Vers la faillite de la politique des agglomérations?

Lancée avec fanfare au tournant des années 2000, la politique des agglomérations de la Confédération souffre de déficits aussi bien financiers que démocratiques, et les populations s'en détournent. En l'état, elle va dans le mur.

 

Depuis une douzaine d'années, l'état fédéral mène une nouvelle "politique des agglomérations" censée mieux répondre aux énormes besoins des villes en termes d'aménagement et de développement. Cette politique a rencontré un grand succès: les financements fédéraux dans le domaine de la politique régionale passant désormais par là, toutes les villes de Suisse se sont associées avec leurs couronnes, voire entre elles, afin de monter des agglomérations aux noms divers: ainsi le Grand Genève, Lausanne-Morges, AggloY, le RUN.

L'on vit alors fleurir de magnifiques plans d'agglomération et autres schémas de développement, pendant un temps chouchous des médias, dirigés par une sainte alliance de politiques charismatiques et d'urbanistes visionnaires qui, alors que pleuvaient les subventions fédérales, redessinaient les territoires via force beaux plans et superbes crayonnés, de manière à les rendre dignes de l'avenir radieux auquel nous étions destinés. L'ensemble était tellement évidemment beau aux yeux de ses promoteurs que ces derniers négligèrent d'associer la population à leurs travaux, si ce n'est par le biais d'opérations de communication d'ailleurs esthétiquement très réussies.

Toutefois, en termes fonctionnels, les agglomérations demeurèrent la province d'un nombre microscopique d'acteurs se cooptant entre eux – maires et syndics, municipaux, aménagistes locaux et cantonaux, urbanistes -, menant la barque des agglomérations de conserve avec l'ARE, l'Office Fédéral du Développement Territorial, qui dispose des financements fédéraux en toute souveraineté et qui les attribue dans bien des cas sur la base des évaluations d'une ou deux personnes seulement – comme une agence de notation, en somme, avec le même pouvoir et les mêmes risques de dérive.

Face à cela, les citoyens, et de plus en plus souvent les élus communaux, ont pu avoir l'impression que sous couvert de modernité et de progrès, on cherchait à leur imposer un programme connoté idéologiquement: de fait, en matière d'aménagement, élites urbaines, planificateurs et urbanistes partagent très largement les mêmes idées, qui peuvent être en porte-à-faux de celles de la population. Il est vrai aussi que l'immense majorité des mesures de planification prises ces dernières décennies l'ont été par le biais d'ordonnances, de décrets et d'arrêtés, sans réel contrôle démocratique. Dans une telle situation, l'adhésion des masses est primordiale – or, on s'est trop souvent borné à expliquer au bon peuple le bien-fondé des mesures prises sur un ton professoral qui aura laissé un goût amer à celles et ceux qui s'y seront risqués. 

On ne s'étonnera dès lors pas que lorsqu'il en a l'occasion, le souverain renvoie les planificateurs à leurs chères études – on en a eu une démonstration avec le naufrage du transRUN neuchâtelois, qui laisse le RUN lui-même en ruines. Ce dimanche, à Yverdon-les-Bains, AggloY est en danger mortel face à une initiative populaire demandant la construction d'une route de contournement, mais dont les promoteurs voudraient faire un référendum sur le projet d'agglomération. Une attitude destructrice sans doute, mais au fond compréhensible. Au moment où se tarit le financement fédéral – il se dit qu'un dixième seulement des demandes du programme de deuxième génération des agglomérations pourront être honorées -, la gouvernance de ces projets est à revoir totalement. La population doit pouvoir être réellement consultée et entendue, faute de quoi ces projets finiront inexorablement dans le mur.

Pierre Dessemontet

Pierre Dessemontet est docteur en géographie économique, syndic d'Yverdon-les-Bains, député au Grand Conseil vaudois, et vice-président du Parti Socialiste Vaudois.