Mort d’une icône

Hugo Chavez, le président vénézuélien, est décédé hier soir. Avec lui, disparaît la dernière en date des icônes d'une certaine gauche.

Depuis l'annonce de son décès tard hier soir – soixante ans jour pour jour après celui de Staline -, je vois fleurir sur les murs des réseaux sociaux auxquels je participe des hommages, des "salut l'artiste", des coups de gueule admiratifs adressés à ce héraut de la résistance à l'impérialisme yankee et à la globalisation. Il est un fait que la gauche occidentale a toujours eu un gros faible pour la figure romanesque du révolutionnaire tiers-mondiste, surtout quand il parle espagnol (avant Chavez, Morales et Correa, Castro, le Che, Ortega, Allende, les théologiens de la libération, Mgr Romero…) et qu'il y aurait une étude sociologique à mener sur cette attirance pour des figures pas toutes forcément très recommandables.

Hugo Chavez n'a jamais été le dictateur qu'on lui a souvent reproché d'être. Il contrôlait les médias et ferma allégrement ceux de ses opposants, mais les élections et les référendums vénézueliens, peut-être pas toujours parfaitement équitables, étaient libres et le sont restés tout au long de ses 14 années de pouvoir: il lui est arrivé d'en perdre – on ne peut pas en dire autant de Castro – et s'il lui arrivait souvent d'être violent verbalement, s'il afficha une véritable obsession contre les Etats-Unis qui le conduisit à s'acoquiner avec des personnages et des régimes autrement plus répressifs: Cuba, Iran, Corée du Nord, chez Chavez cela ne mena jamais à la répression politique. En cela il fut peut-être un précurseur – cette manière de faire est également celle de la Bolivie et de l'Equateur, les deux autres états "bolivariens" du continent: gauche radicale dans le discours et les actes économiques, mais respect des standards minimaux de la démocratie à l'occidentale – sur le tard: Hugo Chavez fut un putschiste raté avant d'être un démocrate à succès.

C'est sur le plan économique que l'héritage de Chavez sera le plus discuté dans le futur. Hugo Chavez renationalisa de larges pans de l'économie vénézuélienne, dont le secteur fondamental du pétrole. Chanceux, il fut au pouvoir lorsque les prix du baril s'envolèrent. Le débat s'installera sur le bien-fondé de ce qu'il fit avec cette manne largement payée par son ennemi de toujours – pour l'essentiel, il la dépensa afin d'améliorer les conditions d'existence de sa base politique: accroissement des services sociaux, de l'éducation et de la santé à destination des couches les plus modestes de la société vénézuelienne, au détriment évidemment des actionnaires, mais également des investissements dans l'infrastructure, et en premier pétrolière. Ses ennemis décrivent un gâchis dans la conduite et le mal-développement de l'industrie pétrolière nationale et il est un fait que le sous-investissement y a été majeur ces dernières années.

Il est encore trop tôt pour faire le bilan d'Hugo Chavez. Libérateur visionnaire, résistant héroïque à la globalisation et au capitalisme, Robin des Bois rendant l'argent des multinationales au peuple – ou populiste invétéré, inventeur d'une forme de péronisme de gauche aux conséquences aussi délétères que celles de l'original en Argentine? L'avenir le dira.

Pierre Dessemontet

Pierre Dessemontet est docteur en géographie économique, syndic d'Yverdon-les-Bains, député au Grand Conseil vaudois, et vice-président du Parti Socialiste Vaudois.