Les roses ne sont pas toutes vertes

Dimanche, Yverdon-les-Bains a voté sa route de contournement. Le même jour, Lucerne refusait d'interdire une autoroute urbaine. Il y a deux mois, Genève refusait l'extension de ses zones piétonnes, et il y a un an et demi, La Chaux-de-Fonds écrabouillait un projet d'introduction des macarons de parking. Et si les "politiques anti-voitures" étaient illégitimes? Et si l'électorat socialiste les avait en horreur?

 

Après une campagne acharnée, les yverdonnois ont donc tranché, et plutôt largement, en faveur de la construction d'une route de contournement de la Ville. Le même jour, Lucerne a refusé d'interdire la construction d'une route rapide urbaine. Il y a deux mois, Genève refusait d'étendre son réseau de rues piétonnes, la Thurgovie acceptait un projet autoroutier majeur, la Thurtalstrasse, qu'elle avait refusé en 2005. Enfin, en février 2011, La Chaux-de-Fonds refusait massivement de réglementer le parcage au centre-ville. 

Tout semble se passer comme si, lorsqu'ils sont confrontés à des mesures précises qui touchent à leur quotidien, les citoyens tendent à protéger ou à développer leurs "droits automobiles acquis" bien plus que leur comportement politique sur les enjeux écologiques et de développement durable énoncés en termes généraux ne le laisserait penser – en gros, oui à l'écologie et au développement durable, mais pas chez moi, et pas si ça complique ma conduite. Par ailleurs, l'acceptation au moins tacite des objectifs de développement durable par la population – possiblement un effet de spécification médiatique, d'ailleurs – pourrait avoir conduit la plupart des élites politiques à considérer que ces objectifs étaient transposables sans autres au plan local, en droite ligne du "think globally, act locally". De fait, les mesures dites "anti-voitures" – un terme d'ailleurs détestable, tant il est réducteur – ne sont qu'exceptionnellement soumises au verdict du souverain. Le citoyen n'a plus alors le choix que de réélire ou pas les édiles qui les prennent – et ces sujets, pour importants qu'ils soient, ne sont pas forcément suffisamment centraux pour décider du choix d'un grand nombre d'électeurs. En clair: un électeur de gauche qui subit de son point de vue une "politique anti-voitures" ne va pas prendre le risque d'élire à droite pour cette unique raison. Mais lorsqu'il en a le choix…

Ce problème touche particulièrement le Parti Socialiste. A Yverdon-les-Bains, le résultat du vote ne peut s'expliquer qu'en admettant que 40% au moins de l'électorat socialiste a voté pour la nouvelle route de contournement, contre l'avis unanime – et vocal – du PS local. L'analyse des votes à Genève ou à La Chaux-de-Fonds aboutit aux mêmes constatations: dans les deux cas, une grande partie du vote socialiste déserte les idéaux de régulation du trafic pour protéger les droits acquis de la voiture. La réaction classique des états-majors face à de telles attitudes est d'attribuer ce comportement à un problème de communication et d'information: l'électorat vote faux parce qu'il est mal informé ou parce qu'on a pas su le convaincre du bien fondé des mesures prises. Mais une telle série de votes dans les villes romandes doit porter les responsables socialistes à un peu plus d'introspection. Le PS ne devrait pas faire l'économie d'une analyse plus pointue quant à la désaffection d'une partie notable de son électorat vis-à-vis des thèmes touchant à la mobilité, surtout à un moment où l'infrastructure en transports publics donne des signes de saturation. Comme le disait une proche de l'auteur de ces lignes: les roses ne sont pas forcément vertes.

Vers la faillite de la politique des agglomérations?

Lancée avec fanfare au tournant des années 2000, la politique des agglomérations de la Confédération souffre de déficits aussi bien financiers que démocratiques, et les populations s'en détournent. En l'état, elle va dans le mur.

 

Depuis une douzaine d'années, l'état fédéral mène une nouvelle "politique des agglomérations" censée mieux répondre aux énormes besoins des villes en termes d'aménagement et de développement. Cette politique a rencontré un grand succès: les financements fédéraux dans le domaine de la politique régionale passant désormais par là, toutes les villes de Suisse se sont associées avec leurs couronnes, voire entre elles, afin de monter des agglomérations aux noms divers: ainsi le Grand Genève, Lausanne-Morges, AggloY, le RUN.

L'on vit alors fleurir de magnifiques plans d'agglomération et autres schémas de développement, pendant un temps chouchous des médias, dirigés par une sainte alliance de politiques charismatiques et d'urbanistes visionnaires qui, alors que pleuvaient les subventions fédérales, redessinaient les territoires via force beaux plans et superbes crayonnés, de manière à les rendre dignes de l'avenir radieux auquel nous étions destinés. L'ensemble était tellement évidemment beau aux yeux de ses promoteurs que ces derniers négligèrent d'associer la population à leurs travaux, si ce n'est par le biais d'opérations de communication d'ailleurs esthétiquement très réussies.

Toutefois, en termes fonctionnels, les agglomérations demeurèrent la province d'un nombre microscopique d'acteurs se cooptant entre eux – maires et syndics, municipaux, aménagistes locaux et cantonaux, urbanistes -, menant la barque des agglomérations de conserve avec l'ARE, l'Office Fédéral du Développement Territorial, qui dispose des financements fédéraux en toute souveraineté et qui les attribue dans bien des cas sur la base des évaluations d'une ou deux personnes seulement – comme une agence de notation, en somme, avec le même pouvoir et les mêmes risques de dérive.

Face à cela, les citoyens, et de plus en plus souvent les élus communaux, ont pu avoir l'impression que sous couvert de modernité et de progrès, on cherchait à leur imposer un programme connoté idéologiquement: de fait, en matière d'aménagement, élites urbaines, planificateurs et urbanistes partagent très largement les mêmes idées, qui peuvent être en porte-à-faux de celles de la population. Il est vrai aussi que l'immense majorité des mesures de planification prises ces dernières décennies l'ont été par le biais d'ordonnances, de décrets et d'arrêtés, sans réel contrôle démocratique. Dans une telle situation, l'adhésion des masses est primordiale – or, on s'est trop souvent borné à expliquer au bon peuple le bien-fondé des mesures prises sur un ton professoral qui aura laissé un goût amer à celles et ceux qui s'y seront risqués. 

On ne s'étonnera dès lors pas que lorsqu'il en a l'occasion, le souverain renvoie les planificateurs à leurs chères études – on en a eu une démonstration avec le naufrage du transRUN neuchâtelois, qui laisse le RUN lui-même en ruines. Ce dimanche, à Yverdon-les-Bains, AggloY est en danger mortel face à une initiative populaire demandant la construction d'une route de contournement, mais dont les promoteurs voudraient faire un référendum sur le projet d'agglomération. Une attitude destructrice sans doute, mais au fond compréhensible. Au moment où se tarit le financement fédéral – il se dit qu'un dixième seulement des demandes du programme de deuxième génération des agglomérations pourront être honorées -, la gouvernance de ces projets est à revoir totalement. La population doit pouvoir être réellement consultée et entendue, faute de quoi ces projets finiront inexorablement dans le mur.