Une aïeule quitte ce monde – et avec elle tout un pan d'histoire familiale, à travers laquelle s'illustrait en pointillés la destinée de ce bout de pays durant le siècle qui nous sépare désormais de la belle époque. Une petite géographie historique et personnelle.
Ma grand'mère s'en est donc allée en ce mois de janvier, à plus de 101 ans. Elle était la dernière de sa génération, la dernière, aussi, des moudonnois, ce groupe de grands-parents, grands-oncles et grands-tantes qui ont ancré une partie de mon identité dans cette petite ville de la Broye vaudoise. Ils y occupèrent diverses fonctions, notaire et quincailler, président du conseil communal, député, préfet substitut, en sus d'activités variées dans les sociétés locales. Ils y eurent leurs enfants, la génération de mes parents – s'il ne reste désormais plus personne à Moudon, ce n'est pas que la famille s'est éteinte: c'est juste qu'elle n'est plus là. A Moudon, lieu de vacances chez mes grands-parents, de dîners familiaux dominicaux suivis de promenades dans les bois alentour, il ne reste désormais de cette histoire familiale qu'une maison, la trace encore lisible du nom en devanture de la quincaillerie familiale, pourtant fermée depuis un quart de siècle, des souvenirs, et des tombes. Les générations suivantes ont quitté la ville, certains sont désormais très loin, la plupart sont plus prosaïquement distribués dans et autour des principaux pôles de la métropole lémanique, dont un nombre curieusement élevé à Genève pour une famille aussi éminemment vaudoise que la mienne.
Pour autant, la présence moudonnoise de ma famille n'avait rien de pluriséculaire. La quincaillerie familiale datait des années trente, elle était l'oeuvre de mon arrière-grand-père, d'une génération très majoritairement née ailleurs, sur le plateau, dans des fermes disséminées à Chapelle, Niédens et ailleurs, et où la génération qui vient de disparaître avait ses racines à elle – je me souviens du plaisir que ma grand'mère eut, il y a quelques années, à nous faire retrouver la ferme de ses vacances d'été à Denezy. Cette perte que je ressens aujourd'hui vis-à-vis de Moudon, la génération de mes grands-parents a probablement dû la ressentir il y a un bon demi-siècle, lorsque ces fermes sortirent une à une de la famille. Cette génération était celle de l'exode rural, qui dut quitter la terre et gagner la ville, à l'époque bien souvent le chef-lieu de district.
En l'espace d'une – longue – vie humaine, se dessine une trajectoire, des jeunes qui quittèrent les fermes de leur enfance pour aller s'installer en ville, contribuer à son développement, la voir grandir, puis, en l'espace de deux générations à peine, assister à son déclin et au départ de leurs propres enfants, qui allèrent à leur tour construire leurs vies, autrement, dans d'autres métiers, dans d'autres lieux, ceux de la métropole, ceux du monde. Et la trace du passé de s'effacer gentiment. Je n'ai plus parcouru le bois de la Cerjaule depuis bien trente ans, le restaurant des Rutannes n'a pas survécu au XXème siècle, les lieux de réunion de mon enfance ont disparu, et Moudon n'est plus ni préfecture, ni siège d'arrondissement électoral. Parvenu à la moitié de mon existence, je mesure soudain combien le temps a passé, à quel point le monde a changé.