A qui appartient le paysage?

Le débat sur la nouvelle Loi sur l'Aménagement du Territoire (LAT) est en train de devenir un débat sur la propriété du sol et les droits qui s'y rattachent. Deux visions s'opposent, qui ne sont pas sans conséquences sur la forme que vont prendre nos métropoles à l'avenir.

La campagne sur la LAT a enfin démarré, et ses termes sont maintenant définis: durant le mois qui vient, nous allons débattre de qui a le droit de faire quoi sur le territoire national. Deux camps s'affrontent: d'une part, celles et ceux qui pensent que la collectivité doit avoir un rôle majeur à jouer dans l'agencement du territoire, contre celles et ceux qui défendent l'idée qu'au total, ces décisions reviennent à celles et ceux qui possèdent la terre. De ce point de vue, les masques tombent: ceux qui s'opposent à la LAT défendent tout simplement le droit des propriétaires fonciers de faire, pour l'essentiel, ce que bon leur semble sur leur bout de terrain, considéré uniquement comme bien marchand, alors que les défenseurs de la LAT défendent une idée plus large qui peut le cas échéant subordonner le droit d'un propriétaire à l'intérêt général. 

Vieux conflit, en vérité: intérêt général contre intérêts particuliers, mais aussi valeur d'échange contre valeur d'usage: ceux qui possèdent les droits fonciers sur une terre et la considèrent pour sa valeur marchande, contre ceux qui se sentent propriétaires du territoire parce qu'ils l'arpentent jour après jour, qu'ils y ont grandi, qu'il fait partie de leur identité et de leurs racines. L'opposition fondamentale qui a marqué toutes les initiatives Weber, depuis les premières dans le Lavaux et en Engadine: a qui appartient le paysage? Et existe-t-il seulement – en d'autres termes doit-il être la résultante d'une action concertée de la société qui apportionne ses différents usages en faisant ici et là fi des lois du marché, ou ne doit-il être que la résultante d'une multitude de décisions individuelles prises indépendamment les unes des autres sous l'unique empire de ces fameuses lois?

Cette question n'est pas uniquement philosophique: la manière dont on appréhende l'usage du sol produit des formes territoriales et métropolitaines fort différentes, selon que la société impose une vision globale de la manière dont le territoire doit se développer, ou au contraire qu'elle laisse faire le marché. Soit la collectivité assume un droit de regard sur la manière dont le territoire se développe, et dans ce cas la Suisse protégera ses terres agricoles, ses biotopes, les paysages qui lui restent et qui ont fait sa fortune, et se développera, osons le mot, selon une planification territoriale qui visera  à l'économie des terres, en densifiant ses très nombreux centres – un vaste, difficile et parfois douloureux programme – et nous irons vers la Hollande, un pays de 17 millions d'habitants qui est parvenu à protéger ses terres et à connecter tous ses centres urbains entre eux de manière très efficace. Soit le marché l'emporte, et dans ce cas, nous sommes en route pour le Texas: nous couvrirons le Plateau de zones villas, de freeways, de centres commerciaux et de zones d'emploi dispersées sur tout le territoire, pour accueillir les 10 millions d'habitants et les 5 millions d'emplois que les démographes nous promettent pour 2035.

Les deux modèles fonctionnent – le choix est nôtre. Bonne votation!

Pierre Dessemontet

Pierre Dessemontet est docteur en géographie économique, syndic d'Yverdon-les-Bains, député au Grand Conseil vaudois, et vice-président du Parti Socialiste Vaudois.