Le non à l'EEE fut une monumentale bêtise, une erreur historique, le pire vote que le peuple suisse ait jamais pris. Voici pourquoi.
Le système de démocratie directe empêche la Suisse de s'embarquer dans l'aventure, et en ce sens il a remarquablement fonctionné depuis son introduction à la fin du siècle passé. La "sagesse populaire" a certes quelques défauts: le principal en est de retarder à l'infini des décisions évidentes mais que les Suisses prennent 30 ans après les autres – ainsi de l'introduction de l'AVS, du suffrage féminin, de l'adhésion à l'ONU, tous sujets où il fallut s'y reprendre à plusieurs fois avant de connaître le succès. Toutefois, si le peuple traîne, il se trompe rarement. Et lorsqu'il se trompe, il prend généralement garde à ne le faire que lorsque l'impact réel de la décision est minime: ainsi par exemple de l'interdiction de minarets que personne n'avait pourtant l'intention de construire.
Toutefois, en de rares occasions, le peuple se trompe, et cela a un impact majeur sur le futur du pays et de ses citoyens. Ce fut le cas, assurément, le 6 décembre 1992.
En prenant cette décision, la majorité du peuple suisse embarqua le pays sur une voie solitaire qui commença par nous coûter un point de croissance par année pendant près d'une décade. Partiellement coupée de ses marchés alors qu'elle est si dépendante du commerce extérieur, l'économie suisse ne retrouva véritablement ses couleurs que lorsque les bilatérales I entrèrent en vigueur, en 2000. On se souvient trop peu que durant les années 1990, les taux de chômage en Suisse égalaient ou dépassaient ceux des régions limitrophes. Comment se représenter huit ans à perdre un point de croissance sur ses voisins? En gros, par une perte de revenus de 10%. Nous aurions tous plusieurs centaines de francs de plus par mois dans nos porte-monnaies si la décision du 6 décembre 1992 avait été différente.
Ensuite, il y eut l'ensemble des opportunités perdues durant ces vingt années. En intégrant l'EEE, la Suisse aurait pu négocier son adhésion à l'Union Européenne dans des conditions infiniment meilleures que celles qui seront les nôtres, le jour où. A l'issue du processus, en 1995, elle aurait pu dire non, comme la Norvège, membre de l'EEE et qui ne s'en plaint pas. Elle aurait aussi pu adhérer, et décider de rester en-dehors de l'Euro, à l'instar de la Suède, membre de l'UE et qui ne s'en plaint pas non plus. Ou nous aurions pu adhérer à l'ensemble, comme l'Autriche et la Finlande, nos voisins et amis de l'AELE, qu'on n'entend pas tellement regretter d'avoir adhéré à l'Union ou à l'Euro – en tous cas, pas au point d'envisager un retour au Schilling ou au Mark. Et nous aurions bénéficié de la solidarité du groupe, ce qui nous aurait été utile dans les multiples crises extérieures que nous avons connu depuis – fonds juifs, fisc américain, Libye, secret bancaire.
Au lieu de quoi, nous en fûmes réduits pendant près de dix ans à réinventer la roue via les accords bilatéraux, qui permirent enfin à l'économie de retrouver un souffle. A coups de négociateurs exceptionnels qui passèrent leur carrière à obtenir des résultats inespérés, on passa les dix années suivantes à étoffer ce dispositif à l'aide d'accords sectoriels, qui au total nous intègrent dans la machinerie européenne aussi sûrement que l'EEE à l'époque. Cela nous aura juste pris vingt ans, pour arriver grosso modo au résultat qu'on avait obtenu le 1er janvier 1993, les avantages de la solidarité communautaire en moins. Et maintenant?
Et maintenant, parce que l'Union est conjoncturellement aux prises avec une "crise de l'Euro" qui est largement le fait de l'impéritie de certains de ses états membres ainsi que des banques – parmi lesquelles quelques établissements suisses -, il faudrait croire cette baliverne selon laquelle le refus de 1992 était la bonne décision, idée colportée, pour l'instant, par une majorité de la population – qui a bien vite oublié les difficultés des années 1990. Dans le pays, on trouve nombre de citoyens et politiciens qui désirent, au moins secrètement, l'échec de la construction européenne, comme pour se donner bonne conscience de la décision de 1992. L'immense majorité du pays s'accroche encore aux accords bilatéraux, brandis comme un talisman. Mais on sent, au delà des déclarations et des réponses aux sondages, un malaise réel tant dans la population que chez les décideurs.
Car nous sommes dans l'impasse. Plus moyen de négocier quoi que ce soit avec l'Europe qui ne soit pas global, échec de la stratégie Rubik, pressions extérieures de plus en plus fortes et auxquelles nous finirons par céder, comme nous le faisons toujours: nous sommes bel et bien dans l'impasse à laquelle la voie solitaire choisie en 1992 nous conduisait immanquablement. On le savait à l'époque, on le voit maintenant. A commencer donc par Christophe Darbellay, certes pas l'europhile le plus extravagant du parlement, qui ne voit désormais rien de mieux à faire que d'en revenir au 5 décembre 1992, et de recommencer là où on en était resté à l'époque.
Décidément, vingt ans plus tard, nous évoluons toujours à l'ombre du dimanche noir.