Savoirs en société

Aux origines du phénomène complotiste (2/4)

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Depuis la campagne de Donald Trump, durant sa présidence, au moment de l’assaut du Capitole par les adeptes du mouvement QAnon, et plus encore depuis le début de la pandémie de Covid-19, beaucoup a été dit sur le phénomène complotiste. Peut-être même trop. Mais la diversité des émissions, des articles et des ouvrages consacrés à ce sujet a au moins permis de comprendre une chose : il s’agit d’un phénomène complexe et multiforme, aux multiples causes, que l’on ne saurait réduire à un défaut de culture ou à un QI limité chez les adeptes de ses “théories”.

Phénomène social bien plus que psychologique ou cognitif, le développement du complotisme mérite dès lors que l’on s’interroge non seulement sur ce qu’il est et sur la manière dont il se manifeste, mais également sur ce qu’il traduit. Sur ce qu’il dit de notre monde, des inégalités économiques, sociales et cognitives qui traversent nos sociétés, comme autant de forces d’éclatement tristement révélées à la faveur des crises politiques et sanitaires récentes.

C’est pour cette raison qu’il nous a semblé utile de rassembler la diversité des points de vue et des travaux académiques sur la question, de les digérer et de les condenser dans une série de vidéos dont la description figure en bas de cet article et dont le second épisode vous est présenté ici (consultez ici l’article relatif au 1er épisode).

 

Aux origines du phénomène complotiste

Contrairement aux idées reçues, le complotisme est loin d’être un phénomène récent.

On trouve en effet des exemples de théories du complot tout au long de l’histoire, du Moyen-Âge à l’attentat du World Trade Center en passant par la Révolution française.

Les exemples en sont extrêmement variés mais, dans tous les cas, les supposés artisans du complot sont désignés : ce sont des individus, comme Bill Gates ou les Rockefeller, des organismes étatiques, comme l’ONU ou la CIA, des organisations secrètes, comme la franc-maçonnerie, et même parfois des groupes humains entiers, comme les juifs, les communistes ou, plus récemment, “les” écologistes. Ils sont accusés d’avoir volontairement déclenché des catastrophes ou d’avoir l’intention de le faire, dans leur intérêt propre.

Ces accusations sont portées sans preuves et même souvent à contrecourant des preuves, mais elles s’appuient sur des collections de faits isolés qui semblent donner du crédit à la théorie du complot. Dans certains cas, il n’y a même aucune preuve de catastrophe, aucun fait objectif. Comme lorsque le mouvement QAnon a récemment accusé le parti démocrate américain d’entretenir un réseau pédophile sous-terrain aux Etats-Unis.

Pour autant, il n’est pas aisé d’associer le complotisme à une cause unique.

Parce que des leviers de la pensée complotiste, il y en a beaucoup. Au contraire, à l’origine, il y a souvent des questionnements et des préoccupations très légitimes. Elles s’expriment simplement d’une mauvaise manière.

Il y a d’abord ceux et celles qui voient la marche du monde leur échapper et à qui cela fait peur, parce que cela se fait à l’encontre de leurs valeurs. Ils ont l’impression que la politique, l’économie et la science décident pour eux, ou plutôt contre eux, et ils n’ont pas toujours tort.

D’autres se sentent déclassé·es ou marginalisé·es et réalisent que leur sort est aux mains des élites, ce qui n’est pas toujours faux non plus. Les transformations du monde leur apparaissent comme un rouleau compresseur et ils ont besoin de désigner des boucs émissaires responsables de leurs maux. D’ailleurs, l’existence de vrais complots leur donne parfois raison !

Le terreau du complotisme est donc avant tout créé par le contexte social.

Les thèses complotistes apparaissent souvent absurdes à la plupart des gens. Pourquoi alors se propagent-elles si bien ?

Si les rumeurs ont toujours été véhiculées par de multiples canaux, les théories du complot du 21e siècle bénéficie de l’existence d’un accélérateur et d’une caisse de résonnance inédite : les réseaux sociaux. Par le truchement d’algorithmes perfectionnés, ils cherchent à tout prix à capter l’attention des internautes.

Certes, ils ne sont pas volontairement conçus pour encourager le complotisme, bien sûr. Mais comme ils propagent plus facilement les publications les plus partagées et les plus commentées, ils favorisent les interprétations les plus simples, et celles qui parlent directement aux gens. Ce faisant, ils enferment ces derniers dans des bulles d’informations concordantes.

Pourtant, les interprétations les plus parlantes ne sont pas toujours les plus justes… Et si on pouvait déjouer un complot mondial simplement en surfant sur Internet, ça se saurait !

“Les complotistes n’ont jamais raison de l’être,
mais ils ont parfois de bonnes raisons de l’être”.

Sans cautionner pour autant leur attitude, cette série de vidéos ne constitue ni un procès à charge, ni une attaque en règle contre les personnes qui peuvent être amenées à défendre des thèses non vérifiables et incriminant des puissants, accusant ces derniers de conspirer pour leur intérêt et contre celui de citoyen·nes opprimé·es. Elle constitue encore moins une tentative de faire passer pour du complotisme, en vue de les dénigrer, les discours critiques envers les médias ou les gouvernements. Elle prétend au contraire qu’il est possible d’exercer son esprit critique sans être complotiste, thème qui fait spécifiquement l’objet de l’une des 4 vidéos de la série.

Par ce travail, nous tentons toutefois de montrer en quoi ces discours critiques, souvent portés par des préoccupations légitimes, ne sont intellectuellement pas acceptables lorsqu’ils prennent certaines formes et adoptent certaines méthodes. Lesquelles ? Celles-là même que nous nous sommes efforcés de caractériser aussi finement que possible, pour permettre à tout un chacun de comprendre ce que désignent vraiment les termes “complotisme” et “conspirationnisme”.

Une dernière précaution encore : même si le mouvement dit “antivax” se nourrit de nombreux argumentaires complotistes, alimentés eux-mêmes par un raz-de-marée de désinformation sur les réseaux sociaux, il n’est pas réductible à ce phénomène, qu’il dépasse très largement. On peut en effet être contre la vaccination (ou contre le pass sanitaire) et invoquer pour cela des arguments qui ne relèvent pas du complotisme.

“REVEILLEZ-VOUS !” – Une playlist de la chaîne Savoirs en Société

Nourrie par de nombreuses références à la littérature scientifique, cette série de 8 vidéos de la chaîne www.savoirs-en-societe.ch aborde la thématique du phénomène complotiste en 4 temps :

  1. Spécificités du discours complotiste
  2. Aux origines du phénomène complotiste
  3. Pensée complotiste et pensée critique
  4. Réagir aux argumentaires complotistes

Les internautes y sont successivement invité·es à :

  1. Reconnaître les éléments de langage et les biais argumentatifs propres aux discours complotistes
  2. Comprendre les origines historiques et sociologiques du phénomène
  3. Analyser la nature et les spécificités de la pensée complotiste, et ce qui la distingue de la pensée critique
  4. Concevoir des stratégies de réaction aux argumentaires complotistes et de résistance à leur développement.

Chacun des thèmes traité est constitué systématiquement d’une présentation détaillée, suivie d’un résumé sous la forme d’un court film d’animation. Dans la description de chacune des vidéos thématiques se trouve également un texte résumé du sujet traité.

A nos ami·es lecteurs et lectrices

La question du complotisme, parce qu’elle fait référence à des questions socialement vives qui nourrissent des clivages désormais profonds dans notre société, a tendance à susciter facilement des réactions épidermiques. Ce texte et les vidéos associées constituent certes une tentative argumentée de tracer une ligne rouge entre un discours crédible et un argumentaire inacceptable, mais ils tentent surtout d’expliciter les rouages et les fondements du phénomène, et en aucun cas d’en dénigrer les représentants (du moins lorsque leurs “théories” ne sont pas objectivement abracadabrantesques).

Les idées présentées ici sont issues de réflexions personnelles nourries par la littérature académique mais, bien entendu, chacun·e est invité·e à les commenter et à les critiquer. L’espace de commentaires de cet article est prévu pour cela. Toutefois, afin de préserver un dialogue constructif et des échanges sereins, nous précisons d’emblée qu’aucun commentaire agressif, irrespectueux ou contraire aux règles de la bienséance ne sera validé lors du processus de modération. Nous vous demandons également de bien vouloir éviter les commentaires anonymes ; nous nous réservons le droit de bloquer tout propos rédigé sous pseudo ou avec une fausse adresse e-mail.

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