de la « vallée des larmes » par une quête de richesses matérielles éperdue, sans limites, nous sommes sur le point de la transformer en désert brûlant. A côté de quoi le Covid-19 est une pichenette sanitaire. Nous avons d’urgence besoin d’un nouvel Orient, d’un nouveau cap de civilisation. Modernes, nous nous étions assignés comme but de produire toujours plus, et de redistribuer cette richesse. Tel était le fondement de notre civilisation. Celle-ci était à même d’accueillir un système d’alternance démocratique : nous pouvions nous opposer sur les moyens optimaux de produire et sur les critères de redistribution de la richesse ainsi produite.

Quel nouveau cap ? Même si ce ne saurait suffire, il convient en premier lieu de poser la question suivante : qu’est-ce qui détruit l’habitabilité de la Terre ? La réponse est limpide, les flux de matières et d’énergie sous-jacents à nos activités économiques, lesquelles sont directement liés à nos niveaux et modes de vie. Un seul exemple, les 10 % les plus riches sont responsables de la moitié des émissions mondiales ; la moitié la plus pauvre n’émet que 10 % des gaz mondiaux. Première conséquence, nous allons devoir produire beaucoup moins et même restaurer au long cours les sols et les écosystèmes. Premier objectif donc. Deuxième objectif, réduire les inégalités et plafonner la richesse qui débouche sur un droit effectif de détruire la vie sur une planète exsangue. Ces deux objectifs peuvent largement donner lieu à des interprétations contrastées, à des positionnements du curseur contraires. De quoi reconstruire l’organisation du débat public sous forme d’une opposition droite-gauche.

De tels choix impliqueraient une refonte de l’appareil productif. Ce dernier devrait s’orienter plus sur les infrastructures que sur de petits objets. Que l’on songe seulement à la nécessaire transformation de nos villes, afin qu’elles puissent résister tant à la chaleur qu’à la décrue énergétique. Quant aux objets, à défaut d’être produits en nombre, ils pourraient devenir plus durables, modulables, tout simplement plus soignés esthétiquement comme ergonomiquement. L’agriculture, toute à l’agroécologie, se déploierait dans un contexte de sobriété énergétique. Aujourd’hui la production d’1 calorie alimentaire exige au bas mot 10 calories fossiles. Ce sont en conséquence entre 20 et 30 % de la population active qui pourraient y être alloués, surtout à certains moments. Etc.

Évoquons encore un aspect de ce futur possible, la spiritualité. La modernité nous a convaincus qu’on pouvait réaliser, épanouir notre humanité par la possession matérielle et la consommation sans cesse réactualisée. Et c’est évidemment ce qui n’aurait plus aucun sens. Quid alors des modalités nouvelles de réalisation de soi ? Quelques indices permettent de suggérer qu’une refonte de nos relations au vivant pourrait y jouer un rôle fondamental.

Le lecteur l’aura compris, ce n’est pas à toute forme de progrès que nous nous opposons, mais à une acception étroite, réductrice et égoïste, tant socialement qu’eu égard aux vivants sur Terre. Quant à la connaissance, elle constitue à nos yeux une valeur fondamentale. C’est par la connaissance que nous pourrons tant échapper aux rais du Covid qu’anticiper la menace climatique. Mais le vrai devrait à nouveau être associé au beau et au bien, commun.

Article paru initialement dans le média en ligne AOC (15 avril).

[1] UNEP, 2019: Bridging the Gap – Enhancing Mitigation Ambition and Action at G20 Level and Globally; IPCC, 2018: Global Warming of 1.5°C. An IPCC Special Report on the impacts of global warming of 1.5°C above pre-industrial levels and related global greenhouse gas emission pathways, in the context of strengthening the global response to the threat of climate change, sustainable development, and efforts to eradicate poverty.

Note de lecture : Davi Kopenawa et Bruce Albert, La Chute du Ciel. Paroles d’un chaman yanomami, Plon, Terre Humaine, 2010.

Davi Kopenawa et Bruce Albert, La Chute du Ciel. Paroles d’un chaman yanomami.

 

 

Il m’a semblé que le moment était tout à fait opportun de lire ou de relire ce chef d’œuvre de la mythique collection de Jean Malaurie, Terre Humaine. Chef d’œuvre tout court, non seulement pour accéder autant qu’il est possible à une culture aussi distante que celle des Yanomami, mais plus encore pour nous comprendre nous-mêmes. Ce livre, même s’il est tout au long de ses 600 pages traversé par une colère inextinguible à l’encontre des Blancs, n’en constitue pas moins un magnifique cadeau auxdits Blancs. Tiré de deux séries d’entretiens entre Davi Kopenawa et Bruce Albert – amis de trente ans, chaman yanomami pour l’un, anthropologue français pour l’autre –, enregistrées entre 1989 et 1992 pour la première et de 1993 à 2001 pour la seconde, ce livre a été publié dans son intégrité en 2010, après différentes publications partielles. Il résulte du travail monastique de transcription et construction de Bruce Albert ; qu’il en soit infiniment remercié. Ces entretiens ont systématiquement eu lieu en présence du beau-père de Davi, chaman lui-même, et initiateur de Kopenawa.

Les Yanomami sont un peuple de la forêt tropicale, chasseurs-cueilleurs et jardiniers sur brûlis, situés entre le Sud du Venezuela et le Nord du Brésil. Leurs premiers contacts avec les Blancs remontent aux premières décennies du 20e siècle. Davi Kopenawa est né vers 1956 à Marakana. Il est d’emblée en contact avec les Blancs et travaillera même avec et pour eux un temps, notamment en tant que responsable d’un poste de la FUNAI, l’administration brésilienne en charge des peuples autochtones. Il y jouera notamment le rôle d’interprète. Témoin des ravages des vagues épidémiques successives, des violences et meurtres des chercheurs d’or, il sera initié chaman et s’engagera dans la lutte internationale pour la défense de son peuple, de ses droits, de la forêt amazonienne, et plus largement de la Terre. Il luttera tout d’abord auprès d’une ONG de défense des droits des Yanomami fondée par des anthropologues, dont Bruce Albert, avant que les Yanomami ne fondent en 2004 leur propre organisation, que préside Kopenawa. Davi Kopenawa compte au nombre des grandes figures indigènes qui ont lutté et luttent pour leurs droits et la forêt amazonienne, et au-delà pour le combat écologique international à l’instar, pour l’Amazonie, d’Ailton Krenak, d’Anine puis d’Almir Surui, de Benki Payako, de Raoni, etc.

L’heure est particulièrement venue de lire ce livre, car il permet de comprendre l’effroi que peut induire chez les peuples autochtones l’actuelle pandémie du Covid-19. Sous l’appellation d’épidémie xawara, l’épidémie est sous la plume de Kopenawa le nom même qui cristallise la relation avec les Blancs, et ses effets. Le contact avec les Blancs est en effet essentiellement, quasiment, destructeur : qu’il s’agisse des ravages des épidémies à proprement parler, notamment de la rougeole, qui emportent en nombre, régulièrement et quasi-constamment, femmes, enfants, hommes valeureux comme vieillards ; l’épidémie peut parfois être volontairement provoquée, ou involontairement transmise par la fillette d’un missionnaire protestant, aimée des Yanomami ; qu’il s’agisse des orpailleurs qui vont jusqu’à déstructurer les sols et à assassiner les indigènes ; qu’il s’agisse des éleveurs, déforesteurs par profession ; qu’il s’agisse encore des missionnaires qui répandent terreur et culpabilité pour convertir à un dieu sommaire.  Et au-delà de ces faits et souffrances rapportées par Kopenawa, toutes choses dont il n’a depuis son enfance cessé d’être témoin, ce sont des gigatonnes de souffrance dont il convient de se remémorer, celles de cinq siècles de colonisation et de destructivité avec, outre la mort épidémique, souvent massive, l’anéantissement des cultures et la conversion frontalement ou indirectement contrainte, la déforestation et la travail forcé, ou encore l’esclavage. Dès lors la colère et la rage de Davi Kopenawa ne constituent nullement un obstacle à entendre sa parole, c’en est au contraire la condition. Impossible sans elles de mesurer ce qu’il nous dit avec générosité (il y a consacré des heures sur des années ! seulement pour nous) de sa forêt et des siens, et les avertissements qu’il adresse à notre folie destructrice.

La forêt pour nous autres Blancs signifie la boue, la perte soudaine de la station debout, l’inconfort et les dangers, les menaces de piqures et autres morsures, voire de mort. Pour les peuples d’Amazonie la forêt est la Jérusalem céleste, la bibliothèque d’Alexandrie et le Louvres à la fois, le temple des temples, le refuge en cas de menaces, elle est l’incarnation de la beauté, de l’apaisement, elle sent bon, elle est l’origine de toutes choses et l’habitat des esprits sans lesquels tout ordre s’effondrerait. On ne peut imaginer abîme plus profond entre les uns et les autres. L’actuel engouement pour les arbres, le renouveau de nos connaissances du végétal ne nous suffiront pas à remonter la pente, pas même la sagacité de dizaines de Francis Hallé et d’Ernst Zürcher (désolé mon ami !) n’y suffirait. On ne pourra jamais ressentir, en tout cas avec la même intensité spirituelle, ce que les peuples d’Amazonie peuvent éprouver après le passage d’orpailleurs et/ou de chercheurs de diamant, confrontés à des arbres déchiquetés et à des sols déstructurés en profondeur. L’incendie de Notre-Dame n’en procure qu’un pâle reflet. Seul un génocide s’en rapproche, à cette différence près que pour ces peuples les détruire avec leurs forêts n’est qu’un pas vers la destruction générale du monde. Le souci pour la préservation de leur culture-nature est solidaire du souci pour la Terre elle-même et ses habitants. D’où le croisement de leur lutte avec le combat écologique en général (p. 520 et s., notamment pp. 523 et 525). Kopenawa partage dans ces peaux d’images ou dessins d’écriture rédigés par Bruce Albert son estime pour l’écologiste Chico Mendès, qu’il n’a pas eu l’heure de rencontrer avant son assassinat par d’autres Blancs. Aujourd’hui ce sont et le GIEC et l’IPBES qui vantent le rôle des peuples autochtones dans la préservation de ce qui nous reste de nature.

Défendre l’intégrité de la forêt amazonienne, en plus de défendre le lieu de vie de divers peuples, c’est aussi contribuer à l’équilibre planétaire.  C’est en effet la forêt et sa continuité qui permettent aux pluies venant de l’Atlantique, à la faveur de plusieurs cycles d’évapotranspiration, de pénétrer jusqu’à la cordillère des Andes. La déforestation finira, si ce n’est déjà en cours, de déstabiliser ce système et de précipiter la disparition du couvert forestier au profit de la savane (E. Zürcher, D. Bourg & J. Dubochet, Urgence Amazonie : Le «cœur climatique» de la Terre est menacé : https://www.letemps.ch/node/1171575). Si tel était le cas, ce serait non seulement une catastrophe pour le Brésil lui-même, mais pour le climat mondial et partant la Terre entière. Il en découlerait in fine un relargage gigantesque de dioxyde de carbone et de méthane et une forte perturbation du cycle hydrologique planétaire. Or ce savoir que nous avons mis des lustres à construire n’est absolument pas étranger à Kopenaewa. Mais il lui est parvenu par de tout autres voies et voix, celles des xapiri, des esprits qui, en tant que chaman, habitent sa poitrine. Un peu comme le mathématicien indien du début du 20e siècle, Ramanujan, à qui la déesse familiale envoyait en rêve des constructions mathématiques qu’il ne parvenait pas à démonter, au grand damne de son maître de Cambridge, Hardy. En Occident, cela s’appelle inspiration. La déforestation traditionnelle, à finalité agricole, pour ménager des jardins, selon le conseil même d’Omama, le dieu-ancêtre fondateur de l’ordre des choses, se doit d’être très mesurée. Nous pensons, écrit Kopenawa, « que la défricher sans mesure ne fera que la tuer. » Sinon, la « terre sera bientôt nue et brûlante » (p. 507). La peau de la forêt, écrit-il encore, est belle et odorante mais, si on incendie ses arbres, elle se dessèche. Alors, la terre se fragmente en mottes friables et les vers de terre disparaissent. (…) Dès qu’on coupe les grands arbres de la forêt, comme (…), son sol devient vite dur et brûlant. Ce sont eux qui font venir les eaux des pluies et les gardent dans le sol. Les arbres que plantent les Blancs (…) ne savent pas appeler la pluie. (…) Dès que son sol est mis à nu, l’esprit du soleil Mot hokari brûle tous ses cours d’eau. (…) Aucune pousse d’arbre ne peut plus surgir du sol, car il n’y a plus assez d’humidité pour conserver graines et racines au frais. (…) Une chaleur étouffante s’installe partout (…) Ainsi les Blancs ont mangé la forêt, ils finissent par souffrir eux-mêmes de la chaleur, de la faim et de la soif » (pp. 509-510). Ce que nous sommes très exactement en train de faire à l’échelle planétaire avec le changement climatique, qu’il désigne en l’insérant dans un combat écologique plus large (p. 520 notamment). Pour lui, forêt, esprit (p. 511) et nature (pp. 520 et 523) ne font qu’un.

Autre chapitre et plus largement thème très fort, celui de la marchandise. Nous nous croyons nous autres Occidentaux une civilisation du sujet. Or, vu d’Amazonie, et sans en passer par Marx, nous sommes essentiellement une civilisation de l’objet, de la marchandise. Voilà comment Kopenawa décrit les premiers contacts. « Dès qu’ils virent la profusion d’objets étranges que recelaient les campements des Blancs, écrit-il, nos anciens, qui n’avaient jamais rien vu de semblable, en furent très exaltés. Ils admirèrent pour la première fois des machettes et des haches neuves, des marmites de métal brillant, de grands miroirs de verre, des coupons d’étoffe écarlate, d’énormes hamacs de coton colorés et des fusils au bruit tonitruant. (…) Ils se mirent alors à désirer les marchandises des Blancs avec passion (…) Ils étaient euphoriques et ne se doutaient pas encore que ces objets portaient avec eux les épidémies xawara et la mort » (p. 434). Nous avons déjà évoqué ce qu’il convient d’entendre par épidémie xawara : la passion de l’or et des métaux, le goût de l’élevage et de la déforestation, l’extractivisme et la cupidité, au point de tuer autrui et de dévaster la Terre. « Leurs villes, écrit-il encore, sont pleines de maisons où s’amoncellent d’innombrables marchandises, mais leurs anciens ne les donnent jamais à personne » (p. 446). Par opposition, l’éthique yanomami impose de détruire les objets « à la mort de ceux qui les possédaient, même si leurs proches s’en trouvent démunis » (p. 435). Nous « ne conservons jamais les objets que nous fabriquons ou que nous recevons, même si cela nous laisse démunis » (p. 438). Pour un Yanomami, « seule la forêt est un bien précieux ! (p. 445). « Nous, habitants de la forêt, écrit-il enfin, nous n’avons plaisir qu’à l’évocation des hommes généreux. C’est pourquoi nous possédons peu de biens et nous en sommes satisfaits » (p. 447). Au rebours, nous autres modernes consuméristes cherchons à réaliser et à développer notre humanité grâce à tous les biens que nous pouvons posséder. Et ces biens exigent moult mines et usines, moult émissions de CO2 ! Pour pasticher Kopenawa, en conséquence, « les enfants de nos enfants cesseront de voir le soleil » (p. 448). C’est la « chute du ciel », ou le changement climatique. Le moteur de la civilisation occidentale tel qu’il apparaît à Kopenawa n’est autre que l’avidité : « Les Blancs, l’esprit fixé sur leurs marchandises, ne veulent rien entendre. Ils continuent à maltraiter la terre partout où ils vivent, même en-dessous des villes où ils habitent (allusion à Paris et à son sous-sol vibrant et à ses métros) ! Il ne leur vient jamais à l’idée qu’à trop la malmener, elle finira par retourner au chaos » (p. 466). Allusion subtile au credo en la Providence, qui sous-tend le mode technoscientifique de relation au monde.

La religion monothéiste, le culte de Teosi, de Dieu, tel qu’il est pratiqué et imposé par les Blancs et autres missionnaires, ne trouve guère grâce aux yeux de Kopenawa. Première contradiction rédhibitoire, Teosi est censé vous protéger, au premier chef de la maladie, or il apporte des épidémies à répétition et est incapable de vous en prémunir. Pis encore, en convertissant les chamans, dont il convient de rappeler que le savoir qu’ils reçoivent des xapiri leur octroie le don précieux de guérisseur, Teosi les rend incapables de soigner les Yanomami. A quoi s’ajoutent l’obsession de la sexualité et des menaces constantes d’intervention maléfique de Satanasi. Attention l’éthique du chaman est aussi associée à l’abstinence, notamment sexuelle, durant sa longue période de formation, sans que cet interdit ne recouvre une condamnation tant générale qu’obsessionnelle de la sexualité. De nombreux Blancs sont par ailleurs décrits comme ayant un pénis à la place du cerveau. Autre constat important, il n’y a aucun prosélytisme possible pour un Yanomani. Seuls les chamans ont accès aux xapiri et donc à une forme de connaissance du divin, et les xapiri eux-mêmes ne sauraient être détachés du morceau de forêt habité par les Yanomami. A telle enseigne que rares sont ceux des xapiri attachés à la poitrine de Kopenawa qui pouvaient l’accompagner dans ses voyages à l’étranger, à Paris, Londres ou New-York ! Je ne peux ici m’empêcher d’évoquer ce temps vécu à Consolation dans le Jura français, où j’ai participé à un culte en l’honneur de l’eau, avec un mélange de rituels improvisé par des catholiques, des protestants, des orthodoxes, des soufis et Almir Surui ! Moment inoubliable de communion transreligieuse, et même transhumaine, non loin d’une statue de la Vierge.

Dernière évocation, celles des pages consacrées par Kopenawa à la violence. Certes les peuples amazoniens ne se privaient pas de recourir entre eux à la violence à la faveur de guerres régulières, ou plutôt d’expéditions vengeresses. Toutefois ces conflits sont en un sens systématiquement mesurés et ne connaissent aucune montée aux extrêmes. Il n’est jamais question de quelque guerre d’extermination entre différents peuples amazoniens. On ne constate aucun jusqu’auboutisme de la violence. Une telle aptitude n’est pas l’apanage des peuples occidentaux, même si la mémoire de l’extermination des hilotes par Sparte est remontée jusqu’à nous. L’extermination de communautés entières ou leur réduction à l’esclavage semble être apparue avec l’avènement des États et autres empires agraires. Il n’empêche que le 20e siècle, marqué au sceau de la civilisation occidentale, s’est distingué par une violence inouïe, tant en matière de nombre de victimes, de techniques et de sciences que de desseins politiques. Chose qui n’échappe nullement à Davi Kopenawa : « Nous ne nous sommes jamais, comme eux, entretués sans mesure » (p. 472). Et d’ajouter : « Nous, nous ne tuons pas les nôtres pour des marchandises, de la terre ou du pétrole comme ils le font ! Nous combattons à propos d’êtres humains » (p. 478). Autre remarque intéressante de Kopenawa, il n’y a pas de meurtres passionnels chez les Yanomami : on se fait saigner, on se frappe sur le crâne pour des questions de « jalousie », mais « on reste vivant » (p. 483).

« Nous nous inquiétons, au-delà de notre sort, de celui de la Terre en son entier qui risque de tourner au chaos, écrit-il. Les Blancs ne craignent pas, comme nous, d’être écrasés par la chute du ciel » (p. 540). Et c’est bien cette croyance en une Providence devenue folle, très forte chez les libéraux de tous acabits, qui est en train de nous perdre, en dépit de la somme de savoir que nous accumulons au bord du gouffre. Le combat de Kopenawa, et celui des peuples autochtones, rejoignent très clairement celui de l’écologie. Le regard que Davi Kopenawa jette sur notre monde est l’ultime cadeau d’un Sage, dont nous aurons tout juste pris connaissance, avant que les mâchoires de notre folie destructrice ne se referment sur nous.

 

Photos : source, peuple Surui, 1ère photo historique, épidémie ; seconde, déforestation par des chercheurs de diamants sur le territoire Surui.

 

Brésil : une tragédie peut en cacher une autre

Brésil : une tragédie peut en cacher une autre

 

La gestion de la crise du Covid-19 par les gouvernements populistes est chaotique, mais avec le Brésil de Jair Bolsonaro la tragédie l’emporte sur le chaos. Ce sont même deux tragédies qui s’entremêlent. La crise sanitaire du Covid masque et permet à la fois l’accélération du processus génocidaire entamé par l’administration Bolsonaro.

Rappelons quelques éléments de contexte. Le premier est l’accélération massive de la déforestation depuis l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro. Elle a en 2019 augmenté de 85 %, et de 55 % par rapport à 2019 durant les quatre premiers mois de 2020 (source, INPE, Institut National de Recherche Spatiale du Brésil). Il n’y a aucun hasard, c’est la conséquence directe de la politique conduite par un gouvernement d’extrême-droite, jouissant de l’appui de l’agrobusiness et du monde minier, de celui de nombre d’évangélistes. La finalité de cette politique est l’exploitation des richesses des sols et sous-sols de l’Amazonie au nom d’un Dieu qui veille plus sur les marchés que les intérêts de toutes ses ouailles. La conséquence en est claire, au mieux l’assimilation des Amérindiens, au pire leur destruction.

Cette politique heurte de façon frontale la Constitution de 1988 (notamment les articles 231 et 232) qui après 5 siècles de massacres, d’acculturation et de réduction à l’esclavage, reconnaissait enfin des droits aux peuples amérindiens. Des droits fonciers, culturels, religieux, sociaux, politico-économiques et environnementaux qu’ils ont étendus à la faveur de leurs luttes des 30 dernières années.

Même si le respect de ces droits a été un combat permanent, depuis Bolsonaro les choses ont pris un tour plus dramatique. Le discours du chef de l’État est objectivement raciste et son administration s’emploie à grignoter l’état du droit, à profiter de toutes les failles possibles. Récemment la mesure provisoire 910/2019, que s’apprête à voter le Congrès, a défrayé la chromique. Elle amnistie les crimes d’invasion des terres publiques perpétrés jusqu’à la fin de 2018 et incite évidemment à poursuivre les accaparements de terres publiques non homologuées, mais néanmoins réservées aux peuples autochtones. Une simple déclaration suffit à régulariser ces occupations. Un homme lige a été placé à la tête de l’administration antérieurement chargée de la protection des territoires indigènes, la FUNAI, pour en réorienter l’action. Etc. A quoi s’ajoutent l’encouragement par le pouvoir d’actions illégales et l’augmentation du nombre de leaders assassinés.

Rappelons une évidence, détruire la forêt pour les peuples amazoniens, ce serait comme si on avait arasé les montagnes et détruit les églises pour les Valaisans (ou toute autre population européenne ou non) du 19e siècle, en les réduisant à l’esclavage, en les convertissant de force à une religion exotique, tout en leur adressant un mépris profond. Cela suffira à faire comprendre la force et le courage de ces peuples qui ont réussi, ces dernières décennies, à se reconstruire leurs cultures et à revendiquer leurs droits.

La déforestation de l’Amazonie est indistinctement ethnocidaire et écocidaire. La déforestation de l’Amazonie est en effet un jeu dangereux aussi pour l’humanité en totalité. En-deçà d’un certain seuil de déforestation, dont nous devons être proches, la forêt devrait se transformer en savane et bousculer les cycles hydrologiques mondiaux, renvoyer du dioxyde de carbone et du méthane en masse dans l’atmosphère, en emportant en enfer une part précieuse de la biodiversité mondiale.

Mentionnons à ce propos le rôle que jouent aujourd’hui les peuples autochtones autant quant à la préservation de la forêt et du vivant, que quant à celle du climat. Un rôle que leur reconnaissent désormais des instances internationales et scientifiques comme le GIEC pour le climat ou l’IPBES pour la biodiversité.  Une autre raison de l’importance à nos yeux des peuples amérindiens est leurs cultures, dont un anthropologue comme Viveiros de Castro a su mettre en lumière, avec d’autres, l’intensité spéculative et philosophique, avec ce qu’il appelle le perspectivisme : un jeu de points de vue subtil qui structure l’être amérindien au monde. D’où le fait qu’ils sont devenus pour nous un repère, non à rejoindre à proprement parler, mais une invitation à sortir du bourbier culturel dans lequel nous nous enfonçons. Là où nous nous sommes considérés comme étrangers à la nature, au point de la concevoir comme un stock de ressources à détruire, jusqu’à transformer la Terre en désert brûlant, ils sont au contraire parvenus à construire des relations respectueuses et très élaborées au milieu.

C’est un respect de la nature analogue que nous devons réapprendre. Du coup tout se passe comme si, de notre propre point de vue occidental, scientifiquement informé, la barbarie avait changé de camp. Le savoir le plus sophistiqué que nous sommes en capacité de produire met en lumière les dangers imminents qui s’accumulent à l’horizon. Bolsonaro et son gouvernement, les valeurs et la culture sommaires qu’ils revendiquent, nous conduisent tout droit à une catastrophe planétaire. Ils sont l’incarnation même d’une barbarie inédite, d’une sauvagerie bien effective, fruit d’un effondrement tant moral qu’intellectuel.

La seconde tragédie en cours est celle du coronavirus qui prend une allure toute particulière pour les peuples autochtones. D’un côté leurs ennemis en profitent pour pénétrer leurs territoires et y pratiquer pillages de ressources et incendies, mais également pour y répandre le Covid, involontairement, l’espéré-je. De l’autre côté, le Covid fait nécessairement remonter à la surface une tragédie bien antérieure, qui remonte même à cinq siècles, aux débuts de la colonisation ; mais qui s’est reproduite encore récemment. Les conquistadors européens ont vaincu les empires amérindiens plus par leurs germes que par les armes. Les colons ont apporté avec eux des maladies inconnues du continent américain, qui ont notamment au Sud suscité un véritable génocide : jusqu’à 80 % de la population ont disparu. A tel point que cette tragédie, avec ses conséquences démographiques, a suscité indirectement une légère diminution de la concentration en dioxyde de carbone de l’atmosphère. Ce sont en réalité des millions d’agriculteurs qui ont en quelques décennies été emportés par les maladies, abandonnant à la forêt des aires disséminées, mais non négligeables, jusqu’alors cultivées. Et c’est le retour de la forêt sur ces surfaces jardinées qui a suscité cette diminution de la concentration atmosphérique de carbone. Or, cette tragédie s’est reproduite récemment même, à une tout autre échelle toutefois. En 1969, par exemple, ont eu lieu les premiers contacts entre les Paiter Surui et les Blancs (État du Rondônia). Le peuple Surui est alors passé d’un effectif de 5’000 personnes à 300, en quelques années. Les maladies pulmonaires venues d’outre-forêt ont ainsi pour ces peuples une odeur de cendres très particulière. A quoi s’ajoute les difficultés éprouvées par des villages entiers cherchant à se couper des villes environnantes, pour survivre, mais manquant en conséquence de biens indispensables.

C’est donc bien une double tragédie qui se déroule en Amazonie, avec un summum de souffrances et d’injustices pour ces peuples, et ce au nom d’un appât du gain à courte vue, encouragé par des dirigeants vénaux et étrangers à toute espèce de discernement et de dignité. La stupidité et le cynisme de Bolsonaro commence à susciter nombre de réactions. Des députés européens tentent des démarches auprès de la Commission de Bruxelles.  Bolsonaro a fait l’objet de dénonciations devant les tribunaux et à l’OMS. Des voix s’élèvent pour une procédure de destitution. C’est pourquoi il me semble important de soutenir financièrement, et dans l’urgence, les associations qui viennent sur place en aide aux peuples autochtones. Et je renvoie ici à l’association suisse Aquaverde qui fait la jonction avec diverses associations sur place.

 

PS : photos aquaverde.org, association pour la protection de la forêt amazonienne et de soutien aux peuples autochtones.

La honte de Benjamin Constant. Réponse à Monsieur Nantermod

La honte de Benjamin Constant. Réponse à Monsieur Nantermod

 

 

Le rôle de donneur de leçon est ingrat. Rares, au moins, sont ceux qui pourraient toutefois revendiquer ne s’y être jamais complu. Je ne sais si cet ensemble est vide, mais si tel est le cas, ce n’est pas de mon fait. Mais prétendre l’exercer sans maitriser son sujet est très imprudent. Je crains Monsieur Nantermod (conseiller national PLR) que votre apostrophe à mon encontre, publiée dans Le Temps datée du 4 mai dernier, ne relève de cette imprudence.

Il n’est pas nécessaire pour parler d’« avertissement de la nature » de doter Dame Nature d’une intentionnalité. Si par un soir d’hiver (lorsque l’hiver était autre chose qu’une saison tiède, changement qui semble échapper à votre sagacité de libéral impénitent), un conducteur ressent une légère embardée de son véhicule, très probablement provoquée par la présence de verglas (phénomène spontané, et en ce sens naturel), mais sans conséquences accidentelles, il interprétera cet événement comme un avertissement. Il ne lui est pas alors nécessaire de devenir animiste pour ce faire !

Désolé cher Monsieur, mais votre remarque est doublement déplacée. Premièrement, votre lecture est sémantiquement inepte. Je viens de vous le monter par un exemple à votre mesure, du moins l’imaginé-je. Deuxièmement, par ce qu’en l’occurrence, la pandémie du Covid-19 constitue bel et bien un avertissement du type plaque de verglas. Il n’y a aucun doute sur l’origine animale du Covid-19 et de ses quelques gènes. Par quelle alchimie microbiotique il a fini par devenir une chimère biologique, apte à s’en prendre à des vies humaines ? Nous ne le savons pas, mais l’alchimie en question ne se serait pas produite sans la proximité, de notre fait, de cette espèce de chauve-souris aux habitats humains. Or, la destruction des écosystèmes sauvages et celle de l’habitat de nombreuses espèces, la déforestation notamment, la réduction de la biodiversité, les contiguïtés homme-animal, y compris domestique, sont des facteurs qui expliquent l’augmentation marquée des zoonoses que nous connaissons depuis quelques décennies. Nous pouvons donc redouter d’autres épidémies, susceptibles de se transformer en pandémies avec la mondialisation. Et nous avons eu la chance d’être confrontés à un virus faiblement létal, statistiquement, et n’affectant mortellement que certains segments de la population.

Vos propos sur Gaïa sont non moins déplacés. Gaïa n’est pas pour Lovelock, ou pour Margulis, autre chose qu’un système au sens de la théorie des systèmes. Elle n’est pas plus dotée d’intentionnalité qu’un missile programmé pour atteindre sa cible, pour reprendre son propre exemple. Le recours à une figure de la mythologie, qui n’est pas de son chef, originellement, est là pour susciter quelque empathie vis-à-vis de la nature, mais non pour se substituer à la description du système désigné. Nous ne saurions raisonner sans le moteur de nos affects. Mais, comme je dois le constater, il arrive, quand il s’agit de passions tristes, que les affects étouffent ce qui tient lieu d’intelligence.

Enfin, vous qui vous targuez d’être libéral, vous êtes probablement persuadé – par obligation professionnelle –, que le marché est efficient et qu’il garantit la meilleure allocation des ressources. Ce qui relève du gag absolu pour tout environnementaliste, fût-il le plus paresseux des débutants. Les marchés d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux de grand-papa Hayek, censés avec le signal-prix fournir aux producteurs individuels les informations dont ils avaient besoin (par exemple les conditions de travail dans des mines lointaines…). Quel est le signal d’un baril de pétrole à prix négatif ? Qu’il y a quelque problème quant à la pérennité de la ressource ? Que sa combustion n’infléchit pas l’effet de serre naturel ? Etc. ? Une des caractéristiques des marchés d’aujourd’hui est une volatilité extraordinaire, et un décrochage d’une réalité vivante et climatique qui part en charpie. Alors que la récession menace, certaines bourses s’envolent ! Mais évidemment, vous imaginez qu’une Providence veille sur nous, consommateurs invétérés, et fera qu’on pille les réserves fossiles, déverse dans l’atmosphère des milliards de tonnes de CO2, qu’on détruise les sols, empoisonne l’air et les rivières, les mers, que l’on répande moult biocides, etc., sans qu’il n’en découle quelque conséquence négative pour nous autres pauvres consommateurs.

Quel est celui qui croit au Père Noël ? L’écologiste contestataire en Birkenstock, ou le libéral consentant en cravate ? Le problème étant que les conséquences de la croyance aveugle du second seront à terme criminelles (elles le sont déjà en termes de pollution de l’air, de conséquences multiples du dérèglement climatique, d’effondrement de populations de vivants sauvages, etc.). Et je pèse résolument mes mots.

J’ai honte pour Benjamin Constant, ce grand penseur qui honore la ville de Lausanne. Je crains qu’il n’ait dû se réfugier dans l’enfer de Dante, las d’essuyer de son firmament les âneries coupables de ceux qui se réclament de lui. S’en réclamer authentiquement, ce serait chercher, comme il y était parvenu il y a deux siècles (vous m’avez bien entendu, deux siècles !), à comprendre certaines caractéristiques de son temps. Et non pas un psittacisme partisan.