La LAT, contre Ecopop

L'association ECOPOP déclare travailler sur l'impact de l'homme sur la planète – mais elle est totalement absente du débat sur la LAT. Etonnant, non?

La révision de la LAT a pour objectif, entre autres, le maintien et la protection des terres agricoles qui restent à la Suisse. Logiquement, une association de scientifiques et d'intellectuels comme ECOPOP, professant une inquiétude sur la capacité de la planète et du pays à faire face à l'augmentation de la population, devrait appuyer vocalement toute réforme allant dans le sens de ses buts, à savoir minimiser l'impact des sociétés humaines sur la planète. On s'attendrait donc à une prise de position d'ECOPOP en faveur de la révision de la LAT.

Eh bien, pas un mot. On cherchera en vain sur le site de l'association ECOPOP la moindre allusion à la révision de la Loi sur l'Aménagement du Territoire (LAT). ECOPOP argumente en long et en large sur l'impossibilité de la planète à subvenir aux besoins de 7 milliards d'hommes, ou de 8 millions de Suisses – mais qu'une loi visant entre autres à la protection des surfaces d'assolement, des paysages, des biotopes et des ecosystèmes vienne à passer devant le peuple, et l'association n'a strictement rien à dire. Pourtant, il est évident aux yeux de tous qu'une gestion plus serrée des terres est une des réponses aux inquiétudes quant à l'épuisement des ressources permettant à l'humanité de survivre.

Belle preuve, en vérité, de l'importance qu'ECOPOP accorde à l'aménagement du territoire comme réponse possible aux défis que pose la croissance du pays: ECOPOP se fiche de la protection des terres comme d'une guigne. Son propos, bien évidemment, est ailleurs. 

Bientôt, nous devrons voter sur l'initiative ECOPOP, qui exige le plafonnement de la croissance démographique de la Suisse à 0,2% par an. Gageons qu'à ce moment-là, ces scientifiques et intellectuels se souviendront que la pression humaine peut avoir des conséquences sur le paysage et les terres si l'on y prend pas garde, et qu'ils utiliseront cet argument au bénéfice de leur texte. Il faudra alors se souvenir que dans une campagne passionnée, ECOPOP n'a pas levé le petit doigt pour soutenir la révision de la LAT.

A qui appartient le paysage?

Le débat sur la nouvelle Loi sur l'Aménagement du Territoire (LAT) est en train de devenir un débat sur la propriété du sol et les droits qui s'y rattachent. Deux visions s'opposent, qui ne sont pas sans conséquences sur la forme que vont prendre nos métropoles à l'avenir.

La campagne sur la LAT a enfin démarré, et ses termes sont maintenant définis: durant le mois qui vient, nous allons débattre de qui a le droit de faire quoi sur le territoire national. Deux camps s'affrontent: d'une part, celles et ceux qui pensent que la collectivité doit avoir un rôle majeur à jouer dans l'agencement du territoire, contre celles et ceux qui défendent l'idée qu'au total, ces décisions reviennent à celles et ceux qui possèdent la terre. De ce point de vue, les masques tombent: ceux qui s'opposent à la LAT défendent tout simplement le droit des propriétaires fonciers de faire, pour l'essentiel, ce que bon leur semble sur leur bout de terrain, considéré uniquement comme bien marchand, alors que les défenseurs de la LAT défendent une idée plus large qui peut le cas échéant subordonner le droit d'un propriétaire à l'intérêt général. 

Vieux conflit, en vérité: intérêt général contre intérêts particuliers, mais aussi valeur d'échange contre valeur d'usage: ceux qui possèdent les droits fonciers sur une terre et la considèrent pour sa valeur marchande, contre ceux qui se sentent propriétaires du territoire parce qu'ils l'arpentent jour après jour, qu'ils y ont grandi, qu'il fait partie de leur identité et de leurs racines. L'opposition fondamentale qui a marqué toutes les initiatives Weber, depuis les premières dans le Lavaux et en Engadine: a qui appartient le paysage? Et existe-t-il seulement – en d'autres termes doit-il être la résultante d'une action concertée de la société qui apportionne ses différents usages en faisant ici et là fi des lois du marché, ou ne doit-il être que la résultante d'une multitude de décisions individuelles prises indépendamment les unes des autres sous l'unique empire de ces fameuses lois?

Cette question n'est pas uniquement philosophique: la manière dont on appréhende l'usage du sol produit des formes territoriales et métropolitaines fort différentes, selon que la société impose une vision globale de la manière dont le territoire doit se développer, ou au contraire qu'elle laisse faire le marché. Soit la collectivité assume un droit de regard sur la manière dont le territoire se développe, et dans ce cas la Suisse protégera ses terres agricoles, ses biotopes, les paysages qui lui restent et qui ont fait sa fortune, et se développera, osons le mot, selon une planification territoriale qui visera  à l'économie des terres, en densifiant ses très nombreux centres – un vaste, difficile et parfois douloureux programme – et nous irons vers la Hollande, un pays de 17 millions d'habitants qui est parvenu à protéger ses terres et à connecter tous ses centres urbains entre eux de manière très efficace. Soit le marché l'emporte, et dans ce cas, nous sommes en route pour le Texas: nous couvrirons le Plateau de zones villas, de freeways, de centres commerciaux et de zones d'emploi dispersées sur tout le territoire, pour accueillir les 10 millions d'habitants et les 5 millions d'emplois que les démographes nous promettent pour 2035.

Les deux modèles fonctionnent – le choix est nôtre. Bonne votation!

Le Valais, ce nouveau Tessin

Un an après l'acceptation de l'Initiative Weber et au moment de voter sur la révision de la loi sur l'aménagement du territoire (LAT), le Valais, aussi traumatisé qu'au premier jour, s'engage sur une voie de plus en plus solitaire, un peu comme le Tessin avant lui. La Suisse aurait-elle mal à sa frontière sud?

Ainsi donc, seul contre tous, le Valais mène sa croisade contre la révision de la LAT, comme il mena celle contre l'initiative Weber il y a un an – avec le résultat que l'on sait. Un canton seul, abandonné et incompris de tous, fait bloc: à l'exception des verts, une espèce en l'occurrence bien courageuse, tous les groupements et partis cantonaux s'opposent à la révision, jusqu'à ce groupement citoyen de valaisans du dedans et du dehors qui se jette corps et âme dans la campagne comme si sa vie en dépendait. Et à en croire l'essentiel des élites valaisannes, le vote du 3 mars sur la révision de la LAT, dont nous avons déjà parlé ici, est effectivement une question cruciale.

Disons-le tout haut: c'est à n'y rien comprendre. On a l'impression qu'un an après l'acceptation de la Lex Weber, le Vieux-Pays, en plein déni, cherche à rejouer le match. Alors certes, si la révision est approuvée le 3 mars, le Valais, comme d'autres cantons, devra déclasser certaines de ses zones constructibles. Mais regardons les choses en face: dès lors que la construction de chalets et d'appartements de vacances y est bannie, l'écrasante majorité des terrains qui devront être dézonés n'ont plus de constructible que le nom. La nouvelle LAT ne ferait qu'avaliser une décision qui a déjà été prise par le peuple et les cantons. A l'inverse, un refus de la LAT dans les urnes ne permettra en aucun cas aux stations valaisannes de revenir au mode de développement qui était le leur avant la votation de l'an passé. Cette bataille-ci est perdue. 

Cet entêtement qui a quelque chose d'un peu suicidaire pourrait traduire un schisme plus profond: le Valais ne semble pas avoir la même notion du fédéralisme que le reste du pays. Vu du dehors, on a le sentiment que le Vieux-Pays, qui fut longtemps république indépendante tout en étant intimement liée à la Confédération, en a gardé les réflexes. Le fédéralisme y équivaut à un "fichez-nous la paix, nous sommes ici chez nous, nous y faisons ce que nous voulons", avec une forte emphase sur ce "nous" exclusif, assez choquant pour les autres Confédérés. De là, ce refus absolu, épidermique, que l'état fédéral intervienne dans les affaires du Canton. Une attitude un peu dissymétrique d'ailleurs: un Valaisan peut bien gouverner la Suisse – ça s'est vu – mais la Suisse, elle, ne saurait commander au Valais.

Il faut toutefois dépasser le simple constat de l'incompréhension. Il faut d'abord admettre qu'à travers deux votations intervenant dans un laps de temps très court, le Valais risque de se concevoir comme durablement marginalisé par le reste du pays, en même temps que son économie est touchée au coeur – et le jugement qu'on peut porter sur son mode de développement économique n'y change rien. Ce n'est pas un phénomène totalement nouveau: depuis une quinzaine d'années, le Tessin est systématiquement marginalisé par le reste du pays dès lors qu'il s'agit d'accords européens, le Nord des Alpes ignorant superbement les problèmes quotidiens que Bellinzone doit affronter dans ses relations avec son gigantesque voisin lombard. Abandonné, le Tessin manifeste son impuissance à influencer le débat fédéral sur ce sujet en votant de manière extrême. Il y a malheureusement fort à parier que s'engage entre la Suisse et le Valais, sur les questions de gestion du territoire, la même incompréhension, voire le même mépris. Certes, en démocratie, la majorité dirige et gouverne – mais elle doit le faire dans le respect des minorités. Du point de vue des relations confédérales, la Suisse a mal a sa frontière sud. Et si la solution en ce qui concerne la Suisse italienne apparaît limpide – nous devons maintenant lui garantir une présence au gouvernement – il nous reste à imaginer le mécanisme par lequel la Confédération pourrait aider le Valais à sortir de la situation difficile dans laquelle il se trouve, et dont elle porte une part évidente de responsabilité.

Tempus fugit

Une aïeule quitte ce monde – et avec elle tout un pan d'histoire familiale, à travers laquelle s'illustrait en pointillés la destinée de ce bout de pays durant le siècle qui nous sépare désormais de la belle époque. Une petite géographie historique et personnelle.

Ma grand'mère s'en est donc allée en ce mois de janvier, à plus de 101 ans. Elle était la dernière de sa génération, la dernière, aussi, des moudonnois, ce groupe de grands-parents, grands-oncles et grands-tantes qui ont ancré une partie de mon identité dans cette petite ville de la Broye vaudoise. Ils y occupèrent diverses fonctions, notaire et quincailler, président du conseil communal, député, préfet substitut, en sus d'activités variées dans les sociétés locales. Ils y eurent leurs enfants, la génération de mes parents – s'il ne reste désormais plus personne à Moudon, ce n'est pas que la famille s'est éteinte: c'est juste qu'elle n'est plus là.  A Moudon, lieu de vacances chez mes grands-parents, de dîners familiaux dominicaux suivis de promenades dans les bois alentour, il ne reste désormais de cette histoire familiale qu'une maison, la trace encore lisible du nom en devanture de la quincaillerie familiale, pourtant fermée depuis un quart de siècle, des souvenirs, et des tombes. Les générations suivantes ont quitté la ville, certains sont désormais très loin, la plupart sont plus prosaïquement distribués dans et autour des principaux pôles de la métropole lémanique, dont un nombre curieusement élevé à Genève pour une famille aussi éminemment vaudoise que la mienne.

Pour autant, la présence moudonnoise de ma famille n'avait rien de pluriséculaire. La quincaillerie familiale datait des années trente, elle était l'oeuvre de mon arrière-grand-père, d'une génération très majoritairement née ailleurs, sur le plateau, dans des fermes disséminées à Chapelle, Niédens et ailleurs, et où la génération qui vient de disparaître avait ses racines à elle – je me souviens du plaisir que ma grand'mère eut, il y a quelques années, à nous faire retrouver la ferme de ses vacances d'été à Denezy. Cette perte que je ressens aujourd'hui vis-à-vis de Moudon, la génération de mes grands-parents a probablement dû la ressentir il y a un bon demi-siècle, lorsque ces fermes sortirent une à une de la famille. Cette génération était celle de l'exode rural, qui dut quitter la terre et gagner la ville, à l'époque bien souvent le chef-lieu de district.

En l'espace d'une – longue – vie humaine, se dessine une trajectoire, des jeunes qui quittèrent les fermes de leur enfance pour aller s'installer en ville, contribuer à son développement, la voir grandir, puis, en l'espace de deux générations à peine, assister à son déclin et au départ de leurs propres enfants, qui allèrent à leur tour construire leurs vies, autrement, dans d'autres métiers, dans d'autres lieux, ceux de la métropole, ceux du monde. Et la trace du passé de s'effacer gentiment. Je n'ai plus parcouru le bois de la Cerjaule depuis bien trente ans, le restaurant des Rutannes n'a pas survécu au XXème siècle, les lieux de réunion de mon enfance ont disparu, et Moudon n'est plus ni préfecture, ni siège d'arrondissement électoral. Parvenu à la moitié de mon existence, je mesure soudain combien le temps a passé, à quel point le monde a changé.

La révision de la loi sur l’aménagement du territoire, fille prodigue de l’initiative Weber

On n'a pas fini de mesurer tous les effets qu'aura eu sur ce pays l'acceptation accidentelle de l'initiative Weber sur les résidences secondaires l'an passé – mais ce qui est certain, c'est que la Loi sur l'Aménagement du Territoire, sur laquelle nous voterons le 3 mars prochain, en est une conséquence directe. 

Jusqu'à très récemment, l'aménagement du territoire était une prérogative locale: historiquement, les communes planifiaient – ou pas – leur développement sans grand contrôle de la part des instances supérieures. Si, sur injonction fédérale, depuis une trentaine d'années les cantons sont devenus plus actifs dans le domaine, l'état fédéral, lui, est resté pour l'essentiel un aimable spectateur, n'intervenant que par le biais des politiques sectorielles: routes nationales, politiques ferroviaires, et plus récemment – on en a déjà parlé ici -, politique des agglomérations. 

De ce point de vue, l'acceptation de la Lex Weber a constitué un véritable coup de tonnerre – d'un seul coup, voilà que l'état fédéral se voit forcé d'intervenir massivement et de manière coercitive dans un domaine jusqu'ici réservé des cantons et des communes. Et au-delà de son effet immédiat et violent sur les résidences secondaires, l'initiative Weber prouva qu'il était désormais possible de passer par-dessus les intérêts des cercles politiques locaux et cantonaux, afin d'imposer des politiques restrictives dans le domaine de l'aménagement du territoire, ce que des votations cantonales zurichoises (protection du paysage rural) et thurgoviennes (taxation des plus-values foncières) ont depuis amplement étayé.

Avec le recul, il est un peu étonnant que la classe politique ait été aussi abasourdie par le résultat – après tout, c'est un domaine où le peuple suisse a une longue tradition de rebéllion contre ses autorités: souvenons-nous par exemple de Rothenthurm ou de l'initiative des Alpes. Quoi qu'il en soit, la votation a servi de piqûre de rappel: en termes de développement territorial, les citoyens ne suivent pas forcément leurs élites. Il a dès lors suffi qu'une initiative dite "du paysage", qu'on avait comme la proposition Weber voué aux gémonies et recalé sans autre forme de procès, pointe le bout de son nez pour que soudain le monde politique réalise qu'on n'était pas à l'abri d'une seconde votation-couperet du même style, et qui toucherait cette fois les cantons de plaine de plein fouet. Dès lors, il devenait urgent de proposer une forme de contre-projet à cette initiative, qui gèlerait pour 20 ans les zones à bâtir du pays, une proposition territorialement absurde – les réserves de zones actuelles étant justement là où elles ne servent à rien: dans les régions périphériques.

Le résultat en est donc la loi sur l'aménagement du territoire révisée (LAT), qui nous est soumise le 3 mars. Osons le mot: une révolution. En gros, tout ce qu'un aménagiste pouvait rêver en termes de direction politique, mais sans la rigidité de l'initiative du paysage – les initiants ne s'y sont d'ailleurs pas trompés, qui ont promis de retirer leur intiative si la loi est confirmée en votation populaire. La LAT introduit en effet toute une série de principes auxquels les cantons devront se conformer dans leur politique d'aménagement: pour éviter le mitage, séparation claire entre les domaines construits et non-construits, incitation à la construction dans les tissus déjà existants et à la densification urbaine; taxation de 20% des plus-values foncières réalisées en cas de changement d'affectation des zones; protection des surfaces d'assolement pour l'agriculture; obligation faite aux cantons de planifier leur croissance urbaine dans le cadre des principes ainsi définis, et sur un pronostic à 15 ans, interdisant les délires à long terme; possibilité pour les collectivités publiques d'obliger à la construction sur des sites stratégiques – n'en jetez plus.

Si la loi passe, elle sonnera le glas des politiques d'aménagement laxistes menées ces dernières décennies par certains cantons (non, pas forcément celui-là!) dans le cadre de leur politique de développement, et obligera les collectivités publiques à se mettre sérieusement au chevet de leur développement territorial, ce qu'elles n'ont pas assez fait jusqu'à aujourd'hui. Il en va finalement de notre avenir: voulons-nous vivre dans une espèce de banlieue métropolitaine généralisée et indistincte à perte de vue, ou dans des localités plus denses préservant les qualités paysagères et naturelles de notre pays?

Quand le blogueur s’implique…

Ma très jeune carrière de blogueur se double d'une carrière beaucoup plus ancienne de militant politique, qui me vaut cette année l'insigne honneur de présider le Conseil Communal de ma ville, Yverdon-les-Bains. A son tour, cette position me vaut quelques privilèges, dont celui de pouvoir m'adresser à mes concitoyennes et concitoyens par le biais des voeux pour la nouvelle année (un peu comme la Reine d'Angleterre), via la presse locale. Je me suis servi de cette possibilité pour essayer de discerner les défis que ma ville, comme bien d'autres, doit relever dans les années qui viennent – c'est peut-être un témoignage intéressant sur les affres et les soucis actuels de la classe politique au niveau local dans ce pays aujourd'hui. 

 

Vers un “Stalingrad” pour les pendulaires ?

Pendant des décennies, la Suisse a encouragé l'étalement urbain et la dispersion de la population – et maintenant, elle voudrait faire payer les pendulaires. C'est inacceptable.

 

Depuis un demi-siècle environ, les villes perdent leur population, en faveur de zones précédemment rurales, colonisées par les villas et que les spécialistes désignent comme "périurbaines". Les vecteurs principaux de cette évolution sont multiples: augmentation générale du niveau de vie, généralisation de la voiture, disponibilité de terrains à bas prix sur lesquels construire sa villa, envie de campagne, de jardin et d'espaces verts pour la famille. Ce qui est certain, c'est que jusqu'à très récemment, l'état n'a pas pris la moindre mesure afin d'endiguer le phénomène: en particulier, pas de politique de logement active afin de maintenir la population en ville, bien peu de restrictions à la construction en région rurale, subventionnement au moins partiel des frais de transports, acceptation d'une fiscalité nettement plus légère en campagne qu'en ville: de fait, on a largement encouragé les familles à aller s'installer loin de la ville.

Evidemment, le nombre de pendulaires a explosé. En 2010, 67% des actifs occupés étaient des pendulaires intercommunaux, en hausse de près de 10 points en une décennie, de 20 points en deux. Couplée à l'augmentation démographique, la charge ainsi portée sur notre système de transport est devenue de plus en plus forte, à tel point qu'on passe rapidement d'une situation décrite comme idyllique – la Suisse, le pays où les transports sont les mieux organisés du monde, à une situation vécue comme étant une galère, sur les routes comme dans les transports publics, comme on a encore pu s'en rendre compte la semaine passée.

Face à cela, que fait l'état, qui doit maintenant gérer l'explosion de la pendularité qui découle en partie de sa propre politique ? Se dote-t-il d'une politique de logement permettant à ceux qui le souhaiteraient de venir habiter en ville ? Cherche-t-il à encourager l'usage des transports publics par les pendulaires en améliorant l'offre, les fréquences et les capacités de manière à faire effectivement face à l'explosion des besoins ? Rien de tout cela: l'état semble désormais considérer que le problème, ce sont les pendulaires eux-mêmes. Qu'ils paient l'ensemble des coûts qu'ils génèrent, suggère par exemple l'Office Fédéral des Routes. Ralentissons les trains, proposent d'autres, afin de les contraindre à se rapprocher de leur lieu de travail.

En bref, après avoir copieusement incité les gens à aller habiter de plus en plus loin de leur lieu de travail, on envisage désormais de les piéger là où ils se trouvent en faisant augmenter massivement le prix de leurs transports, cela au moment même où ils commencent à passer régulièrement des heures dans les bouchons, debout dans les trains, ou échoués sur les quais à attendre des convois en retard. Et tout cela à un moment où le marché du logement est tellement saturé qu'il empêche désormais tout autre choix résidentiel, toute possibilité de retour en ville à la plupart d'entre eux.

Le piège se referme sur les pendulaires: un véritable Stalingrad.

Union Européenne: mieux vaut être dedans que dehors…

Même parmi les plus eurosceptiques des européens, on n'envisage pas de sortir de l'Union sans un haut-le-coeur. 

Depuis une douzaine d'années, je suis abonné à un très éminent et libéral hebdomadaire britannique. Depuis douze ans donc, je profite de sa couverture internationale inégalée, ainsi que de ses pages scientifiques et ses revues de livres, en sus d'une vision anglo-saxonne de ce qui se passe dans le monde.

Depuis tout ce temps, je suis également exposé, par voie de conséquence, à l'euroscepticisme débridé dudit magazine. En 600 éditoriaux sur l'état de l'Union, on doit pouvoir compter sur les doigts d'une main de menuisier en fin de carrière le nombre de papiers positifs, ou juste bienveillants, sur l'Union, ce machin supranational boursouflé, bureaucratique, voleur de libertés, réglementeur à l'excès, gouffre à milliards, antidémocratique et j'en passe. Un discours seriné aux britanniques en des termes beaucoup plus crus d'ailleurs par leur presse quotidienne.

Et voilà que ça prend. L'opinion britannique n'a jamais été franchement europhile, mais avec les troubles actuels de l'Union, une majorité indique désormais que si on lui donnait le choix, elle voterait la sortie de l'Union Européenne, persuadée qu'elle est d'y trouver un intérêt plus grand qu'en restant dans ce club de gauchistes en faillite, dépensiers de l'argent des autres, que l'Union semble être devenue à ses yeux – un certain nombre d'eurosceptiques donnant d'ailleurs la Suisse en modèle de ce que pourrait être le Royaume-Uni hors de l'Union. Or, la tenue d'un référendum était une promesse de la coalition au pouvoir – la pression augmente donc pour qu'un tel vote ait lieu. En bref: la sortie du Royaume-Uni de l'Union Européenne est désormais envisagée comme une réelle possibilité.

Cette perspective devrait en toute bonne logique réjouir notre hebdomadaire libéral, si critique de l'Union à l'ordinaire. Or, c'est tout le contraire. Depuis quelques mois, c'est à dire depuis que la perspective de sortie de l'Union se matérialise, le voilà qui aligne les analyses chiffrées de ce que coûterait à l'économie britannique une sortie de l'Union, et arrive à la conclusion qu'elle serait, sinon une catastrophe assurée, du moins un pari très risqué pris sur le futur du pays. Dans ce cadre, le magazine a étudié de près la situation de la Suisse, qu'il juge in fine comme étant indiscutablement moins favorable que la position britannique actuelle. Et d'en conclure de plus en plus vocalement que malgré tous ses défauts, il vaut encore bien mieux rester à la table de l'Union que la quitter.

Food for thought, comme ils disent outre-manche.

Vingt ans à l’ombre du dimanche noir

Le non à l'EEE fut une monumentale bêtise, une erreur historique, le pire vote que le peuple suisse ait jamais pris. Voici pourquoi.

Le système de démocratie directe empêche la Suisse de s'embarquer dans l'aventure, et en ce sens il a remarquablement fonctionné depuis son introduction à la fin du siècle passé. La "sagesse populaire" a certes quelques défauts: le principal en est de retarder à l'infini des décisions évidentes mais que les Suisses prennent 30 ans après les autres – ainsi de l'introduction de l'AVS, du suffrage féminin, de l'adhésion à l'ONU, tous sujets où il fallut s'y reprendre à plusieurs fois avant de connaître le succès. Toutefois, si le peuple traîne, il se trompe rarement. Et lorsqu'il se trompe, il prend généralement garde à ne le faire que lorsque l'impact réel de la décision est minime: ainsi par exemple de l'interdiction de minarets que personne n'avait pourtant l'intention de construire.

Toutefois, en de rares occasions, le peuple se trompe, et cela a un impact majeur sur le futur du pays et de ses citoyens. Ce fut le cas, assurément, le 6 décembre 1992.

En prenant cette décision, la majorité du peuple suisse embarqua le pays sur une voie solitaire qui commença par nous coûter un point de croissance par année pendant près d'une décade. Partiellement coupée de ses marchés alors qu'elle est si dépendante du commerce extérieur, l'économie suisse ne retrouva véritablement ses couleurs que lorsque les bilatérales I entrèrent en vigueur, en 2000. On se souvient trop peu que durant les années 1990, les taux de chômage en Suisse égalaient ou dépassaient ceux des régions limitrophes. Comment se représenter huit ans à perdre un point de croissance sur ses voisins? En gros, par une perte de revenus de 10%. Nous aurions tous plusieurs centaines de francs de plus par mois dans nos porte-monnaies si la décision du 6 décembre 1992 avait été différente.

Ensuite, il y eut l'ensemble des opportunités perdues durant ces vingt années. En intégrant l'EEE, la Suisse aurait pu négocier son adhésion à l'Union Européenne dans des conditions infiniment meilleures que celles qui seront les nôtres, le jour où. A l'issue du processus, en 1995, elle aurait pu dire non, comme la Norvège, membre de l'EEE et qui ne s'en plaint pas. Elle aurait aussi pu adhérer, et décider de rester en-dehors de l'Euro, à l'instar de la Suède, membre de l'UE et qui ne s'en plaint pas non plus. Ou nous aurions pu adhérer à l'ensemble, comme l'Autriche et la Finlande, nos voisins et amis de l'AELE, qu'on n'entend pas tellement regretter d'avoir adhéré à l'Union ou à l'Euro – en tous cas, pas au point d'envisager un retour au Schilling ou au Mark. Et nous aurions bénéficié de la solidarité du groupe, ce qui nous aurait été utile dans les multiples crises extérieures que nous avons connu depuis – fonds juifs, fisc américain, Libye, secret bancaire.

Au lieu de quoi, nous en fûmes réduits pendant près de dix ans à réinventer la roue via les accords bilatéraux, qui permirent enfin à l'économie de retrouver un souffle. A coups de négociateurs exceptionnels qui passèrent leur carrière à obtenir des résultats inespérés, on passa les dix années suivantes à étoffer ce dispositif à l'aide d'accords sectoriels, qui au total nous intègrent dans la machinerie européenne aussi sûrement que l'EEE à l'époque. Cela nous aura juste pris vingt ans, pour arriver grosso modo au résultat qu'on avait obtenu le 1er janvier 1993, les avantages de la solidarité communautaire en moins. Et maintenant?

Et maintenant, parce que l'Union est conjoncturellement aux prises avec une "crise de l'Euro" qui est largement le fait de l'impéritie de certains de ses états membres ainsi que des banques – parmi lesquelles quelques établissements suisses -, il faudrait croire cette baliverne selon laquelle le refus de 1992 était la bonne décision, idée colportée, pour l'instant, par une majorité de la population – qui a bien vite oublié les difficultés des années 1990. Dans le pays, on trouve nombre de citoyens et politiciens qui désirent, au moins secrètement, l'échec de la construction européenne, comme pour se donner bonne conscience de la décision de 1992. L'immense majorité du pays s'accroche encore aux accords bilatéraux, brandis comme un talisman. Mais on sent, au delà des déclarations et des réponses aux sondages, un malaise réel tant dans la population que chez les décideurs.

Car nous sommes dans l'impasse. Plus moyen de négocier quoi que ce soit avec l'Europe qui ne soit pas global, échec de la stratégie Rubik, pressions extérieures de plus en plus fortes et auxquelles nous finirons par céder, comme nous le faisons toujours: nous sommes bel et bien dans l'impasse à laquelle la voie solitaire choisie en 1992 nous conduisait immanquablement. On le savait à l'époque, on le voit maintenant. A commencer donc par Christophe Darbellay, certes pas l'europhile le plus extravagant du parlement, qui ne voit désormais rien de mieux à faire que d'en revenir au 5 décembre 1992, et de recommencer là où on en était resté à l'époque.

Décidément, vingt ans plus tard, nous évoluons toujours à l'ombre du dimanche noir.

On est les meilleurs du monde!

D'après l'Economist, le pays où il fera le meilleur naître en 2013, c'est la Suisse.

Qualité de vie et de l'environnement, richesse, stabilité politique, libertés personnelles, perspectives économiques et démographiques à long terme, finances publiques et privées resplendissantes, la Suisse sort donc en tête du classement de l'Economist en ce qui concerne les pays où il fait le meilleur naître à l'heure actuelle. D'après l'hebdomadaire anglo-saxon, c'est donc ici qu'il fera le meilleur grandir dans le prochain quart de siècle (même si on s'y ennuie un peu – n'est pas Soho qui veut…). 

Nos voisins ne sont pas trop mal placés, entre la 13ème place (l'Autriche) et la 26ème (la France), mais loin derrière tout de même, les pauvres, sans même parler des pays les plus touchés par la crise des finances publiques actuelles. En comparaison, nous vivons dans un vrai paradis (en version libérale: c'est l'Economist, tout de même).

Et c'est bien pour ça que nous serons 10 millions en 2035.